C.iT
Jactance rendit la boîle au comte.
— Il ne vous reste plus, j'aime à le croire, le moindre doute, monsieur?
— Non, mon père, non, répliqua de Lude avec une voix railleuse, et je demande la permission de montrer aux juges les singulières reliques dont l'intluence a tant bouleversé madame.
11 ouvrit la boîte.
Elle était remplie de poil et de plume.
— Profanation 1 s'écria Lactance. De quel droit, monsieur, venez-vous ici vous moquer de nous?
— Et de quel droit, mon père, vous moquez-vous de Dieu et des hommes?
— Nouvelle ruse du démon! hurla l'exorciste, en présentant son cruf ifix à la religieuse. Avoue, monstre infernal, que ce seigneur n'est pas le comte de Lude... Avoue-le, te dis-je!
— C'est lui-même, répondit Léviathan.
— Mais alors il est en butte à quelque maléfice?
— Ote ce crucifix... ôte-le!.. je dirai tout.
— Parle 1
— L'homme aux reliques est possédé.
— Merci bien! dit le comte, en éclatant de rire.
Le père Lactance lui jeta un regard terrible, et continuant d'approcher son crucifix de la prieure :
— Nomme-nous le démon qui le possède I
— Fornaroth.
— Depuis quand s'est-il emparé de lui ?
— Depuis que tu m'as ordonné d'écrire le nom : je ne voulais pas laisser l'assemblée sous l'impression du prodige.
— Misérable ! cria Lactance, en collant tout à fait le Christ sur le sein de la nonne.
— Grâce ! grâce !
— Rappelle sur-le-champ Fornaroth du corps de ce seigneur ! . . puis que le satellite de ton odieux pouvoir vienne écrire le nom de Marie sur la main gauche de la possédée... Est-il sorti?
— Le voilà revenu, dit Léviathan... laisse-moi I
— Monsieur le comte, interrompit Laubardemont de sa voix funèbre, remerciez l'exorciste qui vous délivre. J'aurais été forcé de m'assurer de vous jusqu'à nouvel ordre. . . Veuillez vous rasseoir.
— Et n'achevez pas la journée sans aller à confesse! ajouta le jésuite avec un sourire d'ironie haineuse.
AMOURS HISTORIQUES
Montrant alors la main gauche de 1» prieure :
Iju nouveau prodige ranimera vos convictions ébranlées !
î'écria-t-il. Je t'adjure, Satan , de faire écrire le nom de Marie nar ce Fornaroth, invisible pour nous !
— C'est fait, dit le chef de la bande infernale. On releva la main de Jeanne de Belfiel, et le nom de Marie
parut aux yeux de tous.
Il y avait là-dessous évidemment une supercherie abominable, et néanmoins je ne me la suis jamais expliquée, non plus que sept à huit cents personnes qui remplissaient la chapelle *.
— Avouez-vous enfin votre crime? demanda Laubardemont au curé de Saint-Pierre.
Urbain ressemblait à une statue de marbre et regardait d'un œil éperdu l'infâme comédie jouée par ses bourreaux.
— Tuez-moi ! tuez-moi ! criait-il avec désespoir ; mais je suis innocent 1 . . j'en atteste le ciel, je le soutiendrai jusqu'à la mort 1
Le procureur-général se tourna vers les juges :
— Puisqu'il en est ainsi, messieurs, dit-il avec une inflexion sirnistre, passons à la torture.
— Oh ! pitié ! pitié ! s'écria le msJheureux prêtre. Il joignait les mains avec terreur.
— Dépêchons, dit le président.
On emmena les religieuses et on conduisit Grandier derrière Tautel où se trouvait le bourreau avec les instruments du supplice.
Nous voulions quitter la place ; mais les rangs serrés de la foule nous interdirent le passage.
Bientôt un horrible cri de douleur nous fit dresser les cheveux. Les machines infernales de la torture venaient de saisir les jambes d'Urbain. On entendit les coups de maillet du bourreau qui enfonçait les coins. A chaque coup, l'accusé jetait un nouveau cri d'angoisse, et Laubardemont disait :
— Avouez que vous êtes coupable du crime de magie !
— Je suis innocent, répondait le prêtre d'une voix mourante.
— Frappez I disait Laubardemont
Et le marteau résonnait. Les cris de la victime n'avaient plus
rien d'humain.
' Le prodige s'opérait au moyen de préparations chimiques. La main droite de Texorciste était enduite d'une substance qui faisait paraître l'écriture, et sa main gauche d'un<> autre substance qui l'effaçait.
\J^<Àe de V Éditeur.)
àC^
— C'est «ousl c'est biea voosl s'écrii Mua Unterwald. Page 653.
— Avouez que vous avez envoyé Satan dans le corps de ces religieuses...
— Non, non!., je n'essaierai pas de m'épargner une torture !«.' je ne veux point sauver ma vie par un mensonge."
— Frappez toujours 1 ^r^ Les jambes craquèrent et la moelle jaillit des os brisés.
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AMOURS HISTORIQUES
Urbain endura cet épouvantable supplice. Puis, comme on n'obtenait pas d'aveu, on le rapporta saignant sur une litière, et les juges rendirent la sentence, qui le condamnait à être brûlé, le jour même, sur la place publique de Loudun.
Laubardemont donna l'ordre d'ouvrir toutes grandes les portes le la chapelle, et la foule s'écoula, glacée d'horreur.
— Allons, dit le comte, il faut voir jusqu'au bout cette monstruosité des passions humaines.
On construisit le bûcher sur la place, non loin de l'auberge où nous étions descendus. Moins d'une heure après, arriva la fatale litière, entourée des exorcistes, qui tourmentaient encore le patient et le sommaient d'avouer son crime.
Grandier les repoussait doucement ; il les suppliait de le laisser en paix à cette heure suprême.
Lorsqu*on eut atteint le lieu du supplice, l'exécuteur lia les membres du curé au poteau fatal. Puis les exorcistes se rangèrent autour de lui, et Lactance, escaladant le bûcher, dit à Urbain d'une voix furibonde :
— Misérable I vas-tu mourir dans F impénitence et en bravant le ciel?
Urbain se redressa par un dernier effort. Son pâle et beau visage s'illumina d'un éclair prophétique. Il dit, en étendant la main vers ses ennemis acharnés :
— « D'ici à un an, je vous appelle tous au tribunal de Dieu !.. Et toi, Lactance, avant la fin de ce mois, nous devons nous revoir. »
— Imposteur ! cria le violent exorciste.
En même temps, il lui asséna sur la tempe un coup de son crucifix de bronze. On vit le sang jaiUir.
Un cri de réprobation partit de la foule, mais le jésuite brava le peuple.
— Prendrez-vous le parti de l'enfer?.. Soldats, arrêtez les mutins, et qu'on les mène à M. de Laubardemont I
— Tout le monde se tut.
Le nom du procureur-général semblait être synonyme de mort On ne vit pas ce que fit le jésuite en se baissant, pendant quelques secondes, aux pieds d'Urbain. Descendant presque aussitôt, il ordonna de mettre le feu au bûcher. Les flammes pétillèrent ; Grandier leva les yeux aux ciel, et l'exécuteur à son tour monta près de lui, car il était d'usage d'étrangler le condamné avant que le feu le gagnât.
fï.
MAHION IJKLOMMK
Mais Lactance, en se baissant, venait do nouer la corde.
Le bourreau, menacé par les flanmics, fui contraint de redescendre, laissant brûler vif le malheureux Urbain, dont les cris s'entendirent h une lieue de distance.
Un escadron d'arquebusiers mit en joue la multitude, qui s'élançait pour éteindre les llammes, et riionible siicrifice fut consommé.
Marguerite courut commander des chevaux.
Nous partîmes le soir môme, appelant la vengeance céleste sur des juges barbares, et maudissant Richelieu du plus profond de nos cœurs.
A deux lieues de la ville, on entrait dans une forêt profonde.
La nuit commençait à descendre, et notre berline roulait doucement sur une route sablée, quand tout à coup nos oreilles distinguèrent le galop d'un cheval, à une cinquantaine de pas derrière nous.
Presque aussitôt une voix cria dans l'ombre :
— Arrêtez, mort diabie !.. arrêtez donc ! je vous en veux d'être partis sans moi !
M. de Laubardemont fils était à la portière.
— Corbleu ! je vous rejoins enfin, et ce n'est pas sans peine !.. Depuis quand déserte-t-on sans les amis?
— Quoi ! . . c'est vous ! murmura Ninon tremblante : on nous avait pourtant assuré, monsieur, que par les ordres de votre père on vous gardait à vue.
— Rien de plus exact, dans sa chambre... Trois gardes à la porte et de solides barreaux aux fenêtres.
— Mais comment avez-vous pris la fuite?
— Ah ! ah ! c'est le plus curieux ! . . Pour moi les barreaux ne sont point un obstacle, et j'ai toujours en poche une scie mignonne, du plus fin acier. Me voyant captif, je me mets aussitôt à l'œuvre. Il ne s'agissait que de patience. J'arrive à mes fins, je descelle chaque tronçon, et je regarde au-dessous de moi... Deux étages, une plaisanterie !. . Vite au coffre-fort ! La serrure cède, je trouve deux mille louis, et je m'en empare.
— Monsieur, dit sévèrement le comte de Lude, vous venez de commettre un vol !
— Un vol?., soit!., cela ne sort pas de famille. Je noue les draps du lit à l'un des barreaux solides, je descends, je monte à cheval et je vous rejoins... Allons, faites-moi place !.. Je laisse ma rosse aux loups de la forêt.
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— Un instant, monsieur I dit le comte de Lude, qui vit notre effroi ; nous sommes las de votre personne et de vos sottises. Le fils de M. de Laubardemont ne peut être admis plus longtemps dans une société comme la nôtre.
— Bah ! c'est le fils de ce brigand de Laubardemont, qui a fait juger le curé de Saint-Pierre? dit une voix railleuse, sortant tout à coup d'un fourré voisin.
Trois hommes se dessinèrent aussitôt dans le crépuscule.
— Et tu as deux mille louis en poche, mon garçon?.. Joli denier ! . . Descends de cheval et viens souper avec nous.
Un de ces hommes plaçait une arme à feu sur la poitrine de Jacques ; le second prit nos chevaux par la bride et le troisième siffla.
Quinze autres individus parurent à ce signal.
Nous fumes enveloppés complètement, et tout se passa d'une manière si rapide que Marguerite, Villarceaux et le comte n'eurent pas le temps d'ouvrir la portière et de se mettre en défense.
— Rassurez-vous, nous dit avec un salut profond le personnage qui avait sifflé : j'en veux seulement à vos finances. Livrezles de bonne grâce, et il ne vous arrivera pas le moindre mal.
Cette voix, ce ton de politesse et de courtoisie excitèrent en moi un brusque tressaillement.
La nuit n'était pas si épaisse que je ne pusse examiner les traits de cet homme. Je jetai un cri de surprise joyeuse.
— Non, non, point d'imprudence! dis-je à nos compagnons de route, car ils cherchaient avec précipitation leurs armes dans les poches de la berhne.
Me tournant ensuite vers le chef des bandits :
— Vous rappelez-vous, monsieur, le défilé des Alpes, Genève, le lac, la romance et une certaine dame de Ferrusac pour laquelle vous avez eu beaucoup d'égards?
— Quel souvenir !.. Est-ce possible?.. Des torches I Ses hommes battirent le briquet.
Le bois fut bientôt éclairé comme en plein jour.
— C'est vous ! c'est bien vous ! s'écria Marc Unterwald, en me regardant avec ivresse. Je vous retrouve, toujours belle... Que dis-je ? plus belle !
— Vous me flattez, monsieur. Je remercie ma bonne étoile de la rencontre. Mais nous sommes pressés, je vous le jure , et vous êtes
fi
^^^Mi^^:
MARION DELOIIME
trop galant pour nous enlever les moyens de continuer notre route.
— Dieu m'en garde !.. par exemple !.. *foulez-vou8 de l'or?
— Merci, monsieur; c'est vous montrer trop aimable, et vous n'avez pas changé de caractère. Je regrette de ne pouvoir prolonger cette entrevue.
— J'irai vous rendre visite, s'écria-t-il. Vous devez être curieuse de savoir comment vous me rencontrez ici. Où demeurezvous T
— A Paris.
»— Quel rue, charmante î
. — Rue Culture-Sainte-Catherine. Mais ne demandez pas madame de Ferrusac, demandez Marion Delorme.
— Ah ! mon Dieu ! je fais un rêve. Marion, la belle des belles... C'était vous?
— Moi-même. A bientôt, mon cher hôte des Alpes. Je promets de vous bien accueillir... Mais deux mots encore.
Je me penchai vers son oreille et je poursuivis à voix basse : — Gardez, je vous en conjure, ce vilain garçon qui nous persécute. Ne le maltraitez pas; seulement, empêchez-le de nous suivre et de nous retrouver à Paris. Voilà tout ce que nous demandons.
— Enchanté de vous obéir, ma divine!.. Au revoir. Il me baisa les mains de l'air le plus tendre.
Le postillon fouetta ses chevaux, et nous entendîmes les hurlements de rage de M. de Laubardemont fils, que les brigands reteoaient.
Notre berline courait comme le vent.
A minuit, nous étions à Tours dans une excellente auberge et devant une table garnie d'un souper fort convenable. L'épisode inattendu de la route avait un peu dissipé nos lugubres souvenirs de Loudun. Mes amis réclamèrent l'histoire complète du brigand des Alpes ; je ne leur en avais donné, pendant le trajet, que des fragments épars.
Le mercredi, vers le milieu de la soirée , nous rentrions, après sept jours d'absence.
J'eus une nuit tout entière pour me reposer de mes fatigues. A mon réveil, je fis toilette et je me rendis au Val-de-Grâce.
Lors de ces visites au monastère, j'allais toujours à pied, dans la crainte qu'on ne reconnût mon carrosse.
Ce jour-là, je fus très-longtemps sans voir paraître la reine, et je m'ennuyais beaucoup du bavardage de l'abbesse. Elle se croyaif obligée de me tenir compagnie , me traitant de baronne à outrance et m' adressant sur la lignée des Melleval des questions fort indiscrètes, eu égard au peu de connaissance que j'avais de mon arbre généalogique. C'était une cousine de Richelieu, et l'on pouvait trouver étrange qu'une telle parenté n'eût pas mis obstacle à la confiance d'Anne d'Autriche ; mais l'affection de l'abbesse pour la reine l'emportait de beaucoup sur la médiocre estime dont elle honorait monsieur son cousin.
Le dévouement de cette religieuse se montra constamment loyal et pur. Elle gardait la correspondance enfouie sous le plancher de sa cellule.
Enfin, la reine entra, suivie de deux filles d'honneur.
On l'avait retenue au Louvre, et son visage trahissait une grand* inquiétude.
Je m'élançai vivement à sa rencontre.
— 0 ciel! Madame, qu'avez-vous?
— Nous sommes perdues , répondit Anne d'Autriche. Laporte est arrêté : le cardinal vient de le faire conduire à la Bastille.
— Miséricorde! murmura l'abbesse en joignant les mains.
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