‹ Les confessions de Marion DelormeChapitre 26 sur 39 · MA RI ON DKLOIIMK · texte numérisé non relu

MA RI ON DKLOIIMK

mines traîtresses, manœuvrant de la prunelle, se couvrant de pierreries, faisant damner les modistes de la capitale et se montrant au Coure sur une haquenée blanche, avec une capeline de plumes ol un habit doublé d'hermine.

Quand la nièce eut reçu son compte, ce fut au tour du cardinal.

Dans sa colère, Marie de Médicis ne chercha pas à couvrir sa pensée de formules délicates et crut devoir bannir entièrement avec son ennemi les bienséances du langage. Elle appela Richelieu fourbe, ingrat, monstre, perturbateur du repos de l'Europe, toutes éj)ithètes s'appliquant au mieux à l'Éminence, et n'oublia pas de répéter, pour la centième fois, que le cardinal voulait dépouiller son maître de la couronne et la transporter sur la télé de Soissons, quand le prince aurait épousé la Combalet.

Louis XIII assista, pâle et frémissant, à cette querelle violente.

Il ne prononça pas une parole et sortit.

Pendant tout le jour, il lutta contre lui-même, en butte à une irrésolution terrible, et le soir il alla de nouveau visiter sa mère.

Apprenant que le roi et Marie de Médicis sont encore ensemble, Richelieu vole au Luxembourg et trouve la porte interdite. Mais il connaît les êtres, tourne les appartements et se glisse chez la reine par une petite chapelle, dont on a oublié de fermer l'issue.

— Miséricorde! c'est lui ! — murmura Louis XIII, frappé d'épouvante en voyant entrer son ministre.

Il venait de renouveler la promesse faite à Lyon.

— Vous parliez de moi, madame? demanda Richelieu, qui s'approcha hardiment de la reine-mère.

— Non, vous vous trompez, dit-elle, fort émue elle-même de cette apparition subite.

— Je ne me trompe jamais! repartit le cardinal.

— Eh ! que vous importe, après tout ?

— Madame, il importe beaucoup au roi qu'on le sépare ou non du plus fidèle et du plus dévoué de ses serviteurs. Sire, continuat-il en s' adressant à Louis XÏÏI, je vous donne un dernier avertissement ; ne vous laissez pas entraîner à de fatales influences, repoussez les perfides conseils de mes ennemis ; songez à votre salut, à celui du royaume... Si je quitte le ministère, la France est perdue !

A. ces mots, débités sur un ton solennel et prophétique, le cardinal tourna les talons et quitta la chambre.

ai

AMOURS HISTORIQUES

— Traître impudent ! lui cria la reine-mère. Ne le croyez pas^ Sire! il se flatte, il cherche à vous imposer par le mensonge... C'est lui, le misérable, c'est lui qui perd la France! Chassezle, vous verrez si nous ne sommes pas les fermes soutiens du trône I

Mais elle ne réussit point à calmer la frayeur du roi. Le soiï même, il reprit tristement le chemin de Versailles.

N'importe, on se croyait sûr du triomphe.

Le ministre lui-même ne doutait plus de sa disgrâce. 11 annonça qu'il allait partir pour Le Havre et fit emballer une centaine de sacs de pistoles d'Espagne, complétant environ la somme de quatre millions délivres.

On sut bientôt la nouvelle de ce prochain départ, et la foule des courtisans se pressa chez la reine-mère.

Cette effroyable tempête éclata tout à coup sur Richelieu,, le lendemain du jour où il avait inventé de si honnêtes mesures pour organiser chez moi l'espionnage. Au sein d'un tel bouleversement, ni lui ni Laffemas n'avaient eu le loisir de profiter du bon vouloir de mes domestiques.

Je n'avais également pas reçu depuis deux jours la visite de Bassompierre, lorsque, le 1 1 novembre, à trois heures de Taprès midi, je le vis entrer tout radieux.

Il venait m'apprendre les détails de la conjuration, quaud toul Paris les savait.

— Victoire, Marion, victoire! s'écria-t-il. Le cardinal est au diable, ma chère !.. Il a pris, ce matin même, à huit heures, le chemin de Pontoise. Ses bagages le devancent, escortés d'une compagnie de gardes, sage précaution, dans le cas où le peuple aurait la fantaisie de piller les ducats d'Espagne. Mais que Richelieu emporte son or et ne revienne plus... Tout est fini ! le vieux reître est en pleine déroute, grâce à la reine-mère, grâce aux Marillac, grâce à tout le monde !

— Êtes-vous bien sûr de ces nouvelles, maréchal ?

— Si j'en suis sûr, Marion?.. parbleu!.. Personne n'a dormi de la nuit, et je suis resté sur pied comme les autres. On a connu les préparatifs de la fuite; le roi s'est sauvé à Versailles pour échapper aux adieux... Ah! si tu voyais comme toutes les ambitions s'éveillent!., il y a de quoi rire, oui, sur l'honneur!.. Lo cour entière est aux genoux de Marie de Médicis. Michel de Ma-

fi

ai

IIIIMC a, dit-on, Kl promesse du maître : c'est lui qui succède au premier ministre, et déjà le gaillard a député son secrétaire en ïlalie pour y porter cette annonce. Les ambassadeurs étrangers, à son exemple, ont fait partir des courriers ventie à terre. Avant trois jours, l'Europe saura l'éclatante révolution qui vient de s'opérer ici. Toutes ces manœuvres me diveilissent. et Dieu nie'confonde si j*ai la bassesse de mendier comme eux la récompense de mon dévouement ! non certes, j'ai trop de fierté pour cela, ma chcrc. La bataille finie et l'Éminence rossée, j'ai tourné casaque aussitôt pour aller à mon hôtel me reposer des fatigues de la lutte. J'ai dormi sept heures, avec le calme d'une conscience pure,

sans faire le moindre rêve ambitieux et me voici, frais, dispos

et content!

— Jésus I mon ami, je vous écoule et j'en crois à peine mes oreilles... Le cardinal parti !.. si vite I

— CommentI si vite?., est-ce un mot de regret?.. Pardieul tu serais la seule à pleurer l'Éminence!.. Allons, n'en parlons plus... Je viens passer avec toi la soirée, mon amour. Qu'ils s'arrangent et se partagent les dépouilles; j'ai agi par conviction, je ne veux rien. Foin du cardinal ! il ne reparaîtra plus, c'est tout ce que je demande. Il doit être à cette heure au delà de Pontoise, et demain soir il sera prêt à s'embarquer au Havre-de-Grâce... Ah! ah!., je voudrais voir sa mine piteuse, à l'homme rouge !

Bassompierre achevait ces mots, quand soudain Thérèse entra. Je levai les yeux sur elle, et je devins d'une pâleur extrême.

— Le cardinal n'est pas au Havre. . . Il est ici, malheureux, chez moi!., il nous écoute! dis-je à voix basse à Bassompierre.

Il voulut me répondre.

Je lui fermai la bouche avec un tel mouvement d'effroi, qu'il devint pâle lui-même et sentit un frisson lui courir par tout le corps.

Il faut expliquer d'où provenait ma subite épouvante.

Après les discours entendus par moi du fond de l'armoire, Thérèse, on s'en souvient, avait reçu l'ordre d'accepter les propositions de Laffemas. Seulement, comme je devais être avertie de la présence du chef de police ou de Richelieu, afin de déjouer leurs tentatives et de me tenir en garde contre une surprise, nous étions convenues, ma soubrette et moi, d'un moyen de m'avertir autrement que par des paroles.

fe^

Je fis confectionner à Thérèse deux bonnets à volettes.

Si le cardinal venait en personne, elle devait entrer avec des volettes rouges, et, si c'était Laffemas, avec des volettes jaunes.

Quelle ne fut donc pas ma stupeur, lorsqu'au milieu de mon entretien avec Bassompierre, je la vis paraître, coiffée du bonne! à volettes rouges ! ^

Elle me désigna la porte du cabinet de toilette.

C'était là qu'elle avait introduit Richelieu.

Je tenais ma main tremblante sur la bouche du maréchal. Faisant appel à tout le courage que me laissait l'imminence du péril, je tournai nos sièges, pour empêcher Richelieu d'apercevoir, au travers de la serrure, nos physionomies bouleversées.

— Vous m'apprenez là, mon ami , balbutiai-je, des nouvelles bien étranges... Le roi, dites-vous, a renvoyé son ministre? Oset-il bien se débarrasser de la sorte d'un serviteur aussi utile que lui était monsieur le cardinal?.. C'est un grand malheur pour la France!.. La reine-mère sacrifie à la rancune l'intérêt de tous... Oui, monsieur I Je regarde cela comme un crime de lèse-nation. Mais vous n'avez pas trempé dans ce complot, maréchal, ou je vous le reprocherais... Voyons, répondez avec franchise : êtes-vous coupable?

Je lui faisais signe de répondre négativement. Il perdait la tête et ne s'expliquait pas ma terreur. Néanmoins, il la partageait.

— Non, repris-je, non, c'est impossible... Autrement, vous auriez bien cHkngé d'avis , monsieur, et votre crainte de me déplaire ne serait plus la même. Le cardinal est un grand ministre ; je l'ai servi, je le servirai toujours. . . Oh ! le roi le rappellera, soyezen sûr!., on ne le laissera pas aller jusqu'au Havre...

Au même instant, je vis s'ouvrir la porte de mon cabinet de toilette.

Richelieu était devant nous.

— Vous pouvez vous flatter, ma chère, s'écria-t-il , d'être une femme de sens et de haute prévision ! Me voici, grâce à Dieu, beaucoup plus en faveur que par le passé.

Bassompierre se trouvait dans un complet anéantissement. Il ne put se lever de son siège.

Je courus au cardinal.

— Vous, monseigneur!... est-ce possible?.. Je vous en supplie.

'i^MilW^-^^^^^'^^^^i^^-^

MAlllON DRLOHMK

Itli

daignez excuser mon trouble... Vous entrez si à l'improviste, et M. de Bassompierre m'annonçait...

— Oui! ouil ma chule du ministère 1 Cela te causait beaucoup de chagrin, n*esl-il pas vrai, mon enfant? Aussi me suis-je empressé de venir te voir; je tiens à rassurer mes amis. D'abord, figure-toi, je n'ai trouvé aucun de tes gens et je me suis perdu au milieu du labyrinthe de ta demeure. Cependant, après mille détours, j'ai pu atteindre ce cabinet noir, où ta voix a frappé mon oreille. Eh bien, il faut vous rétracter, maréchal 1 Vous le voyez, mou départ n'était rien moms que certain... Je reste, mon pauvre maréchal, je reste I ajouta-t-il en riant et sur un ton de bonhomie qui rassura presque Bassompierre.

— Mais, balbutia-t-il, en effet, monseigneur... vous me trouvez surpris... très-agréablement surpris, et je ne m'explique pas...

— C'est pourtant fort simple ! s'écria Bichelieu. J'étais aussi par trop ridicule de douter de mon étoile 1 Ce matin, vous aviez raison, je me disposais à m'éloigner, quand par bonheur entra chez moi le cardinal de La Valette. Le cher homme est un peu fou; mais il lui reste assez de moments lucides pour donner de bons conseils. « Vous avez tort, me dit-il, de quitter la partie. Une fortune poussée aussi loin que la vôtre est trop solide pour être ren^ versée par la main d'une femme. Allez trouver Louis XIII ; il est seul à Versailles, pendant que sa mère s'enivre d'hommages au Luxembourg. Vos services ne sont pas oubliés, soyez-en sûr. » Ma foi, je l'avoue, le raisonnement me parut judicieux ! Dans l'intervalle arrivent le conseiller d'État Châteauneuf et le président Le Jay ; ils me donnent le même avis, cela me décide. Au lieu de prendre le chemin de Pontoise, je vais à Versailles et je tombe aux genoux du roi. Il me relève avec une affectueuse bienveillance ens'écriant : K Merci, monsieur le cardinal, merci d'être revenu! Vous n'aviez pas tort de me l'affirmer hier , vous êtes le plus fidèle et le plus dévoué de mes serviteurs. Comptez dorénavant sur ma protection, je saurai dissiper les cabales de vos ennemis ; la reine, ma mère, se laisse aisément prévenir et l'on abuse de sa crédulité. Soyez sans crainte, je vous maintiendrai envers et contre tous. » Voilà, je vous le certifie, les propres paroles du roi... Mais vous n'avez pas l'air satisfait, maréchal?

— Pardonnez-moi, je suis... ravi...

— Ah ! vous êtes ravi ! . . tant mieux I J'arrivais donc à Ver-

sailles au coup de neuf heures; à dix heures, je reprenais la routt de Paris avec l'ordre, signé du roi, d'arrêter les deux Marillac... et. . . plusieurs autres.

Il appuya sur ces derniers mots, en regardant Bassompierre avec une ironie cruelle.

Je frissonnais de tous mes membres.

— Déjà, poursuivit Richelieu, le garde des sceaux est en mon pouvoir. Nous avons laissé son frère là-bas, en Piémont ; mais je viens de prendre mes mesures, il n'échappera point à son sort... Il faut qu'on tremble, il le faut ! . . Ces lâches courtisans qui, hier, se pavanaient au Luxembourg, étaient tout à l'heure au Palais-Cardinal, à mes pieds... Estimez les hommes après celai Voyons, maréchal, si vous eussiez été contre moi, oseriez-vous mentir à votre conscience et m'adresser des protestations de dévouement?

Son ironie devenait de plus en plus incisive, sa figure cauteleuse trahissait enfin sa haine.

Révolté de cette situation, Bassompierre la changea brusquement et ne voulut plus jouer un rôle indigne de sa loyauté.

— Monseigneur, dit-il en se levant avec noblesse, vous savez tout... Ne prenez pas la peine de dissimuler davantage. Usez, comme bon 70us semblera, de votre victoire ; mais, je dois le déclarer, j'étais au nombre de vos adversaires. J'ai fait tout mon possible pour amener le triomphe de Marie de Médicis.

— En vérité!., dois-je vous croire?., vous me causez la plus étrange surprise, maréchal.

— Il ment! je vous le jure... il ment! N'ajoutez aucune foi à ses paroles, monseigneur I

— Marion, me dit gravement Bassompierre, je vous supplie de vouloir bien, en cette occasion, garder le silence. Il s'agit de mon honneur, et je ne le flétrirai jamais par une lâcheté. Je le répète à monsieur le cardinal, je suis son ennemi.

— Voyez un peu! s'écria le ministre en joignant les mains d'un air hypocrite, je ne me doutais pas de cela !

— C'est pourquoi, dit Bassompierre, je suis glorieux de vous l'apprendre. Je vais trouver le roi, monseigneur, et savoir de sa bouche si de prétendus torts vis-à-vis de vous sont capables de lui Jaire oublier mes anciens services.

— Allez! allez 1 dit Richelieu, je vous souhaite beaucoup de chance!

MAIUON DKI.OllMK

ly

^^-ÎÎ^vVnCv)

eE.A.ii'< p.

i'apL'içus de Portes, couvert d'un linceul, le visage livide. Puge 598.

Bassompierre prit son chapeau, se couvrit fièrement et s'éloigna. Le cardinal, après son départ, me serra la main avec force.

— Je te soupçonnais d'être le complice de ce traître, murmurat-il. Heureusement pour toi, certains discours de tout à l'heure m'ont détrompé. Mais lui !.. je le tiens!..

— Oh! monseigneur, grâce!.. Vos adversaires ont le dessous,

et VOUS n'avez plus rien à redouter de leurs pièges. Pardonnez! pardonnez

— Moi? tu plaisantes!

Il me conduisit à la fenêtre.

— Regarde, me dit-il.

Mon pauvre maréchal traversait la cour.

Au moment où il approchait de la porte cochère, toute grande ouverte, des soldats se mirent à l'entourer brusquement et lui arrachèrent son épée.

— Grand Dieu !.. monseigneur!.. Oh! cest de la perfidie!., c'est infâme!

— Eh! non, ma belle. Je savais qu'il était chez toi... J'ai voulu m'assurer moi-iùême de sa personne, rien de plus simple. La Bastille est à deux pas : il lui reste fort peu de chemin pour gagner son gîte... Bonsoir, mon enfant, bonsoir I

zî?^

Confondue de saisissement et de douleur, je ne songeai pas à retenir le cardinal. Il avait osé joindre la raillerie à l'acte plein de lâcheté qu'il venait de commettre.

Thérèse rentra tout éperdue.

— Bonté divine! cria-t-elle, on emmène M. deBassompierre à la Bastille!

Sa voix me rendit au sentiment de la réalité. Je courus hors de la chambre, mais Richelieu était déjà loin. Il avait prévu le réveil

MAIUON DELOaMK

de ma stupeur cl nmtlait une sorte de précipitation à s'enfuir. 4vant que j'eusse pu l'allcindre, il traversa le jardin et j'entendi» îe bruit de son carrosse qui s'éloignait par le lx>ulevard.

Arrêter Bassom pierre, là, chez moi, sous mes yeux ! Je suiïoquais de rage et d'impuissance.

Mille résolutions diverses, mille pensées contradictoires se heurtaient dans mon esprit. J'allais me décider à prendre le chemin du Palais-Cardinal, pour essayer de revoir et de fléchir l'odieux ministre; mais plusieurs de mes amis survinrent. On me donna les détails de ce qui s'était passé dans ce jour de confusion pour tous et de désappointement universel. Chacun me dissuada d'aller trouver Richelieu.

Il refuserait impitoyablement, me disait-on, de lâcher sa victime, après s'être donné le soin cruel de venir la saisir dans ma propre demeure.

Je sentis, en effet, qu'il était prudent de laisser passer chez le cardinal l'enivrement du triomphe. Il me semblait impossible, d'ailleurs, que Louis XIII ne se hâtât pas de soustraire à la rancune de son ministre des hommes coupables seulement d'avoir agi pour la gloire du trône, et dont il avait, en quelque sorte, appuyé les projets de son assentiment royal.

Hélas I je ne connaissais pas encore la faiblesse inouïe de ce prince et le peu d'espoir à fonder sur ce caractère sans énergie, sur cette pauvre âme de roi que se partageaient les démons de la mollesse et de la peur !

Son amitié pour Bassompierre ne put le décider à prendre sa défense.

Toute la famille de celui-ci tomba vainement aux genoux de Louis Xni. Le maréchal de Saint-Luc et le comte d'Estelan, beau-frère et neveu du captif, m apprirent qu'ils avaient reçu du roi cette indigne et méprisable réponse :

— « Tant pis pour ceux qui ont perdu la bataili :^. »

Le maréchal Timoléon d'Espinay de Sâint-Luc était à peu près de l'âge de Bassompierre. Il avait eu comme lui beaucoup de succès à la cour ; mais il devait à ces succès-là même d'avoir dévoré presque en entier son patrimoine. Son beau-frère s'était chargé de l'éducation du jeune comte. Le fatal emprisonnement qui survint arrêta tout à coup ce jeune homme sur la route de la fortune. Il vécut par la suite d'un simple bénéfice, obéré de taxes, et se trouva plus d'une fois dans un état voisin de la misère.

AMOURS HISTORIQUES

On avait frappé de séquestre les biens de son oncle.

je voulus, à différentes reprises, mettre ma bourse à la disposition de M. de Saint-Luc et de son fils; mais leur fierté les empêcha d'accepter mes offres.

Huit jours s'étaient écoulés depuis l'arrestation. Je crus qu'il ne fallait pas tarder davantage à voir le minisire, et j'essayai de pénétrer chez lui par l'escalier dérobé.

Or, depuis cette déplorable Journée des Dupes, on demandait un mot de passe à toutes les issues du palais. Ce mot, je ne pouvais le connaître. L'accès du cardinal me fut interdit.

Je courus chez Saint-Sorlin.

Mais le secrétaire venait de partir pour l'Allemagne avec le père Joseph; on les avait chargés l'un et l'autre d'une mission importante auprès de la Diète germanique.

Faisant alors abnégation de ma haine, j'écrivis au ministre plusieurs lettres suppliantes. 11 ne daigna pas me répondre, et je vis tomber mon dernier espoir de rendre le maréchal à la liberté. Les gardiens de la prison étaient incorruptibles. Entièrement à la merci du despotisme, il déjouaient toutes mes tentatives et refusaient de me donner des nouvelles du malheureux captif.

Richelieu avait senti de trop près la disgrâce pour ne pas s'opposer par les moyens les plus extrêmes au retour de quelque machination dangereuse.

Nous allons assister, dans la vie de cet homme, à ce qu'on peut appeler l'ère sanglante ; nous verrons un ministre du Christ se faire bourreau et rayer de l'Évangile le mot pardon.

Dès ce jour, il travaille à faire exiler Marie de Médicis.

Le garde-des-sceaux Marillac est saisi le 1 1 novembre. Il essuie les traitements les plus barbares et meurt dans son cachot.

Son frère, le maréchal, celui-là même qui avait annoncé chez moi la prise de La Rochelle, se voit arrêté au château de Fouys en Piémont, au moment où il dîne avec ses collègues, Schomberg et La Force. On l'accuse d'avoir offert à Marie de Médicis de tuer Richelieu de sa propre main. Comme il n'existe pas la moindre preuve d'un tel propos, on se rejette sur une accusation de péculat, et l'on crie hautement que le maréchal a détourné à son profit les fonds de l'armée.

Dans ce procès, Richelieu se montre fidèle à sa tactique monstrueuse.

IM

II compose la commission d'individus entièrement à sa merci. LalVeinas est nommé coiiimissuiie, et le cardinal lait instruire le procès à Hueil, dans sa maison môme.

Sur vingt-trois juges, dix votent pour l'acc^uittement, treize pour la mort, l^s amis du vieillard d(;mandent miséricorde, Richelieu leur dit d'aller trouver Louis XIII ; on court au monarque et celui-ci renvoie les suppliants au cardinal.

Ils osèrent jouer cette indigne parade au pied de l'échafaud du plus vieux et du plus fidèle serviteur de la couronne.

I^s gardes de Marillac sanglotaient en le conduisant au supplice ; mais le noble guerrier conserva toute son énergie à cette heure suprême.

— « Assurez le roi, dit-il, que je meurs son serviteur. »

Comme le bourreau frappait, Richelieu revint de sa maison de plaisance de Rueil et traversa Paris avec deux cents chevaux et des trompettes sonnant des fanfares. Le sang d'un ennemi coulait, il ne dissimulait passa joie.

J'avais à dîner, ce jour-là, mademoiselle de Lenclos, Marguerite et le duc de Montmorency, dont l'intimité m'était devenue précieuse.

Henri éprouvait un chagrin mortel. Marillac avait été son maître dans l'art de la guerre. Nous nous efforcions de lui rendre quelque espoir. 11 nous semblait impossible que le roi ne fît pas

grâce.

Mais, à l'instant même, on nous apporta la nouvelle de l'exécution.

Je vois encore Montmorency quitter son siège. Ses yeux étaient humides, la pâleur couvrait son beau visage. Il leva les mains au ciel et dit :

— A présent, c'est mon tour !

L'impression que nous causèrent ces paroles est impossible à rendre.

— Oh! monseigneur! m'écriai-je, que voulez-vous dire?.. Chassez de votre esprit un pressentiment funeste !

— Non, murmura-t-il, non... Richelieu me tuera comme il a tué Marillac. Si je ne lui en offre pas le moyen, il saura le trouver. Donc, autant vaut me placer vis-à-vis de ce monstre en révolte ouverte. Si je réussis, je sauverai la reine qu'il persécute, je sauverai le roi malgré lui, je sauverai la France !

fv

Juste ciell.. mais pourquoi vous précipiter de la sorte au

devant du péril ?

— Richelieu, je vous le répète, trouvera moyen de me tuer, quand même. Je le méprise, il ne l'ignore pas, et il a juré de me perdre. D'ailleurs, et n'importe de quelle manière, je dois mourir sous peu... J'en ai reçu l'avis d'en haut.

Nous nous regardions avec terreur.

Montmorency parlait sérieusement.

— Écoutez, nous dit-il, et vous allez voir que je ne dois plus espérer de prolonger mes jours. Il y a six mois, au siège de Privas, j'ai perdu le meilleur ami de mon enfance, le jeune marquis de Portes. Nous étions inséparables et nous mettions en commun l'étude et le plaisir. Un jour, il me conduisit à la Sorbonne pour entendre le philosophe Pitard disserter sur la séparation de l'âme d'avec le corps. Les arguments du philosophe nous émurent. «Henri, jurons-le, me dit de Portes, celui de nous qui mourra le premier viendra dire adieu à l'autre. » Il avait quinze ans et j'en avais seize. Depuis cette époque, nous nous sommes rarement séparés; il combattit avec moi les Huguenots, et nous fîmes ensemble la guerre du Piémont. Or, c'était le 8 septembre dernier. Nous devions livrer assaut le lendemain, et j'avais cédé au sommeil dans ma tente. Tout à coup je fus réveillé par une voix lamentable qui me disait : « Adieu ! » Je crus être le jouet d'un songe et j'essayai de me rendormir ; mais la même voix se fit entendre de nouveau. Me levant alors avec précipitation, j'aperçus, comme je vous aperçois à cette heure, de Portes, couvert d'un linceul et le visage livide. Il me regarda tristement, essuya une larme et répéta ; « Adieu, Henri!., à bientôt! »

Cet étrange récit nous donna le frisson.

Le duc avait la plus éclatante renommée de courage, il nous semblait difficile de croire qu'il eût subi l'influence de la peur,

— Aussitôt, continua-t-il, je réveillai mes domestiques et leur ordonnai de courir au quartier du marquis, assez éloigné du mien. Bientôt ils revinrent m'apprendre que de Portes, s'étant levé avant le jour pour aller reconnaître la brèche, venait de recevoir à la tête un coup d'arquebuse, dont il était mort sur place. L'heure se rapportait exactement à celle de mon réveil. J'avais quitté mon ami bien portant après notre repas du soir, je ne savais rien de son projet d'aller reconnaître la brèche ; comment aurais-je pu

fn

MAIUUN DELOIIMK

seiilcmcnl concevoir l'idée de ce malheur? Tout s'est passé, je vous le jure, ainsi que je le raconte... 11 m'a dit : « A bientôt I » Ce sera bientôt.

Je le suppliai en vain d(! ne pas exposer ses jours sur une circonstance inouïe, k la vérité, mais qui pouvait être une erreur do l'imairination ou des sens.

— Non, nonl s'écria-t-il, je ne puis douter de Tavertissement céleste, et je veux terminer glorieusement ma carrière en arrachant le royaume à la tyrannie de Richelieu. Dès ce soir, je retourne à mon gouvernement du Languedoc; j'y appelle la reine-mère et Gaston, je force Louis XIII à renvoyer son ministre-bourreau... C'est la révolte, mais la révolte sainte, la révolte honorable... Adieu I

Hélas ! je ne pus le retenir, et il partit en effet pour son gouvernement.

Son absence me chagrina beaucoup.

Ninon voulut plaisanter de ma tristesse. Elle soutint que le départ de Henri dérangeait mes plans et brisait une des plus douces espérances de mon cœur. Cette insinuation me blessa, ce qui prouvait peut-être en faveur de la pénétration d'esprit de mademoiselle de Lenclos.

Elle était alors dans tout le feu de ses succès.

Outre Villarceaux, elle avait le maréchal d'Estrées. Mais ces deux soupirants ne suffisaient pas encore à ses besoins de conquête. La Châtre était bien accueilli, et Saint-Évremond lui-même avait l'air parfaitement heureux.

Ma trentième année venait de s'accomplir.

On me trouvait fort bien encore; mais je me sentais beaucoup de maturité. Les discours légers de Ninon commençaient à me déplaire.

Sans me brouiller positivement, je me refroidis avec elle. Et puis, il faut le dire, je n'étais plus maîtresse de mes impressions jalouses, en voyant mademoiselle de Lenclos aspirer au sceptre de beauté qui s'échappait de mes mains.

A en croire mes courtisans, j'étais toujours la plus jolie; mais ils manquaient de franchise et j'en acquis bientôt la certitude. Dès que je fus moins intime avec elle, aucun d'eux ne me la sacrifia.

Cette découverte me mit sérieusement en colère.

Te vendis ma maison de la rue des Tournelles, et j'allai demeurer rue Culture-Sainte-Catherine, sous prétexte que j'avais là des

Page 1