‹ Les confessions de Marion DelormeChapitre 28 sur 39 · OMM · texte numérisé non relu

OMM

d'un petil conmicncement de duel avec mon cher époux. \j!& rancunes de M. (le Chevreuse ne sont pas, Dieu merci, mes rancunes 1 Nous venons l'une et l'aulre de la part de la reine; cela doit suffire pour nous donner créance auprès de vous?

— La reine! c'est elle qui vous envoie?

— Oui, monseigneur, lui dis-je. Anne d'Autriche vous conjure d'abandonner la révolte et de passer en Espagne, jusqu'à ce que -otre grâce soit obtenue.

Moiilmorency nous regarda douloureusement.

— llélas! murmura-t-il, peut-elle me demander une perfidie?.. . ai des engagements avec Marie de Médicis et le prince.

— Nous n'avons pas mission de discuter, monseigneur. Elle nous a dit : «Courez! apprenez-lui que je l'aime et que je lui défeiids de se perdre. »

— 0 mon Dieu 1 s'écria le duc en se voilant le visage de ses deux mains.

— Réfléchissez, dit madame de Chevreuse. La circonstance est grave et le succès impossible ; vous connaissez les ordres violents transmis au parlement de Toulouse. Si vous tombez au pouvoir du cardmal, la reine en mourra de chagrin... Nous vous rapportons ses propres paroles.

— Mon Dieu 1 mon Dieu ! répéta le duc.

Il pleurait et se tordait les bras avec angoisse.

Tout à coup plusieurs détonations d'armes à feu nous firent tressaillir. C'étaient les enfants perdus de l'armée de Schomberg qui envoyaient des balles aux cavaliers de Montmorency pour les empêcher d'approcher du monticule.

Le regard de Henri brilla tout aussitôt d'un éclat extraordinaire.

— Oui, cria-t-il, oui, la reine a raison!.. Ce n'est pas sur l'échafaud qu'un Montmorency doit mourir. Mais encore, doitelle le savoir, un Montmorency ne trahit jamais ! Il ne recouW point à la fuite, comme un larron pris au pillage. Allez dire à la "eine que je meurs, digne de son amour, sur le champ de bataille. Alon dernier soupir, ma dernière parole, le dernier battement de mon cœur sont pour elle !

A ces mots, il s'élança de toute ia vitesse de son ardent coursier- qui allait au feu par habitude.

Nos chevaux, effrayés du bruit des mousquets, refusèrent d'avancer d'un pas, lorsque uobs voulûmes nous mettre à la pour- Su te de Montmorency et nous opposer à sa résolution fatale.

AMOURS HISTORIQUES

Le duc atteignit ses cavaliers et cria de toutes ses forces :

— Messieurs, on nous provoque... En avant I Et ils s'élancèrent tous ensemble.

La mousquetade augmentait à chaque seconde. Nous restions en place, ne sachant que devenir. Soudain, nous fûmes enveloppées par une nouvelle troupe, accourant des tentes au secours de la première.

— Fuyez-vous donc? nous crièrent les cavaliers : l'épée à la main, vite ! et qu'on charge !

En même temps, nous nous vîmes entraînées par l'escadron. Comme s'ils eussent été enhardis par l'exemple, nos chevaux partirent avec impétuosité vers le lieu du combat.

— Soit ! me dit la duchesse, le ciel le veut ! . . J'accepte les conséquences de mon déguisement... On ne me prendra pas pour un lâche!

A ces mots, elle tira son épée du fourreau. Ses yeux brillaient, sa figure avait une animation singulière.

Je ne sais quel enthousiasme vint me transporter à mon tour. Ce mouvement, ce bruit, ces clameurs, le galop des chevaux, la détonation des mousquets, l'odeur du salpêtre, tout coiilribuait à me donner une sorte d'ivresse. J'imitai madame de Cbevreuse, je mis intrépidement mon épée à l'air, et je crois, Dieu me pardonne, que je piquai des deux pour lorcer ma monture à courir plus vite encore.

Des gémissements frappèrent notre oreille. Page 619«

Mais tous les cavaliers qui nous précédaient s'arrêtèrent brusquement.

Henri et sa troupe étaient arrivés au bord d'un large fossé creusé

aux avant-postes de Schomberg.

— Lançons nos chevaux et franchissons l'obstacle I cria le duc. Il retourna pour prendre du champ.

Nous nous trouvions alors à deux pas de lui et il fut effrayé de notre audace. Les balles sifflaient à nos oreilles, nous ne donnions pas le moindre signe d'effroi.

— Ce sont deux femmes ! qu'on les emmène ! dit Montmorency, en nous désignant à l'un des seigneurs qui se trouvaient là.

Je reconnus Antoine de Bourbon, comte de Moret, fils naturel de Henri IV et de Jacqueline de Beuil ; je l'avais yu jadis en compagnie de Bassorapierre.

— Sauve-les, Antoine! ajouta le duc.

Sans attendre la réponse, il s'élança plus rapide que l'éclair, et franchit le fossé.

Antoine de Bourbon -vint à nous. Il saisit les brides de nos chevaux et nous fit opérer volte-face, sans égard pour nos dispositions héroïques.

*- Ferme, cria-t-il, ferme sur vos étriers!

Bien nous prit d'être bonnes écuyères, car il nous emporta, comme sur les ailes de la tempête, jusqu'à la lisière d'un bois d'oliviers.

— Cachez-vous, nous dit-il, ne vous montrez pas. Après la bataille, je viendrai vous chercher moi-même ou j'enverrai vous prendre.

Il s'en retourna plus vite que nous n'étions venus.

Notre belle ardeur s'était éclipsée, l'épouvante lui succéda. Nous assistions à une bataille impossible et folle de deux ou trois cents hommes contre cinq mille. A chaque instant, nous espérions voir les troupes de Monsieur courir au secours de Henri, mais il n'en fut rien. Gaston venait d'être informé de l'approche de son frère et du cardinal. Il perdait complètement la tête. Ses soldats, voyant sa frayeur, se débandaient déjà.

Malgré cette honteuse désertion, nous eûmes un moment d'espoir.

Au sein de la mêlée, nous distinguions Montmorency à son panache flottant.

11 frappait des coups terribles, écrasait les ennemis en face et se retournait, comme un lion, pour se précipiter sur ceux qui l'attaquaient par derrière. Mais sa formidable épée entassait en vain les victimes. Couvert de blessures, épuisé par la perte de son sang,

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MAIUUN DL^LURME

Henri chaiicfluil. Bourbon voulant le secourir, lui lui-uiùiuc accablé par le nombre.

l.e héros tomba ; son ami i»crdit les arçons, et les chevau-légers de Schomberg firent entendre des cris de triomplio.

Nous étions à genoux, les mains levées au ciel, pleurant, gémissant et ne pouKuil néanmoins détourner les yeux de ce spectacle de désolation.

Ce fut une déroule affreuse.

On poursuivit les vaincus. Toute l'armée de Schomberg descendait le monticule et balayait la plaine.

La nuit vint, le bruit cessa. Quelques coups de mousquet isolés retentissaient par intervalles. C'étaient les chevau-légers, trai^uant au loin les fuyards et les déserteurs de l'armée de Gaston.

Quant au champ de bataille, il était abandonné et silencieux.

Nous courûmes à l'endroit où nous avions vu tomber le malheureux chef. La lune éclairait nos recherches ; mais, hélas ! elles devaient être inutiles ! les vainqueurs avaient emporté le duc à Castelnaudary sur une litière.

Gomme nous allions quitter cette arène sanglante, où chacun de nos pas heurtait un cadavre, des gémissements frappèrent notre oreille.

L'humanité chez nous était plus forte que la peur.

Approchant aussitôt du lieu d'où partaient ces plaintes, nous vîmes un blessé presque enfoui sous les morts, et je reconnus la première Antoine de Bourbon, frappé de deux balles à la poitrine.

Il nous avait sauvées d'une mort presque certaine. Dieu nous permettait de le sauver à notre tour.

Après avoir étanché le sang qui coulait de ses blessures, il nous fallut déployer une force au-dessus de notre sexe pour le transporter sur un de nos chevaux. Il avait perdu connaissance, et nous le soutînmes, en marchant l'une et l'autre à ses côtés, jusqu'à l'un des faubourgs de Castelnaudary.

Tout à l'entrée de la ville et sur le seuil de l'une des premières maisons, quelques bonnes gens s'entretenaient des affaires du jour. Leur présentant aussitôt ma bourse, je les suppliai d'abriter un blessé pour la nuit.

— S'il ^st de Schomberg, me répondirent-ils, passez votre chemin 1

— Non, leur dis-je, il est de Montmorency.

Le comte lut aussitôt descendu de cheval et porté dans le mcil-

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leur lit de la maison. Un chirurgien du voisinage, appelé sur-lechamp, ne reconnut aucun danger dans ses blessures.

On nous annonça que Montmorency n'était pas mort.

Il avait reçu six coups d'épée et onze coups de mousquet. Le cardinal envoya les meilleurs médecins de Toulouse, avec ordre de guérir ses plaies au plus vite ; il tenait à le garder pour sa vengeance.

Au bout de huit jours, le duc fut en état de supporter le transport.

Comment l'arracher à son destin ? quelle ressource mettre en œuvre pour amener le salut? Nous formions mille projets, nous étions décidées à réussir ou à nous perdre.

Il fut convenu que nous partirions pour Toulouse, en laissant provisoirement de côté nos habits d'hommes, rendus par les circonstances beaucoup plus dangereux que le costume de femme. On nous prêta des vêtements de paysannes languedociennes, et notre hôte, nommé Pierre Lafarge, bon vieillard âgé de soixantedix ans et très-actif encore, se chargea de nous mener en carriole à Toulouse. Il devait pendant la route nous faire passer pour ses deux filles.

Le comte de Moret nous dit adieu, en pleurant sur le sort de *tlontmorency.

Lui-même se trouvait exposé à la haine terrible du ministre, cl les ordonnances le désignaient comme criminel de lèse-majesté. C'était une condamnation à mort certaine, si on parvenait à le découvrir.

Mais on le croyait tué au combat, ce fut son salut.

Il nous fit jurer, avant notre départ, de garder inviolablement le secret de son existence. Je ne devais le revoir qu'à douze années de là et dans une position bien difTérente.

Notre carriole rencontra sur le chemin de Toulouse le bataillon de chevau-légers qui escortait Montmorency. Le duc était dans une litière close dont nous ne pouvions essayer d'approcher sans exciter les soupçons.

La prudence nous conseilla de dépasser le cortège.

Une fois de retour dans la capitale du Languedoc, après avoir trompé la vigilance des troupes échelonnées par les chemins pour arrêter tous les partisans de la cause vaincue, nous reprimes nos vêtements d'hommes, qui nous déguisaient beaucoup plus sûrement.

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Toute la cour était arrivée; lious avions l'air d'appartenir à la suite de quelque seigneur.

Pierre Lafarge, en présence duquel nous exprimions le désir ardent d'arracher le captif à la mort, nous dit tout à coup sur un ton de mystère :

— Qu'on l'enferme seulement dans les caclioLs de l'IIôtel-de- Ville!.. Mon cousin est geôlier.

C'était un coup du ciel.

I^ brave et digne homme reçut nos remercîments les [)lus sincères et nos caresses les plus vives.

On conduisit effectivement Montmorency dans les prisons du Capitole.

Quelle joie pour nous! quelle espérance radieuse! Il s'agissait d'épargner une désolation éternelle à cette pauvre reine. On l'avait amenée à Toulouse par un raffinement barbare, afin de la rendre témoin du supplice d'un homme à qui le ministre et le roi la soupçonnaient de porter une affection secrète.

Elle logeait avec toute la cour dans les appartements de l'Hôtelde-Ville même, au-dessus des cachots où gémissait la victime.

Nos tentatives pour aborder Anne d'Autriche furent inutiles. Constamment elle restait enfermée dans son oratoire. D'un autre côté, l'mstant n'était pas venu de pénétrer jusqu'au duc; ses in- (juisiteurs ne lui laissaient aucun repos et ne le quittaient pas d'une seconde.

Cependant Pierre Lafarge nous avait déjà mises en rapport avec son cousin. Celui-ci partageait pour le prisonnier la compassion de la ville entière. Quand nous allions le voir avec notre hôte de Castelnaudary, nous reprenions nos costumes de villageoises, et bientôt nous parvînmes à obtenir une promesse positive d'évasion. Le geôlier, pour nous conduire au cachot de Henri, attendait que les interrogatoires soient terminés.

Nous avions réussi à nous faire reconnaître du valet de chambre de la reine. Laporte vint nous rendre visite dans une maison louée par nous auprès du Capitole.

Il nous annonça une chose terrible.

On avait trouvé sur Montmorency le portrait d'Anne d'Autriche en bracelet. Louis XIII était dans l'exaspération. Richelieu s'appliquait à l'irriter plus encore, en lui répétant sans cesse qu'il y allait de son honneur d'époux et de roi de ne pas laisser vivre un tel impudent.

AMOURS HISTORIQUES

La position de la reine devenait affreuse. On la gardait à vue, on espionnait ses moindres démarches. En trahissant sa douleur, elle n'eût fait que hâter la perte du pauvre duc.

Son valet de chambre nous remit un billet d'elle, deux lignes éplorées, où se trouvait toute son âme :

« Vous avez l'espérance d'arracher le coupable à l'échafaud..; Continuez vos efforts, ma vie tout entière est à vous ! »

Cependant le procès achève de s'instruire, et les juges rendent la sentence en versant des larmes.

La douleur publique éclate. On fait des processions pour fléchir la sévérité du roi ; toute la cour se jette à ses pieds. — « La seule grâce que je lui accorde, répond Louis XIII , c'est que le bourreau ne le touchera point, ne lui liera pas les membres et ne fera que lui couper le cou. »

Et l'homme qui tenait cet horrible langage fut appelé Louis-le- Juste !

Nous n'avions pas une heure à perdre.

On pouvait d'un mstant à l'autre exécuter l'arrêt de mort; le cardinal était pressé d'en finir. Il fut arrêté entre nous que Montmorency s'habillerait en porte-clefs et sortirait du Capitole à la faveur de ce déguisement. Nous devions ensuite gagner l'Espagne tous ensemble avec le geôlier.

Minuit sonne, tout dort dans la prison. Lafarge a fait boire les sentinelles veillant aux guichets. Point d'obstacles dans la descente, les verrous sont tirés sans bruit. On nous ouvre le cachot le plus profond du Capitole. Henri est étendu tout habillé sur un matelas. Il souffre de ses blessures et n'a pas même le soulagement du repos et du sommeil. L'infortuné se prépare à mourir. A notre approche, il ne tourne pas la tête. Rien ne peut l'arracher à la contemplation d'un crucifix qu'il soulève entre ses mains jointes.

Nous arrivons près de son grabat. Il tressaille, se dresse sur son séant, et nous dit avec une émotion profonde :

— Est-ce encore elle qui vous envoie?

Je lui présentai le billet de la reine.

Il en prit lecture. Une larme jaillit de sa paupière, et longtemps il tint le papier collé contre ses lèvres.

— Hàtons-nous, monseigneur !.. les portes sont ouvertes, voici

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desvôfemcnls... Demain, nous franchirons les Pyrénées enscmbift. (Vesl le salul, ne le refusez pas.

Ses yeux eurent un éclair de joie.

La viel nous lui apportions la viel

Mais presque aussitôt il secoua tristement la tôte et regarda le Christ, qu'il tenait toujours.

— Non, murmura-l-il, nonl.. mieux vaut mourir.

— Y songez-vous?., le temps presse... monseigneur... Henri ! les gardiens sont pour nous!

— Mieux vaut mourir, dit-il encore. Le salut que vous m'offrez, c'est l'exil ; c'est une vie honteuse, loin de la France, loin d'elle, que je ne reverrais plus... Tout mon bonheur est brisé... Peutelle me suivre? Non, car elle est reine... Son devoir est de rester auprès de son époux et de ne pas déshonorer le trône. A tout jamais nous serions séparés sur la terre, je vais l'attendre au ciel.

— Fatalité!... c'est impossible! vous ne refuserez pas On

dresse l'échafaud !

— Je suis coupable, j'accepte l'expiation.

La duchesse et moi nous tombâmes à genoux auprès de son lit, éplorées, gémissantes, le conjurant de nous suivre. Hélas! nos larmes, nos prières, nos sanglots, rie» ne put changer cette résolution désespérante.

— Adieu, nous dit-il, je vous sais gré de votre dévouement ; mais je ne traînerai point une existence d'opprobre et de douleur. Laissez-moi mourir en chrétien... Dites-lui de me garder une place dans sa mémoire et de prier pour mon âme.

Il nous supplia de nous retirer et de lui envoyer le père Arnoux, choisi pour lui donner les consolations suprêmes.

Tremblant que les sentinelles ne s'éveillassent, le gardien nous entraîna.

Nous fûmes obligées, pour ne plus le compromettre inutilement, de nous cacher chez lui tout le reste de la nuit.

Au point du jour, on nous affirma que le peuple menaçait de se soulever et de mettre obstacle au supplice. Mais cette espérance ne tarda pas à s'évanouir. Le cardinal eut recours à de promptes et énergiques mesures.

Il garda sa victime.

On dressa l'échafaud dans la cour même du Capitole ; on ferma les portes et on choisit seulement pour assister à l'exécution le

prand prévôt, ses archers, le greffier du parlement, les capitaines et les officiers du corps de ville.

Tous ces hommes, en habits de cérémonie, prirent place autour de l'instrument de supplice.

Les fenêtres de la chambre où nous avait enfermées le geôlier nous laissaient voir les préparatifs de ce spectacle d'horreur. Nous étions à genoux, la duchesse et moi, sanglotant, et priant pour celui qui allait mourir.

Montmorency parut, vêtu de noir.

Il tenait à la main ce même crucifix qui le consolait déjà dans son cachot, et prêtait une oreille attentive aux discours du père Arnoux, son confesseur.

On avait dressé l'échafaud dans le voisinage de la statue de Henri IV, dont le duc était le filleul.

11 se découvrit et s'arrêta longtemps à regarder une image qui lui rappelait ses plus doux souvenirs d'enfance. Autrefois il avait reçu les caresses du père, et le fils l'envoyait à la mort. S'arrachant, l'œil humide, à cette contemplation douloureuse, il traversa les rangs des archers, atteignit l'échafaud, et monta les marches d'un pas ferme.

Comme il était défendu à l'exécuteur de toucher à la personne du condamné, on appela le chirurgien de Montmorency pour couper les cheveux à son maître.

Cet homme s'approcha tout en larmes; ses mains étaient tremblantes, il n'eut pas la force de rendre au duc ce dernier devoir.

— « Mon pauvre Lucante, dit Henri, vous êtes plus affligé que moi. Retournez vers la duchesse et protestez-lui que je meurs avec le repentir de mes torts envers elle. . . Allons, mon ami, courage ! . . venez recevoir mon dernier adieu, tandis que j'ai les mains hbres. »

Il dit au bourreau de lui nouer des cordes autour des bras, bien que le roi lui eût fait grâce de cette ignominie.

— « J'aurai plus de ressemblance avec Jésus , mon sauveur, dit-il au père Arnoux. »

Cependant il le supplia de faire en sorte que sa tête ne tombât point à terre, et ajouta d'une voix douce et résignée :

— a C'est une dernière faiblesse, ayez-y égard. »

Ensuite il se mit à genoux devant le billot; mais il eut de la peine à y appuyer la tète, à cause d'une blessure à la gorge qui n'était pas encore fermée. Néanmoins il y réussit après beaucoup d'efforts.

— « Frappez hardiment ! » cria-t-il au bourreau. Puis il reprit :

— « Seigneur Jésus, recevez mon âme ! » A l'instant le coup de hache résonna, et l'on vit s'agiter un rideau à l'une des hautes fenêtres du Capitole. De cette fenêtre, un

homme venait d'assister à rexécution.

Le bourreau releva la tête sanglante; le grand-prévôt commanda d'ouvrir les portes de l'Hôtel-de-Ville, et l'on fit voir au peuple ce trophée de mort.

Telle fut la fin de Henri de Montmorency, le plus noble et le plus illustre seigneur du royaume.

Nous eûmes le regret éternel de ne l'avoir pu sauver.

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De Toulouse, madame de Chevreuse se décida à passer en Espagne. Elle renonçait à l'itter contre le nouvel ordre d'exil qui la frappait. Je témoignai le désir de la suivre ; mais elle me supplia de regagner Paris et de faire en sorte, quand la cour y serait revenue, de pénétrer jusqu'à la malheureuse reine et d'apporter quelque consolation à son désespoir.

Longtemps il me fut impossible d'oublier l'épouvantable spectacle auquel j'avais assisté.

Je me demandais où s'arrêterait le ministre dans cette route infâme. L'abime appelle l'abîme, le sang appelle le sang : Richelieu frappait sans merci, et le royaume tout entier se trouvait sous Timpression de la terreur.

Ninon vint me rendre visite et me reprocha mon refroidissement à son égard.

MARION DELORMK

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Ses gentilles et franches caresses me tonchèrent. J'eus honte de ma jalousie ridicule. Comme elle, et plus qu'elle, n*avais~jo pas eu mes jours de triomphe ! Il me restait encore assez de charmes pour ne pas envier les siens. Et puis l'amour commençait à me paraître un sentiment dangereux, amenant presque toujours les larmes et jamais la joie.

L'influence des années agissait sur ma nature frivole.

Peut-être aussi l'amhition contribuait-elle à ce revirement de mon caractère. Madame de Chevreuse m'avait fait connaître la reine. Sa Majesté s'était montrée pour moi bonne et presque amicale. Je venais de lui donner de grandes preuves de dévouement, et sans doute je la reverrais bientôt. Il ne fallait pas que de nouvelles intrigues me rendissent indigne de sa haute bienveillance.

Je m'arrangeai donc un intérieur paisible.

Les circonstances variées et presque fabuleuses de ma vie, les événements auxquels j'avais pris part, tout cela m'inspira le projet de rassembler mes souvenirs et de prendre des notes, qui me serviraient un jour à écrire ce que je comptais, dès lors, appeler ma confession.

Ce travail fut bientôt une véritable jouissance.

Je me réfugiais dans un petit pavillon, situé tout à l'extrémité de mon jardin. Là, j'avais fait construire une bibliothèque, dont les rayons étaient garnis de livres de choix, et la plus grande partie de mes heures s'écoulaient dans cette retraite. Quand je ne lisais pas, j'écrivais. Bientôt j'en fus à l'époque actuelle de ma vie.

Dès lors, je n'eus plus qu'à inscrire chaque événement à mesure et à tenir au courant cette espèce de journal.

Les anciennes leçons de Desbarreaux et mes rapports plus récents avec les gens de lettres avaient cultivé mon intelligence. Je me dis qu'il dépendait de moi de faire oublier le passé et de paraître encore aux yeux du monde une femme recommandable.

Mademoiselle de Lenclos se moquait de ma sagesse et ne cachait pas son peu d'envie de suivre mon exemple. Si je n'avais plus d'amoureux, la folle en comntait alors une série effrayante. Rarement elle leur permettait de se fatiguer de leur bonheur. Elle écrivit à Rambouillet, frère de Julie d'Angennes ;

« Je t'aimerai trois mois, c'est l'infini. »

En allant à l'hôtel de Chevreuse pour voir le duc qui arrivait de Lorraine, je rencontrai le valet de chambre d'Anne d'Autriche.

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AMOURS HISTORIQUES

Laporte se récria sur l'à-propos de cette rencontre, remerciant le hasard de lui épargner une course rue Cuiture-Sainte-Catherine.

Il allait chez moi.

Toute la cour était revenue du Languedoc. Anne d'Autriche désirait me voir, le jeudi de chaque semaine, au monastère du \^al-de-Grâce, où on lui permettait, comme délassement, d'aller 5'entretenir avec les religieuses. Laporte me recommanda d'être «xacte et de prendre le nom de baronne de Melleval.

Le surlendemain était un jeudi, je courus au Val-de-Grâce.

Pauvre reine ! dans quel état d'abattement je la trouvai, mon Dieu ! Le fatal souvenir de Toulouse la poursuivait sans cesse, et la douleur imprimait sur son beau visage des traces profondes.

Elle me dit, au milieu de ses larmes, qu'elle voulait quitter le Louvre et la France. La conduite de Louis XIII à son égard lui semblait odieuse. Ils étaient mariés depuis seize ans et vivaient étrangers l'un à l'autre.

La femme la plus résignée devaît se mettre en révolte contre une semblable existence.

Anne d'Autriche ne croyait pas à la nature incomplète de Louisle-Chaste. Elle se plaignit en ma présence de la passion du roi pour mademoiselle de La Fayette, une des filles d'honneur. J'essayai de calmer ses craintes, en lui expliquant avec toute la délicatesse que j'y pus mettre, le projet mystérieux dont m'avait parlé Bassompierre avant son emprisonnement à la Bastille.

Cette confidence parut la toucher médiocrement.

Son âme était trop froissée pour embrasser l'espoir d'un destin meilleur, et sa résolution de retourner en Espagne semblait inébranlable.

— Mais hélas! me dit-elle, voilà que les deu» pays se déclarent la guerre. Comment avertir ma famille, madame de Chevreuse et mes amis ! Il faut m'aider, ma bonne Marion, à leur envoyer ma correspondance par des voies secrètes.

— Votre Majesté peut compter sur mon dévouement jusqu'à la mort.

— Oui, tu m'en as déjà donné des preuves. Ne va pas me croire capable de trahir la France ; Dieu me préserve d'une action contraire à l'honneur ! mais je ne puis rester davantage avec le roi... Non, j'en mourrais!.. C'est une éternelle humiliation qu'il me fait subir. Mes parents me soutiendront et provoqueront le divorce.

MARION DELOIIME

Elle m'expliqua son plan.

Tous les jeudis, elle viendrait rédiger sa correspondance au Val-de-Gràce. Les lettres d'Espagne lui arriveraient sous mon couvert, c'est-à-dire à l'adresse de madame la baronne de Mellevai, et à un autre domicile que le mien. J'avais mission de les lui apporter et de prendre ensuite celles qu'elle aurait écrites, pour les remettre à M. Auguste de Thou, conseiller au parlement, qui se chargeait de les faire tenir à leur destination.

La reine me donna l'adresse de ce jeune homme.

A mon retour du Val-de-Gràce, j'envoyai prier M. Auguste de Thou de vouloir bien passer chez moi.

Fils d'un président aux enquêtes, il était à peine âgé de vingtquatre ans; mais, à son air sérieux et réfléchi, on lui croyait plus que cet âge. La reine avait accepté son intermédiaire par les conseils de madame de Chevreuse. Celle-ci estimait beaucoup le jeune magistrat et répondait de sa discrétion. M. de Thou parlait peu, mais avec une pureté exquise et une profondeur révélant un grand mérite.

Il me plut tout d'abord.

D'ailleurs, il avait la confiance d'Anne d'Atriche et de la duchesse : c'était un devoir pour moi de le bien accueillir.

Telle fut l'origine de cette affaire des lettres qui intrigua viveraent la cour, et pour laquelle le cardinal jeta de si effrayantes clameurs. A l'entendre, la reine s'était rendue coupable de haute trahison. Peu s'en fallut que le fourbe ne réussît à en convaincre Louis XIII et toute la France.

En ce moment, on pouvait dire du cardinal qu'il était roi.

La foule des courtisans tremblait devant lui ; son dernier coup de hache avait glacé tous les cœurs. Il dirigeait les affaires à son gré, décidait, sans prendre avis de personne, les questions les plus importantes, et parlait en maître à l'Europe entière, tandis que le véritable monarque, déshérité de la toute-puissance et renonçant volontairement à ses droits, prenait des oisillons avec ses favoris ou chassait au loup dans les bois de Saint-Germain.

Seuls, quelques hardis libellistes élevèrent la voix au milieu de ce silence de la crainte.

Paris fut tout à coup inondé de pamphlets dont il était impossible de connaître les auteurs. Ils s'enlevaient en un jour à dix mille exemplaires. Le cardinal s'agitait, bouleversait tout sans rien saisir, et ressemblait à un lion harcelé par la piqûre d'un insecte invisible.

AMOURS HISTORIQUES

En vain sa police fouillait les domiciles et se livrait aux recherches les plus rigoureuses, les perquisitions n'amenaient aucune découverte.

On frémissait de songer au sort terrible réservé par le cardinal au premier pamphlétaire qui tomberait sous sa main. Chacun tremblait d'être compromis ; le plus léger soupçon pouvait devenir fatal. On était obligé d'avoir des ménagements incroyables pour les êtres les plus ignobles et les plus dégradés. Le ministre les employait afin d'arriver à son but, et ces hommes n'eussent pas reculé devant un mensonge, s'ils avaient eu à se plaindre de quelque manifestation méprisante.

Ce fut ainsi que mademoiselle de Lenclos n'osa pas refuser sa porte à un garçon de manières détestables , fils du procureur-général Jacques-Martin de Laubardemont, le satellite le plus atroce et le plus éhonté du ministre, après Laffemas. Comme son père, le fils se nommait Jacques. Il était aussi laid que Théophile, mais sans avoir heureusement la finesse de l'ami de Desbarreaux , ce qui le rendait beaucoup moins dangereux.

Le misérable appartenait à la police secrète de TÉminence. H en profitait, disait-on, pour commettre impunément dans Paris toutes sortes de vols avec d'autres vauriens de sa trempe. Le digne auteur de ses jours garnissant très-peu sa bourse, Laubardemont fils avait inventé ce moyen délicat de la remplir.

Il osait être amoureux de Ninon et affichait hautement d'impertinentes espérances.

Un soir, cette espèce de bandit vint nous proposer de nous emnaener à Loudun , où s'entamait alors une procédure dont tout Paris prévoyait l'issue.

On accusait de crime de magie Urbain Grandier, chanoine de Sainte-Croix et curé de la paroisse de Saint-Pierre de Loudun. Les ennemis du pauvre prêtre déclaraient qu'il avait ensorcelé tout un couvent de béguines ; mais le motif secret des poursuites était une satire violente contre le cardinal. Ce dernier soupçonnait Urbaiu d'en être l'auteur.

Richelieu avait découvert un libelliste!

Les ongles du tigre s'apprêtaient à déchirer une nouvelle proie, et M. de Laubardemont père se chargeait de la fournir.

Dès lors la proposition du fils était toute simple. Il se réjouissait de nous faire assister à ce curieux spectacle.

MAIUON UKLOIIM

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Ninon le remercia, disant que nous avions accepté déjà l'offre (le plusieurs de nos amis, empressés de nous conduire à Loudun, ce ({ui élail exact.

En cIVel, les bruits les plus étranges répandus sur les religieuses possédées engageaient nombre de personnes à faire le voyage du Poitou, pour voir comment les accusateurs d'Urbain Grandier arriveraient à le convaincre de sortilège.

Ayant été, le matin même, au Val-dc-Grâce, je pouvais disposer dune semaine. J'avais donc accepté, ainsi que Ninon, l'invitation de nos amis, lorsque Jacques vint à son tour nous faire les ' mêmes offres.

— Eh parbleu I s'écria-t-il sans se déconcerter de la réponse de mademoiselle de Lenclos, nous voyagerons ensemble 1 Je vous promets en arrivant les meilleures places I

La crainte nous ferma la bouche. Il fut des nôtres.

En revanche, pour nous dédommager d'une si mauvaise compagnie, nous avions avec nous Marguerite, Villarceaux, et un seigneur fort aimable, qui visait à entrer dans les bonnes grâces de Ninon. Il s'appelait le comte de Lude. Pendant la route, il s'amusa beaucoup de voir M. de Laubardemont fils se défrayer -sans gène à nos dépens.

C'était, en vérité, une hideuse nature que celle de Jacques.

D comptait parmi ses nombreux défauts la sottise, la débauche, le vol et la superstition. Comme il croyait fermement aux diables de Loudun, nous lui lancions une infinité de sarcasmes.

— Enfin, monsieur de Laubardemont, disait le comte, où prenez-vous que ces religieuses soient démoniaques?

— Pardieu! s'écria-t-il, mon père me l'a juré sur l'honneur.

— Oh I dit Marguerite, en ce cas, c'est bien différent ! L'Évangile et la parole de monsieur votre père, voilà deux choses infaillibles.

— Mais, continua Villarceaux, beaucoup de personnes prétendent que ceci est une vengeance de Mignon, directeur des Ursuhnes, contre le curé de Saint-Pierre de Loudun. N'aurait-on pas, en outre, le projet de remplir la caisse du couvent? Il n'est pas riche... Voilà dix-huit mois et plus que Satan tourmente les religieuses, et la chapelle des Ursulines est remplie de troncs, audessus desquels on voit écrit : Donnez aux pauvres possédées. Tout cela, monsieur, laisse bien quelques doutes. Il y a dans ce couvent, je le gage, des hommes qui font l'office du diable.

AMOURS HISTORIQUES

— Alors, s'écria Jacques, pourquoi cinq ou six fillettes de la ville sont-elles possédées également?

Parce qu'on aura promis des maris à ces commères, dit le

comte, afin de les décider à bien jouer leur rôle.

Ohl.. oh !.. fit Jacques scandalisé, les diables habitent réellement le corps de ces femmes ; ils se nomment eux-mêmes er. toutes lettres.

— Bah ! lui dis-je. Pourriez-vous, monsieur, nous décliner les noms de ces êtres infernaux?

— Sans doute, s'écria Marguerite, voire leurs noms de baptême! Un éclat de rire accueillit ce trait railleur. ^

— Oui, riez! riez! s'écria Laubardemont. Toujours est-il que l'abbesse, Jeanne de Belfiel, est possédée par Léviathan , qui a six autres diables avec lui.

— Ah ! très-bien ! ses gardes du corps?

— Non, ses ministres...

— Tout son conseil !

— Enfin, c'est le chef de la bande, morbleu ! dit Jacques avec humeur. Les autres religieuses, au nombre de sept, sont habitées par Astaroth, Sabolon, Asmodée, Balaam, Isaacarum, Élémi et Béhémot. Une servante de Loudun loge Belzébuth; le diable Grésil a la nièce d'un maçon , et Georgette Mirant est tourmentée par Ferragus.

— Mais, demanda Ninon, comment savez-vous cela, puisque votre père est parti en Poitou ?

— Ah ! voici : mon père est venu prendre les instructions du cardinal. Vers le mois d'avril dernier, M. de Bichelieu lui avait donné l'ordre d'aller surveiller le démolissement du château de Loudun. Ce fut alors que l'abbé Mignon fit savoir que les Ursulines se tordaient dans leur cloître au milieu de convulsions diaboliques. Bon nombre d'habitants de la ville rendirent témoignage que ce malheur provenait d'un chanoine de Sainte-Croix , interdit pa l'évêque et chassé de sa cure pour avoir débauché une jeune fille...-

— Oui, une jeune fille charmante, interrompit le comte, et dont l'évêaue avait fait choix pour sa cuisinière.

• — Je ne dis pas non: mais Urbain Grandier n*en est pas moins coupable de magie, et de magie très-noire ! Il a composé un livre intitulé : La Cordonnière de Loudun, où il révèle des choses que le diable seul peut lui avoir apprises. . . Voilà du moins les propre? paroles de monseigneur le cardinal à mon père.

MAIUON DKhOKMK

Jacques vint à son tour nous faire les mêmes offres. Page 631.

Certes, m'écriai-je, l'avis de Son Eminence apporte du jour

dans la question et la simplifie beaucoup ! Le procès devient de plus en plus facile à comprendre. Mais quels secrets mystérieux renfermait donc ce livre?

— Mon père a gardé là-dessus le silence.

— Alors, monsieur, dit Marguerite, nous sommes enchantés de

pouvoir, à notre tour, vous donner quelques détails. La Cordonnière de Loudun raconte les anciennes amours de l'ex-évêque de Luçon avec la reine-mère. Toutefois, détrompez-vous, ce n'est pas le diable qui a si bien instruit Urbain Grandier, c'est une fille nommée Hammon. Cette fille, à l'époque des guerres de l'Angouroois, avait entendu et vu pas mal de choses, en se mêlant aux bas officiers de la cour.

— Vous croyez?.. Après tout, qu'importe? Urbain n'en est pas moins un sorcier maudit.

— Sans doute. Le cardinal ne peut intenter ce procès par vengeance ; il en est certainement incapable, et la délicatesse connue de monsieur votre père offre un garant de plus de la vérité de l'accusation. C'est un bonheur que le tribunal soit dirigé par un homme aussi recommandable sous tous les rapports.

— Vous allez le voir à l'œuvre I s'écria Jacques ; c'est étonnant comme il conduit ces choses-là I Nous assisterons aux exorcismes, à la torture. . . Ce sera magnifique 1 Je vous l'ai dit, vous aurez les meilleures places.

Et chacun de nous de s'incliner devant M. de Laubardemont fils, en le remerciant de vouloir bien nous faire une seconde fois cette aimable promesse.

"ii

MAIIION DKI.OIIMK

Nous voyageons toute la nuit du jeudi et nous arrivons à Loudun le vendredi soir.

Déjà les exorcismes durent depuis trois jours, mais on doit les continuer le lendemain. Les séances du tribunal ont lieu dans la chapelle des Ursulines.

Jacques tient parole et Ton nous donne, tout près du chœur, des sièges réservés.

Il y a là M. de la Rocheposay, évêque de Poitiers, Tabbé Mignon, principal instigateur de l'affaire, l'abbé Barré, son adjoint, le je' suite Lactance, ennemi déclaré d'Urbain et chargé pour cela même de la direction des exorcismes, huit chanomes de Sainte-Croix, trois religieux franciscains, quatre curés tant de la ville que des environs, le père Joseph envoyé par le ministre pour examiner la tournure que prendront les choses, et enfin l'archevêque de Sourdis, une ancienne connaissance de mon cercle.

Les juges sont au nombre de quinze ; ils se composent des chanoines, des franciscains et des curés.

Jacques-Martin de Laubardemont préside ce tribunal.

C'est un homme d'une stature gigantesque et d'un cachet de physionomie féroce et sanguinaire. Il siège sur une vaste estrade, dressée devant l'autel et dominant l'enceinte où se trouvent tous les personnages que je viens de citer.

Derrière lui se tiennent debout deux chirurgiens prêts à exécuter ses ordres.

Ils ont été choisis et envoyés par le cardinal.

Une forte balustrade en bois de chêne s'élève entre les ji^^ et la foule des spectateurs. Le nombre des curieux est immense; toutes les tribunes, même celle de l'orgue, sont envahies. Def hommes du peuple grimpent aux piliers de la nef et se juchent, pout mieux voir, sur le fût des colonnes et les saillies des chapitaux.

On doit commencer par Tinterrogatoire des religieuses ; mais elles ne sont pas encore là.

N'osant attirer moi-même l'attention de monseigneur de Sourdis,

AMOURS HISTORIQUES

je prie le comte de Lude de lui offrir mes civilités. L'archevêque se lève aussitôt et daigne s'approcher de la balustrade près de laquelle je suis assise.

Les premiers compliments échangés entre nous, je lui dis :

— Voilà, monseigneur, un singulier procès ! . . Faut-il croire à tout ce qu'on raconte î

— Gardez-vous en bien, me répondit-il à voix basse ; il n'y a ni possession ni possédées. Vous ne verrez ici que des imposteurs et des dupes.

— Alors ce pauvre prêtre est innocent î

— Du crime de magie, oui, sans doute. Le malheureux, il est vrai, n'avait pas des mœurs très-pures. Malgré mes conseils, il a persisté à vouloir accuser le directeur des Ursulines des mêmes faiblesses que lui. Tout vient de là. Mignon est d'accord avec la prieure et les religieuses pour jouer cette indigne comédie. J'en ai la preuve. Urbain, l'an dernier, porta plainte devant moi contre ses calomniateurs. Je fis venir des exorcistes dont j'étais sûr. Les démons divaguèrent et finirent par garder le silence . Aujourd'hui, le cardinal tient à se venger d'un hbelle, et l'on ranime une accusation déclarée fausse. J'assiste aux interrogatoires uniquement pour protester ; je voudrais sauver l'innocent et dévoiler à tous les supercheries de Mignon et de Lactance ; mais je crains de ne pas réussir.

Comme il achève ces mots, les religieuses paraissent.

Il me quitte et va se rasseoir.

Jeanne de Belfiel, autrement appelée sœur Jeanne des Anges, s'avance la première, vêtue de son costume d'abbesse. Les autres nonnes démoniaques marchent à sa suite, ainsi que les fillettes de Loudun dont la triste position réclame l'exorcisme. Elles sont au nombre de onze en tout, pour vingt-cinq diables, eu égard à celles de ces dames qui en logent plusieurs.

Le père Lactance, tenant un crucifix d'une main et un goupil- Ion de l'autre, s'approche des possédées et les asperge brusquement d'eau bénite.

Aussitôt elles tressaillent et poussent des cris affreux.

Il leur présente le crucifix : les hurlements redoublent ; elles se lancent en arrière, se tordent les bras, se roulent sur le pavé de la chapelle et se livrent à des évolutions dont le résultat devient fort peu décent.

fi

— Eh mais, parbleu l dit le comte de Lude, cette abbespe a la peau fort blanche!

Du reste, aucune manifestation dans la foule. Des moines, échelonnés de distance en distance, ont ordre de jeter dehors ceux qui feraient la moindre remarque ou se permettraient de rire des gestes les religienses.

Sur un signe de Lactance, deux enfants de chœur s'approchent.

L'un reçoit le crucifix et le goupillon des mains du jésuite, autre lui offre le rituel ouvert à l'endroit de l'exorcisme.

A mesure que l'ennemi de Grandier récite les versets en langue latine, Saint-Évremont a l'obligeance de me les traduire.

— « Esprits malins, s'écrie Lactance, je vous somme de répondre!.. Parle le premier, serpent tortueux, Léviathan maudit, qui possèdes la sœur Jeanne des Anges ! . . Crois-tu que Dieu existe ? crois-tu faire partie des créatures placées sous sa toute-puissance î crois-tu être sorti de ses mains avec de nobles et immenses attributs, dont tu as été dépouillé par ton fol orgueil ? »

Le jésuite s'arrête, mais il n'obtient de Léviathan aucune réponse.

— « Ange apostat et rebelle, te crois-tu chassé des trônes célestes et déshérité à tout jamais de ta splendeur première? Croistu que moi, Lactance, ministre de Jésus et de son Église, j'aie le pouvoir de t' expulser du corps de cette religieuse? »

Même silence du diable.

Ou il ne comprend pas le latin du rituel, ou il met à la chose beaucoup d'entêtement et de mauvaise grâce.

Le jésuite ferme le livre, ressaisit le goupillon et asperge de nouveau les nonnes.

Elles recommencent leurs culbutes avec une frénésie tout à fait consciencieuse, et il faut tenir à quatre la sœur des Anges. Laubardemont fils est au nombre des hommes appelés pour comprimer ses transports.

Jacques a ses entrées dans l'enceinte, il le mérite à tous égards.

Après mille convulsions effroyables, les religieuses se décident à prendre la parole; elles nomment leurs diables, ou plutôt leurs diables se nomment, disant qu'Urbain les a envoyés où ils sont.

Parlant ensuite au nom de tous, Léviathan déclare qu'il ne s'en ira, lui et sa troupe, que sur l'ordre du curé.

L'esprit du mal, en répondant de la sorte, fait écumer la bouche

AMOUIIS HlSTOIlIjQmES

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des nonnes, et cela commence à me paraître extraordinaire, lorsque tout à coup l'une d'elles a la maladresse de laisser échapper de ses lèvres le morceau de savon, cause du prodige.

Cette circonstance n'est pas remarquée du plus grand nombre des spectateurs, mais nous sommes beaucoup trop près pour qu'elle nous échappe.

Enfin, toutes ces grimaces terminées, on introduit Urbain par une autre issue.

Laubardemont commence l'interrogatoire, et l'accusé lui répond en protestant de son innocence, en déclarant qu'il est victime des machinations de ses ennemis.

C'est un homme d'un noble et beau visage, dont les yeux bril* lent d'un éclat très-vif.

D parle avec la dignité la plus imposante.

— Puisque le coupable, dit le président d'une voix sombre, ne veut pas avouer son crime, nous allons en venir aux épreuves et démontrer qu'il y a dans tout ceci pacte avec le démon.

— Oui! s'écrie Lactance, lorsqu'une créature a fait avec les esprits ténébreux un pacte de ce genre, certaines parties de son corps deviennent insensibles à la douleur : ainsi, les lèvres, parce qu'elles ont prononcé un serment impie ; les yeux, parce qu'ils ont vu le roi du mal, et tout le côté gauche, parce que le cœur de cette créature appartient à l'enfer !

Sur un nouveau signe du jésuite, les quatre personnages qui ont déjà tenu la prieure se rapprochent.

On leur ordonne de dépouiller l'accusé jusqu'à la ceinture ; puis Laubardemont fait descendre un des chirurgiens.

Voyant cet homme armé d'une sonde aiguë, Grandier dit aux juges :

— Messieurs, je vous en supplie, au nom de l'humanité et de la religion ! si ma mort est nécessaire, ordonnez qu'on me mène au bûcher; mais ne me faites pas souffrir ! n'essayez pas d'arracher un mensonge à la douleur I

— Persistez-vous à nier?

-^ Je n'avouerai pas un crime dont je suis innocent. — ^ Faites votre devoir, dit le procureur-général au chirurgien. tle dernier s'avance et perce de sa sonde le bras de Taccusé. Le malheureux prêtre pousse des cris lamentables.

— Vous voyez, dit le jésuite, la douleur est bien réelle T En-

MAKION DEIiOllME

foncez-lui maintenant cotto luine dans lo cœur, il ne criera plus. Aussitôt les quatre hutame» saisissent Urbain et lo couchent sur une table.

— Grâce ! au nom du ciel, épargnez-moi 1 s'écrie le malheureux avec angoisse. N'avez-vous point de honte?.. Faites-moi plutôt mourir I

La terreur domine l'auditoire, les fronts sont pâles et les poitrines n'ont plus de souffle. Le chirurgien s'approche de la table, %e place de manière à ne rien dissimuler à l'assistance et appuie sur le sein nu de Grandier sa lame, qu'il enfonce graduellement.

Chacun de nous peut la voir pénétrer dans les chairs.

Urbain ne pousse pas un cri.

On va jusqu'au manche ; il ne fait pas entendre un gémissement.

— Eh bien, dit l'exorciste au tribunal, trouvez-vous la preuve évidente? un seul de vous doute-t-il encore?

On frémit, on ne sait plus ce qu'il faut croire.

Monseigneur Sourdis lui-même paraît ébranlé, lorsque tout à coup il se lève, marche droit au chirurgien et lui prend la sonde avec l'autorité que lui donne son caractère.

U regarde l'instrument, le manie en tous sens, et finit par trouver un ressort, caché dans le manche, au moyen duquel on fait rentrer la lame à volonté, de sorte qu'il suffit de presser un bouton pour qu'elle semble percer la chair; mais elle remonte dans l'intérieur du manche et n'effleure pas même la peau.

Le prélat indigné se tourne vers Laubardemont.

— Monsieur, lui dit-il, tout ceci est une iniquité monstrueuse ! Je me retire, en vous priant de ne pas donner suite à cette infamie ; ou sinon, que le sang versé retombe sur votre tête et sur celle des juges !

A ces mots, il quitté la chapelle.

De violents murmures éclatent dans l'auditoire, et Laubarde* mont lui-même semble atterré de cette découverte de la fraude. Mais tout à coup Lactance s'écrie :

— Nous devions, messieurs, nous attendre aux ruses de Satan I Par son infernale puissance, il vient de substituer un instrument ï un autre, et le digne prélat a pu concevoir des doutes. L'esprit mauvais trouve moyen de le rendre son complice. Or, il est un [)bjet, messieurs, que l'enfer ne changera pas et contre îequel échouera son pouvoir : c'est le crucifix ! je veux à l'instant vous en convaincre !

AMOURS HISTORIQUES

11 disparaît derrière Tautel, et revient, au bout de quelques secondes, avec un crucifix qu'il montre aux spectateurs. Courant ensuite à Urbain, il lui pose ce crucifix sur les lèvres.

Le curé jette des cris horribles et bondit sous les efforts de ceux qui le retiennent.

— Maintenant, croyez-vous que cet homme ait en horreur le signe de la Rédemption? demande Lactance.

— C'est prouvé, dit le procureur-général ; qu'on l'emmène ! Et l'on s'empresse de conduire Urbain à la sacristie, dont la

porte se referme vivement.

L'odieux jésuite ne veut pas qu'on découvre une nouvelle et épouvantable chose : le Christ, qu'il tient encore, est un Christ de bronze, chauffé presque rouge derrière l'autel, tout exprès pour l'appliquer sur la bouche d'Urbain.

On termine la séance par l'audition des témoins.

Beaucoup d'entre eux, effrayés de la découverte de l'archevêque, et n'ayant jamais cru voir pousser les choses à ce degré d'horreur, veulent rétracter leurs premières dépositions. Mais le procureurgénéral fait aussitôt jeter dans un cachot les plus ardents à se démentir .

11 agit ainsi pour épouvanter les autres.

Le succès couronne cette manœuvre. Tous ont peur et chargent le curé.

Depuis le commencement de la séance, j'entendais parler de Satan. Je n'ai jamais vu le prince des ténèbres et je ne désire pas le voir ; mais Laubardemont devait être sa plus fidèle image. Ce valet judiciaire du cardinal me parut hideux de résolution lugubre et de haine sinistre.

Du reste, il y eut un homme qui ne proféra pas un mot et ne donna pas un signe d'approbation ni d'improbation.

Ce fut le père Joseph.

Il ressemblait au Destin contemplant d'un œil impassible toutes ces horreurs.

Son œil, de temps à autre, se dirigeait vers moi. Cependant je ne pouvais croire qu'il me reconnût : dix ans s'étaient écoulés depuis sa conduite machiavéhque dans les couloirs du Louvre, et à partir de cette époque, je n'avais pas eu l'honneur de le rencontrer une seule fois.

La nuit tombait ; on remit au jour suivant la fin de la procédure.

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L'exécuteur lia les membres du caré aa poteau fatal. Page 650.

Nous revînmes à notre auberge, profondément indignés, et ne croyant pas à la suite de ce drame monstrueux sans une révolte de la ville de Loudun tout entière.

Si Jacques se fût présenté ce soir-là, nous lui eussions dit, je crois, toute notre pensée sur son abominable père et sur luimême, ce qui eût été de notre part une grave imprudence. Mais

rhonnête garçon ne vint pas. Il passa la nuit à s'enivrer avec le bourreau et à l'aider à préparer les instruments de la torture.

Le comte de Lude nous souhaita le bonsoir et s'écria :

J'ai résolu de confondre demain ces misérables... Vous

verrez ! vous verrez !

Il nous fut impossible de lui arracher d'autres explications.

Le spectacle que j'avais en 80us les yeux me poursuivit jusque dans mes rêves.

Une foule de démons e4 de religieuses se livraient autour de mon lit à une ronde infernale. Ils écrasaient, en dansant, le cadavre d'Urbain et tourbillonnaient au milieu d'une arène sanglante. Laubardemont tenait l'archet; le cardinal, vêtu de sa robe rouge, regardait ce bal affreux et donnait des signes d'allégresse.

M'éveillant, éperdue et glacée d'effroi, je pris le parti de ne plus me rendormir, pour échapper à la vision maudite.

Comme nous étions, le lendemain, à notre toilette, mademoiselle de Lenclos et moi, nous vîmes paraître Jacques, dont la démarche trahissait les libations nocturnes.

Il nous demanda ce que nous pensions du spectacle de la veille. Mon regard croisa cel'ji de mon amie : je lui recommandais la prudence.

— En vérité, monsieur, c'est magnifique! dit Ninon. Votre père est un homme extrêmement remarquable... il n'y en a pas beaucoup de son espèce... et vous-même, je dois le dire, vous jouez un rôle fort distingué.

— N'est-ce pas? je me rends utile, afin d'obtenir... oui ! ouil Le cardinal accorde pour ce procès des gratifications, et j'en veux ma part, afin d'offrir un présent à une personne que j'adore.

— A moi, peut-être?

— Juste I dit Jacques.

Il eut l'effronterie de s'approcher et de lui prendre la taille. Ninon se laissa faire. Une idée bizarre lui traversait l'esprit.

— Il faudra que le présent soit fort beau, monsieur... car vous l'êtes médiocrement, vous le savez? Ce n'est point une injure.

— Bon ! je vous le donnerai. . . quand je devrais voler mon père !

— Il est riche, votre père? Je ne conçois pas comment il peul laisser un garçon comme vous dans la détresse... n'est-il pas vrai, Marion? L héritier d'un procureur-général, d'un conseiller intime de Son Eminence doit tenir un rang dans le monde. Je ne vous

MAllKtN DKI^ORMl-:

engage pas à dévaliser l'anleur de vos jours... non... Toutefois, à votre place, je le forcerais l)ieii à délicM' sa bourse.

o- (^onunenl cela? demanda Jactjues,

Ses yeux élincelaient.

— Voyez-vous, reprit Ninon, en lui frappant sur l'épaule, Urbain n'est pas coupable, c'est positif.

— Bail ! vous croyez? dit rinibiicile.

— CertuinemcDt... on le punit pour la Cordonnière de Loudun... Le pauvre homme n'est p;>s plus sorcier que vous, mon clier... et vous n'avez, pas, j'imagine, la prétention de l'être?

— Non, ma foi I

— Alors, je ferais comprendre au procureur-général que je soupçonne tout. Cela ne manquera pas de lui donner une haute opinion de votre perspicacité... c'est quelque chose! et vous lui laisserez ensuite très-délicatement pressentir que, s'il ne se montre par généreux, vous serez forcé de divulguer le secret. Or, comme ce secret est celui de l'Éminence, il est clair...

— Morbleu ! dit Jacques, je vais mettre la chose à exécution sur l'heure... Au revoir, ma belle, au revoir!

Lorsqu'il eut quitté la chambre, Ninon battit des mains et s'écria :

— Nous en sommes délivrées. Dieu merci !

— Mais comment donc ?

— Eh ! mon cœur, vous ne devinez pas ? Le procureur-général est un homme expéditif . Voyant monsieur son héritier lui chercher noise, il prendra des mesures immédiates pour obtenir son silence. . .

Je gage qu'il le fait emprisonner !

— C'est évident ! m'écriai-je. Ah ! ma chère, quel trait de génie I Nous n'aurons plus, à notre retour, cet ignoble personnage.

L'heure vint de nous rendre à la chapelle des Ursulines.

En ouvrant la séance, Laubardemont fit une longue harangue pour attester à l'auditoire que les juges et lui cherchaient avant tout le triomphe de la vérité.

Le directeur Mignon prit ensuite la parole sur un ton dcjcereux et câlin. Il supplia les spectateurs de ne pas douter trop à la légère si, comme la veille, il se présentait quelque apparence trompeuse. Faisant ensuite l'éloge du président, il vanta son calme, son énergie, et annonça q«e Laubardemont, peu d'instants avant la séance, avait eu la douleur de se voir accuser d'imposture par son propre fils.

AMOURS HISTORIQUES

- On est obligé, dit-il, de garder ce jeune homme à vue, car évidemment il devient lui-même démoniaque.

Ninon cligna de l'œil d'un air sournois, mais je n'osais point rire.

On introduisit Jeanne de Belfiel et ses compagnes.

Sous l'influence du goupillon du jésuite, elles recommencèrent leurs culbutes, et nous vîmes avec plaisir qu'elles avaient passé des caleçons, mesure pudique et sage que ne leur eût certes pas conseillée Satan.

Certaines d'observer la décence, les nonnes s'en donnèrent à cœur joie. L'eau bénite les faisait rugir ; à l'approche du crucifix, elles se tordaient comme des couleuvres.

Le père Lactance annonça qu'il prendrait tous les moyens possibles pour déjouer les ruses du démon.

— Messieurs, dit-il, je vais interroger les religieuses en latin. Jamais elles n'ont étudié cette langue : donc, si elles parlent, cela dénotera d'une manière triomphante la présence de l'esprit des ténèbres.

En effet, il se mit à leur adresser plusieurs questions latines.

On avait dressé les nonnes à répondre par monosyllables, et le plus grand nombre d'entre elles ne sortirent pas trop mal de cet interrogatoire. Nous eûmes l'agrément d'apprendre qu'Urbain Grandier leur avait envoyé le diable au milieu d'un bouquet de fleurs *.

Arriva le tour de Jeanne de Belfiel.

On se fiait un peu plus à son intelligence et on lui avait destiné les réponses les plus difficiles et les plus longues.

Le jésuite, après avoir fait quelque temps hurler la démoniaque sous des flots d'eau sainte, lui demanda tout à coup ;

— Quomodô vales *?

— Pessimè, répondit Leviathan.

— Quse sit ratio tormentorum tuorumî

— Aqua benedictus urit me.

— Oh! oh! benedictus! dit tout bas le comte de Lude : M. Lé-

* Voici quelques unes des demandes et des réponses :

D. Propter quam causam ingressus es in corpus hujus virginis? R. Causa ammositatis. — D. Per quod pactum? R. Per flores. — D. Quïs misit? R. Urbanus. — D. Die cognomen? R. Grandier. — D. Die qualitatem? R. Sacerdos. — D. Cujus ecclesiœ? R. Sancti-Petri. — D. Quœ persona attulit flores? R. Diaholica. (HiSTOias DES Diables de Loudun.) [Note de l'Éditeur,)

* Comment te portes-tu? — Très-mal. — Quelle est la cause de tes souffrances? — L'eau bénite me brûle.

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MAIUON DELOKME

viathan nous lâche des solécismes, il a mal retenu sa ieçon I La prieure ajouta :

— Mihi perpétué Salvatoris oITers imaginam Torqueor,

tonjueor " I

— Ahl fort bien! dit Marguerite, imaginam! 11 tombe dans le barbarisme à présent !.. ce démon, je le déclare, a fait des classes pitoyables !

Le jésuite, humilié du peu de mémoire de la prieure, ne jugea pas à propos de poursuivre l'interrogatoire latin. 11 résolut de parler français à ces diables ignares.

Laubardemont donna l'ordre d'introduire Urbain Grand ier pour le confronter avec les nonnes.

— Monsieur, dit-il au pauvre prêtre, vous êtes en face de vos victimes. Réfléchissez et ne persistez plus, je vous y engage, à nier l'évidence. Épargnez-nous des rigueurs que nous emploierions avec chagrin.

— Je te somme de répondre, tortueux serpent! cria Laclance en s'adressent au démon de l'abbesse : dis-nous quel est cet

ommeî

A ces mots il désigna l'accusé, Léviathan répondit :

— C'est Urbain.

— Est-ce lui qui t'a envoyé dans le corps de cette femme î

— C'est lui.

— Quelle preuve en donneras-tu ?

— Celle que tu voudras.

— Auras-tu le pouvoir d'écrire le nom de Jésus sur la main de la prieure?

— J'aurai ce pouvoir.

Lactance, soulevant la main de Jeanne de Beltîel, montra cette main aux juges et à l'assistance : elle était parfaitement blanche et n'offrait aucune trace d'écriture. Il la laissa retomber.

— Voyons si tu te flattes, dragon maudit? que ce nom de Jésus paraisse à l'instant même !

— C'est écrit, dit Satan.

Le jésuite souleva de nouveau la main de la religieuse, le nom sacré parut en caractères très-lisibles.

* Tu m'offres continuellement l'image du Sauveur... Je souffre! je souffre!

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AMOURS HISTORIQUES

Nous nous regardions avec épouvante, et je vis pâlir le comte de Lude qui s'était montré jusque-là parfaitement incrédule. Le père Lactance quitta la main de la prieure.

— A présent, dit-il au diable, efface-le I

— C'est fait, répondit Léviathan.

On releva la main, le nom n'y était plus.

L'accusé semblait anéanti : les spectateurs laissaient entendre, cette fois, un murmure de conviction. Tous les ennemis de Grandier triomphaient. Nous vîmes un sourire sur les lèvres du procureur-général, et la figure de Lactance révélait une joie hideuse. Le père Joseph seul, assis à l'écart comme le jour précédent, ne donnait aucun signe qui pût indiquer son opinion sur toutes ces choses.

Il me regardait encore.

Décidément, j'étais reconnue et je me tins sur mes gardes. ,

Tout à coup le comte se leva, priant Laubardemont de lui permettre une épreuve, au moyen de laquelle il rendrait tout à fait évidente la possession des Ursulines.

— Je suis le comte de Lude, dit-il ; mon nom est avantageuse< ment connu à la cour, et j'ai là dans ma poche une boite contenant des reliques. Elles me viennent d'un de mes ancêtres, à qui elles furent données par le pape lui-même, lors d'une ambassade en Italie, et notre famille les a religieusement conservées depuis celte époque. Or, des Huguenots, seuls, peuvent disconvenir que les reliques authentiques ont droit à la vénération des fidèles... Mais on en débite beaucoup de fausses... Avant d'enchâsser les miennes dans un précieux reliquaire, je voudrais m'assurer de leur valeur. Si on les applique sur le corps de madame , ajouta-t-il en désignant Jeanne de Belfiel, le diable en sentira la vertu et nous démontrera leur authenticité.

A ce discours du comte, les juges répondirent par un signe d'assentiment.

Laubardemont et le jésuite déclarèrent qu'il y avait assez de preuves ; mais de Lude insista, et l'on fut obligé d'en passer par ce qu'il voulait.

Je vis Lactance adresser un signe à la prieure.

Il reçut ensuite la boite des mains du comte , l'appliqua sur la poitrine de Jeanne, et la religieuse de se renverser aussitôt, en se livrant à toutes sortes de contorsions effrénées.

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