‹ Les confessions de Marion DelormeChapitre 32 sur 39 · MA II ION DKLOIIM · texte numérisé non relu

MA II ION DKLOIIM

essayant de deviner s'il n'y avait point sous ses discours alTeclueui quelque arrière-pensée peifide.

Sur son front et dans ses regards, comme daiis l'inflexion de sj voix, je ne vis rien qui pût justifier mon in({uiôtti(k'.

Il toussa de nouveau, caressa ses chats et me dit avec une sort d'hésitation ;

— Tu as été à Loudun?.. le père Joseph m'a positivement at firme t'avoir reconnue.

— Votre digne capucin n'a pas menti, monseigneur.

— Et qui te menait dans cette ville?

— La curiosité.

— Tu assistais aux exorcisines?

— Oui, j'ai vu tous les détails de ce drame ;iljomiiiable, lui répondis-je avec un accent ([ui le fit tressaillir-

— Tu n'as pas écouté, j'imagine, les propos de la calomnie? Ah! ma pauvre iMarion, les puissants de la terre ont autour d'eux une foule de Ifielies flatteurs, toujoui'S prêts à outrepasser leurs ordres.

— Eh bien ! m'écriai-je, ces lâches flatteurs il faut les punir !

— Y songes-tu, ma chère ? me répondit Richelieu : des hommes qui agissent dans le but de vous être utiles!.. Cependant j'ai désavoué les actes de Laubardemont, je te l'affirme, et j'ai voulu causer avec toi de ces choses, afin de te dépersuader, ma chère, dans le cas où lu aurais cru... Du reste, il y a dans tout ceci du pour et du contre. Grandier avait cop.imis des crimes, et l'on a prouvé, ce me semble, qu'il était un peu coupable de sortilège et de magie... On a vu des choses plus surprenantes... Le diable est bien fin, ma chère enfant !

— De grâce, monseigneur, ne parlons plus de cette ignoble affaire, dis-je, en voyant l'embarras où le jetait la défense d'une mauvaise cause. Vous avez eu sans doute d'autres motifs de m'appeler près de vous.

— Pourquoi cela?.. Eh! non, je voulais tout simplement te voir! J'ai conservé, tu le sais bien, de l'affection pour toi. Ne m'astu pas rendu un service réel?., tu m'en rendras d'autres encore.

— S'il est possible de m'en dispenser, lui répondis-je avec amertume, je vous en saurai beaucoup de gratitude. Lorsque je m'emploie pour Votre Éminence, j'ai vraiment du malheur, et si je n'avais pas emmené Buckingham en Angleterre, il existerait peut-être encore.

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— Il me semble vous avoir prouvé jadis, mademoiselle, que j'étais innocent de sa fin tragique.

— Monseigneur...

— Ah! vous n'êtes plus disposée à me servir?.. Je vous le dirais bien, vous ressemblez à beaucoup d'autres; vous me jugez anique^lent d'après la sévérité de mes actes.

— Et comment voulez-vous qu'on vous juge, monsieur le cardinal!

— En me tenant compte de la dure nécessité dont je subis la loi. Puis-je laisser vivre des traîtres? Faut-il oublier les intérêts du prince et me montrer clément pour des crimes contre la couronne ?

— Ah ! monseigneur, ce n'est pas agir dans les intérêts du roi que de toucher ainsi aux plus beaux noms de France !.. La postérité doit-elle, à chaque page de votre histoire, rencontrer une lâche de sang? Croyez-moi, c'est une chose mauvaise de faire trembler tout un peuple. Vous êtes à plaindre de lire l'épouvante et la haine dans les regards de ceux qui vous entourent.

— C'est vrai , murmura-t-il d'un air chagrin , tout le monde me déteste , et peu de personnes oseraient prendre avec moi ton langage ; cela m'inspire beaucoup d'admiration pour ton caractère, ou du moins cela fortifie l'idée que j'en avais déjà. Sans doute, il est beau de dire hautement sa pensée... Malheureusement tu penses mal, et tu prends la délicatesse de tes nerfs pour de, la logique. Eh ! bon Dieu! je trouve tout simple qu'une nature de femme se révolte à la vue du sang ! Moi-même je souffre , je déplore de cruelles exigences; mais si je faiblis avec mes adversaires, demain, sur l'heure, ils obtiendront ma disgrâce. Alors que deviendra le royaume ? je tremble d'y songer ! Le roi ne sait rien de rien; il ne s'occupe qu'à des espiègleries. Croirais-tu, par exemple, qu'il passe des journées entières à médire de moi avec le jésuite Gaussin, son confesseur? J'arrive, il fait semblant de réciter l'office... Pauvre tête! pauvre tête! Je suis obligé de me tirer seul d'embarras , personne ne me seconde ; je n'ai devant 01 oi que des traîtres... Jusqu'à Puylaurens, mon cousin par alliance! Je l'ai marié à mademoiselle de Pontchâteau, et il s'entend avec Monsieur pour me nuire, c'est affreux ! Il a bien fallu l'enfermer à Vincennes. Ce matin, Gassion , une autre de mes créatures, a refusé de me servir contre le comte de Soissons.

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exilé h St'diiii cl (jiii iiumiucc (rentrer à main (iinice dans le royaume. G.issicn m'accuse de vouloirle contraindre à l'espionnage... Imb(^cile! Enfin, que tedirui-je, nnon enfant? J'en suis h me (h'Iicr de tout le monde. Cet absurde père Joseph me s<.*rt dans l'espoir d'obtenir le chapeau de cirdinal , et franchement, il est impossible de donner une pareille coiffure à ce crûne pelél Je ne pus m'empêcher de rire de la boutade.

— N'est-ce pas?., ce serait le comble du ridicule. Vois un peu, Mnrion, combien tout cela est terrible ! Sera-ce la reine-mère qui

sauvera le royaume des périls où le jetterait mon abdication ? Celte tête de femme est bonne à brouiller les cartes et à fomenter la discorde. Elle veut gouverner le roi; rien ne lui coûtera pour y parvenir, dût-elle mettre le pays à deux doigts de sa ruine. Complera-t-on maintenant sur Anne d'Autriche, une autre cervelle insensée, prête à vendre la France pieds et poings liés à l'Espagne?

— Oh ! monseigneur I

— Parbleu! j'ensuis sûr, et j'en aurais des preuves irréfragables, si j'avais pu mettre la main sur certaine correspondance... Mais je ne renonce pas à la découvrir.

— Oui, cherche ! pensai-je, tu la trouveras. Je repris à haute voix ;

— Vous me surprenez étrangement. Entre nous, je crois la reine incapable...

— Puisque je te l'affirme ! Elle s'entendait avec son valet de chambre et une satanée baronne de Melleval , qui se cache , on le dirait du moins, dans les entrailles du globe... Ah ! si je la prends un jour!

Je commençais à me sentir mal à l'aise.

— Mais peut-être, monseigneur, sont-ce là de faux rapports?

— Non, non, ma police est bien instruite. Et juge maintenant de la fermeté du roi : malgré de tels soupçons, il s'est réconcilié avec la reine... Oui, sous prétexte d'un orage! C'est un prince nul, sa faiblesse est mon excuse. Tout serait perdu si je n'étais inflexible. Mais, à part quelques actes sévères, il faut me remercier des grandes choses que j'exécute. N'ai-je pas rendu la France glorieuse et puissante? C'est aujourd'hui la première nation du monde, h soutiens sans cesse des guerres à l'extérieur, et cepen^ dant l'intérieur est florissant. Je protège les lettres et les arts; je viens de fonder l'Académie française, pour épurer la langue et

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former le goût... Voilà, certes, une belle création, ma chère! Ton ami Saint-Sorlin est un des premiers nommés. Il serait aussi par trop injuste de ne me savoir de tout cela aucune reconnaisjance. Que mes ennemis me blâment systématiquement, cela se : onçoit; mais ceux auxquels j'ai fait du bien, mes amis, toi, J'arion, vous devriez rougir d'imiter un pareil exemple; il est honteux pour vous d'être sourds à ma justification.

— Cependant , je vous écoute , monseigneur, lui dis-je , presque émue de ce long discours qu'il me débitait pour arriver je ne sais où.

— Oui... mais tu es froide, tu es sérieuse, tu n'es plus la Marion d'autrefois. Pourtant j'ai plus que jamais besoin d'affection. Ils me fuient tous, ils me haïssent, je ne crois à aucun de leurs serments... et je me suis assez bien conduit avec toi pour te prier de ne pas agir comme eux. Voyons, que me reproches-tu? l'arrestation de Bassompierre? Sans ma crainte de te causer une douleur trop violente, le maréchal n'existerait plus aujourd'hui. Les autres sont morts, lui est prisonnier... Enfin nous en reparlerons...

Malgré l'effroi que je ressentis à ces paroles sinistres, une espérance me fit battre le cœur.

Oh ! si je pouvais obtenir la liberté du malheureux captif! Je résolus de ménager le cardinal et de remporter sur lui cette victoire.

— Mais d'abord, Marion, poursuivit-il, dis-moi que tu ne me hais pas. Je t'ai mandée tout exprès pour avoir cette assurance... Ne crains rien, je ne te parlerai plus d'amour! J'aurais mauvaise grâce avec ces cheveux blancs qui me sont venus, avec ce corps épuisé de souffrance, de faire le langoureux à les genoux. Peut-être vaut-il mieux que tu te sois montrée cruelle; car à présent, du moins, tu peux me donner ton amitié, ta bonne amilic... Ne me la refuse pas, Marion... embrasse-moi!..

Je me levai pour obéir.

Ce ne fut pas toutefois sans un profond sentiment de dégoût et de répugnance.

— Tu me trouves bien changé, n'est-ce pas?

— Un peu, monseigneur; mais le repos vous rendra des forces,

— Oui, je l'espère... Les médecins me l'affirment... Ah ! pourquoi ma destinée m'entraîne-t-elle sur cette route funeste? toutes ces choses me tuent!.. Où sont mes beaux jours de jeunesse.

MAIIION DKI.oUMi:

mes jouis (lo p.'iix el du ciel sans iiuagosT L'ambilion n'avail pas oncore germé dans mon âme, je ne me défiais de personne, je» m'abandonnais avec naïvotô à tonl ce (pji rne soinhiail joie el bonheur! Loisrpie je rno rappelle ce (emps-là , Marion, ma paupière devient humide... Oui, je pleure, moi, Tinflexible ministre, moi, l'homme de sangl Tu m'as cru peut-ôtre incapable d'une liïeclion conslanle? Eh bien, j'en ai une (jui dure depuis vingf ans, une franchccl douce amitié comme celle que je le demande... J'ai bien envie de le raconter ce souvenir.

— Parlez, monseigneur, lui dis-je toute surprise de son émotion* — Je disais vingt ans... Il yen a dix-huit ou dix-neuf au plus... J'étais allé passer l'automne à un vieux château perdu dans les montagnes d'Auvergne, un site ravissant! Mon évêché deLuçon me devenait insipide; j'avais une santé chancelante, et l'on me conseillait l'air vil" et pur des montagnes. Ma famille, originaire du Poitou, connaissait un des capitaines de l'armée qui formait alors le premier siège de La Rochelle, en 1617. Ce capitaine (je ne te le nommerai pas, Marion, je suis discret ! ) me força presque de le suivre en Auvergne, et me présenta à sa jeune femme, trèsjolie personne, aux grands yeux rêveurs. Elle s'ennuyait beaucoup dans ce gothique manoir, dont le lierre couronnait les créneaux et dont les corneilles habitaient les tours.

— Une triste société, monseigneur 1

— N'est-ce pas? d'autant plus que le mari, soldat dans toute la force du terme, ne comprenait rien à la mélancolie de sa femme. Si elle paraissait triste , il lui adressait quelques paroles bourrues et allait chasser dans la montagne... C'était une grave imprudence! il me laissait seul avec la châtelaine, et nous nous promenions ensemble, à l'ombre des grands arbres du parc.

— Ah! monseigneur, j'achèverais presque l'histoire.

— Ne m'interromps plus... Tu le devines, bientôt j'eus de l'amour pour elle, et j'osai le lui dire. Douce et bonne comme un ange, elle ne se fâcha pas... Et puis elle était si malheureuse avec le capitaine ! Quand celui-ci fut obligé de retourner au siège. . . ma foi, je me trouvai beaucoup plus malade, et l'air des montagnes m'était de plus en plus nécessaire ! Il partit sans soupçon et sans défiance, et je restai en compagnie de ma belle châtelaine... Oh! quelles heures divines! quels charmants souvenirs!., mais notre amour était innocent et chaste : ne fais, je te prie, aucune supposition fâcheuse.

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— Le ciel m'en préserve!., je vous connais trop pour oser soupçonner la candeur de cette affection.

— Toujours ironique et maligne! Ne te corrigeras-tu donc pas?.. Mais n'importe... Quelque temps après, Marie de Médicis daigna m'honorer de ses bontés. Pourquoi l'a-t-elle regretté depuis, et m'a-t-elle fait un devoir de la rigueur? J'ai constamment profité de l'accroissement de ma puissance pour être utile au mari de ma châtelaine, et j'ai réussi à lui obtenir plusieurs missions importantes.

— Afin d'aller visiter, en son absence, le vieux manoir d'Au-

— Tu l'as dit, c'était mon seul bonheur! Grâce à moi, le capitaine atteignit bientôt les plus hauts grades. On le nomma maréchal de France après la guerre du Piémont. Malheureusement, il est mort, voici quatre ans, en Lorraine, d'une fièvre inflammatoire, sans quoi je l'aurais poussé jusqu'au bâton de connétable. Aujourd'hui, sa veuve habite la capitale. C'est ma meilleure amie \ elle méjuge autrement que toi, ma chère, et comprend les nécessités de situation. Son fils... Ah! je ne te l'avais pas dit, elle a un fils, un jeune homme charmant, à l'avenir duquel je m'intéresse... Oui, je m'occupe de le mettre bien en cour.

^ En vérité, monseigneur? Il doit y avoir dans votre affection pour cet enfant quelque chose de... paternel.

— Tais-toi! tais-toi!.. Si je me suis montré faible un instant pour tes charmes, est-ce une raison de supposer...

— Que vous avez été faible aussi avec la belle châtelaine? Hélas ! monseigneur, vous êtes un homme comme un autre ! lui dis-je, en appuyant sur cette phrase qu'il m'avait plusieurs fois répétée jadis.

— Allons 1 allons ! tu vas me faire repentir de ma confiance !

11 se défendait médiocrement. Je le voyais très-flatté de mes insinuations téméraires.

— Une chose me rassure, dit-il, c'est que je ne t'ai pas nommé les masques.

Au moment oii il proférait ces mots, la porte de son cabinet s'ouvrit et Saint-Georges entra.

— Monseigneur, dit-il au ministre, il y a là, dans les antichambres, le jeune marquis de Cinq-Mars. Je l'engageais à revenir; mais il lient à parler à Votre Éminence.

La figure pâle de Richelieu se colora d'une teinte pourprée, que je pris d'abord pour un signe de colère. Je me trompais.

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— Toil s'écria-t-il, ma douce Marion 1 Paj* 686.

11 se hâta de répondre :

— C'est Henri... Qu'il entre, mon Dieu, qu'il entre! Saint-Georges disparut, et le cardinal se retourna vers naoi.

— Vraiment, dit-il, c'est bizarre : il me monte parfois comme du feu au visage, et ces éblouissements m'inquiètent... Peut-être suis-je plus malade qu'on ne croit, ma pauvre enfant I

II s'clail seiili rougir et me donnait cette explication assez maladroite de son changement de physionomie.

L'instant d'après, entra un fort beau jeune honmie, de dix-scp! ans à peine et d'un extérieur plein de noblesse et de grâce. Ln nature l'avait doué de tous les agréments possibles. 11 portait son riche costume avec une aisance et une distinction parfaites.

S'approchant du fauteuil du cardinal, il s'inclina d'un air trè& révérencieux et dit :

— Le roi m'a nommé capitaine de ses gardes... C'est à Votre Éminence que je dois celte haute faveur, et je suis venu...

— Bien, bien, Henri !.. nous causerons de cela plus tard.

— Non, monseigneur, je tiens à vous exprimer ma gratitude à l'instant mêiiie, et j'irai porter ensuite à ma mère cette heureuse nouvelle.

Le jeune homme parlait avec un ton glacé qui me surprit étrangement. On eût dit que remercier le cardinal était une corvée pénible dont il se débarrassait en toute hâte.

Cependant le ministre n'eut pas l'air de remarquer la froideur de sa contenance. Il hù répondit d'une voix affectueuse :

— Vous êtes jeune, monsieur de Cinq-Mars, et vous laissez parler votre cœur ; mais peut-être, un jour, serez-vous comme les autres, un ingrat?

Or, le nouveau capitaine des gardes ne l'écoutait plus. Il venait de remarquer ma présence et ses yeux s'attachaient sur les miens avec une curiosité singulière.

M. le marquis de Cinq-Mars me trouvait de son goût.

Le fait est que ma sagesse actuelle me rendait très-jolie. J'avais trente-cinq ans, mais on ne m'en eût pas donné vingt-cinq, et je pouvais me retrancher hardiment deux lustres sans être soupçonnée de mensonge *.

— Eh bienl Henri, eh bien ! s'écria le cardinal, est-ce qu'on regarde ainsi les dames, monsieur ?

Surpris en flagrant délit d'admiration, Cinq-Mars aevint trèsrouge.

Il salua Richelieu et lui dit :

• Mademoiselle Delorme est née en 1601, et M. de Cinq-Mars a paru à la coui en 1638. Elle ne se retranche pas deux lustres, mais elle se donne deux graudei années de moins. Après tout, chez une jolie femme, c'est encore de la franchise.

\^ote de l'Éditeur.)

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• — Mainleiianl, vciiilk'/ iiio ixMrnellri;, monseigneur, d'aller faire partager nia joi(î à la inaivt llal(^

— Va, mon ami, va!., tu peux l'assurer en môme temps que ce n'est pas ma dernière faveur.

En parlant ainsi, il l'attirail vers son fauteuil et l'embrassait sur les deux joues. M. de (]in((-Mars ne parut pas très-flatté de l'accolade. Pour moi, je n'en revenais pas : il me semblait que Richelieu avait du cœur ! D'abord il s'était tenu sur la réserve, puis il avait malgré lui cédé à l'entraînement.

Une fois le jeune homme parti, je m'aperçus que le ministre me regardait avec assez de malaise.

— C'est un enfant auquel je m'intéresse, me dit-il, en prenant un ton d'indifférence.

— Oui, monseigneur, mais il y a une chose bizarre...

— Quoi donc?

— Votre protégé vous ressemble.

— Il me ressemble!., tu trouves? me dit-il, en se trahissant encore.

— Oui, je vous le jure, c'est frappant ! H reprit son air grave et murmura :

— Le hasard, c'est possible.

— Oh ! le hasard, monseigneur ! Ce jeune homme à qui vous témoignez un intérêt si vif, sa mère à laquelle il se montre pressé d'apprendre vos bienfaits; tout cela, rapproché de la confidence...

— Assez ! cria-t-il d'un ton brusque : ne cherchez pas, mademoiselle, à deviner au-delà de ce que j'ai voulu dire. Vous êtes dans l'erreur !.. Ce jeune homme et sa mère seraient les héros de l'histoire, que mon affection pour la châtelaine a été, je le répète, chaste et pure.

Il parlait de manière à couper court à toute plaisanterie. — Mais, reprit-il, ce n'est pas une raison pour nous tâcher. Saint-Georges ira l'avertir, quand je désirerai te voir, et je ne te retiens plus, car je suis accablé de travail... Que d'aflaires, ma pauvre Marion, que d'affaires ! Une lutte européenne éclate ; l'Autriche n'est pas encore matée, et voici les Espagnols en France... Il faut suffire à tout cela!.. Ces imbéciles de Parisiens crient et menacent, parce qu'ils me savent malade, mais aussitôt que je pourrai sortir, je veux aller par les rues sans escorte, et ils me prodigueront les respects et les hommages... Oui, je connais le

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peuplel ce n'est pas lui que je crains. Une bête de somme peut ruer de temps à autre ; on la bride et tout est dit... Au revoir, ma chère, au revoir !

— Mais vous m'aviez prorais, monseigneur, de reparler du malheureux prisonnier?

— C'est juste... En effet, je t'ai préparé une surprise. Va chercher cet écrit... là, sur le guéridon... Très- bien!.. Je te permets de l'ouvrir.

Je lus. C'était une permission d'entrer à la Bastille.

— Oh ! sa grâce ! m'écriai-je en tombant à genoux, sa grâce, monseigneur!

— Impossible, me dit-il froidement, du moins jusqu'à nouvel ordre. Sache-le, je ne cède jamais aux sollicitations, même quand elles me sont adressées par les personnes que j'aime. Tous mes plans, toutes mes manœuvres sont le résultat de calculs faits à l'avance, et je ne donne rien à l'impression du moment. Si l'on veut obtenir de moi quelque chose, le plus sûr est de ne pas me le demander : tu en as à la minute une preuve palpable... Allons, adieu!.. Je prends courageusement mon parti, j'espère, et tu m'admires? Ne plus être jaloux, t' envoyer au maréchal!.. Ah! la vieillesse I la vieillesse ! je la sens qui me glace et tu n'as plus rien a craindre de moi, ma chère enfant. Va, sois heureuse!., console de ton mieux le captif... Il doit s'ennuyer beaucoup là-bas, j'en ai peur !

Le mot me parut d'une cruauté révoltante, mais il n'était pas prudent de le témoigner.

Je m'emparai de l'écrit, je fis une révérence au cardinal et je quittai le palais pour courir à la Bastille.

Richelieu, je m'en doutais bien, ne m'avait pas uniquement accordé cette permission pour me faire plaisir : je le savais incapable d'une telle prévenance et je n'étais pas dupe de ses protestations d'amitié. Sans doute il avait appris quelque chose des propos tenus dans mon cercle, et il voulait s'assurer si je devenais réellement son ennemie.

Comme jadis, il aurait pu essayer d'introduire chez moi des limiers de police ; mais il n'employait jamais deux fois de suite les mêmes moyens dans la crainte qu'on ne les éventât.

J'étais donc à peu près certaine qu'il allait connaître tous mte entretiens avec Bassompierre. De quelle façon s'y prendrait-il? Je

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ne le devinais pas >iii juste, il avait pour cela mille roueries à lui connues.

Au Palais-(>ardinal, par exemple, les murs se trouvaient remplis d'espions.

Richelieu avait-il à se plaindre de «pioiqu'un ! il le manrlait aussitôt dans son cabinet, lui adressait une verte mercuriale et l'envoyait ensuite attendre ses ordres dans une pièce voisine, où l'individu furieux exhalait souvent tout haut sa colère. I^s espions étaient dans la muraille et prêtaient l'oreille. D'autres fois il faisait venir successivement cinq ou six personnes , qui ne se gênaient pas le moins du monde entre elles pour se plaindre, sûres de ne pas se trahir, puisqu'elles avaient les mêmes griefs. La police prenait exactement ses notes, et le cardinal agissait en conséquence.

Les murs de la Bastille pouvaient contenir de pareilles cachettes, et les tyrannies antérieures, surtout celles de Louis XI, avaient dû s'aider de ces précautions machiavéliques.

En conséquence, je rentrai chez moi pour écrire un billet, que je plaçai dans mon sein.

Dix minutes après j'étais à la Bastille, et les impressions de terreur qui m'assaillirent à l'aspect de ce triste lieu me sont toujours présentes.

Il y règne un silence lugubre. Le pas monotone des sentinelles éveille seul l'écho des voûtes ténébreuses. Rarement on sort les prisonniers de leurs chambres, encore est-ce pour les entasser dans un endroit appelé le préau, sorte de puits quadrangulairo dont le soleil ne visite jamais les parois humides. Lesplus favorisés se promènent quelquefois sur la plate-forme des tours, permission précieuse, impitoyablement refusée aux prisonniers d'État.

Ces tours sont hautes, menaçantes, chargées de canons et peuplées de gardes.

J'entendais retomber avec fracas les lourds battants des portes de bronze ; chaque verrou qui se refermait me donnait des pensées sinistres et faisait passer en moi un frisson d'épouvante.

Lorsque j'eus présenté au gouverneur l'ordre signé du cardinal, ze chef des geôliers daigna me donner une preuve de galanterie ei me conduire lui-même à la tour du Septentrion, qu'habitait Bassompierre.

Il m'introduisit dans la chambre du captif et se retira discrètement.

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Le cœur me battait avec force.

Je voyais le maréchal assis et écrivant, au-dessous d'une étroite fenêtre garnie d'épais barreaux. Il ne tourna pas la tète, croyant sans doute avoir affaire à l'un de ses gardiens. Je m'approchai, tout émue, et je posai doucement ma main sur la sienne.

Bassompierre se retourna, me reconnut, devint pâle et perdit connaissance.

J'aurais dû prévoir ce saisissement chez le malheureux captif, revoyant, après tant de jours de solitude, un visage ami, les traits d'une femme aimée! 11 n'avait eu jusque-là sous les yeux que les physionomies sombres et farouches des hommes auxquels on confiait sa garde.

Me souvenant d'avoir pris un flacon sur moi, je ne voulus recourir à personne et je fis respirer des sels au maréchal, en m'agenouillant devant lui.

Bientôt, je lui eus rendu l'usage de ses sens.

Il me regarda pour la seconde fois, prit ma tête entre ses deux mains, y colla ses lèvres avec délire et fondit en larmes.

— Toi! s'écria-t-il, ma douce Marion!.. Merci, merci, mon Dieu, vous qui me réserviez ce bonheur!

Puis il pleurait et m'embrassait encore.

Je lui rendais ses caresses et nous confondions nos larmes. Pauvre ami! qu'il était changé! Ses cheveux avaient blanchi comme ceux de son bourreau.

— Il t'a donc enfin permis de venir, ce misérable 1 cria-t-il en serrant les poings avec rage.

D'une main , je lui fermai rapidement la bouche , tout en lui montrant de l'autre le billet, jusque-là caché dans ma poitrine. 11 était ainsi conçu :

a Le cardinal est un infâme!., tu as dû apprendre ses crimes, il est plus dangereux que jamais. Crois-le bien, s'il me laisse la joie de te voir, c'est pour connaître ce que nous pensons de lui... Des espions nous écoutent, j'en suis sûre, je devine sa tactique odieuse... Dissimulons, je t'en conjure, ton salut le veut... Silence! 0

Et pendant qu'il lisait, je poursuivais à haute voix :

— De quel misérable parlez-vous, mon ami? Ce ne peut être du cardinal, de ce bon cardinal !.. Il m'a donné si gracieusement la permission de vous rendre visite ! Je sais les motifs qui ont mis

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obstacle à ce que la prison m'ouvrit plus (At ses porles. L'Ik-uic où il vous fera sorlir approche peul-èlre, il ne m'a pas défendu l'espérance. Ses ennemis l'ohli^enl à ôlre rigoureux... Oui, maréchal, je vous le juie! M. de liichelieu a bien voulu me piouver toutes ces choses, ce malin même... Kspérez! espérez!.. Pourquoi erdre en récriminations et en paroles de colère les moments précieux qu'il nous accorde?. . Trois jours avec toi, comprends-tu T trois jours de félicité, de Iransporis et d'ivresse!., je t'aime! je t'aime! Bassompierre m'embrassait avec délire.

— Oh! Marion, comme ta voix résonne mélodieusement à mon oreille! Lescieux m'envoient un ange... Plus près, sur mon cœur! et sois bénie, toi qui viens adoucir mes angoisses et chasser ma sombre tristesse! Oui, c'est possible, Marion, j'aurais tort de haïr le cardinal; mais j'ai tant souffert!.. Six années, six siècles, sous ces murs! Enfin, j'ai provoqué ses rigueurs; je regrette sincèrement ma folie. Oh ! de l'air! de l'espace! la liberté, et que la France et le monde aillent comme ils voudront!.. Je suis revenu des ambitieux projets des cours. Une douce retraite, loin du Louvre, avec toi, dans ma belle Lorraine; achever là ma carrière, voilà tout ce que je demande.

— Oui, mon ami, vous avez raison. Je rapporterai vos sages paroles à Son Éminence... Encore une fois, espérez!..

11 suffit d'un instant de bonheur pour faire oublier à l'homme de longs jours d'infortune, et c'est à mon avis un grand bienfait de la Providence. Bassompierre n'avait déjà plus le souvenir de ses tortures. Sa main dans la mienne, son regard plongé dans mon regard, il jouissait de ma présence, il était heureux.

Tout-à-coup un grincement de la porte nous fît tressaillir et je vis entrer deux personnages qui accoururent se précipiter avec émotion dans les bras du prisonnier.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! tous ceux que j'aime ! s'écria Bassompierre.

Les nouveaux venus étaient Timoléon d'Espinay de Saint-Luc, son beau-frère, et le comte d'Estelan, son neveu, dont les efforts, comme les miens, avaient été jadis impuissants pour l'arracher de la Bastille.

Les premières caresses échangées, ces messieurs me saluèrent ; uis Timoléon de Saint-Luc me dit, en joignant les mains avec un geste de surprise :

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— Trois permissions en un jour, après nous en avoir refusé pendant six ans!.. Le cardinal va mourir!

— Ainsi soit-il! dit le comte.

Bassompierre se hâta de les interrompre. Il leur tendit mon billet déployé, et renouvela la scène que nous

venions d'avoir ensemble.

— Mes chers amis, dit-il, mademoiselle Delorme m'a tout à [heure fait connaître des choses qui modifient extrêmement mon opinion sur le cardinal. En conséquence, je vous saurai gré de le ménager devant moi, et je vous supplie de ne tenir à son égard aucun discours inconvenant. Je suis enchanté de votre visite... Amusons-nous, dînons ensemble et trinquons à ma liberté l

M. de Saint-Luc et le jeune comte avaient compris.

— Allons, s'écria le premier, Dieu veuille que cet espoir ne soit pas trompeur!

— Ce bon cardinal ! dit d'Estelan, je ne serais pas étonné qu'on le calomniât !

Bassompierre appela ses gardiens et leur donna des ordres pour servir au plus vite un dîner splendide. Avec de l'or, il était facile aux prisonniers d'obtenir tout ce qu'ils désiraient : faible adoucissement qui ne les empêchait pas de sentir le poids de leurs chaînes.

Le maréchal de Saint-Luc s'était montré toute sa vie grand admirateur du beau sexe, et constamment il avait sacrifié les affaires au plaisir.

On racontait de lui mille anecdotes galantes. Femmes du peuple, paysannes, servantes d'auberge, tout lui fournissait matière à séduction.

Il donnait à plein collier dans les charmes les plus bourgeois, ce qui ne l'empêchait pas de rendre aux attraits de cour la justice et les hommages qui leur étaient dus.

Amoureux universel, il portait le sexe féminin tout entier dans son cœur. L'âge ne l'avait pas tellement refroidi qu'il ne me lançât, de temps à autre, pendant le dîner, certaines œillades fort ardentes.

Nous étions d'une gaieté folle, et les échos du noir édifice répétaient de joyeux éclats de rire.

Bassompierre retrouva toute sa verve, toute sa gaieté, tout son esprit des anciens jours. Nous bûmes plus de cinquante fois à la santé du cardinal, et les espions durent être fort édifiés, car il y

Veuillez me pardonner, mademoiselle, de vous rendre visite. Page 6Î52.

en avait sûrement. Cette visite de M. de Saint-Luc et de son fils, tant de faveurs accordées coup sur coup, devenaient une preuve de plus pour moi.

Cependant la permission de nos deux convives était beaucoup moins étendue que la mienne. On vint les mettre dehors à huit heures précises, et M. de Saiul-Luc dit au captif en pae regardant :

— Ma foi, mon cher, à ce prix-là, je passerais de grand cœur six années à la Bastille.

•— Parbleu, oui ! s'écria le maréchal, je ne me trouve plus à plaindre.

Ces galanteries étaient hyperboliques, néanmoins elles me faisaient doucement battre le cœur. Au bout de quelques jours, je quittai la prison d'État, laissant à Bassompierre des souvenirs et l'espérance.

L'espérance I fantôme radieux, qui dissipe le chagrin, pour le ramener souvent plus pénible et plus sombre ! Une destinée cruelle allait bientôt me mettre en lutte directe avec le despote. Dois-je attribuer à cette lutte la prolongation de captivité du maréchal? Je ne saurais le dire. Toujours est-il que sa délivrance eut lieu seulement à la mort du farouche ministre. Les cachots me rendirent Bassompierre épuisé par une maladie mortelle.

Hélas ! toutes les roses de ma vie sont effeuillées ! Si le bonheur se montre encore à mon horizon, ce n'est plus qu'une pâle étoile. Un astre fugitif, presque aussitôt voilé d'un nuage ténébreux.

Les jours d'expiation arrivent à grands pas.

Mon existence a compté trop de faiites pour ne point attirer les châtiments du ciel.

Mes lèvres ont épuisé la coupe enivrante, l'amertume reste au fond.

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