‹ Les confessions de Marion DelormeChapitre 4 sur 39 · VV · texte numérisé non relu

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riche, incrédule, amoureux? Tu auras avec moi, cher ange, une existence dorée; tu marcheras constamment sur des roses, le chagrin ne \iendra jamais t'atteindre. Marion, tu es trop belle pour douter de ma constance... Je t'aime! et tu dois lire dans mes yeux que cet amour n'est point un mensonge... Oui, je t'aime, et je \euxque les autres femmes envient ton sort!... je t'aime, et ma vie t'appartient !

Il parlait avec un entraînement inexprimable.

Pour la seconde fois il tombait à mes genoux et dévorait de baisers la main que je lui abandonnais.

Ses étranges discours de tout à l'heure étaient effacés déjà de mon souvenir.

Je le voyais si beau, si radieux en m'exprimant son amour! sa voix avait des accents qui flattaient toutes mes inclinations à la coquetterie; je sentais se réveiller en moi les échos endormis de la vaine gloire, et j'entrevoyais avec délices cette perspective brillante et mondaine qu'il déroulait sous mes yeux.

Il m'entraînait sans défense au milieu de son rêve.

— Oui, lui dis-je, oui, je crois à votre amour. . . Mais il est temps de me quitter. Demain ne reprenez pas le coche, emmenez avec vous M. de Saint-Sorlin; je ne me sentirais plus assez de force de dissimulation pour cacher ce que j'éprouve à mon père et à mon prétendu. Nous nous reverrons à Paris, chez ma marraine.

V— Chez votre marraine! s'écria-t-il, et voilà tout l'espoir que vous me donnez?... chez votre marraine, où vous serez entourée, circonvenue, où les ridicules bienséances du monde m'obligeront à mettre constamment la main sur mon cœur pour l'empêcher de battre!... chez votre marraine? autant vaudrait me dire de renoncer à vous.

— Ah ! vous êtes injuste, monsieur. La comtesse n'ignore pas ma répugnance à contracter un mariage décidé sans mon aveu. Elle voudra sûrement le rompre, et quand je serai libre , vous pourrez vous présenter sans crainte. Je laisserai madame de Saint- Evremond maîtresse de fixer mon sort et si elle vous accorde ma main, soyez sûr que je n'y mettrai point d'obstacle.

— Peste! comme vous y allez, délicieuse femme! dit Desbarreaux en se levant avec précipitation. Je le vois un peu tard, nous ne nous sommes pas compris... C'est ma faute, j'aurais dû m' expliquer plus catégoriquement. . . Non, ma chère, non , je ne vous

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Je parie qu'avant six mois vous serez convertie à mes doctrines, page 61.

demanderai pas en mariage à votre marraine!... Je vous aime beaucoup trop pour vous épouser.

— Que dites-vous?

— Le mariage! c'est une institution diabolique, un casse-cou monstrueux! c'est le tombeau de la jouissance et l'éteignoir du bonheur. Par la corbleu ! je vous supposais des idées pius^'saines et

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mieux arrêtées sur les choses de ce monde. Savez-vous rien de plus mouï. de plus extravagant et de plus slupide que le sort de deux êtres enchaînés l'un à l'autre par des liens indissolubles, et forcés de gémir ensemble sur les ruines de leur tendresse? En vérité vous me faites une peine inconcevable. L'amour est né libre, ma chère : nouez-lui les ailes, ce n'est plus qu'un enfant maussade et boudeur... On prendrait volontiers des verges pour le fouetter jusqu'au sang.

Ce langage m'indigna. J'étais humiliée jusqu'au fond de l'âme; toutefois, je conservai sur moi-même assez d'empire pour répondre à l'audacieux avec un ton fort calme :

— Veuillez, je vous prie, monsieur, pardonner à ma jeunesse et à mes tristes idées de province : je devais, quand vous m'avez exposé vos principes, en deviner les conséquences et ne pas me donner dans votre esprit un cachet de ridicule.

— Ah! Marion, je vous jure...

— C'est bien, monsieur, séparons-nous.

— Quoi ! vous aurez le courage de me quitter ainsi î

— Mais sans doute. On a eu tort de faire un pas en avant, fautil qu'une mauvaise honte vous empêche de retourner en arrière?

— Vous avez sur vous-même une grande puissance, et vous irez loin, mademoiselle.

— On me l'a déjà prédit , monsieur.

— Par grâce, réfléchissez encore ; ne brisez pas d'un seul coup toutes mes espérances.

— Vos espérances ? J'ai laissé pressentir à M. de Saint-Sorlin que vous ne m'étiez point indifférent... Est-ce un tort? oui, peutêtre. Mais entre une étourderie de jeune fille et la démoralisation du cœur, qui seule pourrait me faire accepter vos offres, il y a loin, monsieur... Je suis votre servante !

Et laissant Desbarreaux atterré, je pris le chemin du perron. J'allais en franchir les marches, lorsque l'avocat se mit à courir pour me rejoindre.

— Marion!... du moins séparons-nous amis !

— Je le veux bien, répondis-je.

— Surtout, n'apprenons pas à votre marraine ce qui vient de se passer entre nous.

— En effet, c'est inutile.

~ Au revoir donc, cruelle!

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MAIUUN DELOIIMIC

— Au revoir, monsieur.

— Tenc/, voulez- vous faire une gageure? J'élais en haut des marclies ; il n'avait point osé me suivre.

— Quelle gageure? lui dis-je, en m'accoudant sur la grille du perron .

— Je parie qu'avant six mois vous serez converlieà mes doctrines.

— Non, jamais!

— En lin, je parie..,

— Que i)a rions-nous?

— Une aigrette eu diamants de cinquante mille livres, pour

orner votre joli front.

— Je ne puis soutenir un tel enjeu.

— Mais je vous parie cela contre un baiser, ma chère.

— Un baiser! vous n'y songez pas... Il faudrait vous l'avoir donné déjà pour perdre la gageure.

— C'est juste... Eh bien, contre deux ans de fidélité, quand vous serez ma maîtresse?

— Oh ! c'est beaucoup trop, dès que vous me supposez imbue de vos doctrines !

— Alors, contre un an?

— Soit, je tiens le pari... Mais point de trahison?

— Je serai loyal comme un Hngot d'or pur.

— Ne l'oubliez pas, nous nous reverrons seulement chez ma marraine.

— C'est convenu, Marion. Rappelez-vous à votre tour la date du pari : nous sommes au 23 avril... Votre main, charmante?

Je la lui offris d'en haut.

Il la baisa cinq ou six fois, et je me sauvai dans ma chambre, ayant soin de fermer à double tour la serrure de la porte-fenêtre.

Ainsi se termina cette aventure, qui pouvait m'être fatale, sans ma présence d'esprit.

Desbarreaux, jeune encore, cédait beaucoup trop à l'impression du moment et n'avait point, en matière de séduction, toute l'adresse et la rouerie qu'il déploya plus tard. S'étant avec moi trompé de route, il se jeta brusquement dans un chemin de traverse. Néanmoins, il avait réussi à m'émouvoir par la chaleur de ses discours, et cela malgré l'effet produit d'abord par son afflige an te déclaration de principes.

Mais sa cause fut perdue, dès que je l'entendis raisonner sur le mariage

Il n'avait pas cru devoir employer les circonlocutions et les périphrases avec une petite provinciale, peu au courant des bienséances du discours et des délicatesses du langage. Or, la petite provinciale avait les fibres du cœur plus susceptibles peut-être que bien des femmes du monde, et Desbarreaux put se flatter, ce jour-là, d'avoir fait une école complète.

Je ne me couchai point de la nuit.

Quand je me vis seule dans ma chambre, la peur s'empara de moi. J'étais payée pour avoir en M. Desbarreaux une médiocre confiance, et la complicité de l'hôtesse pouvait m'exposer à de nouveaux périls, dont je n'étais pas sûre de me tirer saine et sauve.

D'ailleurs, je désirais me venger un peu de cette femme et lui montrer que ses manœuvres n'avaient point réussi.

Je sonnai de toutes mes forces. L'hôtesse parut.

— Madame, lui dis-je, vos assurances de tout à l'heure étaient trompeuses. Au milieu de ma promenade j'ai vu passer une ombre sous les arbres; on s'est mis à ma poursuite... Heureusement, j'ai refermé cette porte avant d'être atteinte. Comme il serait possible qu'on essayât de s'introduire, en brisant un de ces carreaux, je me décide à passer le reste de la nuit sur une chaise , et vous voudrez bien me teni^ compagnie.

Elle fit la grimace. J'insistai fortement, elle se résigna.

Trouvant sur une table voisine une ancienne édition des œuvres de Clément Marot, je lus jusqu'au jour des épitres, des épigrammes, des rondeaux et des ballades. L'hôtesse dormit très-mal; mais je tenais à lui faire gagner l'or que Desbarreaux lui avait nécessairement donné pour la mettre dans ses intérêts.

Nous partîmes à cinq heures et demie du matin.

Le temps s'était gâté ; nous avions une pluie battante, et il fallut nous entasser dans la chambre commune.

Cependant cette journée s'écoula plus rapide encore que lesautres.

Je repassais en imagination les détails de mon aventure avec l'avocat. 11 me semblait toujours l'entendre me parler d'amour; je le voyais à mes genoux, j'admirais son noble et beau visage, son sourire à la fois sardonique et passioné. Malgré moi, je poétisais jusqu'à cet odieux système, développé sans honte en ma présence, et je n'ose dire que cette première et dangereuse leçon n'ait pas laissé en moi des germes qui acquirent plus tard un développement iunéste.

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MARION DELOIIME

Nous approchons de la grande ville.

Bientôt j'aurai Paris sous les yeux, Paris, le séjour du luxe et des plaisii-s, Paris, dont je me fais un splcMidide et magnifique tableau.

Les prédictions du l)orgcr se rcprésontont à mon esprit.

Je suis j<'unc et belle, pourquoi ne scrais-jc point entourée d'iiomma'^cs? On en a vu bien d'autres partir d'une classe infime et briller ensuite dans les plus hautes sphères. En ce monde, la joie, le bonheur, l'opulence appartiennent à ceux qui savent les conquérir. Si le chemin de la fortune est semé d'obstacles, pourquoi ne les briserais-je pas? Je vais entrer dans la lice éclatante où des couronnes sont offertes à la hardiesse et au courage. Paris est le ciel des ambitieux !

0 mon horoscope 1 mon horoscope !

Le coche dépasse Charenton.

Nous avons franchi le confluent de la Marne et de la Seine, et nous descendons le fleuve sans le secours de notre attelage habituel.

Bientôt un nuage d'épaisse fumée nous annonce Paris. Les tours Notre-Dame se dessinent à l'horizon.

Je remonte promptement sur le pont du bateau, d'où j'aperçoîs un prodigieux amas d'édifices, maisons, clochers, dômes, pignons,

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tourelles, se groupant, s'enctievêtrant, se déroulant à perte de vue, tantôt écrasant le sol de leur masse imposante, tantôt ayant l'air de s'en détacher pour fuir au ciel. Je suis émerveillée; je regarde ce monde de pierre, ces ruches humaines dont le bourdonnement arrive jusqu'à nous; je me demande si je ne fais point un rêve, si cette rumeur sourde et majestueuse est bien la voix de la grande ville, et si ce large et beau fleuve nous conduit dans son enceinte.

Déjà nous touchons aux remparts.

- À notre droite apparaît le bastion neuf, puis l'Arsenal, puis ses jardins, au-dessus desquels la sombre Bastille nous montre se» tours menaçantes et ses créneaux chargés de canons. Une ligne immense de quais vient d'être construite de ce côté de la Seine : elle s'étend du quai Saint-Paul à l'Arsenal. Avançant toujours entre deux rangs pressés de maisons, le coche passe rapidement sous les arcades du pont Marie. Nous longeons les Haudriettes, et nous avons à notre gauche la Cité, ce vieux berceau noir de siècles que le fleuve entoure de toutes parts, comme s'il eût voulu jadis endormir Paris enfant au bruit de son murmure. Nous revoyons Notre-Dame, et tout auprès l'église de Saint-Jean-le-Rond, dont la petite flèche aiguë s'efface modestement à l'ombre des tours massives*.

Enfin, nous dépassons le Châtelet, nous saluons l'antique palais des rois ; puis le patron du coche, appuyant sur la droite, gagne la rive et nous arrête dans le voisinage du Pont-Neuf, au-dessus de l'abreuvoir Pépin.

A partir de la Grève, nous avions remarqué, de chaque côté de nous, une grande affluence de peuple. Elle devint plus considérable encore à l'endroit fixé pour le débarquement.

Personne n'osa sortir du bateau.

Quelle pouvait être la cause de ce tumulte populaire? Nous l'ignorions, mais il se passait évidemment à Paris , ce jour-là, quelque chose d'étrange et de sinistre.

Le patron descendit pour se mêler à la foule et recueillir des informations.

Il nous rejoignit au bout d'un instant, le visage bouleversé pai j'efîroi.

Cette église n'existe plus; elle est mentionnée dans l'admirable épopée de Notre- Dame de Paris, par Victor Hugo, et notamment au chapitre où Claude Frollo se précipite du haut de la tour. Méri.

MARION DKLOUM

— Qu'y a-t-il donc? lui demandèrent les voyageurs.

— On a lue liier au Louvre le maréchal d'Ancre! nous cria-t-il. Celle nuit des soldats aux gardes l'ont secrètement inhumé dans réj^lisc Saint-Germain-l'Auxerrois. Mais la populace a deviné le lieu de sa sépulture; elle a enlevé le cadavre, elle le traîne dans le ruissc'au et va le pendre à celte potence que vous apercevez sur le Pont-Neuf.

Ces détails me donnèrent le frisson. Chacun de nous alors distingua parfaitement, au milieu de la tempête populaire qui grondait de toutes parts, ce cri répété par des milliers de voix :

— Mort aux Concini !

Je me souvins des convives d'Épernay.

Deux jours auparavant, ils prononçaient les mêmes menaces avec l'unanimité de la haine.

Le maréchal d'Ancre, fils d'un diplomate florentin, devait sa fortune à Marie de Médicis, qu'il avait accompagnée, lors du mariage de cette princesse. Sa femme, Léonore Galigaï , d'origine obscure, était sœur de lait de la reine; celle-ci lui portait beaucoup d'afifection. Elle voulut l'amener en France, et bientôt ellfi lui fit épouser Concini, son gentilhomme ordinaire.

Ces deux intrigants avaient un tel empire sur Marie de Médicis , que Henri IV lui-même n'y pouvait rien. Plus d'une fois la Galigaï excita des brouilles entre le roi et la reine.

Henri IV dit un jour à quelques seigneurs, en montrant Concini dans le jardin du Louvre :

« — Vous voyez bien cet homme-là? c'est lui qui doit gouverner quand je n'y serai plus, et les affaires n'iront pas mieux. »

En effet, Ravaillac ayant consommé son crime , les deux Florentins marchèrent le front haut. Tous les efforts de Sully ne réussirent point à empêcher la dilapidation du trésor public. Le roi fut assassiné le 14 mai , et le 1" août, cinq miUions étaient enlevés des souterrains de la Bastille.

Concini , la veille, avait perdu six cent mille pistoles au jeu d'hombre.

Cette perte ne l'empêcha point d'acheter le marquisat d'Ancre. La Galigaï avait soin de remplir le coffre-fort. Elle vendait tout, bénéfices, charges, privilèges; c'était devenu chez elle une manie si grande, qu'au dire de personnes bien informées, elle succomba plus d'une fois au désir de se vendre elle-même. Concini, du

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reste, n'était pas homme à y regarder de si près. A chaque instant la reine le comblait de faveurs si imprévues, qu^elles en devenaient souvent comiques.

La cour entière partit d'un immense éclat de rire, le jour où ritalien fut nommé maréchal de France : Concini n'avait jamais assisté à la plus simple escarmouche.

Ce favori bravait tout , la colère des uns et la jalousie des autres. Les princes du sang crurent devoir adresser des représentations à la régente, celle-ci se brouilla pour son Florentin avec les princes du sang eux-mêmes. Partout régnaient le trouble et le désordre. La haine de la noblesi»o passa dans la bourgeoisie et bientôt gagna le peuple.

Il n'y avait qu'une clameur par tout le royaume.

Des menaces de mort retentirent aux oreilles du maréchal.

S'il n'eût été frappé de l'aveuglement de l'orgueil, il aurait vu dans les dispositions des Parisiens à son égard un présage funeste ; ce qui lui arriva, lors de la conférence de Loudun, devait lui dessiller les yeux et l'engager à sortir de France au plus vite.

C'était un soir, à la porte deBussi.

Les bourgeois en armes faisaient la garde ; on ne pouvait quitter la ville sans passeport, et le maréchal d'Ancre eut la fantaisie d'aller se réjouir, pendant les fêtes de Pâques, à sa maison de plaisance du faubourg.

L monte en voiture, se fait accompagner d'un imposant cortège de gentilshommes et se présente à la porte de Bussi.

Son carrosse est arrêté par les bourgeois.

— Votre passeport, monseigneur? dit un cordonnier, nommé Picard, en se présentant à la portière.

Concini haussant les épaules, donne l'ordre à son cocher de fouetter les chevaux. Mais Picard croise la hallebarde et crie à ses camarades de le soutenir. En un clin d'œil, le carrosse est entouré de piques, les sentinelles arment leurs mousquets.

Le maréchal, furieux, met la tête hors de la voiture et menace les bourgeois de la potence.

— Tenez toujours! dit Picard, et si l'on avance, faites feu!

— Comment, maraud, réplique le maréchal, ne vois-tu pa. qui je suis?

— Pardonnez- moi, dit le cordonnier d'un ton goguenard.

— Alors, fais retirer tes hommes.

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negarde, petite, il faut savoir comment le peuple arrange les traîtres, page 60.

-— Votre passeport? nous verrons ensuite à vous donner satisfaction.

— Je n'en ai point, répond Concini.

— En ce cas, monseigneur, il faut retourner au Louvre; nous obéissons à la consigne.

— Coquin!

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— Coquin, vous-même.

— Je te ferai périr sous le bâton !

— Vous. en êtes très-capable.

— Tu ne sais pas à quoi tu l'exposes en affrontant ma colère !

— Oui, vous êtes bien en cour , trop bien pour le pauvre peuple... Mais qui vivra verra.

Sacbant le marccbal dans son carrosse, la populace commençait à s'attrouper ; elle se mit à vomir des injures contre lui et la régente.

— Hein? fit Picard, voyez comme on vous aime!... Allons, poursuivit-il, en s' adressant aux bourgeois, approchez, vous autres, et conduisez monseigneur chez le commissaire du quartier. Si on lui permet de sortir sans passeport, qu'il sorte et aille au diable.

Concini écumait de rage.

Mais il fallut se résoudre à prendre le chemin du logis du commissaire, afm d'obtenir de cet officier de police la permission de franchir la porte.

Jusqu'au retour de la régente et du jeune roi dans la capitale ^ le Florentin dévora son atlront : il avait peur de provoquer un soulèvement ; mais lorsqu'il n'eut plus rien à craindre de ce côté, il fit placer sept à huit de ses gens en embuscade autour de la demeure du cordonnier Picard, et leur donna l'ordre de l'assomme?

à coups de bâton.

Les valets obéirent avec une exactitude si grande, que le malheureux artisan fut laissé pour mort sur la place.

Néanmoins il guérit de ses contusions et devint l'ennemi le plus acharné de Concini.

Ce dernier le rencontrait partout sur sa route. Picard ameutait la populace autour des équipages. Le jour de l'arrestation du prince de Condé, il mena droit au splendide hôtel du maréchal une cohorte de forts de la Halle et de femmes des rues, qui brisèrent les portes, dévastèrent les salons et jetèrent par la fenêtre les meubles et les bijoux. L'Italien, tremblant, se cacha dans les communs de l'hôtel pour échapper aux recherches du peuple.

Ainsi donc, à la cour comme à la ville, le maréchal d'Ancre ne rencontrait plus que des visages ennemis.

La régente elle-même commençait à s'émouvoir.

Parfois elle conseilla sérieusement à Léonore de s'en retourner

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à Florence, d'eniporler ses iicliesses cld'emnicnerson mari; mais rimprudenle ne crut poiiil au péril et domia pour raison que ja- ■ mais le roi n'avait fait meilleur visjige au marécliai.

— Ne vous y fiez pas, le roi dit une chose et pense le contraire! Telle fut la réponse de Marie de Médicis. ElVeclivcment, le

24 avril, Louis XllI, à son lever, signa l'ordre d'arrêter l'Ilalien. Celui-ci, venant connne d'habitude au conseil, rencontra dans lu cour du Louvre, Vitry, capitaine des gardes, qui lui signifia durement de rendre son épée.

Concini voulut se mettre en défense, mais au même instant un coup de feu partit et le coucha raide mort.

La détonation fut reproduite par tous les échos du palais. Une fenôtre de Pappartement de la reine-mère s'ouvrit presque aussitôt, et Marie de Médicis, paraissant elle-même, demanda d'une voix effrayée ce qui se passait.

— Le maréchal est mort, répondit Vitry.

— Malheureux ! cria la reine, apercevant le cadavre, vous l'avez tué!

— Oui, madame.

— Et qui vous en a donné l'ordre .

— Le roi.

Marie de Médicis quitta la fenêtre et se mit à courir dans les galeries voisines, échcvelée, presque folle, en s'écriant avec désespoir :

— Je l'avais bien dit! je l'avais bien dit!

Telle fut la triste fin du maréchal d'Ancre. Indignée de sa fortune insolente et de ses excès, l'histoire n'a point osé blâmer son châtiment.

Le cadavre resta tout le jour dans un étroit réduit, pratiqué sous le guichet du nord, et où se tenaient les gardes de service. Vers le soir, après l'avoir entouré d'une guenille, on le mit sur une civière et on l'enterra secrètement sous les orgues de Saint- Germain-l'Auxerrois.

Un prêtre voulut réciter le De profundis au bord de la fosse, mais deux soldats lui fermèrent la bouche, en disant :

— Paix! vous avez du temps de reste de prier Dieu pour ce chenapan-là!

Malgré le secret mis à l'inhumation, le lendemain l'église fut assaillie par les mêmes individus qui avaient livré l'hôtel du maré-

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chai au pillage. D'abord le clergé de Saint-Germain-l'Auxerroià essaya de protéger la sépulture, mais le peuple était le plus fort : il envahit le temple, trouva la place où, pendant la nuit, les fossoyeurs avaient soulevé les dalles, ouvrit le tombeau et s'empara du cadavre, qu'il traîna dehors, en jetant des cris de triomphe.

On envoya du Louvre quelques troupes avec le grand prévôt à leur tête pour arracher à la mullilude le corps du maréchal ; mais c'était une démonstration pour la forme.

Le grand prévôt se laissa repousser sous le guichet sans trop de résistance.

Il y eut môme toute une compagnie des gardes qui, passant sur le lieu de l'émeute, s'empressa de mettre à la disposition du peuple une trentaine de mèches à mousquet.

Nouées ensemble, ces mèches servirent à attacher le cadavre et à le traîner dans la boue.

La populace le fit tourner cinq fois autour du Louvre, en s'arrêtant chaque fois, avec des hurlements afîreux, sous les fenêtres de la Galigaï. Enfm la horde en délire se rua vers le Pont-Neuf, pour attacher le corps à un gibet que le maréchal lui-même avait fait dresser, plusieurs mois auparavant, afin d'imposer aux fauteurs de troubles.

Nous arrivions à ce moment de l'émeute.

Une sueur glaciale inondait mes tempes. Gabnel Delorme et Joseph étaient aussi émus que moi; leurs genoux, comme les miens, ployaient d'épouvante, et nous prîmes le parti de nous voiler le visage afin d'échapper à ce spectacle horrible.

Cinq ou six hommes, après avoir tenté vainement de percer la masse compacte Je la foule, venaient d'envahir le coche, d'où l'on était en position de mieux voir ce qui se passai l sur le Pont-Neuf.

Ils apostrophèrent mon père et Camusard.

— Ëtes-vous donc, dirent-ils, des amis du damné maréchal? Un d'eux, me découvrant la figure avec brutalité, s'écria :

— Regarde, petite, regarde !.,. il faut savoir comme le peuple arrange les traîtres... A merveille, on l'attache par les pieds, ça devient superbe... Vois donc, sacrebleu, vois donc!

Et il me torturait le bras de sa main rude et calleuse. Je fus contrainte d'obéir. D'ailleurs tous ces gens-là pouvaient nous faire un très-mauvais parti.

La potence était devant nous ; ou venait de pendre le cadavre,

MAIIION DKLORMR

la tôtc en bas. Une espèce de cannibale, couvert de sang et de fange, et tenant un long couteau de boucher, s'aclianiait après ces restes humains.

Je me sentais défaillir.

— Tiens, c'est Picard! cria un des hommes qui nous forçaient à regarder ces atroces détails; c'est le cordonnier roué de coups par les laquais... Oui, ma foi, c'est lui! Dravo, Picard! bravo!

Ces paroles trouvèrent sur-le-champ de l'écho dans la foule. Des applaudissements frénétiques retentirent, et cette masse de peuple n'eut qu'une voix pour répéter :

— Bravo, Picard 1

Excité par l'approbation unanime, le cordonnier fendit la poitrine du cadavre, lui arracha le cœur et le plaça sur des charbons ardents, que d'autres cannibales venaient de lui apporter et d'étendre sur le parapet du pont. Jugeant ensuite le mets ellroyable grillé suffisamment, il le découpa, mangea la première tranche et offrit le reste à ses voisins.

Je m'étais évanouie avant la fin de ce monstrueux épisode de l'émeute.

Lorsque je repris l'usage de mes sens , il n'y avait plus sur le bateau que mon père, Camusard, et la femme du patron qui les aidait à me ramener à la vie.

Camusard, agenouillé près de moi pleurait à chaudes larmes. J'ouvris les yeux; il voulut me témoigner, en m'embrassant, tout le transport de sa joie. Pauvre garçon 1 celte nouvelle preuve de son bon cœur me toucha.

Mais je le dispensai du baiser.

Je croyais avoir fait un songe affreux.

Regardant autour de moi, je cherchai cette multitude dont j'entendais tout à l'heure les cris sinistres : elle s'était précipitée vers la Grève, après avoir détaché du gibet le tronc du cadavre, le traînant de nouveau pour aller recommencer ailleurs son orgie

sanglante.

La patronne du coche nous indiqua la rue Saint-Thomas-du- Louvre, où madame de Saint-Évremond avait son hôtel.

— Partons, mon père! m'écriai-je.

Déjà Camusard s'était chargé de nos bagages, et nous sortîmes

du bateau.

Je me cramponnai fortement au bras de Gabriel Delorme.

AMOURS HISTORIQUES

A. l'angle du Pont-Neuf, je vis encore un attroupement de misérables, qui venaient de brûler sur le lieu môme quelques-uns des membres de la victime.

l!s vendaient des cendres à l'once.

Un d'entre eux, qui disait avoir attaché le corps à la potence, lendait sort feutre aux passants et leur demandait quelque chose pour avoir pendu Monsieur le Maréchal. Chacun se hâtait de lui

donner.

Nous arrivâmes enfin rue Saint-Thomas-du-Louvre.

On nous indiqua la demeure de la comtesse, et nous fûmes obligés d'y frapper longtemps avant qu'on vint nous ouvrir ; car la populace ayant commencé l'émeute dans le quartier même, on avait peur des surprises.

Enfin, à une espèce de petite lucarne grillée, qui s'ouvrait à hauteur d'homme dans la porte cochcre, nous vîmes apparaître la trogne bourgeonnée du suisse de l'hôtel.

— Gue foulez-fous? nous dit-il avec un accent tudesque trèsprononcé. ■»

— Nous demandons madame de Saint-Évremond.

— Bourguoi faire?... Gui ctes-tous?...

— Je m'appelle Marion Delorme, et nous arrivons par le coche avec mon père et mon prétendu.

— Gonnais bas !

— Mais la comtesse m'attend, je suis sa filleule.

— C'est tifférent, che fais foir.

Le suisse referma la lucarne. Au bout de quelques minutes, il revint et s'empressa de nous introduire.

— Che vous temante pien barton, matemoiselle... On m'a répontu gue fous mondiez fite, drès-fite !

11 m'indiquait en môme temps un escalier somptueux, recouvert de tapis éclatants, et sur les marches duquel on avait disposé des caisses remplies d'arbustes en fleur.

Le souvenir de mes émotions pénibles s'effaça tout à fait de ma mémoire, lorsque je vis, en haut de la rampe, une dame richement vêtue, qui m'ouvrait les bras et m'adressait le plus affectueux des sourires.

C'était ma marraine.

Mon cœur battait avec force ; je montai rapidement les marches et j'allai me précipiter à ses pieds.

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M AU ION DKLOIIMR

— Nom, non, dans mes bras, sur mon sein, ma chère petite! dit-elle en me relevant et en me prorli^iiaiit mille tcmoigi.ages d'alVeclion. Voyez connue elle est jolie! ([uelles vives couleurs quels grands yeux noirs!

Elle me dévorait de baisers.

— Qu'est-ce à dire, mademoiselle? vous ai-je priée d'ôtre aussi jolie que ça? pourquoi ne pas m'avoir demandé permission, hein?... On consulte au moins sa marraine, je suis jalouse, moi!... Et dire queVillarceaux vient de me quitter tout à l'heure pour aller voir l'émeute! Il y tenait beaucoup, ce cher marquis, et tu nous trouves tout joyeux, mon enfant. Voilà le roi débarrassé du ma réchal... Dieu ! j'y songe, par où as-tu passé pour venir ici?

— Par le Pont-Neuf, ma marraine.

— Et lu as vu...

— Des scènes hideuses!

— Qui t'ont fait frémir... Pauvre enfant ! mais il ne t'est rien arrivé, n'est-ce pas? C'était un misérable, il a mérité son sort n'en parlons plus. Villarceaux reviendra ce soir. Comme il va t'ad mirer, ma petite Marion ! Mais est-elle charmante ! est-elle gentille I

La bonne comtesse ne se lassait point de m'embrasser.

— Ah! je vous reconnais, mon cher monsieur Delorme, ditelle en apercevant mon père. Soyez le bienvenu chez moi ; regardez ma maison comme la vôtre. Je me souviens encore la fameuse culbute, au moyen de laquelle nous avons fait connaissance. Vous n'en avez jamais recommencé dépareille?

— Non, madame la comtesse... Mais c'est bien aim-able à vous de vous souvenir de celle-là, répondit mon père : il y a seize ans tout de même !

— Seize ans, mon cher monsieur Delorme, cela ne nous rajeunit pas.

— Oh! madame la comtesse est toujours fraîche, toujours jeune...

— Taisez-vous, flatteur! Depuis longtemps mon miroir affirme le contraire... Miséricorde! qu'ai-je vu? me dit tout à coup madame de Saint-Évremond à voix basse et sur le ton de l'épouvante.

Joseph Camusard, retenu par les soins de nos bagages, atteignait seulement le haut de l'escalier.

— C'est mon prétendu, ma marraine.

— Oui, je suis son prétendu, répéta Camusard, en saluant

d'un air de gaucherie parfaite. J'étais un enfant lorsque la berline de madame la comtesse est passée à Chàlons... N'importe, je lia remets à merveille.

— La berline, mon ami?

Non, je parle de vous, madame la comtesse. Je vois avec

plaisir que la santé n'est pas mauvaise... Où faut-il mettre nos

bagages?

Mes gens ont des ordres, ils vont vous conduire. Installezvous, messieurs -, j'emmène cette chère enfant dans m.a chambre.

Et quand nous fûmes seules, elle me dit :

— Mais c'est un vrai monstre I

— Hélas ! oui , ma marraine.

L'accueil de la comtesse était si gracieux, sa joie de me revoir éclatait avec tant de franchise, que je fus bien vite à Taise ; je ne tardai pas à répondre aux douces caresses dont elle me comblait.

Madame de Saint-Évremond pouvait avoir de quarante à quarante-cinq ans. Elle me parut fort belle encore. Je n'étais pas au courant des petits secrets de toilette au moyen desquels notre sexe, à cette époque , savait plâtrer les rides et cacher les ravages du temps. Ma marraine conservait néanmoins de très-beaux cheveux et les relevait autour du front comme les jeunes femmes. Son regard avait une douceur angélique; l'air de bonté répandu sur son visage pouvait lui tenir lieu de tous les charmes réunis.

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MAIllON DELORME

N'ai-je pas l'air d'un triomphateurt Page li.

Lorsque nous fûmes dans son appartement, après s'être assurée que nous avions la même taille, la comtesse sonna, demanda cinq ou six parures et me les fit essayer tour à tour.

Enfin son choix se fixa.

J'échangeai les habits de ma provmce contre une magnifique robe de satin bleu de ciel dont la jupe s'ouvrait par devant. Le 9 «

corset, comme le pourpoint, était garni de banques légères, retombant avec grâce autour de la ceinture. Mais je dois dire que toutes les parties de ce nouveau costume ne me plurent pas également. Selon moi, les collets relevés encaissaient le sein d'une façon disgracieuse, et j'ai contribué, depuis, à les faire disparaître.

Les femmes de chambre me coiffèrent.

Quand elles eurent fini, ma marraine donna mes anciens vêtements à l'une d'elles, me prit ensuite la main, me fit lever, marcher, tourner à droite, tourner à gauche, et jeta des cris d'admiration.

— Comme elle porte bien cette toilette! quel air distingué! quelle taille ravissante! Tu pourrais dès aujourd'hui être l'ornement d'un bal de la cour. Au premier qui se donnera, Marion, je te fais passer pour une de mes parentes, et tu viendras avec moi, je te le jure.

— A.U bal de la cour ! ma marraine. . . j'irais au bal de la cour 1

— Et tu ne seras pas la moins jolie. . . Baise-moi ! Je lui obéis de grand cœur.

Elle alla prendre un éventail et me le mît entre les mains, en m'indiquant la manière de le faire manœuvrer. J'avais des dispositions admirables ; je minaudai d'une façon si agréable et si mignonne, que la comtesse ne revenait pas de sa surprise.

On me servit une légère collation pour attendre le souper. Comme je mangeais des oranges et des confitures, madame de Saint-Évremond me dit :

— Çà, qu'allons-nous faire pour chasser ton prétendu?

— Je n'en sais rien, ma marraine ; j'ai compté sur vous.

— Mais, petite folle, pourquoi ne l' as-tu pas refusé tout net et p'anté là-bas?

— C'était impossible, ma marraine.

Et je lui racontai la détresse qui régnait constamment à la maison paternelle, le soin délicat de mon père à conserver et à augmenter ma dot, sans jamais y rien prendre malgré, la gêne et la pauvreté du ménage; ; son refus d'accep ter la propos! i ion de garder cet argent pour lui-même, et enfin l'espèce d'engagement d'honneur qui liait ma famille à Camusard.

— Vous étiez, repris-je, mon unique espoir. J'ai bien réussi à mettre mon père dans mes intérêts , mais il est loin d'avoir la parole franche au logis. Ma mère le domine. J'aurais trouvé chez

ml:

oHe une résolution inflexible; son î\me, aij^rie par le travail et lo chagrin, no pourrait comprendre ma répugnance, cl, rnérn«; eu 5up[K)sant que vous eussiez écrit en ma laveur, je courais grand ris(iue d'épouser Cannisard.

— Ta mère n'a donc jamais envisagé ce prétendu?

— Pardonnez-moi... Mais riiabilude! On le liouve presque beau dans la famille.

— Il est certain que c'est une magnifique laideur! s'écria la comtesse en éclatant de rire.

— Mes parents n'auraient pas manqué de vous répondre : «Marion n'a pas le sens commun, c'est un prétendu comme un autre, ce mariage est fort avantageux pour elle! » toutes choses auxquelles vous pouviez croire. Je me suis dit : Il vaut mieux aller à Paris et mettre sous les yeux de madame de Saint-Évremond les pièces du procès, afin de l'aider à juger en connaissance de cause.

— Alors, tu m'as écrit?

— Oui, ma marrame; vous m'avez répondu, et me voilà!... Je vous demande bien pardon de vous avoir amené Camusard !

En disant ces mots, je quittai la table où l'on m'avait servi des oranges, et je vins m' asseoir à côté de la comtesse avec une mine désolée qui redoubla ses éclats de rire.

— Enfin, dit-elle, pour atteindre ton but comment nous y prendrons-nous?

— C'est difficile. Mou père est notre complice; mais il meurt d'effroi que sa femme le sache, il serait perdu. Je voudrais amener adroitement Camusard à renoncer de lui -même à ce mariage.

— Peste ! ma chère , vous êtes un adorable Machival en jupons! Là, parlez, conseillez-moi... je suis sûre que vous avez déjà mûri dans votre cervelle quelque expédient très-ingénieux.

— Oui, ma marraine.

— Voyons, j'écoute.

— A votre place, je ferais appeler mon prétendu.

— Fort bien.

— Je lui dirais : « Monsieur, j'aime beaucoup ma filleule. »

— C'est vrai.

« — Je veux la garder à Paris près de moi, la lancer dans la monde. »

— Pourquoi pas?

« — En conséquence, il faut vous résigner, comme elle, à ne pins retourner en Champagne. »

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AMOURS HISTORIQUES

— Quelle agréable acquisition Paris ferait là!

- Vous allez, dès aujourd'hui, vous appliquer à l'étude des

belles manières et du beau langage, changer votre costume, polir vos mœurs et vous efforcer, en un mot , de devenir un cavalier iarfait. »

— Vous avez lu des romans, mademoiselle?

— Oui, ma marraine.

— Poursuivez.

— Camusard se gardera bien de vous répondre : « Madame, je suis trop laid, j'ai trop peu d'esprit pour devenir jamais un homme du monde. »

— Sans doute, on trouve l'amour-propre partout, même chez ces natures disgraciées.

— Il voudra suivre vos conseils. Alors , ma marraine, vous ajouterez : « Je suis ravie, monsieur, d'une aussi prompte obéissance, et je mesurerai votre affection pour ma filleule, aux efforts que vous allez tenter pour vous rendre digne de la société nouvelle où je veux vous introduire l'un et l'autre. »

— Ali! petit démon, jeté vois venir!

c — Dès demain, vous aurez l'obligeance de prendre un maître de grammaire. »

— Bon ! justement Vaugelas soupe avec nous ce soir : je lui isserai deux mots tout bas.

a — Un maître de langue. »

— Deux, ma chère ! . . . la langue italienne et la langue espagnole sont aujourd'hui de rigueur à la cour : Marie de Médicis n'a jamais oublié la première, et notre jeune reine, Anne d'Autriche, parle toujours la seconde.

« — Un maître d'armes. »

— C'est juste, afin de pouvoir tuer tousses rivaux. Il aura de la besogne le malheureux !

« — Un maître de danse. »

— Pour lui redresser les jambes... Ne sont-elles pas cagneuses, Marion?

— Oui , madame la comtesse. Or, on le devine, à la simple inspection de la physionomie de mon futur, jamais il n'aura d'aptitude ni pour les sciences, ni pour les arts. Nous aurons soin, en outre, de le placer sous la plus rigoureuse surveillance d'un médecin, qui, pour lui rendre la taille moins épaisse et la peau du

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MAIUON DKLOIIME

visage moins rude, lui recommandera de manger très-peu et de ne pas hoire du tout. Celle dernière ordonnance aclièvera de le

désespérer.

— Miséricorde 1 est-ce que parmi ses qualités précieuses, ton

futur...

— Compte l'ivrognerie, ma marraine; il affectionne les spiritueux au delà de toute expression.

— Mais c'est un amour que ce garçon-là!

— Jugez comme il va se trouver à la gêne. Il faut, s'il est possible, qu'il ait par jour quinze ou vingt leçons différcîntes, qu'il se perde au milieu de tout cela, qu'il confonde l'allemand avec la danse, l'espagnol avec l'escrime, ainsi du reste. Le premier jour il pali'cnlera , le second il se dépitera, le troisième il réfléchira, et le quatrième il viendra vous demander la permission de s en retourner à Clîâlons...

— Sans toi.

— Bien entendu. Cela fait, vous autoriserez mon père à disposer de ma dot. On nommera Camusard huissier à verge; moi je resterai près de vous, et chacun sera content.

— Mais où as-tu puisé tout cet esprit-là, gentil lutin?

— C'est fe plaisir de vous voir qui me le donne, ma marraine. Prends gardeîje vais te manger de caresses.. c Âh! dis-moi,

nous avons oublié le maître de musique.

A peine avait- elle proféré ces mots qu'un laquais annonça :

— M. Vallée Desbarreaux!

Je devins rouge comme une cerise, et mon éventail tomba sur le tapis. Par bonheur, la comtesse ne remarqua point mon saisissement.

Le visiteur entrait.

Madame de Saint- Évremond lui tendit sa main, que l'avocat porta galamment à ses lèvres, puis elle s'écria :

— Voici notre affaire, Marion! Desbarreaux est de première force sur le théorbe, il donnera des leçons à ton prétendu... N'estil pas vrai, mon cher Emmanuel?... Je vous présente ma filleule.

Desbarreaux s'inclina devant moi, comme devant une personne 3ntièrement inconnue.

Vous arrivez, Emmanuel... et notre procès?

— Grigné, belle dame.

— Ma partie adverse paiera les frais?

— nie faudra bien.

— Ah çà! cria la comtesse, décidément, c'est le jour des bonheurs .'...Voyons, comptez unpeuavecmoi: j'apprends ce matin que le maréchal est mort... un! Ma filleule arrive... deux! Je gagne mon procès... trois! Le quatrième viendra peut-être. En attendant, recevez mes félicitations, Emmanuel. Je l'ai toujours dit à votre père, vous avez du mérite, et si vous écoutiez mes sages avis. ..

— N'est-ce pas mon devoir, madame?

— Vous renonceriez à vos folles habitudes, à tous ces compagnons de plaisir qui vous entraînent ; vous travailleriez sérieusement à devenir un avocat célèbre, et, pour gagner la confiance des familles honnêtes et religieuses, vous n'afficheriez plus surtout ces maximes d'athéisme , que vous professez , dit-on , dans certaines orgies secrètes...

— Comtesse ! comtesse \ les calomniateurs ont passé par ici ! s'écria Desbarreaux en riant. Vous m'avez envoyé à Épernay pour leur donner audience; c'est une trahison!

— Je ne plaisante pas, Emmanuel.

— Ni moi non plus. On vous a trompée, je vous en donne ma parole ; vous voyez en moi l'homme le plus rangé, le plus ami du travail et le moins impie de la terre.

— Ah! le fourbe! pensai-je, ose-i-il mentir aussi effrontément! Et je me cachai la figure avec mon éventail , car il me faisait

en tapinois des mines désolantes, devant lesquelles je ne pouvais plus tenir mon sérieux.

J'avais pourtant une assez forte inquiétude.

D venait de nous ouvrir un chemin de dissimulation complète, cil nous risquions de trébucher tout d'abord, si mon père et Camusard venaient à trahir le secret de la rencontre dans l'auberge et de la journée de voyage sur le coche. Mais avant de nous quitter à Meaux, il les avait invités à se taire, disant que cela mécontenterait beaucoup madame de Saint-Évremond, si on lui disait qu'il n'avait pas pris la poste et n'était point accouru directement annoncer l'heureuse issue du procès.

— J'ai besoin de vous croire, Emmanuel, dit ma marraine, vous savez quel intérêt je vous ai témoigné toujours.

Le domestique , soulevant encore la portière , nous cria aux oreilles :

— M. le marquis de Villarceaux !

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— (;iiiil !... lil la coinlcsse.

En même temps elle me regardait et plaçait un doigt sur ses lèvres.

Je ne bougeai pas de place.

Un lionune de cinquante ans parut, vif, coquet, plein de verdeur et de jeunesse encore, malgré sii moustache grise et la neige qui recouvrait son Iront.

— Victoire! s'6cria-t-il, en jetant en l'air son chapeau garni de plumes flottantes et le rattrapant ensuite au bout de sa longue canne à pomme d'or, Allons, regardez-moi, comtesse... N'ai-je pas l'air d'un triomphateur?

— D'oiivenez -vous, marquis? la popula-ce est-elle enfin calmée?

— Là ! là! ne parlons plus de la populace. Il est huit heures et demie du soir... Vous figurez-vous que je me sois fatigué à suivre l'émeute jusqu'à la Bastille, où l'on fait à présent danser le maréchal?... Non, chère amie, non... J'arrive du Louvre, où j'ai eu l'honneur de voir commencer le jeu du roi.

— En vérité? dit la comtesse.

M. de Villarceaux jugea convenable de renvoyer ses plumes au plafond et de ciier une seconde fois :

— Victoire! victoire!

— Il vous est donc arrivé quelque chose de bien heureux, marquis?

— Sans doute... par ricochet... l'affaire vous concerne plus que moi, comtesse.

— Encore? et de quatre ! fit-elle en battant des mains. Voyons, parlez, ne me faites pas languir.

— Minute ! procédons par ordre. Le roi qui me boudait depuis un an, grâce à ce... mais il n'est plus... que Satan n'aille point le relâcher, voilà mon seul désir! le roi, dis-je, m' ayant aperçu dans la galerie, vint me frapper sur l' épaule...

— Marquis, marquis, soyez moins bavard! vous nous donnerez une autre fois les détails... Arrivez au fait essentiel... je veux mon quatrième bonheur, je le veux 1

— Patience, donc!... Après cette petite tape familière, le roi me dit : « C'est vous, Villarceaux? je suis enchanté de vous voir. » Hein !... que pensez-vous de celle-là, comtesse?

— Je pense... vous êtes insupportable! dit-elle en frappant du pied.

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— Ah! d'abord, si vous n'écoutez pas tout, vous ne saurez rien : « Mes gardes viennent d'arrêter cette misérable Italienne, poursuivit Louis XIII (il parlait de la maréchale); vous ne le croiriez jamais, Villarceaux, on a trouvé dans son matelas pour deux millions de pierreries. » — « Sire, lui répondis-je, cela ne m€ surprend guère : ils en ont bien volé d'autres. » — « N'est-ce pas?... c'est une honte? La Gahgaï périra de la main du bourreau, je le jure ! et, si madame notre mère y trouve à redire, nous l'enverrons se plaindre à Florence. A propos, marquis, vous nous aviez prié. Tan dernier, d'accorder une lieutenance dans nos gardes à Marguerite de Saint-Denys, seigneur de Saint-Évremond, votre petit-cousin... »

— Est-ce possible?... Sa Majesté vous a dit cela... Villarceaux?..

— Si elle a dit cela, je le crois bien, parbleu ! Ce n'est pas tout, elle accorde la lieutenance.

— Mon ami! mon ami! que je vous dois de remercîments ! . . une compagnie à mon fils! embrassez-moi, Villarceaux... et vous, Emmanuel, embrassez-moi donc!... et toi, Marion, viens, ma chère petite... C'est mon fils, à qui le roi... Mais, au fait, je ne le l'avais pas dit, j'ai un fils... un mauvais sujet, ma pauvre Marion! beau cavalier, charmante figure, très-bon air, et qui me mange un argent ! si bien que je l'ai, depuis un mois, relégué làbas, à ma terre de Coutances, avec son gouverneur. Mais il va

revenir... Tu verras comme il est spirituel Aussi, je l'aime!

sans jouer avec lui comme avec toi, pourtant, il en abuserait bien vite... Une compagnie, Villarceaux! Mais cela va me coûter les veux de la tête ; je veux équiper splendidement notre jeune militaire et sa suite... Ah! mou bon Emmanuel, vous avez bienfait de me gagner cent mille livres ! tout y passera.

La comtesse pleurait de joie. Soudain elle se prit à rire comme une folle et courut à Villarceaux, qui venait seulement de m'apercevoir. Il tournait autour de moi d'un air inquiet.

— Voulez-vous finir ! cria-t-elle : vous intimidez cette enfant de vos regards. . . Ne voyez-vous pas comme elle est rouge et comme elle baisse la paupière?.. Marquis! marquis! vous serez toujours le même!

— Pardon, comtesse, vous me dites là des choses..... Mademoiselle étant étrangère...

Camusard parut dans le plus étrange accoutrement du monde. Page ^k.

— La trouvez-vous jolie?

— Fort jolie; mais vos reproches sont injustes. Il est tout

simple...

— Que vous l'embrassiez, Villarceaux; je vous le permets.

D'ailleurs vous en avez parfaitement le droit.

— J'en ai le droit? murmura le marquis avec une stupéfaction

risible. '

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A M OU FIS lîISTORlQUKS

— Mais oui, mon parrain, dis-jeen allant à lui.

— Votre parrain, ma belle enfant?

. — Sans doute... Vous avez dansé la sarabande auprès de mon berceau.

— J'ai dansé.... Parbleu! je me rappelle oui, c'est cela!

noire retour de Suisse, Chàlons,* l'huissier, son cheval, la cornemuse, le baptême...

— Et le dîner, marquis !

— Oui, comtesse, le diner... Quoi! cette charmante personne...

— Est notre filleule ; je l'ai fait venir, elle ne me quittera plus.. N'est-ce point une agréable surprise que je vous ménageais là, Villarceaux?

Pour toute réponse, mon cher parrain me prodigua des baisers avec une chaleur passablement inquiétante et dont le jeune avoc<'U n'éprouvait pas une satisfaction très-vive.

D'autres persq/inages eulièieiit.

Madame de Saint-Évremond leur apprit la faveur accordée à son fils. Elle me présenta solennellement aux nouveaux venus; puis, étonnée de ne voir paraître ni Gabriel Delorme ni Camusard, elle les envoya chercher par un domestique.

Bientôt mon prétendu fit dans les salons une entrée burlesque, dont chacun eût ri aux larmes, si mon père, arrivant le premier, n'eût dit quelques mots à l'oreille de- la comtesse.

Elle s'empressa de nous recommander le sérieux, et Camusard parut dans le plus étrange accoutrement du monde.

Il était coiffé d'une espèce de toque jaunâtre, qui devait appartenir, sous le règne de Louis XI, à un juif de la rue des Lombards. Les autres parties de sa toilette habituelle avaient été remplacées . par des vêtements d'une bizarrerie sans exemple, et les fripiers de la capitale semblaient avoir fait la gageure de nous mettre sous les yeux un échantillon de toutes les modes éteintes depuis deux siècles. Le malheureux clerc de Gabriel Delorme avait le cou perdu dans une fraise monstrueuse et portait un manteau de la même couleur que la toque, avec un pourpoint écarlate, à longues basques et à manches bouffantes, destiné probablement jadis à orner, les jours de cérémonie, quelque fou de nos anciens rois. Il était sanglé par là-dessus d'un large ceinturon de buffle, auquel pendait une épée démesurément longue. Des trousses mélangées de bandes jaunes et noires, des bas d'attache couleur ardoise et des souliers à la poulaine complétaient c^t extravagant costume.

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MA n ION DRLOIIME

i;i(Irc (le. s'alVuMcr tlo lasorlc avait 6té siig^orée à mon pivlendu jinr l'une (1(5S Icminos de cliaiubre de la comtesse, jeune Allemande espiègle, nommée Tliùirse Bulmarm.

C'était la lille du suisse de l'hôtel.

Après que j'eus changé de-toilette, Thérèse, assez curieuse de sa nature, rùd;iit autour de nous, sous prétexte de serrer les robes éparscs et de langor dilTérents objets dans un chifVonnicr voisin. La maligne pièce n'avait pas l'air de nous écouter le moins du monde; toutefois, elle ne perdit pas un mot de la conversation, et le projet le pUis bizarre s'organisa dans son cerveau.

Elle descendit et se mit à la recherche de Camusard.

Tandis que mon père s'installait dans rapparlcnient qu'on lui avait assigné, Joseph, prévenu sims doute en faveur du suisse par le visage rubicond et fleuri du bonhomme, essaya de nouer connaissance et réussit au moyen d'un expédient trçs-simple, qui flattait à la fois ses propres goûts et ceux du concierge : il fit apporter d'un cabaret du voisinage deux flacons de vieux bourgogne.

Pour rencontrer mon futur, Thérèse n'alla pas plus loin que la loge paternelle, où depuis une heure environ, Camusard et Bulmann trinquaient ensemble avec une intimité de fort bon augure pour l'avenir.

Cependant leur conversation n'était pas très-variée.

Bulmann, en s' asseyant, dit à Joseph :

— T'où êtes-fous?

— De Châlons-sur-Marne.

— Drès pien ! . . moi che suis de Schelestadt. . . puvons !

Et il se mit efîectivement à boire sans souffler mot davantage, se contentant de faire une grimace approbative quand il reposait sur la table son gobelet vide.

Mon prétendu chercha plus d'un quart d'heure une phrase spirituelle pour rompre ce silence, et finit par poser à Bulmann cette question facétieuse ;

— Ah çà, mon brave, pourquoi vous appelle-t-on Suisse, jïuisque vous êtes Allemand?

Le concierge leva les yeux au plafond et réfléchit pendant vingt minutes. On l'aurait pris pour une statue, si, de temps à autre, sa main n'eût fait voyager le gobelet delà table à ses lèvres et de ses lèvres à la table.

— Camusard reçut enfin cette réponse : -

AMOURS HISTORIQUES

— Fo'ji... à brobos, bourguoi?

— Mais je vous le demande, mon brave.

Bulmann reprit sa pose extatique, médita cinq minutes de plus p! baissa le nez pour dire à Joseph sur un ton de conviction profonde

— Che savre bas bourguoi.

Mais, comme la femme de chambre entrait sur ces entrefaites , il ajouta :

— ïnderrochez ma fille.

— Quoi donc? dit Thérèse, charmée de trouver, dès l'abord, une occasion d'entrer en matière.

Lorsque Joseph eut renouvelé sa demande, elle s'écria :

— Mon Dieu , tous les suisses sont Allemands, et tous les Allemands veulent être suisses !

— Gombrends bas, dit le concierge.

— Vous comprendrez une autre fois, mon père.

Thérèse n'avait point la langue affligée du baragouin germanique, et cela par une cause très-simple : elle était née six mois après que Bulmann eut quitté Schelestadt pour venir avec sa femme, morte depuis, solliciter à Paris une place de concierge.

— Si je ne me trompe, ajouta-t-elle, monsieur est le fiancé de mademoiselle Marion?

— Précisément, dit Camusard.

— Eh bien, vous pouvez vous flatter de me faire tomber des nues ! . . Quoi ! . . vous restez ici dans une tranquillité semblable?

— Il est donc arrivé un malheur?..

— Pas encore, mais vous serez ridicule auprès de votre future. Elle vient de passer une robe magnifique. . . et je vous demande un peu l'effet que vous allez produire avec ces habits-là?

— Je n'en ai point d'autres.

— Il faut en acheter, monsieur! Songez-y, nous avons du monde ce soir. En vous apercevant ainsi vêtu aux côtés de mademoiselle Marion, si belle , si éblouissante, on n'osera jamais dire que vous êtes le futur, et des godelureaux se permettront de lui faire la cour, à votre nez et à votre barbe.

— Oh! oh! nous verrons bien.

— Vous le verrez trop... Fi donc ! vous n'avez pas seulement une pauvre flamberge pendue au côté.

— Est-ce qu'il faut avoir...

— Oui, monsieur ! Comment châtierez- vous les insolents qu voudraient vous souffler votre maîtresse?

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