MARION I)I<;L()!{.\II
cette Louise de La Fayette, qui se trouve TOôIée à l'Iiistoire et sans larpiolle rini ne s'('xpli(|uerail.
On sait (Irjù pounjuoi liassoin pierre avait fait entrer Louise chez 1rs filles d'Iionncur.
Tout surpris que le roi seml)Itlt regarder favorablement mademoiselle de La Fayette et se réchaulTer le cœur à l'aspect de ses jeunes attraits, le maréchal inventa le plan qu'on se rappelle Malheureuseniont le parrain fut mis à la Bastille, et la pauvre filleule, privée de son guide, ne marcha plus qu'à tâtons sur cett( route périlleuse.
Louise eut peur d'elle-même.
Cependant on ne prononçait pas un mot , on ne laissait pas échapper un geste qui pût alarmer son innocence ; mais lorsqu'un roi dit : « Je t'aime ! » cela jette nécessairement le trouble dans le cœur d'une jeune fille. On aime toujours un roi, et Louise aima Louis.
La timide enfant s'effraya de cette affection naissante, dont il lui était bien difficile de ne pas se faire l'aveu. Elle s'accusa d'ingratitude envers Anne d'Autriche et repoussa le monarque.
Celui-ci bouda, c'était dans sa nature.
Mais Louise cédait bientôt à son cœur, le royal amant se dériflait devant un sourire, et de bouderies en bouderies, de réconciliations en réconciliations, le temps se passait. Mademoiselle de La Fayette avait seize ans q-uand elle entra chez les filles d'honneur; elle en a vingt-deux à l'époque où nous la retrouvons, et Louis XIII ne lui a pas encore baisé la main.
Néanmoins, quelques étincelles d'une flamme plus vive pétillent tout à coup dans ce pauvre cœur de roi; la glace commence à se fondre.
Louis XIII y a mis le temps et la réflexion.
Toute la cour étonnée crie au miracle, et la terreur s'empare de nouveau de la filleule de Bassompierre. On la traite en favorite; elle devine le malicieux sourire des courtisans. La vertueuse jeune fille craint de succomber à sa faiblesse, s'échappe du Louvre, et va s'enfermer au couvent des Visitandines, à deux pas de chez moi.
Grand éclat à la cour. Le monarque pleure ; Richelieu dit tout haut qu'on aurait dû retenir la jeune fille. Ou chasse Boizenval, le premier valet de chambre, accusé d'avoir donné à mademoi-
selle de La Fayette le conseil de s'enfuir au cloître. Bref, le roi est si chagrin que la supérieure des Visitandines consent à le laisser parler à sa chère Louise.
Je ne savais rien de tout cela, lorsqu'un soir, avec madame des Loges, en nous promenant dans mon jardin , dont tout un côté longeait les hautes murailles de celui du couvent, nous vîmes tomber à nos pieds une petite pierre, autour de laquelle on avait fixé un billet.
Rompant aussitôt le fil d'attache et déployant le papier, je lus ces mots tracés au crayon :
« Qui que vous soyez, sauvez une malheureuse femme, retenue prisonnière sous des grilles par un mari barbare. Si vous daignez venir à mon secours , faites-le moi connaître, et demain , à la même heure, dirigez votre promenade de ce côté : je vous indiquerai un moyen facile d'opérer ma délivrance.
a Jacqueline Delorme. »
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Cette signature m'arracha un cri de surprise.
Faut-il en croire mes yeux? la suppliante est-elle réellement une de mes sœurs? Je ne puis le mettre en doute. Les détails que j'ai reçus de mon père et de Joseph sont encore présents à ma mémoire. C'est bien Jacqueline qui, par ses légèretés, a contraint son mari, M. de la Montagne, a exécuter sa menace et à l'enfermer à Paris, chez les Visitandines.
Ma conduite passée ne me donnait pas le droit d'être sourde à sa prière. D'ailleurs, je sentais crier la voix du sang, j'avais l'âme tout émue. Prenant un crayon, j'écrivis sur le dos du billet :
« Comptez sur moi, ma sœur, et dites ce que je puis faire.
« Marion Delorme. »
Je renvoyai le caillou, et j'entendis, de l'autre côté du mur, un cri de saisissement pareil à celui que j'avais jeté.
C'était bien ma sœur.
Le lendemain, je fus exacte à me trouver au même endroit. Je toussai pour avertir Jacqueline de ma présence, et soudain le caillou reprit sa route aérienne.
Il m'apporta ces mots ;
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• Ma sœur, ma bonne sœur ! quel coup de la Providence ! Tu as, au bout de tes berceaux de charmilles, un pavillon, dont le mur est mitoyen avec une petite loge de la dépendance du couvent ; j'ai vu cela de ma fenêtre. Il m'est impossible , pendant le jour, de tenter une escalade, et, la nuit, on m'enferme. Mais toi, ma bonne sœur, tu es libre ; tu te priveras bien un peu de som- 84 Sk
AMOURS HISTORIQUES
mcil pour t'occiiper de mon saint. C'est dans le mur mitoyen qu'il faut mettre tout notre espoir. Occupe-toi de m'y ouvrir un passage. La loge est tendue d'une tapisserie de haute-lisse; on ne remarquera pas de ce côté-ci le démolissement, et demain, ma sœur chérie, demain, je serai dans tes bras! »
Le séjour du cloître donnait à Jacqueline des idées analogues à celles du père Ambroise. Elle parlait du pavillon même où j'écrivais mon journal.
Au milieu de la nuit suivante, je m'y rendis mystérieusement
avec Bulmann et Grassin.
Je les transformai l'un et l'autre en maçons.
Ils n'étaient point experts dans ce genre de travail. Cependant ils réussirent à tirer parti des marteaux de démolisseurs qu'ils s'étaient procurés, et l'ouverture fut prête au point du jour.
Vers midi, Jacqueline soulevait la tapisserie de haute-lisse, et je pressais joyeusement ma sœur contre mon sein.
Dieu sait que je ne l'aurais pas reconnue.
Je la trouvai jolie, bien faite et d'wne fraîcheur remarquable... Mais quel genre! Décidément, je préférais sa correspondance à
son langage.
Elle se mit aussitôt à raconter ses aventures, à nommer ses amants et à décrier son mari. Comme je hasar4^is là-dessus un peu de morale, elle s'écria :
— Mais ce qu'on m'a dit de toi n'était donc p vrai, Ma-
rion?..
— Si, j'ai eu des intrigues, ma sœur, j'y ai mis au moins quelque décence.
— Bah I fit-elle, décence ou non, n'est-ce pas toujours la même
chose?
Je donnais ordre à mes gens de rétablir le mur.
— Non pas, Marion, me dit Jacqueline, ce serait grand dommage! Mademoiselle de La Fayette est aux Visitandines. Le roi vient la voir dans cette loge, en présence de la mère prieure, et je serais bien aise d'apprendre ce qu'ils peuvent dire.
Je partageai sa curiosité.
Elle m'annonça que le roi se rendait ordinairement tous les dimanches au monastère, après l'heure de vêpres. Nous convînmes d'écouter ensemble le dimanche suivant.
Mais je n'eus pas l'avantage de jouir jusque-là de la compagnie de ma sœur.
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MAHÏON hKLOHMI
Chez Ninon, où je la monai le soir môme pour la distraire, elJe fit coimaissance d'un certain iMaugeron , trésorier de l'artillerie, qui logeait à l'Arsenal. 11 l'enleva séance tenante.
Je fustrès-huiniliée de l'esclandre; je ne croyais pas me re[>entir aussi vite d'avoir cédé aux conseils de mon cœur.
Six mois après, le mari de madame de la Montagne mourut • l'apoplexie sans laisser de dispositions testamentaires. Ma sœur avait un enfant. Par cela même elle eut droit à l'usufruit d'une fortune assez ronde, et Maugeron l'épousa.
il s'en repentit bientôt.
Je me souvins alors d'un ancien projet d'alliance entre Joseph Camusard et Jacqueline. C'eût été pour le pauvre huissier à verge une acquisition médiocre, et il aurait également subi de ce côté-là un fâcheux destin. S'il avait réussi à m'obtenir pour femme, je n'ose trop répondre de ce qui fût advenu, et Desbarreaux ne lui causa pas grand tort en mettant obstacle à son mariage avec Thérèse. La destinée a quelque chose d'étrange I
Quelque temps après ma fuite avec la cassette, Anne d'Autriche, un soir, s'était échappée du Louvre. J'avais eu l'honneur de la recevoir chez moi.
La bonne reine me prodigua mille caresses et me remercia bien sincèrement de l'avoir sauvée.
Je lui apportai la cassette. Elle brûla toute la correspondance , puis je sus de sa bouche même la réconciliation plâtrée avec Louis Xin et la rage du cardinal, qui avait échoué dans ses détestables manœuvres. Anne d'Autriche voulait bien avoir l'initiative et rompre, en provoquant un divorce; mais elle eût été au désespoir d'être renvoyée honteusement en Espagne, comme Richelieu le proposait, lors de cette absurde affaire des lettres.
Elle se résignait à demeurer en France et à supporter patiemment son sort.
Pour la seconde fois elle m'exprima d'amers soupçons sur mademoiselle de La Fayette, affirmant que cette jeune fille s'écartait beaucoup des vues de son parrain. Je ne pouvais rassurer la reine à cet égard. Louise, me disais-je, a peut-être cédé à l'ambition?
La noble enfant ne s'était point encore réfugiée au cloître. ;,
Anned'Aulriche,enmequittant,eutsoindem'apprendreque leconciergeduguichetderOratoireluiétaitentièremeûtdévoué.
— Si tu as jamais des communications à me transmettre, me dit-elle, n'oublie oas de choisir cette voie.
Je ne pensais pas alors être servie aussi merveilleusement par le hasard.
L'ouverture pratiquée dans mon pavillon me permit bientôt d'assister aux entretiens de mademoiselle de La Fayette et de Louis XIIL Jacqueline ne m'avait pas trompée, la loge adjacente était le lieu fixé pour les entrevues. Témoin invisible et muet, j'entendis Louise exhorter le monarque à la résignation et lui affirmer qu'elle se trouvait heureuse au monastère. L'abbesse des Visitandines glissait çà et là quelques phrases chrétiennes.
Quant à Louis XIII, il soupirait beaucoup et parlait fort peu.
Comme on se l'imagine, j'allai bien vite au guichet de l'Oratoire, et je remis au concierge une lettre où je donnais ces détails à la reine.
Anne d'Autriche était chez moi le dimanche suivant.
— Pourras-tu jamais le croire, ma chère Marion , me dit-elle tout d'abord : il arrive de Saint-Germain, et il a traversé Paris, sans même entrer au Louvre, tant il meurt d'impatience de voir sa religieuse ! Le sachant près de l'Hôtel-de-Ville, et certaine qu'il ne rebrousserait pas chemin, je suis accourue malgré l'orage qui menace... Viens à ton pavillon 1
Je l'y menai sans retard.
Effectivement, le ciel était sombre ; de larges gouttes de pluie tombaient sur la feuillée. Nous fûmes bientôt à l'abri dans mon cabinet de travail, et je fis voir à la reine la brèche pratiquée dans le mur.
Déjà Louis XIII était avec mademoiselle de La Fayette. Anne d'Autriche s'approcha, palpitante, et prêta l'oreille.
— Non, disait Louise, non. Sire, je ne retournerai jamais au Louvre, et j'ai demandé la permission de hâter ma prise de voile. Oh! je vous en conjure, que tout soit fini entre nous!.. Dieu nous défend cette affection. Vous vous devez à votre royaume, à la reine, si bonne, si remplie de quaUtés adorables, et pour laquelle vous êtes si injuste.
Le roi soupira.
— Je vous adresse un dernier vœu, Sire : promettez-moi d'aimer la reine !
Il n'y eut point de réponse. On entendit seulement un nouveau soupir.
— Hélas ! reprit Louise, nous ne nous verrons plus, et c'est bien
MAIilON UKLUItVlK.
le moins que vous exauciez ma prière! aujourd'hui doivent finir nos entrevues; elles me retiennent à une ctiaîne que je veux rompre.
— Aujourd'hui!.... est-ce donc vrai? murmura pénihlement Louis XIU.
Tout le chapitre l'exi^^e, répondit l'abbesse.
Le monarque réphcjua par quel(iues observations; mais il nous fut impossible de rien comprendre à cause du tonnerre, dont le bruit retentissait alors au-dessus de nos têtes.
— Sire, adieu ! s'écria la jeune tille, adieu pour toujours en ce monde !
— Louise! encore un instant... Prenez pitié de ma faiblesse...
— Non... La pluie commence à tomber... Vous allez à Saint- Maur, il faut partir avant que l'orage augmente.
— Ah! dit le roi, j'y arriverai trop tôt, Louise! Ne soyez point inflexible, puisque cette visite est la dernière. . .
— Mais, Sire, objecta l'abbesse, la nuit approche.
— Un quart-d'heure, dit Louis XIII d'une voix suppliante, et je pars.
Sa demande lui fut accordée.
Or, presque au même instant, l'orage se mit à éclater avec violence et le ciel parut se fondre en eau. Dans les intervalles où la foudre cessait de gronder, nous entendions les clameurs plaintives de l'abbesse.
— Mon Dieu, Sire, mon Dieu! qu'allons-nous devenir?.. Il est pourtant impossible que vous passiez la nuit au monastère I
Un quatrième personnage entrait. La reine reconnut sa voix et murmura :
— C'est Guitaut, capitaine aux gardes.
— Sire, disait ce dernier, je viens prendre vos ordres. Vous ne pouvez continuer la route de Saint-Maur ; à plus forte raison ne retournerez-vous pas à Saint-Germain... Il faut aller coucher au Louvre.
Anne d'Autriche bondit à ces paroles.
— C'est impossible, dit le roi, mon appartement n'est pas tendu.
— Mais, Sire, hasarda timidement mademoiselle La Fayette, la reine demeure au Louvre : vous trouverez chez elle un souper et un logement tout prêts.
— Non, jamais, jamais! s'écria Louis Xin.
Un amer sourire parut sur les lèvres d'Anne d'Autriche.
— Sire, au nom du ciel, murmura la jeune fille, ne me refusez pas cette grâce!.. Oh! je vous en conjure, ne me laissez plus avec une pensée désolante, qui troublerait mon repos dans ce pieux asile ! L'affection dont vous me donnez les marques ne doit pas vous éloigner de la compagne que vousavez acceptée devant Dieu... C'est une faute, c'est un crime !
— Hélas ! vous avez peut-être raison, dit Louis XIII, dans l'âme duquel ce discours remua la fibre religieuse ; mais la reine soupe et se couche trop tard pour moi.
— Croyez-le, Sire, elle s'empressera de se conformer, à vos habitudes... Oh! n'est-ce pas que vous allez chez la reine?
— Eh bien ! j'irai, Louise!
La voix du monarque était tremblante.
— Merci, merci!., vous me rendez heureuse!
J'avais les yeux pleins de larmes en écoutant cette noble jeune tille, aimée du prince, l'aimant elle-même, et le suppliant de reporter tout cet amour sur une autre
Pendant cette dernière partie de l'entretien, je tenais mon oreille clouée à la tapisserie. Je me retournai pour considérer Anne d'Autriche. Elle n'était plus à côté de moi.
Au mot de son époux : « J'irai, » la reine venait de s'enfuir éperdue, traversant le jardin malgré la pluie qui tombait toujours avec violence.
Je compris le motif de ce brusque départ.
Le cas était grave, et il fallait que Louis XIII la trouvât au Louvre.
En vain j'essayai de la rejoindre pour lui adresser mes adieux. Quand j'arrivai, toute ruisselante, au seuil de mon hôtel, je vis à l'autre bout de la rue son carrosse emporté par deux chevaux rapides.
Ainsi se réalisa le projet de mon pauvre maréchal, du seigneur de France le plus attaché au roi, le plus jaloux de l'honneur du trône, et qu'on payait de ses longs services par une ingratitude cdieuse, un oubli sans exemple.
Depuis six ans, il gémissait sous les verrous de la Bastille.
L'impitoyable rancune de Richelieu avait constamment empêché les amis àe Bassompierre de lui rendre visite dans sa prison. Je perdais presque jusqu'au souvenir d'un homme dont le caractère méritait tant d'éloges et qui s'était toujours montré généreux, aimant et dévoué pour moi.
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Sa Majesté Louis Xlll alla coucher au I^uvre.
Neuf mois après, Anne d'Autriche mit au monde un fils que la France accueillit par le surnom de Dieudonné. 11 devait un jour s'appeler Louis XIV.
On sent quel fut le courroux de Richelieu à la nouvelle de cette réconciliation inattendue. I^ système du perfide ministre était de Berner la discorde entre les époux, afin de s'emparer plus sûrement d'un trône sans héritier. Jamais on ne me dépersuadera qu'il ait eu ce projet; tout dans sa conduite trahissait une folle et stupide ambition.
Ses empiétements approchaient de l'insolence.
La cour n'était plus au Louvre, elle était au Palais-Cardinal, où le roi lui-même allait rendre visite au prélat orgueilleux qui convoitait son sceptre.
Mais le ciel devait châtier tant d'audace.
Déjà Richelieu portait en lui le germe d'un mal incurable. D'ailleurs, il n'était plus jeune ; il avait cinquante ans révolus. La colère et les passions de la haine lui donnaient une âcreté de sang que les médecins ne pouvaient combattre et qui menaçait chaque jour son organisation des accidents les plus graves.
Le ministre dormait à peine.
Sans doute les fantômes de ses victïL''es épouvantaient ses rêves. L'activité seule pouvait le soustraire aux remords, et il passait les nuits à dicter des dépêches,
Richelieu, depuis l'arrestation du maréchal, semblait avoir oubliée mon existence. Il est vrai que la mort de Marillac, de Montmorency et d'Urbain lui avaient inspiré de lugubres et fatales préoccupations, augmentées encore par la guerre avec l'Autriche et celle avec l'Espagne qui était imminente.
Je regardais, du reste, comme un bonheur pour moi d'être oubliée de cet homme, et je ne revenais pas de mon ancienne audace à le braver. Mais à l'époque où je lui repris les lettres de madame de Chevreuse, il était beaucoup moins effrayant et moins sinistre.
Comme par une permission de la Providence, il sentit les premières atteintes de sa maladie de poumons, le jour même où on lui apporta la nouvelle du supplice de Grandier.
Le procureur-général et le père Joseph étaient restés en Poitou ; le premier pour essayer de purger la province des brigands qui
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l;i désolaient, le second pour atténuer l'impression fâcheuse que l'injustice de la sentence rendue contre le curé de Saint-Pierrç avait produite sur les populations.
Ils durent l'un et l'autre éprouver de cruelles épouvantes, car Lactance mourut effectivement à la fin du mois qui suivit le procès d'Urbain, et tous les autres exorcistes périrent dans l'année, justifiant ainsi l'annonce prophétique de la victime.
L'exécration des cœurs honnêtes les suivit au tombeau.
Tous les efforts du capucin ne réussirent pas à démontrer aux habitants de Loudun la justice du procès. Les directeurs du monastère eurent beau continuer les grimaces de la possession : la comph'cité des nonnes devenait palpable, et l'on vit à quel point d'esclavage et de soumission dégradante le fanatisme pouvait réduire de malheureuses femmes.
Elles durent se résigner à jouer jusqu'au bout leur comédie indigne.
Léviathan sortit du corps de Jeanne de Bel fiel, le 5 novembre de l'année suivante, déclarant qu'il s'était fort ennuyé d'avoir fait la rehgieuse à Loudun, mais qu'il n'avait pu s'en aller comme il était venu.
Isaacarum quitta son poste le jour des Rois, sans doute pour aller célébrer cette fête en enfer.
Quant à Béhémot, il fut le plus têtu, et s'en alla seulement vers le milieu d'octobre 1637. Il était mieux logé que les autres et faisai' assez bon ménage avec son ursuline.
En se regardant, le père Joseph et Richelieu ne devaient pas rire, comme les augures de Rome, mais frissonner de la tête aux pieds. Ces deux prêtres inspiraient une horreur profonde. On espérait que la maladie du cardinal prendrait une tournure sérieuse et en débarrasserait le royaume ; on reprenait un peu de hardiesse; on parlait hautement de ses crimes, surtout chez moi. Personne ne se gênait. Si j'avais encore assez de prudence pour ne rien dire moi-même, je laissais aux autres la plus entière liberté.
Un matin, comme j'étais à ma toilette, je vis paraître un officier des gardes de Richelieu.
— Mademoiselle, me dit-il. Son Éminence désire vous voir, et j'ai l'ordre de vous conduire au Palais-Cardinal.
Je tressaillis de saisissement.
Quelle raison pouvait enfirager le ministre à m'appeler, après un
li'"
Il m'introduisit dans la chambre du captif. Page G8S«
dussi long oubli? A-l-il su mes relations avec la reine? Lui a-t-on
rapporté que je recevais ses ennemis et que je donnais dans mon
cercle champ libre à ses détracteurs? Malgré mon effroi, je réussis
à faire assez bonne contenance, et je répondis à l'officier :
— C'est bien, monsieur, vous me voyez prête à vous suivre.
Je trouvai Richelieu sur le balcon de son palais, du côté des ardins. Il était couché au soleil, dans un vaste fauteuil, où sa personne disparaissait presque tout entière, et deux angoras dormaient sur sa robe rouge.
Ma fierté s'indignait qu'il pût me juger susceptible de crainte. Je lui fis un salut cérémonieux et fort calme.
En l'examinant, je crus voir un moribond. La vieillesse avait étendu sur lui sa main décharnée, fous ses cheveux étaient blancs ; des rides profondes sillonnaient son visage, et ses yeux ressemblaient à des flambeaux qui vont s'éteindre.
Il toussa fort longtemps, me regarda d'un air triste et me dit avec reproche :
— Ah ça, lu as donc perdu toute espèce d'amitié pour moi, ma chère Marion ?
— Hélas ! monseigneur, je n'oserais plus me dire votre amie ?
— Explique-toi... «tu en rougirais peut-être?.. C'est une ch.)5t> en vérité par trop désolante ! Jamais ces malheureuses femmes ne voudront comprendre que, dans l'intérêt de l'État, je dois être inflexible. Elles gardent rancune à l'homme des actes du ministre et refusent de lui tenir compte de la responsabilité sévère à laquelle il est astreint. Voyons, crois-tu que mon cœur n'ait pas gémi de la nécessité où je me trouvais de l'interdire ma présence ? Je ne me sentais pas la force de résister à tes larmes, et je voulais que le temps eût calmé ta rancune pour te demander de reprendre nos anciennes et amicales relations... Là! quitte avec moi cet air de froideur!., un peu d'indulgence, et redeviens bonne fille comme par le passé!.. Ton souvenir m'était précieux. Je vois avec satisfaction que les années, dont j'ai tant à me plaindre pour ma part, ont respecté tes charmes : tu es toujours fort jolie, mon enfant!
— Je vous sais gré de vous en apercevoir, monseigneur. Au milieu des soins nombreux qui vous agitent, pouvez-vous avoir encore le loisir de vous occuper d'une pauvre femme et de lui adresser des compliments semblables?
A ces mots prononcés avec froideur, je le fixai d'un œil attentif.
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