MA II ION DIOLOIIMK
— Oui, coiilinua précipilamment la reine, à Perpignan, sur un de nos courriers, on a saisi une lettre du marquis de Mit bel, ancien ambassadeur d'Espagne à la cour de France... Liporte en avait une autre sur lui... Vous savez ce qu'elles contiennent, je ne suis pas coupable! Mais Richelieu tirerait de celte correspondance des arguments perfides; il en profiterait pour se venger de mes mépris. D'un moment à l'autre, il faut nous attendre à une pcr- (juisition... Vite, ma mère, h votre cellule...
Comme nous allions sortir, une novice arriva tout effarée.
— Ma mère ! ma mère ! cria-t-elle à l'abbesse ! monseigneur l'archevêque, accompagné de M. de l'Aubépine, garde des sceaux, demande à vous parler, au nom du roi. L'archevêque a commencé par donner l'ordre à toutes les religieuses d'aller s'enfermer dans la chapelle et de ne se point parler l'une à l'autre, sous peine d'excommunication... Mais n'importe, je suis accourue vous avertir.
— C'en est fait, dit la reine avec accablement , tout est découvert... La cassette, mon Dieu, la cassette!
— Le cardinal ne l'aura pas, s'écria l'abbesse, non, je le jure!,, que Votre Majesté se tranquillise.
Elle parut hésiter une seconde.
— Vous avez une entière confiance en madame? demanda-telle en me désignant à la reine.
— Oui... Sauvez-moi ! sauvez-moi 1
— Venez, me dit l'abbesse.
Elle m'entraîna rapidement dans l'oratoire d'Anne d'Autriche, car Sa Majesté avait un appartement complet au Val-de-Gràce. Ouvrant ensuite une porte, elle traversa cinq ou six petits corridors étroits et sombres, en me tenant par la main.
Nous arrivions à sa cellule , avant que l'archevêque et le garde des sceaux, perdus dans le dédale des cloîtres, et désorientés d'ailleurs par les religieuses, qui aimaient beaucoup la reine, eussent pu seulement organiser leurs recherches.
L'abbesse dérangea son lit, souleva une planche, prit la cassette et me dit avec une voix très-émue :
— Je vais vous livrer, madame la baronne, le secret d'un passage, dont je vous prie de ne tirer aucune supposition fâcheuse à ma renommée et à celle de nos sœurs. Le couvent des pères Cordeliers est voisin du nôtre; ils sont nos guides spirituels, et dans
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les cas urgents , lorsque l'une de nous, par exemple, est attaquée d'une maladie mortelle, ils apportent de nuit le saint viatique par le caveau que vous allez traverser. . . Il s'étend sous le faubourg Saint-Jacques... Je confie ce secret à votre honneur.
— Ne craignez rien, madame, je suis incapable de le trahir. L'abbesse écrivit rapidement deux lignes qu'elle me donna.
— Vous arriverez, dit-elle, au bout de cinq minutes de marche, devant la cellule du supérieur des Cordeliers. Vous frapperez trois coups. S'il n'y est pas, il faudra l'attendre. Le bon père lira ce papier; je l'engage à vous fournir le moyen de vous échapper de son couvent sans être vue. Vous attendrez ensuite les ordres de la reine.
A ces mots , elle alluma un flambeau , me tendit la cassette et poussa le bouton d'une boiserie, absolument comme chez le cardinal son cousin.
La cloison s'écarta.
— Fuyez, fuyez! dit-elle, me poussant vers l'ouverture du souterrain et refermant aussitôt la boiserie sur moi.
L'archevêque et le garde des sceaux approchaient de la cellule.
Par malheur, dans le mouvement rapide de la religieuse pour fermer le panneau, le courant d'air avait soufflé ma bougie, et je me trouvais dans l'obscurité la plus profonde.
Impossible de frapper pour faire rouvrir la cloison. Le vieux Gondi, l'archevêque, venait d'entrer. J'entendais distinctement sa voix.
— Madame, dit-il à la supérieure, vos religieuses montrent pour vous un dévouement exemplaire, et j'ai eu toutes les peines imaginables à vous découvrir. A la nouvelle de notre présence, vous avez eu hâte de regagner cette cellule , afin sans doute de soustraire à nos regards certains papiers qu'elle renferme.
— Monseigneur, je vous assure...
— Oh ! ne recourez point au mensonge ! M. le chancelier visite l'appartement de la reine, et nous devons fouiller tout le monastère. Pour vous épargner, madame, le désagrément de cette perquisition , vous allez à l'instant même quitter le Val-de-Grâce et vous rendre à La Charité-sur-Loire, abbaye de votre Ordre, où son Éminence le cardinal se propose d'aller bientôt causer avec vous... Oui, madame! Vous serez accompagnée dans ce voyage d'un de mes chanoines et de quatre de vos religieuses. Le lieutenant du chevalier du guet. escortera le carrosse.
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Et la lampe se montra presque aussitôt; je la soufflai. Page 6C0,
— Je connais, monseigneur, les règles delà sainte obéissance, et je ne résisterai point à vos ordres. Faites les recherches les plus scrupuleuses, elles ne doivent rien amener, je vous le déclare.
— Madame, je vais assembler le chapitre et procéder à l'élection d'une autre abbesse qui, plus obligeante que vous peut-être, daignera nous aider dans ces recherches.
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La volonté de Dieu s'accomplisse, monseigneur, amsi que
la vôtre !
— Nous avons amené le carrosse; il vous attend, madame... Apprêtez-vous à être fouillée avant de partir.
— Je n'y mettrai point obstacle, je dois me résigner à tout.
— Suivez-moi donc, dit l'archevêque.
Ils quittèrent ensemble la cellule.
Ma position était épouvantable. Je me trouvais pour ainsi dire enterrée vive dans le souterrain, et mon imagination, aidée de la peur, se créait les plus horribles fantôme?. Je fis appel à mon courage, et j'essayai de reconnaître la largeur da passage secret. Il était fort étroit. J'étendis les bras et je m'avançai à tâtons.
L'abbesse m'avait dit cinq minutes ; il me sembla que je marchai plus d'une heure.
Enfin j'atteignis une porte, contre laquelle je me heurtai la tête assez rudement. Le bruit pouvait me dispenser de frapper les trois coups; cependant je suivis pour la forme la recommandation de la religieuse.
Mais personne ne vint ouvrir.
Le supérieur des Cordeliers était absent.
Un frisson me courut tout le corps. J'allais donc rester indéfiniment dans ce tombeau? Je secouai la porte ; mes mains se meurtrirent aux panneaux de chêne; j'appelai, je criai de toutes mes forces. Rien ! il fallait me résigner à attendre et à passer là, peutêtre, la plus grande partie du jour.
Je me désespérais.
Mais bientôt je réfléchis que je souffrais pour cette bonne reine, et je me fis presque un reproche de manquer de patience.
II y avait une demi-heure que j'étais assise sur une espèce de bloc humide, quand un bruit étrange attira mon attention. Ce bruit ne partait pas de la cellule du supérieur, il retentissait à ma droite et devenait de plus en plus distinct.
C'était comme un marteau frappant à coups redoublés. Seion toute évidence, on démolissait la muraille.
J'eus une idée terrible.
Si la police du ministre avait découvert le secret du passage? si j'allais tomber avec la cassette au pouvoir de Laffemas et de ses sbires ?
Les coups de marteau résonnaient de plus belle.
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Tout à coup une pierre roula jusqu'à moi. L'ouverture se pratiquait; j'apercevais le jour, et une voix cria :
— Nous y arriverons! nous y arriverons!
— Quelle imprudence! répondit une autre voix. Vous nous jetez là, père Ambroise, dans une fort vilaine alîaire.
— Soyez trancjuille... L'abbé n'est pas au couvent. Il a pris sa voiture, et sans doute il rend visite aux Cordeliers du faubourg du Roule. Nous aurons le temps de nous débarrasser de ces plâtras, et je roulerai mon lit devant l'ouverture. Ah ! messieurs les supérieurs, vous nous soumettez à la discipline, à l'abstinence, et vous ave: des communications avec les Carmélites!.. Ah! ah!
— Taisez-vous donc, père Ambroise. Pourquoi soupçonner le mal avant d'en être sûr?
— Avant d'en être sûr!.. Père Boniface ! père Boniface! vous êtes du nombre de ceux qu'on mène ici par le bout du nez!.. Je vous le répète, hier il y avait gala chez le supérieur, et j'y ai reconnu des voix de femmes. Or, vous êtes le portier du monastère : avez-vous introduit des femmes?
— Non, certes, père Ambroise.
— Donc, celles du souper ne pouvaient être que des Carmélites! donc, elles ont passé par le souterrain des Sacrements... Hein?., douterez-vous encore?
— Mais quand ces dames seraient venues souper, où est le crime ?
— Ah ! père Boniface, vous me faites beaucoup de peine ! Le souterrain des Sacrements! il est joli le souterrain des Sacrements !.. Nous allons voir ce que dira l'archevêque, lorsque je lui apprendrai ces édifiants détails; car je révélerai tout... Oui, par Satan ! je le jure.
— Mais si l'on vous invitait aux galas, père Ambroise?
— Hum!., ceci me donnerait à réfléchir... N'importe, démohssons toujours !
Et le marteau reprit son office.
Mes inquiétudes, on le comprendra facilement, n'avaient fait que changer de nature, et j'allais me trouver à la merci de ces deux moines, dont l'ardeur pour les découvertes n'était pas rassurante.
Je ne pouvais songer à retourner vers la cellule de l'abbesse. Au moment d'une perquisition, c'eût été livrer la cassette.
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Cependant l'ouverlure s'élargissait loujoui's.
— Là, maintenant, nous pouvons passer, père Bonifacel,,
— Attendez ! cria l'autre, ce souterrain n'est peut-être pas celui des Sacrements. On ne se hasarde point ainsi sans précautions. Il faut d'abord y introduire un flambeau... S'il brûle, nous verrons ensuite.
— Eh bien, père Boniface, allumez votre lampe! Décidément, la Providence me venait en aide; je m'approchai
tloucement de l'ouverture, et la lampe se montra presque aussitôt. Je la soufflai.
— Voyez-vous, père Ambroise, voyez-vous ! Entrez là, mon cher, et vous êtes mort !
— Bah! dit l'autre, j'aurai sans doute avancé trop vite... Renouvelons l'expérience.
Il la renouvela dix fois, et dix fois mon souffle éteignit la lumière.
— C'est singulier, père Boniface !
— Eh ! non, c'est tout simple ! Ni supérieur, ni Carmélites, ni personne au monde ne passe dans le caveau. C'était bon pour autrefois, quand l'Ordre était relâché, père Ambroise ; aujourd'hui, soyez-en sûr, on ne porte plus les sacrements par ce passage... Ah! mon Dieu! j'entends la voiture de l'abbé... Vite, vite!., roulez votre lit devant ce trou!.. Miséricorde! si le saint homme pouvait se douter de nos soupçons ! . . J'en ai le plus vif repentir, père Ambroise. . . Meâ culpâ, meâ maximâ culpâ !
Je faillis éclater de rire, et, laissant le père Boniface se frapper la poitrine, je me rapprochai de la porte de chêne.
Le supérieur rentrait, je heurtai précipitamment.
Aussitôt une clef tourna dans la serrure, la porte s'ouvrit et je me trouvai en présence d'un superbe Cordelier à barbe noire, qui sembla très-confus de cette apparition subite d'une femme du monde.
Je tirai de mon corsage le billet de l'abbesse. Il en prit lecture et me dit :
— Ne soyez pas scandalisée , ma fille : ce passage est en tout bien, tout honneur.
— A qui le dites-vous, mon révérend? Néanmoins, il est bon fie vous en avertir, certains de vos moines sont d'un avis contraire.
Il ouvrit de grands yeux et sa barbe se hérissa de saisissement. Je n'étais pas fâchée de me venger de l'effroi que m'avaient
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causé messieurs les démolisseurs. Le danger n'existait plus, J'avais le loisir d'être un peu méchante.
— Oui, oui! coiilinuai-je : dans l'intérêt de vos petits soupers, je vous engage à explorer au plus vite la cellule du père Ambroise.
Et je racontai brièvement l'histoire du caveau. Les pommettes de l'abbé devinrent cramoisies.
— Allons, allons, mon révérend, je serai discrète; et j'ai, du reste, trop de charité chrétienne pour me ranger à l'opinion du père Ambroise au sujet du souter^'ain des Sacremc-nls. Reveiioris à mes afîaires- II est essentiel pour moi, ne l'oubliez pas, de sortir mystérieusement d'ici. Vous avez une voiture, daignez la mettre à mes ordres.
— Oui, madame, sur-le-champ... Mais ce caveau, je vous l'affirme...
— Ah ! mon père, mon père! vous avez la justification bien à cœur!
Le pauvre abbé rougit davantage encore et me pria de le suivre. Sa marche était rapide. Il se hâtait de se débarrasser de moi.
Comme l'abbesse, il me conduisit par des corridors étroits et tortueux, où je n'aperçus pas une âme. Sa voiture était dans une cour solitaire, et les chevaux se trouvaient encore attelés. Je priai le cocher du couvent de me descendre place Royale, ne jugeant pas à propos de lui livrer mon adresse et mon nom.
Somme toute, j'étais émerveillée des mesures discrètes que savaient prendre les religieux et les religieuses.
Rentrée chez moi, je dis à Thérèse de me suivre au jardin.
Par mes ordres, elle alla prendre une bêche dans les serres et creusa un trou au pied d'un arbre. J'y déposai la cassette. Ma femme de chambre la recouvrit soigneusement de terre et de gazon, puis je m'écriai joyeuse :
— A présent, monsieur le cardinal, venez la prendre! Deux jours se passèrent.
Les nouvelles n'étaient pas inquiétantes , et les recherches au Val-de-Grâce avaient obtenu pour résultat la découverte de quelques papiers insignifiants.
Amené de la Bastille devant Richelieu, Laporte n'avoua rien et en fut quitte pour être exilé à Saumur.
M. Auguste de Thou, notre jeune conseiller, se trouva le plus dangereusement compromis dans cette affaire. On avait intercepté
une lettre écrite par lui a madame de Chevreuse, lettre rédigée en termes fort obscurs, où le cardinal vit une foule de complots menaçants et de cabales perfides contre son ministère.
Il donna l'ordre d'arrêter le coupable
Averti à temps, de Thou courut chez l'Éminence et lui fit toucher au doigt le sens de la lettre dont voici l'explication.
Madame de Chevreuse menait en Espagne un train de princesse. Comme elle avait fait beaucoup de dépenses folles , le duc, son mari, jugea convenable de mettre un peu d'intervalle entre ses envois d'argent.
L'exilée se vit contrainte de porter ses pierreries en gage.
Se trouvant de nouveau dépourvue de fonds, lorsqu'il fallut les dégager, madame de Chevreuse s'adressa à la reine. Mais Richelieu disposait des finances. Il se montrait beaucoup plus avare encore envers Anne d'Autriche que le duc ne l'était vis-à-vis de sa femme.
Désespérée de ne pouvoir rendre service à son amie, la reine eut recours à de Thou , qui envoya l'argent, avec cette lettre en style énigmatique dont le cardinal s'était montré si ému.
Le conseiller s'épargna le cachot ; mais il n'en reçut pas moins une réprimande très-dure, et le ministre refusa de lui accorder la dignité de conseiller d'État qui lui était promise.
Richelieu devenant un obstacle à sa fortune , de Thou jura de le renverser. A partir de ce jour, il y travailla sans relâche.
Le cardinal se rendit au couvent de La Charité-sur-Loire, tout exprès pour interroger sa cousine ; mais il revint sans avoir obtenu le moindre aveu capable de confirmer ses doutes.
De son côté, la reine, en exil à Chantilly, protestait énergiqueraent qu'elle n'avait jamais eu d'intelligence avec les ennemis du royaume.
C'était vrai.
Richelieu, malgré tous ses efforts pour compromettre Anne d'Autriche et la perdre aux yeux de tous, n'y réussit pas. Reaucoup des lettres de la cassette, bien qu'elles ne traitassent point en réalité de politique , mais de divorce , auraient favorisé ses plans et donné prise aux soupçons du roi. Par bonheur, je tenais la correspondance, et l'on fut obligé, faute de preuves, d'en arriver à une espèce de réconciliation, cimentée peu de temps après d'une manière fort bizarre.
Mais, avant d'aborder ces détails , il faut dire quelques mots de
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