‹ Les confessions de Marion DelormeChapitre 27 sur 39 · CE · texte numérisé non relu

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jardins plus vastes ; mais, en réalité, parce que je ne voulais point avoir sous les yeux les triomphes de ma rivale.

Toutes mes tentatives pour arriver jusqu'à Bassompierre étaient restées sans résultat.

Le ministre s'obstinait dans son silence, et, d'ailleurs, il venait de quitter Paris pour aller porter la guerre en Lorraine. Il ravageait cette belle province qui m'avait laissé de si bons et de si purs souvenirs

Petit à petit, je l'avoue, je songeai moins au malheureux captif.

Vers ce temps-là, je fis la connaissance d'Arnault-Corbeville, un des poètes du salon de madame de Rambouillet.

Sa maison, touchant à la mienne, je lui permis de venir me voir.

C'était un fort mfsquin personnage, très-fat et surtout trèsdistrait. Il dut évidemment ses succès auprès de moi à l'ennui que me causa ma solitude volontaire. Sous prétexte de me récréer, ce galant homme m'amena toute sa famille. Je reçus Arnault le médecin, Arnault l'avocat, Arnault le docteur en théologie ; il m'en vint encore un quatrième, Arnault d'Andilly, débauché de premier ordre.

Je disais en riant, qu'avec tous ces Arnault, ma maison ressemblait à la boîte de Pandore.

Mon adorateur avait beaucoup d'amour-propre; je l'appelais Arnault-l' Orgueil. Quant aux autres, je les distinguais par un titre approprié à leur état ou à leur caractère, et j'avais ainsi Arnault-le-Fanatisme , Arnault-la-Chicane , Arnault-la-Luxure et Arnault-la-Mort.

La boîte entière y était.

Bientôt je me fatiguai de ces personnage?, et surtout de celui dont j'autorisais, en quelque sorte, la fatuité. Je ne sais comment j'avais accueilli un pareil homme : il fallait qu'il m'eût terriblement habituée aux distractions.

Mes anciennes connaissances me négligeaient beaucoup, el Marguerite lui-même ne me rendait plus visite qu'à de rares intervalles.

Pour échapper aux Arnault, j'allais prendre quelque parti extrême, déménager une seconde fois, m'enfuir en province ou voyager à l'étranger, lorsque mon suisse m'apporta un billet ainsi conçu :

Recommencez, tous avez trop de raideur. Page 608.

« Une amie de mademoiselle Delorme (elle ne se nomme pas, afin de lui laisser le plaisir de la surprise) désire la voir à la minute. Elle attend en bas dans son carrosse. »

Je pensai que c'était Ninon.

Ennuyée comme je l'étais moi-même de notre refroidissement, peut-être venait-elle me proposer de reprendre nos anciennes habitudes? Je descendis au plus vite.

AMOURS HISTORIQUES

Mais, en ouvrant la portière, je me trouvai face à face avec madame de Chevreuse.

La duchesse m'attira dans ses bras et me fit mille amitiés. Il y avait cinq ans au moins que nous ne nous étions vues.

— Monte à côté de moi, dit-elle, je t'emmène au Louvre !

— Au Louvre !.. avec ce négligé, dans ce costume? répondis-je en lui montrant ma toilette en désordre.

J'étais en robe de chambre, et les boucles éparses de mes che- "veux s'échappaient d'une cornette de point de Flandre.

— Eh ! sera-ce la première fois que je te prêterai mes parures î tu avais une de mes robes pour ce bal de la cour, à la fin duquel Bassompierre t'a si joUment mariée.

— Ah ! madame la duchesse, il y a bien longtemps de cela !

— Trop longtemps, ma chère; mais, Dieu merci, nous ne sommes point encore de vieilles femmes. Hélas ! ma chère Marion, il s'est passé de tristes choses depuis notre dernière entrevue ! Cet affreux cardinal... Enfin ne nous arrêtons pas à de cruels souvenirs; je les éloigne autant que possible de mon esprit. Notre existence est si courte!.. Le plus sage est de laisser reposer en paix ceux qui ne sont plus.

— 0 vanité des affections humaines ! pensai-je, en voyant la duchesse traiter aussi légèrement la mémoire d'un infortuné mort pour elle.

— Le croirais-tu? reprit madame de (Chevreuse, l'impudent ministre, que j'ai sollicité forcément, afin de revenir à Paris, a eu de nouveau l'audace de me parler d'amour! Écoute, ma chère, ni la violence, ni la ruse, ne peuvent abattre cet homme. Tous les efforts ont été tentés, à l'exception d'un seuî. Chez nous, en France, le ridicule est mortel : eh bien, je veux travailler, dès ce jour, à rendre le cardinal ridicule ! Il prête le flanc de la belle manière. La reine et moi, nous sommes disposées à lui jouer le$ tours les plus indignes... Tu verras, Marion, tu verras!

Son carrosse nous menait au Louvre. Chemin faisant, elle m« raconta ses aventures.

Ayant quitté Blois pour aller en Flandre consoler Marie de Médicis dans son exil, elle s'ennuya bientôt des éternelles doléances de la reine-mère et vint trouver le cardinal, en Lorraine, où elle l'agaça tellement par ses mines et ses sourires, qu'elle en reçut la permission d'assister au burlesque mariage de madame la comtesse des Vertus.

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C'élail l'aïeule de la duclicssc.

On fait des folies à tout âge, et la respectable dame, en dopit des représentations de sa famille entière, voulut, à soixante-treize ans, s'unir à un tout jeune homme, le clievalier de la Borde. Kl le donnait, pour motiver son entôlcmcnt, une raison assez spécieuse.

— a Je ne puis pas, disait-elle, laisser périr d'amour ce pauvre garçon, qui, dans l'ordre habituel des choses, a encore longtemps à vivre. »

M. de la Borde, comme on le devine peut-être, se mariait uni- * quement pour payer ses dettes. Or, il se trouva que la vieille comtesse était interdite.

Le malheureux avait fait un marché détestable.

11 voulut plaider et obtenir le divorce ; mais il perdit en instance et en appel, et se vil obligé de conserver son épouse septuagénaire.

Madame des Vertus raffolait de son jeune mari.

L'ancienne connétable me donnait plaisamment tous ces dé* tails, et je riais avec elle à gorge déployée. Nous arrivâmes au Louvre, où elle avait repris, sur l'invitation d'Anne d'Autriche, son domicile d'autrefois.

Je réparai bien vite le désordre de ma toilette.

— La reine désire te voir, Marion, dit madame de Chevreuse. C'est un grand honneur pour toi, ma chère, et j'ai fait ta cause bonne, comme il y a six ou sept ans à l'hôtel de Rambouillet. Je t'ai donné tout au plus le tiers des intrigues dont la chronique le gratifie, encore est-ce fort raisonnable ! Anne d'Autriche a su ton histoire de Buckingham ; elle veut juger par elle-même si tu as réellement avec sa royale personne autant de ressemblance qu'on le dit.

J'étais flattée au dernier point.

Madame de Chevreuse me présenta le soir même à Sa Majesté, qui me reçut avec une affabilité touchante.

H me semble l'avoir déjà dit, la reine passait pour l'une des plus belles femmes de son siècle. Elle avait une figure imposante, une taille divine; ses yeux doux, graves et parfaitement beaux, nageaient dans une molle langueur, et sa gorge offrait les plus délicieux contours. Un pied d'une petitesse exquise et des mains fines, aux ongles roses, achevaient de faire d'Anne d'Autriche un modèle accompli de beauté.

Son glacial époux était en Lorraine avec le ministre. M. de Chevreuse les avait suivis pour essayer le rôle de conciliateur, car sa maison était alliée à celle de Guise.

Le Louvre ressemblait à un pensionnat d'écoliers, prenant leurs ébats en l'absence des maîtres et ne songeant plus à la férule. On riait, on chantait, on jouait à toutes sortes de petits jeux enfantins ; les beaux jours de la cligne-musette était revenus. La reine habitait, pour ainsi dire, chez madame de Chevreuse, et nous passions des heures charmantes.

Je fis savoir à mon hôtel que je ne rentrerais pas de quelque temps.

Anne d'Autriche m'obligea plus de vingt fois à lui répéter l'anecdote de Buckingham. Elle avait toujours été trop vertueuse pour songer à oublier ses devoirs : mais son amour-propre s'arrangeait assez d'une aventure que je considérais jadis comme un affront.

Du reste, la passion du noble lord avait très-peu touché la reine. Elle aimait depuis longtemps Montmorency et ne le cachait pas à ses intimes, tant elle se croyait sûr de son courage.

Pauvre femme! si belle et si délaissée ! c'était bien le moins que son cœur s'égarât un peu.

Un soir, Anne d'Autriche nous fit préparer deux costumes absolument pareils. Si j'eusse été blonde, la ressemblance aurait été parfaite. Voulant compléter l'illusion, je me teignis les cheveux et les sourcils, puis je pris un livre et j'allai m' asseoir sur une terrasse.

Les fiJles d'honneur, en passant, m'adressaient de profondes révérences.

Tout à coup Anne d'Autriche survint, et ce fut un cri général de surprise.

On voyait deux reines !

Mais l'arrivée de Louis XIII et de Richelieu ne tarda pas à interrompre nos innocents plaisirs. Us étaient entrés en vainqueurs à Nancy, et ce fut alors que Jacques Callot refusa de consacrer par son burin la honte de sa ville natale.

Le Louvre reprit sa tristesse.

Je voulais partir, car j'avais peur du ministre; mais la duchesse tenait à mettre en pratique sous mes yeux le nouveau système inventé pour la perte de l'ennemi commun.

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Ce piMM me semblait dangereux, je craignais de le voir tourner contre madame de Chevreuse.

Klle ne crut pas à mes pressentiments et commença l'attaque avec toute I'lial)iletc d'une corpielte érn/irite. Ayant agac/i drjà le cardinal en Lorraine, elle n'eut (ju'à poursuivre ses œillades. Sa prunelle obtint tout le succès qu'elle avait le droit d'attendre, et Biclielieu, malgré sa finesse, n'éventa pas le piège.

L'amouret Tespérance couvraient ses yeux d'un double bandeau.

Il envoya de riches présents à la duchesse; puis, la rencontrant un jour dans une galerie du palais, il osa lui demander un rendez-vous.

— Volontiers, répondit-elle, si toutefois votre Éminence daigne choisir un costume moins bizarrre que par le passé. Je ne veux plus du pourpoint gris de souris, il m'a fait trop rire.

Le cardinal jura de s'habiller à la dernière mode, et la duchesse, radieuse, regagna ses appartements.

Elle nous fit cacher, la reine, toutes les filles d'honneur et moi, dans une garde-robe, dont la porte vitrée n'avait qu'un léger rideau de gaze, au travers duquel nous pouvions tout voir.

Richelieu fut très-exact. Il s'imaginait sérieusement que l'heure du berger sonnait pour lui.

Cette fois, il vint en cavalier, avec de larges bottes à l'écuyère et un baudrier tout brodé d'or soutenant une riche épée garnie de pierres précieuses. U avait la jarretière bouffante, un haut-dechausses violet très-réjouissant au coup d'œil, un col en pointe, orné de malines, et un feutre surmonté de plumes écarlates.

Il est impossible de s'imaginer combien il se trouvait mal à l'aise avec ces habits, qui, n'ayant pas l'ampleur de sa soutane rouge, lui donnaient l'allure la plus grotesque du monde.

— Comment donc, monseigneur! s'écria la duchesse, vous êtes fort agréablement vêtu, je vous jure, et vous avez bon air ! Il vous manque seulement un peu d'habitude. Les gestes sont guindés et la contenance trahit quelque embarras. Voyons, de la hardiesse dans votre démarche! la tête relevée... plus fièrement, monsei^ gneur!.. A merveille!.. Marchez un peu, je vous prie.

Le cardinal fit plusieurs tours dans la chambre.

— Suis-je mieux de la sorte? demanda-t-il à la duchesse.

— Il y a du progrès... Cambrez-vous sur la hanche... Fort bien ! . . Appuyez hardiment sur la garde de votre épéel

Richelieu prit une pose de malcimore.

— Oh! ohl vous avez des dispositions admirables I . . Saluez ïTiainfenant, et n'oubliez pas de porter la main droite jusqu'à terre.

L'échiné du ministre était peu flexible.

En opérant cette dernière manœuvre, il perdit l'équilibre et se heurta la tète assez rudement contre le parquet.

— Ce n'est rien I ce n'est rien ! dit madame de Chevreuse, le relevant avec un sérieux imperturbable : cinq ou six chutes encore, et personne au Louvre ne fera comme vous la révérence.

— Mais à quoi bon tout cela ? demanda le cardinal un peu con-» fus de sa gaucherie.

— Ah ! j'exige, monseigneur, que vous ayez une teinture des belles manières! Une femme est toujours flattée par les dehors gracieux; on n'a jamais auprès de nous trop de séductions... Savez-voiis danser?

— Non vraiment, dit Richelieu.

— Eh bien, il faut apprendre I

— Y songez- vous, duchesse?., et le scandale?

— C'est juste, répondit-elle. Mais, au fait, j'y songe : on m'a toujours dit que je dansais passablement... Si je vous montrais les pas et les figures?., qu'en dites-vous? Cela donnerait quelque chose de vif et de sautillant à nos tête-à-tête.

— D'honneur, vous êtes charmante ! s'écria Richelieu transporté. Il entoura la taille de sa jolie maîtresse de danse, et se pencha

vers l'épaule pour embrasser certain point noir connu de nos lecteurs.

— Non pas ! non pas I dit la duchesse, je réserve ceci pour encouragement, lorsque vous aurez fait quelques pirouettes convenables ou quelque entrechat distingué. Courage, monseigneur! En

avant le pied gauche, et glissez légèrement sur le pied droit

Relevez la jambe, ayez soin de l'arrondir avec gi'âce... Mais non, ce n'est pas cela!.. Recommencez! Vous avez trop de raideur... Bonté divine! c'est beaucoup plus mal encore... Votre en-avantdeux est détestable, et vous dansez comme un épagneul savant!

Anne d'Autriche n'y tint plus dans notre cachette. Elle partit d'un éclat de rire; toutes les filles d'honneur l'imitèrent, et je contribuai à l'explosion générale *v

• Cette curieuse anecdote est rapportée par tous les mémoires du temps.

{Note de l'Éditeur.)

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MAIIION DELOIIME

Richelieu suspendit sa pirouette, devint pûle, et jeta des yeux hagards sur la porte vitrée.

Tout était perdu.

Je prévoyais un eschmdre ; et, comme le cardinal avait ignoré juscpie-là ma présence au Louvre, je me «ichai bien vite sous les rohcs d(» la duchesse, accrochées au fond de la garderobe.

— Il y a quehju'un là ! dit Richelieu d'une voix irritée.

— Mais non, je ne puis le croire... ou du moins je n'en savais rien, murmura madame de Chevreuse, balbutiant et perdant contenance.

— Ouvrez cette porte !.. ouvrez-la, vous dis-je! cria-t-il avec fureur.

La reine se montra.

— Vous!., vous, madame! dit le ministre confondu.

— Mais oui. Votre Éminence. Nous sommes enchantées, mes filles et moi, de vous avoir vu déployer les agréments de votre personne... Eh! monsieur, pourquoi cette mine altière? Ne venezvous pas d'apprendre à saluer avec grâce? Voici le cas, ce me semble, de mettre la leçon en pratique et de vous incliner devant la reine.

Déjà Richelieu recouvrait son sang-froid. Rarement il perdait la tète, même au milieu des circonstances les plus imprévues.

— Que Votre Majesté me pardonne. .. je répare mon oubli, ditil, en faisant à la reine un salut ironique.

Puis, se retournant vers madame de Chevreuse :

— Vous avez cru me tendre une embûche? ajouta-t-il avec le plus grand flegme. En vérité, madame, c'était de votre part une présomption singulière. Je savais parfaitement des témoins cachés là. Oui, duchesse, je me prêtais à la plaisanterie, afin de voir jusqu'où vous porteriez l'audace.

Après cet adroit mensonge, il se coiffa de son feutre, et reprit sa pose de matamore.

— Eh ! eh ! belle dame, poursuivit-il, la lutte n'était pas égale.. Vous êtes battue ! . . mille baise-mains ! vous recevrez tout à l'heun de nos nouvelles.

Cela dit, il fit la retraite la plus impertinente du monde. Nous étions loin de nous attendre à cet aplomb merveilleux, et la peur s'empara de nous. Anne d'Autriche regretta vivement de

AMOURS HISTORIQUES

n'avoir pas été plus maîtresse d'elle-même. Sans ce maudit éclat de rire, elle aurait pu se donner chaque jour une comédie fort plaisante.

Un quart-d'heure après l'essai désastreux du système de la duchesse, Louis XIII la manda chez lui.

— Madame, dit-il, vous revenez au Louvre pour y apporter la dissipation et le désordre. M. le cardinal voulait examiner par luimême à quel degré vous pousseriez l'irrévérence dans mon palais. Nous n'aimons pas la nature de vos amusements, madame, et vous nous ferez le plaisir de reprendre le chemin de l'exil.

La duchesse eut beau vouloir dépersuader le roi, Sa Majesté haussa très-impoliment les épaules et lui tourna le dos. Elle vint tout émue nous raconter son malheur. Puis, se révoltant bientôt et frappant du pied :

— Ah 1 le cardinal et le roi se figurent que je vais quitter Paris?.. Eh bien, nonl.. j'y resterai, quoi qu'ils en aient, malgré leurs dents!

Son mari était encore en Lorraine ; mais sa présence n'eût rien changé à la résolution prise.

Les conseils de M. de Chevreuse auraient eu le sort des nôtres.

Tout aussitôt et sans perdre une minute, la duchesse répand le bruit qu'elle va retourner à Bruxelles, prépare ses malles, met une de ses robes à sa femme de chambre, lui ordonne de monter en voiture, à la nuit tombante, le visage caché sous un voile, et l'expédie en Flandre.

Cela fait, elle passe un costume d'homme, coupe ses cheveux à la Ninon (celle-ci venait d'inventer son originale coiffure), attache de petites moustaches blondes au-dessus de ses lèvres, et m'offre galamment le bras pour sortir du Louvre.

Nous gagnons ainsi la rue Culture-Sainte-Catherine.

Ce costume la déguisait à merveille, et mes gens eurent l'impertinence de croire que je ramenais un amoureux. Amault-Corbeville jeta les hauts cris. Il voulut entamer une scène; mais je \e priai poliment de me débarrasser de sa personne et de toute la boîte de Pandore.

Je passai huit jours avec mon joli cavalier.

L'étourdi m'affichait sans honte. Il me conduisit au Cours-le- Prince, à la place Royale, partout. Cela menaçait d'aller fort loin, lorsqu'en rentrant, un soir, nous vîmes uue des femmes de la reine.

Elle apportait un billet de sa maîtresse.

Anne d'Autriche était dans la désolation. La révolte de Montmorency éclatait dans le Languedoc. Richelieu venait d'en recevoir la nouvelle positive, et la perte du rebelle avait été décidée dans le cabinet du roi.

Depuis longtemps déjà, grâce aux perfides insinuations de son

ministre, Louis Xlll soupçonnait une intrigue d'amour entre la reine et Montmorency.

La pauvre femme nous suppliait de nous rendre dans le jardin, du côté de l'Oraloire, où, la nuit venue, son valet de chambre devait nous introduire.

Au moment fixé, nous étions près d'elle.

— Oh ! j'ai dû vous appeler à mon secours, nous dit la reine, en sanglotant avec amertume. Le malheureux vase perdre. Ignoret-il donc à quel danger terrible il s'expose ? Courez à Toulouse, je vous en conjure!., qu'il parte, qu'il s'éloigne de France I.. Richelieu, ce monstre sanguinaire, le tuera, comme il a tué Chalais, comme il vient de tuer Marillac... Dites à Henri que sa mort serait la mienne; dites-lui que je l'aime, que je lui ordonne de iuir! Le roi veut accompagner le cardinal pour étouffer la révolte. Ils m'emmènent avec eux ; ils me le montreraient sur l'échafaud. . . Vite, au nom du ciel, prenez l'avance et sauvez-le!

Madame de Chevreuse jura de partir la nuit même.

Je promis de l'accompagner dans ce voyage. Anpe d'Autriche nous pressa vivement contre son cœur et nous assura de sa reconnaissance éternelle.

Nous sortîmes du jardin de l'Oratoire.

Une heure après, on amenait à ma porte une berline et des chevaux. Je pris un costume de cavalier pareil à celui de la duchesse, et nous courûmes à grandes guides sur la r(Hite du Languedoc.

Nous voyagions nuit et jour.

Quarante-huit heures après notre départ, nous étions au pied des montagnes d'Auvergne.

Mais, en ce pays, les routes devmrent hoiribles, et notre chaise »e brisa contre les rochers au milieu d'un défilé dangereux. On nous conseilla de la laisser et de continuer le voyage à cheval, d'autant plus que les chemins du roi, si pitoyables en Auvergne, se trouvaient plus mal entretenus encore dans le Limousin et dans Ja Guyenne.

! avis nous sembla prudent.

Madame de Chevreuse était bonne écuyère ; j'avais pris en Lorrame quelques leçons d'équitation.

Nous voilà chevauchant, trottant, galopant et faisant vingt lieues par jour. L'espoir de sauver Montmorency nous donnait du courage.

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Sûrement, nous arriverions assez tAt pour le provenir du péril ; car le ministre et le roi (niînaient <les troupes à leur suite; nous (étions certaines d'avoir sur eux au moins huit jours d'avance. Montmorency franchirait les Pyrénées et passerait avec nous à la coui- d'Kspaf^iuî. I.a cerlitiKlc du succès nous rendait heureuses.

Mon étourneau de compagnon iufinait les jeunes paysannes sur la route.

Il mettait pied h terre, il courait après elles, il les embrassait et l(^s fourrageait sa?is miséricorde. Les pauvres tilles avaient vraiment b(îaucoup de peine à se défendre contre les attaques de ce séducteur intrépide.

Dans un petit village entre Montauban et Toulouse, il nous fut impossible de trouver une auberge. Depuis que nous allions à franc étrier, nous n'osions plus voyager de nuit.

I^ curé seul, au dire des habitants de l'endroit, pouvait nous donner un gite.

Nous allâmes frapper à sa porte.

C'était un excellent homme, de mœurs très-hospitalières. Il nous offrit un souper convenable et l'assaisonna d'une conversation pleine de bonhomie et de franchise.

— Où dormirons-nous, monsieur le curé? lui demandai-je avec un sentiment assez marqué d'inquiétude.

En examinant les êtres de la maison, j'avais conçu un grave sujet d'alarmes. Le cher homme n'avait pour tout logement que la cuisine où couchait la servante, et la chambre où nous soupions alors.

— Ma foi, messieurs, répondit-il, vous partagerez mon htl.. Je n'en ai pas d'autre : il est très-large et nous y serons à l'aise.

Je fis la grimace.

La duchesse me jetait de petits regards en dessous et avec un aii si confus que je partis d'un bruyant éclat de rire.

— Ah! riez tant qu'il vous plaira, dit le curé, je ne suis pns .d'humeur à passer la nuit sur un fauteuil. Voyons, déshabillezvous... A la gi^erre comme à la guerre !

Il se leva de ti^ble et se mit à genoux pour dire ses oraisons du soir.

Madame de Chevreuse prit son parti la première, se déshabilla rapidement et se glissa dans les draps.

Je suivis son exemple.

Un instant après, le bonhomme vint se coucher h son tour. Il

AMOUnS HISTORIQUES.

fut à peine en place que nous l'entendîmes ronfler comme u bienheureux. Ceci devenait rassurant, et le sommeil nous gagna bientôt nous-mêmes.

A notre réveil, il faisait grand jour.

Nous ne vîmes plus notre digne hôte. Il était allé dire sa messe et n'avait pas oublié de donner des ordres, avant de partir, pour qu'on préparât un déjeuner succulent. U vint, sa messe finie, nous en faire les honneurs.

— Après le repas, il voulut nous accompagner jusqu'à la porte, où attendaient nos chevaux.

Lorsque nous fûmes en selle, mon compagnon ôta poliment son feutre et dit :

— Nous ne devons pas, monsieur le curé, vous laisser plus longtemps dans l'erreur, et nous avons à vous féliciter de votre aimable conduite. Vous avez dormi, cette nuit, avec la duchesse de Chevreuse et la célèbre Marion Delorme, qui vous remercient l'une et l'autre de votre délicate hospitalité.

Le pauvre homme nous regarda d'un air d'épouvante. Il fit coup sur coup plusieurs signes de croix, et la folle duchesse prit le galop.

Je me hâtai de la suivre.

Elle ne m'avait pas prévenue de ce dénouement eff'ronté. Aux portes de Toulouse, elle en riait encore.

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Mais les nouvelles qui nous attendaient dans la capitale du Languedoc dissipèrent bien vite nos joyeuses impressions.

Les courriers avaient été plus vile que nous. On venait d'expédier une ordonnance furibonde, déclarant Montmorency coupable de lèse-majesté, le privant de ses charges, grades et honneurs, éteignant son duché pour le réunir à la couronne et confisquant tous ses biens.

Toulouse était dans la consternation et l'effroi.

On y aimait le duc, mais on n'osait prendre ouvertement sa défense.

Les dépêches annonçaient que Louis XIII serait au Capitole avant trois jours ; le factum du cardinal était daté de Cosne.

Richelieu avait fait une diligence inouïe.

Un corps d'armée, sous les ordres de M. de Schomberg, devait, jusqu'à l'arrivée des troupes royales, tenir en échec les soldats de Montmorency et ceux de Gaston, car Monsieur se joignait à la révolte, ainsi que sa mère.

Ils en étaient les drapeaux.

Le duc se trouvait encore à Toulouse le matin même.

Apprenant l'ordonnance rendue contre sa personne, il quitta la ville presque sans escorte. On ne songeait point à lui fermer la retraite, et il se dirigea vers Castelnaudary, où étaient ses troupes.

Nous l'avions manqué d'une heure.

Je fus d'avis de nous jeter aussitôt sur ses traces ; mais, une .ois hors de Toulouse, il avait pris sa course avec une rapidité sans égale. Il nous devenait impossible de le rejoindre.

Bientôt les plaines de Castelnaudary se déroulèrent devant nous.

Il y avait là trois corps d'armée, à un quart de lieue de distance l'un de l'autre. Celui de Gaston occupait l'exlrémité sud de la plaine. Au milieu, tout en face de la ville, s'élevaient les tentes de Montmorency. Enfin, sur un coteau dominant les alentours se tenaient en observation les troupes de Schomberg.

Depuis deux mois déjà ce dernier avait reçu ordre de quitter le

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AMOURS HISTORIQUES

Piémont et de cantonner en Provence, afin d'être prêt à marcher sur le Languedoc au premier signal.

Richelieu savait éventer les projets de révolte. Cette manœuvre prouve qu'il soupçonna le duc, à partir du jour où celui-ci regagna son gouvernement.

Schomberg, pour accepter la bataille, devait attendre l'armée du roi.

Avant de quitter Toulouse, nous avions pris des renseignements exacts sur la position de ces difïérents corps de troupes. D'ailleurs, il nous fut aisé de reconnaître les armes de Montmorency sur une bannière flottant au-dessus de la tente ducale.

Nous nous dirigions donc au centre de la plaine, lorsque la duchesse s'écria :

— Regarde, Marion ! . . c'est lui, ou je me trompe fort ! Il monte son cheval gris pommelé du siège de Privas, que chacun distinguait à cet ornement de plumes incarnat, bleu et isabelle.".. N'est- 1 pas vrai, ce sont les mêmes couleurs?

J'aperçus, en effet, le duc au milieu d'un groupe de soixante cavaliers.

Il quittait les tentes et se dirigeait vers le monticule dont Schomberg était le maître.

Nos montures piquées au flanc, partirent avec la rapidité d'une flèche, et nous atteignîmes bientôt les cavaliers, qui nous examinèrent avec surprise. Ils nous prenaient pour deux gentilshommes empressés de se joindre à eux.

Henri ne nous reconnut pas sous nos déguisements.

Je m'approchai de son oreille et je lui déclinai le nom de la duchesse et le mien.

— Monseigneur, ajoutai-je à haute. voix, nous avons à vous faire sans retard, et à nous seul, une communication de la plus haute importance.

Il était pâle de saisissement.

Puis, nous regardant ma compagne et moi :

— Vous ici, madame la duchesse!., vous ici, Marion!.. que venez-vous y chercher, grand Dieu !

— Nous venons vous sauver ! m'écriai-je.

— En effet, monsieur le duc, ajouta madame de Chevreuse en souriant. N'allez pas, de grâce, me prendre pour une ennemie. Je ne vous en veux nullement de certain démêlé de Monceaux et

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