‹ Les confessions de Marion DelormeChapitre 33 sur 39 · I^ DE LA QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

I^ DE LA QUATRIÈME PARTIE

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MAIIION DELOUMK

CINQUIÈME PAiniE

J'appris, à mon retour de la Bastille , que plusieurs personne étaient venues me demander : Ninon d'abord, puis M. Pierre Cor neille. Ce dernier m'avait apporté des places pour la première représentation d'une de ses pièces, à laquelle on accordait d'avance les éloges les plus pompeux.

On me dit, en outre, qu'un seigneur allemand, un comte du Rhin, s'était présenté dix fois pour me voir.

En ce iiioment même, il se résignait à m'attendre.

Thérèse avait jugé convenable de lui cacher mon absence de trois jours et s'était récriée sur son peu de chance dans le choix de ses heures de visite.

Il se promenait au jardin.

J'y allai bien vite et j'aerçus... Devinez qui?., mon cher de brigands des Alpes, mon bandit du Poitou, vêtu d'un superbe costume derhingrave, arpentant les allées d'un air majestueux et s'appuyant sur une canne à pomme d'or.

Unterwald, pour venir à moi, déposa la solennité de sa contenance, et je lui tendis mes deux joues de bonne grâce.

Bientôt je fus au courant de son histoire.

Traqué en Suisse, il s'était vu contraint de chercher un refuge en France, essayant bien un peu, de temps à autre, de devenir honnête homme, mais toujours retenu par le scrupule d'abandonner sa troupe à la merci des lois. Tour à tour il avait exploité les provinces de l'est et celles du centre, jusqu'au moment oi!i il me rencontra sur la route de Loudun.

Comme on se l'imagine, Marc Unterwald s'était fait un devoir d'accomplir mes vœux au sujet de Laubardemont fils.

Prenant son malheur en vrai philosophe, l'héritier du procu-

reur-général avait accepté le titre de brigand. Le capitaine m'annonça que Jacques s'acquittait en toute conscience de l'exercice de sa profession nouvelle.

— Ce jeune homme, dit-il, a beaucoup de goût pour le métier ; son ardeur de rapine est grande, et il a des dispositions merveilleuses. Je me propose, au retour, de lui donner un grade distingué dans ma troupe.

Il m'amusait avec ces détails. Je me réjouissais d'en faire part à mes compagnons de route.

Marc Unterwald se plut à me rappeler ensuite les chants de la caverne, la robe d'Isaure et ma ressemblance avec l'objet de ses éternelles amours.

Son œil étincela d'une manière effrayante.

Je vis l'instant où il allait se permettre une déclaration dans toutes les règles. Peut-être s'en croyait-il le droit, sachant alors que j'étais Marion Delorme et se rappelant le riche écrin, accepté trop légèrement peut-être dans sa retraite des Alpes.

Déjà, sur ma parole, je me trouvais fort embarrassée de mon bandit, lorsque j'aperçus au bout de l'allée un second visiteur.

Il fut bientôt près de nous.

— Eh ! m'écriai-je, c'est monsieur de Cinq-Mars !

■ — Moi-même, répondit le jeune capitaine des gardes, qui me baisa les mains avec empressement. Veuillez me pardonner, mademoiselle, de vous rendre visite sans en avoir sollicité l'autorisation... Mais j'ai tant de choses à vous dire!

— En vérité, m'écriai-je, des secrets?

— Oui, mademoiselle, des secrets.

— Vous permettez? dis-je au rhingrave.

Et lui désignant le pavillon, à l'autre extrémité de l'avenue :

— Veuillez entrer dans ma bibliothèque, nous irons bientôt vous rejoindre.

Miirc Unterwald fit une grimace légèrement significative ; mais il n'osa point désobéir.

— Quel est donc cet homme? demanda Cinq-Mars, en se mettant à l'aise avec moi.

— C'est un comte du Rhin, lui répondis-je,

— Il me semble amoureux de vous?

— J'en ai peur.

— Hélas ! il n'est pas le seul! murmura-t-il avec un soupir.

— Eh bien ! monsieur, que signifie ce langage?

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— 11 yignilie, iiiudeiiioisellc, que je vous aime avec transport.

— I^ur exemple!

— Oui, je vous le jure, et je suis venu tout exprès vous révéler cet amour, au risque d'encourir votre colèie. Mais ne vous fùcliez pas; au nom du ciel, daignez m'entendre!.. J'ai eu pour la première fois le bonheur de vous entrevoir chez le cardinal, et votre délicieuse image est restée gravée dans mon souvenir.

Oui, mademoiselle, depuis ce moment, vous avez eu toutes les pensées de mes jours, lous les rêves de mes nuits!.. C'est au point que j'osai tourmenter M. de Richelieu pour avoir votre nom.

— Serait-ce possible?

— Il me l'a caché bien longtemps; il inventait mille subterfuges. Enfin, il a cédé à mes instances, mais pour me défendre de vous voir,

— Ah ! ah!.. Tiens, au fait, je serais curieuse de savoir pourquoi.

— Vous ne me trahirez pas?

— Soyez tranquille, allez toujours.

— « Prenez garde, Henri! m'a dit Son Éminence, mademoiselle Delorme est une sirène fort dangereuse, et je ne la recevrais jamais, si elle ne se trouvait mêlée à ma politique. »

— Oh! le menteur!.. Je vous prie de n'en rien croire, au moins, monsieur de Cinq-Mars.

— Bon ! dit-il, je connais l'homme .

— C'est une raison pour le craindre et pour respecter sa défense.

— Sa défense!., je la viole aujourd'hui, je la violerai demain, je la violerai toujours, s'écria-t-il avec feu.

— Bonté divine! vous aimez donc le fruit défendu?

— Oui, charmante, surtout lorsque ce fruit s'appelle Marion Delorme.

— Vous me donnez de l'orgueil, monsieur. Après tout, je ne vois pas de quel droit le cardinal... C'est fort impertinent de sa part ! Je me range du côté de la révolte... Dînez avez moi?

— J'accepte î vous êtes adorable, et je deviens fou d'amour.

— Chut!., n'allez pas si vite. Nous aurons à discuter ce chapitre-là; mais le temps nous manque. Ce soir, on donne la pièce du poëte Corneille. Je vous offre une place à mes côtés, monsieur de Cinq-Mare.

— Bravo ! je vous accompagne! Je veux que tout Paris m'aperçoive, je veux montrer au cardinal lui-même...

— Arrêtez I.. D'abord il faut vouloir seulement ce qui me fera plaisir.

— Je l'entends ainsi, et je promets d'être votre esclave.

— C'est bien, je m'occuperai de forger les chaînes. En atteiv dant, je vous ordonne d'aller chercher le rhingrave. De mon côté je vais à ma toilette. Nous nous retrouverons dans la salle à manger.

Cinq-Mars ne me laissa point partir sans me baiser de nouveau les mains avec chaleur.

Malgré sa jeunesse, il avait une grande aisance de manières et un aplomb merveilleux. Il était écrit, du reste, que j'échapperais à une déclaration par une autre ; mais les galanteries du protégé de Richelieu me flattaient infiniment plus que l'amour de mon brigand.

Le dîner fini, tous les deux m'accompagnèrent au quartier du Luxembourg, où l'on venait de bâtir pour les comédiens une salle de beaucoup préférable à celle de l'hôtel de Bourgogne.

Pierre Corneille, ce jeune et timide poète, dont le salon de mademoiselle de Lenclos nous avait révélé le génie, devait, ce jourlà, toucher au comble de la renommée littéraire, et briller, en dépit de l'envie, d'une gloire éclatante.

Il comptait déjà, parmi ses œuvres théâtrales, Melite, dont nous avions eu la primeur ; Clitandre, tragédie couronnée d'un beau succès, mais où l'on sentit qu'il n'en était point encore à son chef-d'œuvre; l'Illusion comique, où le talent de l'auteur parut décliner, pour se relever dans Mèàée, et obtenir enfin sa consécration solennelle par cette magnifique pièce du Cid, que nous allions voir.

Mademoiselle de Lenclos avait porté bonheur au poète. Elle le prônait continuellement, même en son absence; car il habitait presque toujours Rouen, sa ville natale, où il trouvait dans la pauvre maison de son père moins de distractions à ses travaux.

Fier, indépendant, trop jaloux de sa propre estime pour sf courber devant la faveur, il dédaignait les manœuvres de l'intrigue.

Ce caractère l'aida beaucoup à reproduire les sublimes élans de la vertu romaine; mais il mit obstacle à sa fortune. Richelieu ne comprenait pas un homme qui refusait de tomber suppliant à ses genoux pour lui demander un certificat de génie.

L'absurde Éminence enrageait d'être seule de son avis en déclarant les pièces de Corneille mauvaises.

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MAIUON UKUtHMl-:

Boisrobcrl disait bien un peu comme son patron, mais ce n'était pointer» public : clie/ lui la m6cbancel('î n'excluait pas le bon sens, et il ne voulait pas s'exposer au ridicule.

Hiclielieu avait dans sa maladie un j)n''l(!xte pour ne point honorer de sa présence la représentation du Cid. En revanche, Louis Xlll et Amie d'Autriche y assistaient avec toute la cour. Je vis ma bonne reine, elle me parut plus heureuse. Gaston, rentré en grûce, était à la droite de son frère. Tous les princes et toutes les princesses du sang se tenaient dans les loges voisines.

Dire que la salie était comble ne serait pas assez dire. Il y avait au moins deux spectateurs pour chaque place. Le parterre ressemblait à l'Océan dans un jour de houle.

Sur le théâtre, où nous étions, les acteurs pouvaient se remuer à peine, tant l'espace se trouvait envahi par un tourbillon de plumes et de manchettes, de velours et de satin. Tout ce que Paris comptait de gentilshommes et de seigneurs s'étaient donné rendez-vous, au risque d'encourir la haine du cardinal. Il n'y avait pas de despotisme assez fort pour empêcher cette foule brillante de venir saluer la royauté du génie.

Nous allions gagner nos sièges, le rhingrave, Cinq-Mars et moi, lorsque j'aperçus Ninon causant familièrement avec l'auteur. Je m'approchai pour remercier Corneille de l'envoi de ses places.

Le poëte avait acquis un peu de hardiesse, mais sans rien perdre de cet air de modestie qui le caractérisa toujours.

— Monsieur, lui dis-je, le Cid est votre œuvre de prédilection, votre enfant chéri... Vous devez espérer un beau triomphe?

— Ah ! mademoiselle, en ce moment terrible on n'est plus sûr de rien... J'ai peur... Toutes mes scènes me paraissent fausses et contmirnées, tous mes vers détestables.

— On prétend, monsieur, dit Cinq-Mars, que le cardinal se montre vis-à-vis de vous fort injuste : est-ce vrai?

— Non, répondit doucement Corneille. Je ne lui ai jamais rien demandé, par conséquent je ne me trouve pas le droit de me plaindre.

— Il devait aller à vous, monsieur ! il devait vous encourager, vous soutenir, au lieu d'accorder sa protection à des Chapelain, g des Scudéri ! Je vous promets de lui exprimer ma façon de penseï là-dessus, je vous le promets !

Un signal se fit entendre. On réclamait le silence. Corneille

alla vers les comédiens, et nous fûmes bientôt assis, juste au fond de la scène.

J'avais exigé de Cinq-Mars qu'il se tînt un peu à l'écart, afin de ne point afficher une intimité trop grande.

Mon pauvre rhingrave était entièrement dépaysé.

Sa contenance trahissait un comique embarras. Cette société choisie, ce monde élégant lui imposait. Il se fût trouvé sans doute beaucoup plus à l'aise au bord de quelque taillis, l'œil au guet et l'escopette au poing. Le vernis social qu'il montrait encore en Suisse avait disparu au sein de sa carrière aventureuse et presque sauvage. Il comprimait des soupirs, me regardait d'un air éperdu et m'adressait, j'en suis sure, du fond de son cœur, toutes sortes de reproches de l'avoir amené là.

Enfin il parut se résigner, car décidément le cher homme était fort amoureux.

S'il eût reçu, pour l'heure, ma visite dans quelque défilé des Alpes, il n'aurait pas, je le crains, respecté comme autrefois ma ressemblance avec Isaure.

Deux actrices parurent, et la pièce commença au milieu du plus profond silence.

Le chef-d'œuvre est aujourd'hui devenu populaire. Je n'en donnerai pas une analyse qui n'arriverait jamais à la hauteur des impressions ressenties. Il faut se rappeler ce qu'était le théâtre avant Corneille pour juger de l'étonnement des spectateurs. Ces vers à la fois si pompeux et si simples, ces situations émouvantes, ces sentiments exprimés avec tant de noblesse, ce dialogue entraînant, concis, énergique éveillaient l'enthousiasme. Pour l'espri comme pour le cœur, c'était une révélation soudaine, un magnifique et splendide rayon de soleil chassant tout à coup les ténèbres.

Au second acte, le père de Chimène est tué par Rodrigue, et la jeune fille au désespoir tombe aux genoux du prince pour demander vengeance de ce meurtre.

Jamais, dans une assemblée d'hommes, on ne vit un effet de larmes et de saisissement pareil à celui qu'obtint cette scène, ce cri terrible de l'amante accusant son amant, ce plaidoyer sublime de don Diègue défendant son fils.

Cinq-Mars avait rapproché son siège. Il se penchait entre Unterwald et moi pour écouter les acteurs.

Nos deux têtes se touchaient, sa joue effleurait mes cheveux, et

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lÂ

Voulez-vous y descendre, Marioa? Page 704.

je ne m'en apercevais pas. Au moment le plus pathétique, il ipe saisit la main ; je pressai la sienne sans y prendre garde.

Mon rhingrave tressaillit ; seulement alors je remarquai ma distraction.

Le second acte finissait.

Je portai les yeux du côcé de mademoiselle de Lenclos, son vies 88

AMOURS HISTORIQUES

sage était rayonnant : n'avait-elle pas la première deviné Corneille?

Enfin, que dirai-je? L'enthousiasme avait commencé dès le premier acte; au dernier, la salle croulait sOus les bravos.

La toile venait de tomber.

Nous entourions Corneille. Il était un dieu pour nous.

— Votre main !.. votre main ! lui dit Cinq-Mars avec ém&don. Le poète la lui tendit, et le jeune homme ajouta :

— Je suis plus heureux, monsieur, que si j'avais touché celle le tv^us les rois de l'Europe et du monde entier!

Mais rien n'était au-dessus des transports de Ninon. Elle embrassa plus de vingt fois le triomphateur. Le public demandait à voir Corneille, je crus qu'elle allait elle-même le présenter au public et dire :

— « Le voilà ! c'est moi qui l'ai trouvé, c'est moi qui vous le donne! »

Quand le poète arriva saluer les spectateurs, entre Chimène et Rodrigue, un nouveau tonnerre d'applaudissements éclata. Jamais prince aimé de son peuple n'obtint un accueil semblable, ne reçut une ovation si touchante. On envoyait de toutes parts des fleurs et des couronnes. Une comtesse, qui n'avait pas de bouquet, lança vers la scène un collier de perles, et une marquise jeta son aigrette de diamants.

La famille royale se leva pour honorer l'auteur.

Quand nous fûmes un peu remis du tumulte et de l'enivrement du triomphe, je regardai autour de moi et je ne vis plus que le jeune capitaine des gardes.

Mon rhingrave s'était éclipsé.

Où pouvait-il être? pourquoi ce brusque départ et cette fuite impolie?

Le cavalier qui me restait me donna l'explication probable de la disparition du comte du Rhin. Lorsqu'il l'avait rejoint à ma bibliothèque, avant le dîner, Marc Unterwald s'était empressé de lui adresser cette demande :-

— Aimez-vous mademoiselle Delorme, monsieur?

— Si je l'aime? J'en perds la tête! avait répondu Cinq-Mars. Évidemment, le pauvre rhingrave était possédé du démon de la

jalousie. En bonne conscience, je ne savais qu'y faire. Mais une dernière fois où pouvait-il être? Toutes mes recherches dans les coulisses furent inutiles.

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Cinq-Mars me donna la main pour me conduire à mon carrosse. Je crus devoir lui permettre , sur ses instances, de m'aocompagnerrueCulture-Sainle-Catlierine, et jusqu'à mon domicile, exclusivement.

Mais je m'aperçus en chemin que le petit jeune lionjme ^'tail fort dangereux. Les amours deChimène et de Rodrigue lui avaient exalté l'imagination outre mesure, et je dus me fâcher pour modérer son ardeur. Toutefois, ce ne fut qu'un semblant de colère. Il était vrannent très-aimable et très-spirituel. Mon cœur allait courir un péril sérieux.

La défense du cardinal à Cinq-Mars me revint à l'esprit. Peut-être avais-je été imprudente de me moquer de cette défense; la voix de la sagesse me disait tout bas qu'une telle intrigue enfanterait bien des contrariétés et des ennuis.

Faisant aussitôt un effort sur moi-même, je résolus de combattre l'entraînement qui me portait vers ce jeune homme D'ailleurs, J'avais presque le double de son âge; il m'était impossible d espérer chez lui de la constance.

— Voyons, monsieur de Cinq-Mars, parlons un peu raison... Depuis combien de temps habitez-vous Paris?

— Depuis la mort de mon père, il y a quatre ans.

— Où est-il mort, votre père ?

— En Lorraine, d'une fièvre contagieuse.

— A présent, dites-moi, je vous prie, où est situé le château d'Effiat?

— Mais, s'écria-t-ilen riant, c'est un véritable interrogatoire!

— N'importe, répondez toujours.

— II est situé dans les montagnes d'Auvergne.

J'attendais exactement toutes ces réponses, et cependant, je ne pus m'empêcher de tressaillir.

— Si vous m'en croyez, monsieur de Cinq-Mars, dis-jeavec un accent de tristesse, nous couperons court à nos relations dès aujourd'hui. Nous voir encore serait une imprudence.

— Qu'ai-je entendu? s'écria-t-il ; ceci devient un véritable logogriphe!.. Oui, sans doute, mon père est mort en Lorraine, le château d'Effiat se trouve en Auvergne. . . mais il n'y a rien là qui puisse me condamner au chagrin de ne plus vous voir.

— Braver le ministre est une chose grave, monsieur, pour vous et pour moi. La désobéissance vous priverait peut-être de sa protection, et il me persécuterait infailliblement.

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AMOURS HISTORIQUES

— Ah! mademoiselle, quel caprice! N'avez- vous pas tantôt vous-même jeté du ridicule sur l'ordre du cardinal?

— J'ai eu tort, j'ai eu grand tort !.. Vous connaissez Richelieu, dites-vous : en ce cas, vous le savez, on ne joue pas impunément avec sa tyrannie. Nous nous sommes déjà bien exposés sur l'3 théâtre. Fort heureusement, le succès de la pièce absorbait l'attention des spectateurs et les occupera trop longtemps encore pour qu'ils songent à parler de nous.

Cinq-Mars était au désespoir. Je voyais une larme briller sous sa paupière. Il me fallait bien du courage pour l'exhorter à cesser

ses visites.

— Mais, dit-il en se frappant le front, si je trouvais moyen d'avoir des entrevues sans péril ?

Je doute, monsieur de Cinq-Mars, que ce moyen existe.

Ah! Marion, permettez -moi du moins de le chercher! Ne

plus jouir de votre vue, c'est le malheur... Puis-je l'accepter sans faire tout au monde pour m'en défendre?

Il tombait à mes genoux, il me suppliait de si bonne grâce que je n'eus rien à lui répondre.

— Oh! ce moyen, s'écria-t-il, je le trouverai, je le jure! Les chevaux s'arrêtaient. Cinq-Mars descendit de carrosse. Toute la nuit, son image fut dans mes rêves.

A mon réveil, je reçus la lettre suivante :

« Pardonnez-moi d'être parti sans vous adresser mes adieux ; mais je n'aurais pu le faire qu'en trahissant ma douleur. Je vous aime depuis notre première rencontre dans les Alpes, et, je le sens, mademoiselle, je vous aimerai toujours. Trop tard, j'ai compris le ridicule de mes espérances. Mon voyage à Paris n'avait qu'un but : vous offrir mon nom et une fortune presque royale ; mais vous êtes riche, vous êtes entourée d'adorateurs. Je ne lutterai pas avec ce jeune homme si brillant , si spirituel , et dont vous pressiez si tendrement la main, hier au soir ; je suis déplacé dans votre monde, ma proposition vous semblerait extravagante. Adieu ! vous dont les traits enchanteurs me rappellent mes beaux jours d'ivresse et de félicité!.. Ne riez pas de mon illusion, de ma folie!.. Je ne vous reverrai plus sans doute, et je n'en serai que plus malheureux, v

Pauvre Unterwald! je le plaignais sincèrement; mais, là, pou^ vais-je épouser un bandit?

Le capitaine et sa lettre furent bientôt oubliés. Je ne songeai

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plus qu'à Cinq-Mars, el je courus m'enlernier dans mon pavillon pour écrire toutes les circonstances de la veille.

Je pris une plume et je cherchai mon cahier de notes.

— Mais, ô surj)risel il avait disparu.

A la fin (le ma rédaction quotidienne, je le plaçais toujours dans un petit bureau d'ébène, au tiroir duquel il m'arrivait quelquefois de laisser la clef.

Le tiroir était vide, plus de manuscrit I

Je me souvins alors que Marc Unlerwald était resté seul près d'une demi-heure dans ma bibliothèque; il lui avait été facile de mettre ce cahier dans sa poche.

Les notes se trouvaient déjà nombreuses , sans doute ; mais je les traçais d'une petite écriture fine et serrée, de sorte qu'elles ne formaient pas un cahier volumineux.

Perdre ainsi mon travail de six mois ! J'en ressentais une véritable colère, et je donnais au bandit les noms les plus durs.

Je l'appelais vo/ewr/

En vain je bouleversai le pavillon. L'abus de confiance était flagrant; je devais me résigner à recommencer mon travail.

Richelieu ne sut rien de la visite de Cinq- Mars. D'ailleurs, il avait, en ce moment, à s'occuper de tout autre chose que d'une amourette, et le succès du Cid lui donnait des accès de rage. Monseigneur se permettait certaines prétentions de plus en plus suspectes d'extravagance : il s'imaginait qu'en littérature comme en politique il ne devait y avoir personne au-dessus de lui.

Boisrobert reçut l'ordre exprès de critiquer le chef-d'œuvre de Corneille en pleine séance académique.

Le bouffon s'excusa, disant que Son Éminence l'ayant gratifié d'un bénéfice dans la patrie de l'auteur, on l'accuserait beaucoup plus qu'un autre, lui, Boisrobert, de jalousie et d'inimitié. Toutefois, il promit à Richelieu de rédiger la critique et de lui trouver un homme assez hardi pour y apposer sa signature.

Effectivement, il lui trouva le frère de la dixième muse, ce fameux Georges de Scudéri, qui acceptait la paternité des romans de Magdeleine.

Signer les œuvres étrangères à sa plume rentrait parfaitement dans les habitudes de Georges; néanmoins il profita de la circonstance pour soutirer à la cassette de Richelieu une pension annuelle de mille écus.

Le méprisable factura vit le jour, et le sieur de Scudéri luimôme en fit lecture devant tous les académiciens rassemblés.

Il y est dit, à propos du Cià :

« Que certaines pièces, comme certains animaux en la nature, semblent de loin des étoiles et, de près, ne sont que des vermisseaux. »

Puis, au milieu d'une foule d'insultes à l'auteur et à sa gloire, le pamphlet s'évertue à prouver :

« Que le sujet du Cid ne vaut rien, choque les principales règles du poëme dramatique et manque de jugement dans sa conduite; qu'il y a dans la pièce une quantité de mauvais vers ; que toutes les beautés en sont dérobées , et qu'ainsi l'estime et les louanges du public sont injustes, incompréhensibles, absurdes. »

On devine à combien de niaiseries et de mensonges on dut avoir recours, afin d'essayer seulement de soutenir de pareilles propositions.

Et cela fut lu en pleine Académie!

Tous les gens de goût, tous les hommes sensés , tous les cœurs honnêtes haussèrent les épaules; le public vengea Corneille en allant, chaque soir, applaudir le Cid.

Le cardinal en perdait l'esprit.

Il envoya dans la salle des hommes à lui, de vils détracteurs à gages, pour troubler le spectacle et décrier la pièce. On s'indigna de ces manœuvres et il y eut, un soir, une manifestation étrange.

Deux muguets imbéciles, deux de ces beaux fils enrageant contre tout ce qui est mérite, et menaçant de crever d'envie dans leur peau lorsqu'un succès est obtenu, deux compatriotes de Pierre Corneille, l'un nommé Charron, fils d'un échevin de Rouen, l'autre nommé Clarinval, fils d'un architecte de la même ville, accoururent à Paris et s'entendirent avec Boisrobert pour favoriser autant que possible les honnêtes intentions de Richelieu.

Ces deux grimauds de province allaient tous les jours au théâtre.

Ils clabaudaient contre fe tragédie, la déclaraient absurde, sifflaient à outrance et finissaient par imposer à quelques bonnes gens qui n'ont pas d'opinion personnelle et acceptent, faute de mieux, l'opinion de la sottise.

Mais les imprudents jouaient une partie dangereuse.

Le parterre tout entier se souleva contre eux.

On les saisit, on leur attacha sur la tête une paire de ces longues oreilles que les maîtres réservent à leurs disciples ignares, et on

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les força dï'couter la pièce avec celte coilTure, appropriée à leur esprit et à leur inlelligeiice.

Ils n'étaient pas encore ù la fin de leurs peines.

Au milieu de l'entr'acle suivant, un homme i\u peuple, un vrai colosse, les prit sous le bras tour à tour. Il s'était procuré des verges, et, de sa main robuste, il les flagella de la façon la plus rude, aux bravos retentissants du parterre.

On les mit ensuite dehors avec leurs oreilles d'àne et leurs liauls-de-chausses en déroute.

La ville entière de Rouen connut l'aventure et n'eut qu'une voix pour approuver cette exécution parisienne. Clarinval et Charron dévorèrent leur honte.

Toutefois, la verge ne leur donna point d'esprit ; il y a des bêtes incorrigibles.

Voj'ant que tous ses efforts n'empêchaient pas le succès colossal de Tœuvre, l'Éminence eut recours à un autre système : elle résolut de faire une pièce et d'écraser le Cid.

Aidé de Boisrobert, Richelieu se mit aussitôt à la besogne. Mais il avait une médiocre confiance au talent de son bouffon comme poëte sérieux, et n'employait habituellement la plume du chanoine qu'à des épigrammes ou à des madrigaux.

Par malheur, Saint-Sorlin se trouvait en voyage.

On l'avait chargé d'une nouvelle mission secrète auprès du grandduc de Saxe. Or, dans un cas aussi grave, il était tout simple de sacrifier la politique à la littérature, et l'on dépêcha vite un courrier pour ordonner à Sainl-Sorlin de revenir.

Monseigneur commença donc ce gigantesque travail.

Il manda les plus habiles architectes et les pria d'élever dans son palais même une salle magnifique , digne de représenter la pièce qu'il allait faire.

Au milieu de ses préoccupations, il oubliait de surveiller Cinq- Mars, et le jeune homme venait de jeter ses plans avec beaucoup d'adresse.

Un matin, je reçus ces quelques lignes dans un délicieux bouquet de fleurs :

« Veuillez, bel ange, vous promener seule, à midi, sous celui des berceaux de votre jardin qui se trouve à l'opposé du couvent des Visitandines, du côté de la rue des Francs-Bourgeois.

a Cinq-Mars. »

J'étais intriguée au dernier point.

A quel parti violent, à quelle résolution extrême a pu se décider ce petit fou?

Midi sonnait à l'église Saint-Paul comme j'entrais sous la charmille, et tout aussitôt je jetai un cri de surprise en voyant M. de Cinq-Mars sortir de terre, à mes pieds.

— Oh ! Marion, ma belle Marion! s'écria le jeune homme, j'uge un peu si je t'aime !

— Bonté du ciel ! que signifie tout cela, monsieur?

— Laisse-moi ta main que j'y colle mes lèvres!.. Six semaines, six mortelles semaines, sans réjouir mon cœur à l'aspect de tes charmes, sans m'enivrer de tes sourires, c'est l'éternité !

— D'abord, monsieur, pourquoi me tutoyez-vous? je suis confondue de votre hardiesse.

— Pardon!., pardon, ma charmante!.. Depuis notre dernière entrevue je n'ai fait que penser à vous ; toutes les fois que je vous apercevais en songe, ^ous répondiez à mon amour, et vous étiez si bonne, si gentille, si... amoureuse, qu'en vous retrouvant tout à l'heure, je croyais continuer un de mes rêves... Marion ! ne me grondez plus !.. ne prenez pas cette mine grave, elle ne convient ni à votrt, ^Douche mignonne ni à vos beaux yeux. D'ailleurs, ajouta-t-il avec un air mutin, vous jerez à moi quand tout l'univers s'y opposerait, quand vous vous y opposeriez vous-même... S'il faut bouleverser le monde, je le bouleverserai : c'est une résolution prise... Et tenez, voyez plutôt, j'ai déjà percé les entrailles de la terre !

Il me montra l'espèce de gouffre, d'où il venait de sortir, et au bord duquel je m'avançai craintive.

— Mais c'est affreux, monsieur! c'est un abus de confiance!.. Vous pouvez ainsi pénétrer chez moi à toute heure de jour et...

— De nuit! s'écria-t-il ; j'achève, Marion!.. ma belle, ma dé» licieuse Marion!.. Oh! demandez-moi ma vie, demandez-moi tout mon sang, mais ne m'ôtez pas l'espérance!

Je sentais l'émotion me gagner le cœur.

— Laissez, lui dis-je, et permettez-moi de voir ce passage..,. C'est inouï! c'est inconcevable d'audace!

~- Voulez-vous y descendre, Marion?

— Du tout, monsieur, par exemple l

— Je vous en prie...

Il me pressait contre son cœur , je lui readais se» caresses. Page li%,

— Me jurez-vous d'être sage?

— Toujours.

Il me devenait difficile de résister à la curiosité. Cette aventure

était aussi trop prodigieuse.

Je descendis onze à douze marches, posées tout fraîchement de

la nuit même.

AMOURS HISTORIQUES

Cinq-Mars avait acheté une maison de la rue des Francs-Bourgeois, dont le jardin se trouvait contigu au mien, comme l'était, de l'autre côté, celui des Visitandines.

D'abord, il eut l'idée d'ouvrir, à mon insu et à la faveur des massifs d'arbres, une porte dans le mur d'enceinte. Mais cette porte aurait donné l'éveil aux soupçons. Il jugea plus convenable d'établir une communication souterraine entre sa propriété et la mienne.

Par ses ordres, cinq ouvriers se mirent à l'œuvre. Us travaillaient de nuit, creusaient et voûtaient à mesure. .

Au moyen d'une échelle appliquée à la muraille, le maître maçon put facilement plonger la vue dans mon jardin et jeter ses plans de manière à arriver juste au milieu du berceau. Quand on eut assez creusé, d'après son calcul, on perça l'ouverture qui devait donner issue sur mes demaines.

Et voilà comment M. de Cinq-Mars était sorti de terre pour tomber à mes genoux.

Guidée par le jeune homme, je descendis les marches du souterrain.. Il avait tout au plus huit toises de longueur. Je débouchai dans le jardin de mon amoureux car une ouverture tout à fait pareille à l'autre.

Je me vis alors sous une avenue d'épais tilleuls, formant un second chemin parfaitement couvert, et menant droit au logis de M. le comte de Surville, car Cinq-Mars avait fait son achat sous un nom d'emprunt.

Toutes les mesures étaient prises pour échapper aux regards indiscrets.

Malgré les instances de M. le capitaine des gardes, je refusai, ce jour-là, de pénétrer dans son domicile- Je devenais très-sérieuse en voyant l'exécution de cette folie. Cependant que pouvais-je dire? La réponse de Cinq-Mars était prête : il avait agi en vertu d'une permission donnée.

Traversant de nouveau le souterrain, je rentrai sur mes terres.

— Eh bien, ma belle amie, ne trouvez-vous pas mon idée fort ingénieuse? me dit-il. Quand le jour tombera, mes ouvriers poseront des trappes. Il suffira de les couvrir légèrement de sable, et je mets au défi les plus habiles de deviner seulement notre moyen de communication.

— En effet, monsieur, vous avez accompli un très-beau tour û'adresse. Avez donc la bonté de vous asseoir.

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MAHION DKLOIIM

— Oh ! vous reprenez cet air grave de tout à l'iieure... Marion, 80uricz-nioi !

— Non, monsieur, non; je dois vous adresser le reproche d'iwiprudcnce : ne vous souvenez-vous plus du Ciirdinal?

— Le cardinal?., parbleu! je me moque de lui!

— Vous vous moquez de votre bienfaiteur? Il devint Irès-sûrieux à son tour.

— Pas un mot de plus, me dit-il. Voici le moment d'une explication, ma chère, et je veux me laver de cette espèce de reproche d'ingratitude. Je n'aime pas Richelieu ; je vous dirai plus, je le hais!

Ce langage me fît tressaillir.

La nature, si mes doules étaient fondes, n'éclairait pas beaucoup le cœur de ce jeune homme.

— Oui, répétart-il, je le hais... Mais j'adore ma mère ! Elle m'a supplié avec larmes de permettre à Richelieu de s'occuper de mon avenir. Un refus l'aurait rendue malheureuse... Oui, Marion!.. sans quoi, je serais aujourd'hui simple enseigne dans le premier régiment venu ; je suivrais une carrière d'honneur, au lieu d'arriver par des moyens dont j'ai honte! Savez-vous ce que je suis entre les mains du cardinal? Un instrument. 11 se sert de moi dans les vues de son égoisme ; il veut me rendre le favori de Louis XIÏl, pour mieux scruter par mon intermédiaire les pensées les plus intimes du monarque.

— A-t-il bien osé vous laisser entrevoir de telles exigences?

— Oh! qu'il est trop fin pour cela!.. Non certes, il ne m'a point exposé catégoriquement son système. Il pense me dominer ; mais je devine sa marche, j'évente ses manœuvres. Comme il n'y a pas eu de pacte entre nous, je serai toujours libre de lui dire ; « Brisons là ! nous avons fait un malentendu, monseigneur ! » Vous le comprenez, Marion, je ne manquerais jamais ainsi dt franchise avec tout autre; mais avec Richelieu, le fourbe des fourbes...

— Ciel ! n'essayez pas de lutter, monsieur de Cinq-Mars. Vous êtes bien jeune, vous n'avez pas vu le cardinal à l'œuvre.

— Qu'importe? je connais toutes ses infamies, tous ses crimes, et j'ai là, sur le cœur, un souvenir... Écoutez, Marion. J'avais quatorze ans, lorsque M. de Montmorency passa au château d'Effiat pour se rendre en Languedoc. Je venais de perdre mon pèrej

AMOURS HISTORIQUES

la douleur me donnait une gravité au-dessus de mon âge. Le duc me raconta son histoire et celle du prêtre-bourreau. Je sus de lui que Richelieu voulait avilir la noblesse de France et tuait ceux qui n'acceptaient pas son dégradant servage. Il me le dépeignit sous les plus noires couleurs. Moins d'une année après, lorsque le coup de hache de Toulouse eut retenti jusqu'à moi, je maudis le cardinal du plus profond de mon âme, et j'entrai en pleine révolte vis-à-yis de ma mère , qui m'imposait cette protection honteuse... Hélas ! Marion, les larmes d'une mère ont tant de pouvoir sur le cœur d'un fils!.. Ma famille n'était pas riche, elle tenait à Richelieu par une branche collatérale... Je dus fléchir; mais c'est mon plus grand désespoir ! mais je ne me crois ni ingrat ni perfide, si je forme le projet de débarrasser un jour le royaume de cet homme... Voilà mon but, je vous témoigne une haute confiance : mon ami Auguste de Thou et moi, nous avons juré la perte du cardinal.

— Miséricorde! vous me glacez de crainte... M. de Thou? C'est étrange!., comment vous êtes-vous rencontré avec lui?

— Nous nous sommes vus pour la première fois au collège où j'ai terminé mes classes. Il étudiait déjà la jurisprudence, que j'étais encore sur le banc des humanités; n'importe, nous devînmes amis. Je savais que vous le connaissiez, Marion ; je ne lui ai rien caché de mon amour, et il m'a fait, en revanche, de votre discrétion l'éloge le plus flatteur, ajoutant que la reine et madame de Chevreuse vous tenaient en grande estime.

— C'est fort aimable de sa part. Mais je le crois ambitieux ; n'écoutez pas trop ses conseils.

— Oh ! soyez sans crainte ! . . Auguste est un esprit grave, un noble cœur!.. La conspiration avec lui deviendra sainte et juste. Il est la tête, je suis le bras, et j'ai placé mon étourderie sous la sauvegarde de sa sagesse. Plus je pourrai paraître insouciant et léger, mieux cela vaudra, Marion. Aux yeux de tous et sans cesse, j'ai l'air de m'occuper de toilette et de plaisir. Le roi me regarde comme un petit écervelé fort amusant, comme un joujou que lui a donné l'Éminence... Oui, pardieu! je le distrais, je l'amuse, je lui sers cfe bouffon... Ne voilà-t-il pas un joH métier? Le cardinal est aux anges L. U redoutait beaucoup l'influence de mademoiselle de La Fayette, et c'est lui, j'en ai la preuve, qui a manœuvré par dessous main pour l'envoyer au cloître. A présent, il

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MAIIION DKLOIIME

craint madame d'Ilautefort, minois chiiïojmô, vers lequel se tournent (le temps à autre les regards do Louis Xlli ; il craint la reine, raccommodée tant bien que mal avec son époux, et je suis destiné à combattre toutes ces inlluences... Qu'en dites-vous, Marion?.. Dois-je estimer beaucoup le noble ministre? faut-il obéir à sa défense et ne plus vous voir? Allons donc !.. je m'ennuie trop royalement auprès de Sa Majesté lrès-chrétieime,et je profite avec délices de toutes les occasions de me soustraire aux désagréments de ma cbarge do favori. C'esi tout simple. Je vous rencontre cbez Richelieu, j'accours, je vous aime; vous me permettez d'inventer un moyen de nous rapprocher mystérieusement l'un de l'autre... la chose est faite, et je suis à vos pieds! Maintenant, Marion, c'est à vous de partager mon amour, au lieu de m'enlrelenir du cardinal : on ne prononce pas son nom en bonne compagnie.

— Tout cela est fort bien, monsieur de Cinq-Mars ; mais s'il apprend que nous sommes d'accord, nous en pâtirons l'un et l'autre.

— Pourquoi donc, charmante?.. Je gagne à chaque minute dans l'esprit du roi, et je lui deviens de jour en jour plus nécessaire. L'Éminence aura peur. Je finirai par lui dicter mes volontés; je lui dirai que je vous aime et que, moi aussi, je lui défends. . . Mais il ne saura rien ; calmez-vous, bel ange ! Ne cherchons pas du malheur dans l'avenir, lorsque le présent nous offre tant de charmes.

Il appuya ses deux mains sur mes genoux et leva vers moi ses grands yeux, tout rayonnants d'amour.

— Non, mon ami, non; c'est un beau rêve, il faut y renoncer.

— Que dites-vous?

— Je n'aurais pas foi en votre constance ; vous habitez le Louvre : il y a là des séductions contre lesquelles je serais impuissante, contre lesquelles vous n'auriez vous-même aucune égide, Henri.

— Je vous jure...

— Oui, maintenant, vous êtes sincère ; mais l'abandon viendrait un jour et je succomberais à mon chargrin. Car je suis entraînée vers vous, monsieur, je ne vous le cache pas. J'ai toutes sortes de dispositions à vous aimer.

— Oh! merci!.. Quel aimable et doux aveul tu ne sais pas combien il me donne de joie... Te trahir, Marion?.. jamais !.. U n'y a pas une femme qui te vaille à la cour.

AMOURS HISTORIQUES

— Hélas! vous tâchez en vain de me rassurer, monsieur. Je jerais jalouse ; je ne résisterais point au désir de voir par mes propres yeux si vous êtes fidèle, et je dévoilerais tout.

Cinq-Mars se leva, son visage prit une expression de gravité solennelle.

— Eh bien;, écoute, me dit-il, je t'épouserai !

A ces mots, i» «aa un tressaillement indicible ei mon émotion fut extrême.

a Je t'épouserai I »

Il me semblait entendre mille échos répéter autour de moi cette parole magique. Ce jeune homme si beau, si plein d'avenir, M. de Cinq-Mars, le favori de Louis XIII, un des grands de la cour, M. de Cinq-Mars me prendrait pour femme !

Posant une main sur ma poitrine, je murmurai d'une voix tremblante :

— Henri ! que venez-vous de me dire?

— Oui, répéta-t-il, oui, je vous épouserai, Marion, pour dissiper vos doutes, vos inquiétudes, pour bien vous convaincre que je vous aime et que je suis prêt à vous dévouer ma vie !

Une ivresse délicieuse m'inondait le cœur \ je l'écoutais avec extase, avec délire.

Tout à coup un nuage passa sur mon front, je frissonnai jusqu'au fond de 1 ame. Ai-je le droit de prendre l'existence de cet enfant et de l'attacher à mon existence flétrie? Marion la courtisane peut-elle être épouse légitime?.. Non! non!.. Là, sous mes yeux, il me semble voir se dresser un fantôme, le fantôme d'Étienne, de cet autre jeune homme si noble, si généreux, si confiant... Lui aussi m'aimait, et, pour échapper à l'opprobre, il s'est jeté dans les bras de la mort!

Je poussai un cri déchirant, je me voilai le visage et je fondis en pleurs.

— Qu'as-tu donc, Marion , ma bonne Marion? s'écria Cinq- Mars. Oh ! qui peut t'affliger à ce point?

Chez moi la conscience parlait bien haut. Je répondis :

— Monsieur, je suis indigne de vous.

— Laisse donc!., je vois où tu veux en venir... Tu as eu des amants?., eh! mon Dieu, penses-tu que je l'ignore?.. Niaiseries! fadaises!., un homme d'esprit ne peut être jaloux du passé. Que m'importent les amours d'autrefois, si tu promets d'être fidèle à l'affection présente?

^^\ MAIIHJN DE LU 11 M

— Henri, daignez in'eiitciidre... Mu naissance esi inlime, obscure; je suis une pauvre provinciale, appelée à Paris par ma marraine.

— Bel empêchement ! Est-ce la noblesse que je cherche en toi?., non, ma chère, nonl.. j'aime ton esprit, ta beauté, ta grâce...

— Arrêtez! mes aveux ne sont pas finis. J'ai d'abord été la maîtresse de Desbarreaux ; cette liaison a duré trois ans. A Desbarreaux a succédé le maréchal de Bassorapierre ; à Bassompierre...

— Taisez-vous, Marion, taisez-vous! que signifie ce langage? Encore une fois, le passé n'est plus et le présent m'appartient.

— Henri!., l'honrsîur et le devoir m'ordonnent de poursuivre. Un malheureux s'est tué pour moi... C'était un jeune peintre; il avait aussi le présent, et l'histoire de mes anciens jours l'a frappé d'épouvante : il a mieux aimé la mort que la vie avec ma honte.

Cinq-Mars garda quelque temps le silence. Il me voyait sangloter avec amertume.

— A quoi bon ces révélations, ma chère? ce jeune homme était fou.

— Je vous parle ainsi, m'écriai-je, parce que je ne veux pas vous tromper! je vous dévoile mon âme et je la mets à nu... Maintenant, jugez celle à qui vous venez offrir le titre d'épouse!.. Chaque jour, vous vous exposez à rencontrer un homme dont le regard insolent vous fera tressaillir de colère.

— Eh! Marion, j'en serai quitte pour le tuer, voilà tout! Je peisiste à vous proposer le mariage.

— Henri, c'est de la démence !

— Non, c'est de la justice. En vous accusant ainsi vous-même, vous cédez à une impulsion généreuse ; mais je dois le dire, à mes yeux vous n'êtes pas coupable. Les circonstances, ei non la dépravation du cœur, ont causé vos fautes.

— Ces fautes n'en existent pas moins, monsieur de Cinq-Mars.

— Oui, mais elles sont excusables. Pas un de vos amants n'a le droit de vous mépriser. La rigueur seule de votre marraine pour des étourderies de jeunesse vous a jetée dans les bras du conseiller Desbarreaux.

— D'où avez-vous pu connaître?..

— Je le sais, Marion. Quant à M. de Bassompierre , habile séducteur, il a doublé par les charmes de son esprit l'entraînement

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AMOURS HISTORIQUES

d'un amour ill6gitime. Et puis, vous êtes si belle, Marion I faible, isolée dans le monde, sans expérience et sans appui, comment résister aux adulations et aux hommages? Vous avez eu des moments sublimes de repentir. . . je le sais encore, et les indignes roueries du cardinal vous ont fait donner dans ces écarts, dont vous vous accusez avec tant d'amertume.

Un éclair m'illumina tout à coup.

— Monsieur, monsieur ! criai-je, c'est vous qui m'avez dérobé mon journal au pavillon!

— Eh bien, oui, Marion, c'est moi.

Il tira le manuscrit de sa poche et me le présenta.

— De grâce, ne soyez pas en colère !.. En allant rejoindre le rhingrave, j'ai vu cette adorable retraite que vous vous êtes airangée, votre bibliothèque, votre petit bureau de travail... Je sors à peine de l'enfance, et la jeunesse est curieuse!.. Lisant ces mots sur le cahier : Notes pour servir à ma confession, je l'ai pris... Oh! n'est-ce pas que tu me pardonnes?.. Pouvais-je résister au désir de te connaître et de te connaître par toi-même? A présent, je te regarde comme une noble et digne femme, capable d'aimer, d'aimer sincèrement ; et je t'épouserai, je le jure devant Dieu

— Henri, mon Henri, tais-toi!., tu me rends folle... Songe que je suis vieille, j'ai trente-cinq ans.

— Ah ! tu te calomnies !

— Non, c'est mon âge. Vous seriez très-jeune encore, monsieur, que la neige descendrait sur mon front. Je vous aimerais, je périrais de jalousie. Pour la dernière fois, oublions ce rêve.

— Trente-cinq ans!., répéta-t-il d'un air rêveur.

Puis tombant encorfî à mes eenoux et me couvrant de regards passionnés ;

— Trente-cinq ans, Marion? mais tu es jeune et belle comme la plus jeune et la plus belle des Grâces!.. Trente-cinq ans?., folie! La beauté est la beauté !.. je la trouve en toi, je t'aime et tu seras ma femme. Oui, nous cacherons d'abord notre bonheur; nous attendrons, pour déclarer ce mariage, que je sois puissant à la cour; je veux être en mesure de braver tout le monde, et c'est à moi de te réhabiliter aux yeux des sots et des hypocrites. On respectera la marquise de Cinq-Mars, on la respectera, tedis-je!

Il me pressait contre son cœur, je lui rendais ses caresses. — Henri prenez le temps de mûrir ce projet; laissoz-moi, je vous en conjure, y songer moi-même.

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MAIUOIN UELOilME

Je vis un homme attaché au tilleul, et je reconnus Cinq-Mars. Page 722.

— Et combien demandez-vous, mon ange, pour ces belles et inutiles réflexions?

— Huit jours, monsieur, pendant lesquels vous serez sage et réservé.

— Oh! Marion, c'est impossible!

— Je l'exige Vous n'aurez ma réponse que le huitième

jour.

AMOURS HISTORIQUES

— Mais vous me permettrez de vous voir?

— Du tout, vous chercheriez à m'influencer.

— Non, je vous le jure.

— Est-ce un serment ?

— Un serment inviolable : je ne vous parlerai pas d'amour.

— Vous ne me ferez point de caresses î

— Point de caresses... Un dernier baiser, et ma parole vous est acquise.

Je collai mes lèvres à son front, puis je me sauvai en lui criant ;

— A demain, mon ami, à demain I

Je courus au pavillon pour me recueiUir avec mes pensées.

Elles étaient radieuses.

Voilà donc un homme qui m'aime, un homme que je n'ai pas trompé! Cinq-Mars est instruit de toute mon existence ; il me juge comme je dois l'être, car il n'y a dans ces notes ni dissimulation ni mensonge. Là , sur ce papier, j'ai mis toute mon âme et tout mon cœur.

Et je baisais ce bienheureux manuscrit d'où me venait tant de joie; je relisais ces lignes, écrites à la hâte et que Henri avait lues ; je devinais les passages sur lesquels il s'était arrêté de préférence.

0 singulière phase de ma destinée!

La prédiction du pâtre de Champagne se représente encore à ma mémoire. D a dit que j'épouserais un grand seigneur : cet horoscope se réalisera. Mon âge! qu'importe mon âge? Henri a raison, je suis belle, je le serai longtemps encore. Si mes charmes disparaissent, j'aurai pour plaire à mon époux mon esprit et mon cœur. L'amitié la plus douce et la plus sincère remplacera l'amour. Oui, le ciel est pour moi I

MARION DKLORM

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Ninon, le lendemain, vint nne rendre visite. .le lui confiai tout.

Elle médit que j'aurais le plus grand tort de ne pas accepter (les propositions aussi honorables. J'attendais Cinq-Mars, elle me demanda la permission de rester pour le voir.

Le jeune homme sortit, en effet, de sa trappe au bout d'une demi-heure et nous rejoignit à la bibliothèque.

Mademoiselle de Lenclosle trouva charmant. Une conversation familière s'établit entre nous. Je mis Cinq-Mars au courant de certains détails, dont le manuscrit n'avait pu lui donner connaissance, et il partit d'un éclat de rire en apprenant que le rhingrave était le fameux brigand des Alpes, soupçonné tout naturellement par moi d'avoir cédé à ses habitudes en me volant mes notes.

A son tour et sur les questions de mademoiselle de Lenclos, Henri parla de sa position brillante au Louvre. Il était déjà capitaine des gardes , et le roi lui avait promis de le faire grand maître de la garde-robe, puis grand écuyer.

— Est-ce possible? lui dis-je; mais Bellegarde?

— On doit le forcer à une démission.

— Pauvre homme ! il n'oubliera certes pas de crier de toutes ses forces : « Ah ! je suis mort! »

— Oui, et s'il ose trop se plaindre, on l'enverra en exil. Vo^\à, mesdames, la justice de l'Éminence ! Je vous le disais, Marion, Richelieu fera tout pour me porter au comble de la faveur, et cela, vous le savez, parce qu'il a les maîtresses royales en haine probnde. Après tout, c'est un peu leur faute. Mademoiselle de La Fayette ne lui cachait pas son dédain, madame d'Hautefort le brave en face, et la petite de Chemereau le nargue depuis trois jours, sous prétexte que le roi l'a trouvée gentille à Saint-Germain. Les étourdies prennent Louis Xïll pour un amoureux ordinaire. Madame d'Hautefort pourtant est revenue de son erreur, car elle s'écriait l'autre jour : — « Ah ! Jésus Dieu ! ses amours

sont vierges! » C'était après une aventure... Voulez-vous que je vous la raconte?

Ninon rapprocha son siège de celui de Cinq-Mars.

. — Parlez ! fit la curieuse.

— Voici... La dame, un soir, avait déblatéré contre le cardinal, et le roi lui dit :

— « Bien, bien ! j'écrirai cela à M. de Richelieu.

— « Ah ! Sire, je vous en défie !

— « Vous allez voir, madame. »

Il court à son cabinet, rédige la lettre, la cacheté, et revient la montrer à madame d'Hautefort, en lui criant ;

— « Là ! j'ai fait votre sauce ! »

Elle aussitôt de se précipiter sur le pli et de l'arracher des mains du roi. Louis XIII veut le reprendre, l'espiègle s'esquive ; mais le roi la pourchasse. Sur le point d'être atteinte, elle s'avise tout à coup de fourrer la lettre dans son sein. Puis elle dit avec un sourire provocateur :

— « Maintenant, venez la prendre I »

Or, voilà notre monarque intrépide baissant les yeux, rougissant et donnant les marques de l'embarras le plus risible. Le duc d'Angoulême, qui se trouve là par hasard, l'exhorte à violer l'asile du billet. Madame d'Hautefort attend qu'on se décide. C'est trèslong, mais enfin le roi paraît s'enhardir. Il lui prend les deux mains dans une des siennes, la conduit auprès du feu, la fait asseoir, et... Devinez!

— Quoi donc? dit Ninon. Il lui restait une main libre...

— Oui, sans doute.

— Et cette main reprit la lettre sous le corsage?

— Du tout, par exemple 1

— Que fit-elle donc?

— La main libre saisit les pincettes du foyer et retira le billet avec les susdites pincettes.

— Oh!., oh !.. c'est trop fort!

— C'est de l'histoire.

— Quel homme! quel homme! s'écria Ninon.

— N'est-ce pas? dit Cinq-Mars. Au reste, il est fort heureux, selon moi, que le prince ait ce caractère. La cour est remplie de jolies femmes... Une majesté trop pétulante y causerait du ravage.

— Ah ! lui dis-je; mais d'autres peut-être n'ont pas les mêmes scrupules ?

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MAKION DKLOIIME

— C'est possible... En tout cas, Marion, ces I)eaiité9-Ià, pour moi, ne sont pas dangereuses; non (|ue je ressemble au maître, Dieu me sauve d'une telle infortune! mais j'aime ailleurs et pour toujours.

Il me jetait un regard brûlant.

— Du reste, ajouta-t-il, si je m'avisais de courtiser une seule de ces dames, Louis XIIl se scandaliserait... Vertu de ma vie! j'aurais de la morale pour un mois, et quelle morale! Souvent j< suis obligé de m'asseoir, après son coucher, dans un fauteuil voisin de son lit, et il s'endort en me prêchant la- vertu, la fuite des faux plaisirs, la sainte amitié... que sais-je? Au bout du compte, je m'endors le premier. Ceux qui avaient l'intention d'en faire un moine ne manquaient pas, à mon avis, de tact et de jugement. Lorsque je n'ai pas été sage, il me boude, et, l'autre jour, m'ayant surpris à lire des romans, il m'a débité un sermon en trente-six points. Dans ces cas-là, je ne sais que répondre et je boude aussi. Alors il revient, me cajole, m'embrasse et me demande pardon... Pauvre roi!.. C'est fort drôle, je vous jure.

Tels étaient nos entretiens avec Cinq-Mars.

Il n'avait garde de manquer à ses visites quotidiennes, babillait comme une pie, et se dédommageait avec nous de sa contrainte au Louvre.

— Ma chère, me dit Ninon, c'est un aimable enfant; mais il doit être volage... Gare à vous! Soyez prudente et ne compromettez pas votre bonheur à venir. Dans une semblable circonstance, on peut user sans scrupule de certaines petites ruses. Il vous demande le mariage ; refusez d'abord et n'acceptez qu'après avoir doublé son ardeur. Puis, une fois mariée, traitez-le comme on traite un amant • que vos caresses soient rares et conservent leur piTA.

Le conseil me sembla dicté par la sagesse même.

U restait deux jours pour arriver au terme convenu. Je devins tout à coup chagrine. Henri m'interrogea; des soupirs furent toute ma réponse, et, lorsqu'il voulut connaître son sort, je n'étais plus à mon hôtel.

A ma place, il trouva Ninon qui l'accueillit d'un air grave.

— Je suis chargée pour vous, monsieur, lui dit-elle, d'un message pénible. Notre amie a passé la nuit dernière à réfléchir. Ce matin, je l'ai vue tout en larmes et pleinement décidée à rejeter votre proposition... Oui, monsieur de Cinq-Mars! Peut-être est-

AMOURS HISTORIQUES

ce un tort ; mais votre extrême jeunesse justifie sa défiance. Marionest vertueuse... depuis six mois. Elle s'est arrangé un intérieur pour le plus grand repos de sa vie, et nécessairement elle succomberait au chagrin d'un amour malheureux. Ne se fiant pas à son propre cœur, elle a pris la fuite. En vain je lui adressais les plus vives instances, je n'ai pu la décider à m'apprendre le lieu qu'elle choisissait pour sa retraite,

Cinq-Mars fut atterré.

Le pauvre jeune homme m'aimait sincèrement. Cette nouvelle imprévue lui serra le cœur et lui arracha des larmes.

Il était arrêté entre mademoiselle de Lenclos et moi que, pour mieux mettre Cinq-Mars à l'épreuve et me rendre enfin certaine de la sincérité de son amour, elle jouerait la coquette avec lui et laisserait entrevoir une consolation probable au milieu d'agaceries et de sourires provocateurs. Mais le triste amoureux ne remarqua seulement pas ce manège. Ninon perdit ses agaceries, ses sourires et son temps.

Elle m'écrivait tout cela. J'étais dans les délices.

— Oh ! Dieu est bon ! m*écriai-je, il excuse mes fautes, il veut me dédommager de toutes mes souffrances, il me réserve un avenir plein d'ivresse et de joie !

Je faisais des rêves d'or, j'arrangeais d'avance notre doux ménage. Mes trente-cinq ans s'effaçaient de mon souvenir et j'avais les illusions d'un premier amour.

Mademoiselle de Lenclos eut l'air d'être touchée du désespoir du jeune homme; elle lui avoua que j'habitais le château de Vitrysur-Seine, à deux lieues de la capitale.

En effet, ce château appartenait à Bassompierre. Un de ses intendants l'administrait toujours, malgré le séquestre. Cet homme en était quitte pour rendre ses comptes aux gens du roi. Il gardait la pleine jouissance du domaine et pouvait la permettre à d'autres. Lors de ma visite à la Bastille , le maréchal m'avait donné une lettre pour lui, me disan 1 que, sous les verrous, il serait heureux de m'avoir procuré les agréments d'une maison de plaisance.

J'étais là depuis deux semaines.

Les heures me paraissaient bien longues et je me trouvais au bout de ma patience. J'écrivis à Ninon que je n'y tenais plus.

Un jour donc, elle et mon jeune amoureux arrivèrent à la grille du château.

Cinq-Mars était en habit fort simple, afin de ne pas se trahir.

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MAIIION DKLOIIMK

j'avais, (lisait Ninon, (loiiiiû les ordres les plus impiloy;iljlos, dans la crainle qu'il ne découvrit ma retraite et n'arrivât jusqu'à moi. Tout aussilAf, en confirmation de ce discours, le portier se jeta au-devant de Henri et lui harra le passage.

— Vous voyez, mon cher? les dames seules [)euvent entrer; la consigne est rigoureuse vis-à-vis du sexe masculin, lui dit sa compagne.

Cinq-Mars se désolait.

Mademoiselle de Lenclos lui conseilla de se promener aux environs, en allendaut qu'elle eût à me iléchir. Elle entra seule, ei le pauvre jeune homme fit sept ou huit fois, en soupirant, le tour du mur d'enceinte.

Ne voyant pas revenir Ninon, il tenta de séduire le gardien de la grille; mais il s'adressait à un vrai Cerbère. Force lui fut de continuer sa promenade et ses soupirs. Enfin, recourant à un parti ox^rême, il résolut de sauter par-dessus le mur.

Or, M. le capitaine des gardes choisit très-mal le lieu de son escalade. Il tomba sur le jardinier du château et deux de ses aides, endormis à l'ombre pendant la chaleur du jour.

Ces trois hommes se réveillèrent au bruit de la chute et prirent tout naturellement Cinq-Mars au collet.

Son premier mouvement fut de lutter contre les mains brutales qui déchiraient les basques de son pourpoint. Mais on le tenait ferme.

Il fallut parlementer.

— Voyons, mes amis, lâchez-moi, dit-il avec beaucoup de douceur.

Et, fouillant dans sa poche, il leur donna de l'or.

Le jardinier le remercia d'un air goguenard et empocha les louis de la main gauche ; quant à la droite, elle s'attacha plus vigoureusement au pourpoint du jeune homme.

Un hasard voulait que plusieurs pièces de vaisselle plate eussent disparu, le matin même, de l'office du château, et le favori de Louis Xlll était pris pour le voleur, subissant ainsi une destinée commune aux amoureux. Leurs allures ont avec celles des larrons une analogie singulière. Ils provoquent et doivent provoquer éternellement de semblables méprises,

'^ Qui êles-vous? d'où venez- vous? où allez- vous?

Voilà trois questions auxquelles il était assez difficile à Cinq- Mars de répondre. Il balbutiait et tombait dans des redites étranges.

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AMOURS HISTORIQUES

Enfin, pour expliquer sa présence, il s'écria qu'il habitait le bourg voisin.

— J'y connais tout le monde... Votre nom? Le capitaine des gardes vit sa maladresse. Il tira de sa pochf»

de nouveaux le uis, dont le jardinier s'empara, comme il avai fait des autres, tin disant :

— Bien ! c'est pour l'argenterie volée !

— Qu'est-ce à dire?. . osez-vous croire...'

— Oui, oui, nous croyons!.. Des cordes 1 Un des aides se détacha.

Les deux autres paysans eurent besoin de tous leurs efforts pour tenir en respect Cinq-Mars exaspéré. Cette lutte acheva de mettre en lambeaux les habits du pauvre jeune homme, qui, pour lors, eut entièrement la mine d'un voleur.

Bientôt le troisièiQe personnage arriva avec des cordes.

Voyant ces rustres sur le point de l'attacher à un arbre, Cinqilars prit enfin le parti de leur décliner ses noms, titres et dignités.

— Ta! ta! vous nous la chantez belle... A d'autres!

— Cinq-Mars!., qu'est-ce que cela? nous sommes au dix juin.

— La bonne farce !

— Il n'est pas adroit !

— Qu'un de vous aille avertir mademoiselle Delorme. Sur l'honneur, je la connais.

- — Fadaises !

Et, sans lui permettre un mot de plus, ils le garrottèrent au tronc d'un tilleul, avec une grosse corde nouée autour de la ceinture. D'autres cordes furent mises aux pieds, puis aux bras. Les bourreaux attachèrent ceux-ci à des branches supérieures, de sorte que mon pauvre amant avait l'air d'un crucifié.

Puis, au lieu de venir promptement me donner avis de la chose, ils laissèrent leur victime et coururent au bourg réclamer mainforte.

Cependant mademoiselle de Lenclos se trouvait chez moi depuis une bonne heure. Dès son arrivée, je m'étais précipitée dans ses bras, en m'écriant :

— Et Cinq-Mars?

— Ne vous inquiétez pas de lui, mon cœur; il prend l'air aux environs.

— Pauvre ami !.. je vais le chercher.

— Du tout, me dit-elle, par exemple ! Vous êtes vraiment aussi folle et aussi imprévoyante qu'une jeune fille de quinze ans! N'oubliez pas mes leçons de sagesse et de prudence, Marion. C'est trop vite, beaucoup trop vite!.. D'abord, je n'ai pas déjeuné, ma belle, et je meurs de faim.

— Mais... lui? murmurai-je.

— Est-elle incorrigible !... Il est amoureux, lui!., et les amoureux ne mangent pas... Allons, faites-moi servir.

J'étais d'une impatience... On n'a jamais vu de femme aussi gourmande! Après un déjeuner très-copieux à la fourchette, elle voulut du dessert, des fruits, des massepains, que sais-je encore? On lui donna des vins d'Espagne, des liqueurs... Je crois que je l'aurais battue ! Quand elle se leva âe l;ible, je lui dis avec hilmeur :

— Ce n'est pas malheureux ! Vous allez, j'espère, me cdnduire à Cinq-Mars?

— Non, répondit-elle froidement ; il faut prolonger encore un peu ses souffrances.

Hélas ! elle ne croyait pas si bien dire !

— Ses souffrances ! m'écriai-je, oubliez-vous que ce sont les miennes !

— Eh! mon Dieu, jetez-vous à sa tête, ma chère!., je ne vous retiens pas... D'honneur, c'est ridicule, et l'on trouvera difficilement un amour plus étourdi que le vôtre! Au lieu d'aller vous-même à la recherche de Cinq-Mars, ne serait-il pas plus convenable, je vous le demande, d'y envoyer un de vos domestiques?

Je sonnai de toutes mes forces et j'en envoyai trois.

Puis je descendis avec mademoiselle de Lenclos dans le parc, en attendant qu'on nous amenât le jeune homme.

Tout à coup , je vis débusquer d'une avenue le jardinier, ses aides, neuf à dix manants, armés de hallebardes, et toute la valetaille du château, courant par derrière.

— Où allez-vous ainsi? leur criai-je.

Ils me répondirent essoufflés :

— Nous allons le pendre !

— Pendre qui?

— Le voleur, nous le tenons !

Et ils reprirent leur course de plus belle.

Me souvenant du larcin commis à l'office, j'entraînai Ninon, e1 je suivis en toute hâte les paysans, afin de les empêcher de commettre un acte de violence.

Bientôt je vis un homme attaché au tilleul, et je* reconnus Cinq- Mars, dont les bras étaient ensanglantés par les efforts qu'il venait ,4e faire pour briser ses cordes.

ff^

MAHION DKLOHMK.

ISinoii cul la cruauté de parlir d'un ôclal dn rire.

Je me précipitai vers Henri, le sein p;dpilant; je repoussai tous les personnage qui l'cnlouraicnt, )<; le serrai dans mes bras ei je lui prodiguai les baisers les plus tendres.

— Continuez, Marion, conlinuez toujours! me dit-il avec un accent ému. Ilmesoi'ait doux, je vous assure, de rester éleriiellement ainsi; mon supplice devient urfboidieur.

— Voilà qui est convenu I s'écria Ninon : vite, apportez de nou velles cordes î

La valetaille était stupéfaite.

— Allez-vous couper ces nœuds, misérables! dis-je avec colère. Ils obéirent.

— Merci, mes amis, merci ! dit Cinq-Mars, vous m'avez rendu un service immense... Je ne vous garde pas rancune.

Vidant aussitôt sa pocbe, il leur jeta le reste de son or.

Tous ces gens s'en allèrent émerveillés et croyant faire un rêve. Mademoiselle de Lenclos riait toujours à se tenir les côtes. Moi, je continuais de prodiguer des caresses à Cinq-Mars, collant mes lèvres à ses pauvres bras tout meurtris.

— 0 vanité des résolutions de la femme ! dit Ninon : n'êtesvous pas honteuse, vous, qui tout à l'heure encore me promettiez d'être inflexible?

— Oui ; mais il a souffert pour moi.

— Comment donc? il acte crucifié! s'écria-t-elle.

— Par bonheur, dit Cinq-Mars, je ne suis ni mort, ni enseveli.

— C'est pourquoi, monsieur, vous comptez plus facilement ressusciter le troisième jour par un bon mariage?

— Eh bien, oui, là! criai-je, en narguant Ninon, ce mariage aura lieu, comme vous le dites, très-prochainement!

J'ouvris les bras à Cinq-Mars, il vint y tomber en pleurant de joie.

Le lendemain nous rentrions à Paris.

Tous les préparatifs commencèrent pour notre union secrète. Mes témoins devaient être Marguerite de Saint-Évremondct Vilîarceaux. Quant à mon amant, il choisit Auguste de Thou et le vieux baron de Panât, Ce dernier, sorte d'original dans le genre de Rosecroix, jura qu'il m'aurait épousée de tout son cœur si son jeune ami n'eût pris l'avance.

Je remerciai le bonhomme de l'offre de ses soixante-quinze ans.

fl

De Thou nous fit, à Cinq-Mars et à moi, des observations trèsjudicieuses sur l'engagement que nous nous proposions de contracter, et dont il venait seulement d'être instruit. Il toucha la différence d'^âge avec beaucoup de délicatesse, ne semblant même aborder ce sujet que pour mieux faire ressortir les éloges qu'il accordait à ma beauté. Mais, à l'entendre, nous nous exposions à de nombreux chagrins : la mère de mon jeune époux était d'une sévérité fort grande, et le roi ne manquerait pas de voir cet hymen d'un mauvais œil, puisqu'il avait manifesté déjà plusieurs fois l'intention de marier Cinq-Mars à la princesse de Gonzague.

Le grave moraliste prêcha dans le désert.

Il fut décidé que personne ne serait instruit de notre mariage, jusqu'au moment où Cinq-Mars se croirait assez fort pour le proclamer en face de tous et braver Richelieu.

Anne d'Autriche sut nos projets. Elle s'en montra fort satisfaite et me fit complimenter par de Thou. Celui-ci continuait de la voir malgré la défense du ministre. L'approbation de la bonne reine parut enfin décider le jeune magistrat à se rendre à nos raisons. Elle le chargea pour moi d'un riche collier de perles orientales, choisi dans ses propres parures.

Je baisai ce précieux cadeau de noces, cl je le réservai pour ma toilette le jour de la bénédiction nuptiale.

Il s'agissait de trouver un prêtre dont la discrclion r,e fût pas douteuse. C'était là le difficile ; car si les curés de Paris avaient la crainte de Dieu, ils avaient encore plus celle du cardinal et lui étaient dévoués jusqu'à l'espionnage, inclusivement.

La prudence nous conseillait surtout de ne pas nous fier au curé de Saint-Paul, ma paroisse.

— Eh! parbleu, dit en riant Marguerite, servez-vous de quelque prêtre obscur cL inconnu, dont on n'ait pas les révélations à craindre.

— Silence ! monsieur, lui dis-je. Cette ouverture est loin de me plaire. Je tiens à connaître celui qui me mariera, et vous aurez î'obligeance de lui défendre le capuchon !

Toujours est-il que notre embarras était extrême.

Un temps infini se passait en irrésolutions. Cinq-Mars proposait de retourner tous ensemble au château de Vitry, pour demander le sacrement à quelque prêtre campagnard, lorsque Ninon survint et s'écria :

MAF{I()N DKLOIUIR.

— Tranquilhscz-vous, j'ai votre affaire!

Elle me présentait, en môme temps, un individu, nommé Collet, d'un extérieur assez convenjible et d'une physionomie paisihle et douce. Le nouveau venu m'adressa deux ou trois complimenls gracieux. A peine eut-il fini de parler, que j'entendis une voix, rui semblait sortir du plafond, tout au-dessus de ma îéte.

Cette voix cria :

« Je suis l'Esprit de Montmartre et j'arrive à votre secours I Lo favori de sa majesté Louis XIIl épousera mademoiselle Delorme , ce soir, à onze heures précises, et dans cette môme chambre!.. Je réponds de la discrétion du curé de Saint-PauL »

Nous avions tous les yeux en l'air.

Quand la voix eut cessé de se faire entendre, chacun de nous regarda son voisin en pâlissant. Ninon s'amusa beaucoup de notre peur et nous expliqua le prodige. On reconnut, dès lors, le service immense que Collet pouvait nous rendre.

Villarceaux et Marguerite le conduisirent immédiatement chez e curé de Saint-Paul.

Le digne pasteur était en train de dîner. Sa gouvernante venait le placer devant lui une grasse poularde du Mans, qu'il découpai! avec une attention scrupuleuse. 11 ne se dérangea pas à l'arrivée des visiteurs et se contenta de leur adresser un léger signe de tête.

— Monsieur le curé, dit Marguerite, serez-vous assez aimable pour vous transporter ce soir même, à onze heures, dans un logis voisin? Nous réclamons votre ministère pour la célébration d'un mariage.

— Onze heures ! s'écria le curé, je me couche à neuf. . . Y songez-vous?., interrompre ainsi mon sommeil; vous rêvez, mes enfants.

— « Tu iras ! le ciel te l'ordonne !»

— Hein? fit le curé, qui tressaillit brusquement et laissa tomber sa fourchette, au bout de laquelle se trouvait la cuisse la plus appétissante du rôti.

— « Tu iras, te dis-je, et malheur à toi, si tu refuses! » C'était la même voix que nous avions entendue dans ma

chambre. Mais, au lieu de venir d'en haut, elle semblait sortir de terre, sous le fauteuil même du curé.

Le brave homme se leva tout éperdu.

Il recula son siège, jeta sur le parquet des yeux hagards et se-

'tc^

AMOURS HISTORIQUES

coua sa soutane, dans la persuasion qu'elle contenait un ange ou un lutin. Puis, voyant la feinte surprise de ses visiteurs :

— Avez-vous entendu? murmura-t-il le front pâle et les jambes vacillantfô.

— Quoi donc? demanda Villarceaux.

La voix reprit , mais cette fois en l'air et comme en s' éloignant :

— « Je parle pour toi seul, il est inutile que ces messieurs entendent. Dis-leur bien vite que tu te rendras à leur souhait. N'estu pas honteux de tenir de la sorte à quelques heures de sommeil? Si tu ne t'appliques davantage à la mortification, tremble pour ton salut! »

Le curé retomba sur son fauteuil et joignit les mains avec épouvante.

— Décidément, vous nous refusez, monsieur ! demanda Collet.

— Non, non!., je ferai ce mariage... à onze heures... à minuit, si cela vous est agréable... Venez me prendre.

— Il faudra, monsieur le curé, dit Marguerite, que vous ayez la complaisance de vous laisser mettre un bandeau.

— Oui, messieurs, oui, tout ce qu'il vous plaira!.. A ce soir. Ils rentrèrent nous annoncer le succès de leur démarche, et le

reste de la soirée s'écoula dans la joie. Nos témoins, mademoiselle de Lenclos et l'Esprit de Montmartre dînèrent avec nous. Cinq-Mars était au troisième ciel, son bonheur doublait le mien.

A onze heures sonnant , mon brave pasteur nous arrivait en colin-maillard. On lui débanda les yeux. Mon amant s'approcha pour le saluer, le remercia de son obligeance, et déclina sans plus de retard son nom et le mien.

Le curé eut un brusque tressaillement et nous regarda d'un air indécis.

— En vérité, balbutia-t-il, j'étais loin de m'attendre... Ce mariage a sans doute l'assentiment du cardinal?..

— « Que t'importe ? dit la voix : as-tu besoin de la permission du cardinal, dès que le ciel t'ordonne d'agir? »

— Oh! reprit le curé très-ému, n'attachez pas à ma question trop d'importance. Que M. de Richelieu le sache ou ne le sache pas, je suis prêt à vous bénir, et je vous jure d'avance le secret le plus profond.

Nous avions fait dresser une table, recouverte d'un tapis écla-

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MAHION DKLOn.MI

lui

tant, sur laquelle se trouvaient le beau Christ d'ivoire, aclieté jadis à Lopès, deux candùluhres et une assiette de vermeil contenant la médaille et l'anneau d'alliance.

Cin(i-lMars ci moi, nous nous agenouillâmes sur des coussins le velours.

Le mariage se fit solennellement et gravement; puis le bon ;ur6 nous adressa queli|ues exliurtalions louchantes. 11 avait eu ioin de se munir du registre de la paroisse. Tout se conclut en règle, et nos témoins apposèrent leui*s signatures au-dessous de la sienne.

— Mes enfants, nous dit-il, voire hymen a l'approbation d'en haut, j'en ai la certitude Allez en paix et soyez heureux!

Le nouvel époux lui donna pour les pauvres une bourse de mille écus, et je lui promis à mon tour cinquante louis par mois, s'il était discret. Mais les recommandations devenaient inutiles; nous étions sûrs de son silence.

Quant à celui de l'Esprit de Montmartre, nous ne pouvions le mettre en doute. D'abord, je payai généreusement son intervention céleste, et puis son secret merveilleux nous répondait du nôtre. On n'avait alors aucune idée de l'étrange phénomène qu'on désigna plus tard sous le nom de ventriloquie. Collet gagnait à cela des . sommes folles. Il pensa faire mourir de peur une quantité d'individus, et le curé de Saint-Paul ne fut pas le seul auquel il donna la fièvre.

Je renonce à peindre les transports de Cinq-Mars.

U m'emmena sur-le-champ dans sa maison par le passage qu'il avait pratiqué. Nos amis nous laissèrent à notre joie et nous rendirent pendant la lune de miel des visites peu fréquentes.

Les avis de mademoiselle de Lenclos étaient effacés de ma mémoire. •

J'adorais mon jeune époux; il me prouvait ardemment son amour, et je me serais crue coupable de jeter des manœuvres de coquetterie au milieu d'une union si douce, consacrée par le ciel, et qui, je le croyais alors^ me promettait de longs jours de délices et de félicité.

Hélas! le cœur de la femme sera toujours le même I

L'expérience acquise ne nous sert jamais ; nous sommes aussi crédules à l'âge mûr qu'au jeune âge. Quand elle aime, la femme la plus coquette devient naïve et confiante : le calcul est antipathique à la passion. Je ne cachais pas à Cinq-Mars la violence de

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mon amour; j'étais aux petits soins pour lui, je l'accablais de prévenances, de cajoleries et de tendresses.

.Dix-huit mois s'écoulèrent au sein d'un bonheur qu'eussent envié les anges.

Mais alors il me sembla que Cinq-Mars ne répondait plus aussi vivement à mes témoignages affectueux ; mes soins avaient perdu de leur puissance, il était froid sous mes baisers. Bientôt il prétexta des occupations incessantes au Louvre et resta des semaines entières sans me voir. Mon cœur se brisaii, je passais tous mes jours dans les larmes et je regrettais mes beaux rêves évanouis.

Cependant, lorsque mon époux revenait, je séchais bien vite mes larmes et je m'efforçais de sourire.

Enfm arriva le moment fatal où le doute même devint impossible.

M. de Cinq-Mars ne m'aimait plus.

Le jour où j'acquis cette conviction fut un jour sinistré. Ma vie d'amour et de bonheur était passée. Je sentais que mon astre atteignait son couchant, il jetait ses derniers rayons.

J'essayai du reproche et de la plainte.

Cinq-Mars s'impatienta, m'accusa d'exigence, et fut quinze jours sans paraître. Où le trouver? Je ne pouvais aller au Louvre, et je me rendis chez de Thou. Il me vit entrer tout en pleurs.

— Monsieur, lui dis-je, voulez-vous me répondre avec franchise ?

— Oui, madame, je vous le promets.

— Cinq-Mars ne m'aime plus?

— Non, me dit-il, s'imaginant que trancher dans le vif était le moyen le plus infaillible de guérir ma blessure.

— Il en aime donc une autre?

— Je le crois.»

— Qui cela? demandai-je, comprimant à deux mains ma poitrine palpitante.

— Marie de Gonzague.

— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! . . Vous en êtes sur?

— De grâce , calmez-vous. . . Pauvre femme ! Je vous avais prédit ce déplorable résultat. ,. Du courage, Marion, du courage 1

Alors, au milieu d'une foule de circonlocutions embarrassées et de phrases pénibles, il tâcha de me faire comprendre qu'un divorce était nécessaire pour ma tranquillité personnelle et dans l'intérêt de l'avenir de son ami.

l'homme qui se présenta sur le se<|il, n'était pas Cinq-Mars. Page ~3).

Je me levai, l'œil étincelant, les lèvres frémissantes.

— Henri vous a-t-il chargé de me faire cette ouverture T

— Non, balbutia-t-il ; mais je prends sur moi de vous indiquer le parti le plus sage.

— Un divorce, m*écriai-je, un divorce!., et vous osez me proposer une telle humiliation ? Vous croyez que je l'accepterais sans

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vengeance? Détrompez-vous!., j'ai les secrets de votre ami, j'ai les vôtres.

Il frissonna.

— Vous machinez la perte du ministre. . . Malheur à Cinq-Mars ! malheur à vous! malheur à ma rivale ! . . Vous ignorez à quoi peut se résoudre une femme dont on déchire l'âme et dont on foule aux pieds l'orgueil. Je veux une explication, monsieur, je la veux sans retard ! et j'attends mon époux chez moi. . . Faites-le prévenir.

Je quittai le cabinet du magistrat, ne me possédant plus de colère. Une heure après mon retour, Cinq-Mars entra dans ma chambre et nous eûmes une scène incroyable.

— Je vous connais, Marion, me dit-il. Vos menaces ne seront pour rien dans mes aveux . . . Non, ce n'est pas la peur qui m'amène, c'est la loyauté, c'est la conscience.

Aussitôt il m'avoua tout avec franchise. Il aimait la princesse de Gonzague, il en était aimé ! confidence inouïe que je reçus au milieu de ses larmes.

— Non, ma chère, non, pas de divorce ! s'écria-t-il en me pressant contre son cœur. Auguste a été trop loin; tu es ma femme et tu le seras toujours. Je suis jeune, je suis faible. Ma nature volage peut m'entraîner quelquefois. Mais on ne me verra jamais faillir à l'honneur. Nos liens sont sacrés. Dieu les a bénis. Rassuretoi, je n'ai pas l'intention de les rompre... Seulement, je t'en supplie, montre-toi bonne et indulgente.

En l'écoutant ainsi parler, je n'avais plus de force pour la colère.

— Oh ! reprit-il, mon cœur s'est trouvé sans défense ! La princesse de Gonzague, malheureuse enfant! croirais-tu jamais que le cardinal a eu l'audace... Enfin, j'ai déjoué ses indignes tentatives. Il voulait rendre impossible un mariage dont Louis XIII avait conçu le projet, car on ignore notre propre alliance. Un jour, entrant à l'improviste chez Richelieu, j'y rencontrai Marie, éperdue de frayeur. Elle se jeta dans mes bras, en s'écriant : « Monsieur de Cinq-Mars, sauvez-moi! sauvez-moi! » Oui, je ne t'abuse pas : cet homme est un monstre ! N'osant lutter directement contre le désir du roi, il aimait mieux essayer de perdre la princesse. Je n'ai pas craint de lui dire l'horreur que m'inspirait sa conduite. Tout autre à ma place eût agi de même ; tout autre se fût ému aux témoignages de sa gratitude... Mais je combattrai cet amour, Marion, je t'en fais le serment I

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MAIIION DELOFIMI-:

Hélas I était-ce bien à moi de me montrer inflexible pour les faiblesses du cœur? Je pleurais avec Cincj-Mars, je ne repoussais plus ses caresses.

Mademoiselle de Lenclos entra dans Tintervalle.

Lui ayant raconté, la veille, tous mes chagrins, je n'avais reçu pour consolation que ces cruelles paroles :

— « Vous êtes au désespoir, ma chère?., j'en suis contente* On ne néglige pas impunément mes conseils, on ne se moque point ainsi de mon système. Pleurez ! pleurez ! je n'y saurais que faire ! »

Sa rancune était sérieuse? néanmoins, elle ne dura pas longtemps. Ninon croyait avoir trouvé moyen de me rendre l'amour de Cinq-Mars, et son bon cœur la ramenait chez moi.

— Vous avez causé du chagrin à notre pauvre amie, dit-elle; c'est mal, monsieur, c'est fort mal!.. Je ne vous aime plus. . Au moins devriez-vous montrer plus d'égards pour la position délicate où elle se trouve.

Elle appuya presque solennellement sur ces derniers mots. Cinq-Mars tressaillit, son visage eut un reflet radieux.

— Par grâce, cria-t-il, expliquez-vous 1

— Eh ! monsieur, dit Ninon, quoi de plus simple? Ne comptiezvous pas tôt ou tard sur les joies de la paternité ?

— Ciel ! est-ce possible ?

Henri tombait à mes genoux.

— Et tu ne me disais rien ! . . Marion ! Marion ! pourquoi ce silence? N'était-ce pas à toi de m'apprendre cette nouvelle enivrante?..

Je restais confondue de l'étrange péripétie amenée par mademoiselle de Lenclos. J'eus un instant de lutte avec ma conscience; mais le regard de Ninon triompha de mes scrupules.

Un peu de ruse m'était bien permis et j'avais le droit de défendre pied à pied mon bonheur.

— Hélas ! mon ami, dis-je à Cinq-Mars, cette nouvelle pouvait vous trouver indifférent... je le craignais du moins... Voilà pourquoi je ne vous ai rien dit jusqu'à ce jour.

— Indiffèrent! s'écria-t-il , tu n'as pu le croire!.. Être père, mon Dieu ! se voir renaître dans une douce créature...

— Qui vous ressemblera, monsieur, dit Ninon.

— Oui ! j'aurai sa première caresse et son premier sourire. Oh I pardonne-moi ! continua Cinq-Mars, en m'embrassant avec trans-

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port, je t'ai causé du chagrin, pauvre ange!.. En ce moment, c'était presque un crime... Mon Dieu ! je ne me sens plus d'irresse... Un fils!., oui, n'est-ce pas, ce doit être un fils?.. Marion, ma bonne Marion, je suis coupable , je mérite les reproches les plus durs... Mais ce fatal amour n'existe plus... Non, c'est toi seule que j'aime! Redeviens heureuse, conserve-moi mon fils... Je vais de ce pas à Saint-Germain déclarer notre mariage au roi. Hier, il m'a nommé grand écuyer ; ma faveur est au comble, et si le ministre veut se poser en obstacle, malheur à lui! Je ferai la plus grande diligence... A ce soir, Marion, à ce soir!

Il sortit.

Je me précipitai au cou de mademoiselle de Lenclos en pleurant de joie.

Mon mariage avoué I mon mariage reconnu ! Je n'avais pas osé jusqu'alors m' abandonner à ce beau rêve. Ainsi, je prendrai le titre de marquise de Cinq-Mars, je le porterai fièrement en présence de toute la cour ! A moi les privilèges attachés au rang de mon époux et à la faveur éclatante que lui accorde le roi !

Ninon me laissa tout entière à l'ivresse de mes espérances.

La nuit tomba.

Je courus au passage secret , et j'allai m'enfermer, pour attendre Cinq-Mars , dans la petite maison de la rue des Francs- Bourgeois.

Rarement mon mari se hasardait à paraître de jour dans mon hôtel ; nous redoutions les visites et les indiscrets. A l'heure où il arrivait habituellement, je me rendais au berceau, je levais la trappe ; franchissant ensuite le souterrain et l'avenue de tilleuls, j'étais bientôt dans ses bras.

Cinq-Mars, toujours par prudence, n'avait pris aucun domestique. Seuls, Grassin et Thérèse étaient initiés à notre secret ; seuls, ils venaient nous servir.

Nous nous retirions dans un charmant boudoir, décoré avec une élégance parfaite. Toutes les mesures étaient prises pour nous environner du plus grand mystère. Ce boudoir n'avait pas de fenêtre et recevait le jour par en haut. Le reste des chambres de la maison se trouvaient rigoureusement fermées. Les deux portes principales, celle de la rue, dont Cinq-Mars avait la clef, et celle du souterrain étaient en bois de chêne et fort solides. A moins d'une trahison, nous ne pouvions être surpris, et je me confiais entièrement à la fidélité de mes domestiques.

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MAIllON IJELOIIME

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II se faisait tard.

J'attendais depuis au moins deux heures, mais sans être inquiète. Mon époux m'avait juré de revenir, je ne craignais pas qu'il me man(|uàt de parole.

Tout h coup j'entendis résonner des pas dans le corridor que Cin(i-Mai-s traversait d'ordinaire, en arrivant par la rue des Francs- Bourgeois. Prenant un flambeau, j'ouvris la porte, afin de courir à sa rencontre.

Mais l'homme qui se présenta sur le seuil n'était pas Cinq-Mars.

Le flambeau s'échappa de mes mains et je ne pus retenir une exclamation d'épouvante.

J'étais en face de Richelieu.

— Marion ! cria-t-il avec surprise... Ah ! ah I sur l'honneur, le tour est impayable!

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Le cardinal me reconduisit à mon siège, où je tombai, muette

et glacée de crainte.

— Voyons, du calme, chère belle, me dit-il en me prenant les mains d'un air affectueux. Puisqu'il s'agissait de toi, Henri n'avait pas besoin de recourir à tant de mystère. Il enfreignait ma défense; mais je suis indulgent... L'intrigue est pardonnable, je regrette d'avoir été si rigoureux... Rigoureux, je me trompe, tout cela n'est qu'une plaisanterie... Là, pourquoi trembler de la sorte?.. Est-ce que je te gronde?

AMOURS HISTORIQUES

— Henri... Mais où est-il, murmurai-je , et comment avez- \ous pu, monseigneur, pénétrer dans cette maison ?

— Oui, cela doit te surprendre. J'ai fait arrêter Cinq-Mars; on a trouvé sur lui la clef de ce logis, on me l'a remise, et je m'en sers, parbleu !.. Quoi de plus simple?

Je me levai brusquement et je lui saisis le bras avec force.

— Vous avez osé faire arrêter Cinq-Mars... vous?

— Chut! ne nous emportons pas... Te voilà bien, toujours même, toujours prompte à la colère!.. Allons, ne te hérisse pa ma belle lionne. Cette arrestation n'a rien de sérieux, je te le jui Figure-toi... c'est une singulière histoire!.. Il y a quelqus temps, nous avons eu, Cinq-Mars et moi, une querelle assez vive. Depuis lors, on l'espionne. Il découche très-souvent et ne sort qu'au matin de cette demeure. Tu le vois, ma police est habile. N'im-

[ 1/ porte, je tenais à m'assurer des choses par moi-même. Je croyais

qu'une autre femme. . . une jeune fille à laquelle le roi s'intéresse. . . Mais Louis XIII a compris mes raisons. Cette jeune fille est fiancée à un souverain de l'Europe, il serait d'une détestable politique de la marier à Cinq-Mars. Toutefois , on ne veut pas avoir l'air de changer trop brusquement d'avis ; l'amour-propre royal est en cause, et nous avons fait semblant de bouder notre favori , sous prétexte d'un faucon tué. Ce soir, à Saint-Germain, M. de Cinq- Mars n'a pu pénétrer jusqu'au roi pour ce beau notif. Louis XIÎI consent à ne plus le revoir de quinze jours... c'est énorme! et il m'a permis de l'envoyer au château d'Effiat... Mais rassure-toi, Marion, j'en serai quitte pour donner contre-ordre, car enfin ton intrigue avec mon protégé n'a pas l'importance...

— D'une intrigue avec la princesse Marie, monseigneur? C'est elle, n'est-ce pas, que vous pensiez rencontrer ici?

— Quoil tu sais donc?.. Est-ce qu'elle y vient? me demandat-il vivement.

— Vous ne prenez pas garde à vos questions, lui dis-je, en le regardant d'un air indigné.

— Oh 1 oh I ma chère, tu es susceptible ! Je n'entends pas dire que tu sois capable de prêter les mains. . . A propos, les informations recueillies par ma police secrète m'ont instruit d'une chose ; Henri, depuis deux ans, est le propriétaire de cette maison... Daible ! diable ! tu fais des prodiges!.. Soumettre un jeune homme à une telle constance... Vertu de ma vie! c'est merveilleux!., et

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MARION DELUIIMK

dans le nombre de tes aniiiiils, il ne s'en est i):is trouvé boaucouj), je le gage, (pii aient déployé pour tes charmes un entètemen aussi exemplaire!

Mon orgueil se révolta du ton méprisant de ce discours.

J'étais debout devant le cardinal, et je le regardai bien en face.

— En votre qualité de premier ministre, lui dis-je, vous vous croyez autorisé peut-être à violer un domicile; mais, tout puissant que vous soyez, monsieur, je ne vous reconnais pas le droit de m'humilier et de me jeter l'outrage. Le passé se répare, lorsfpj'ii n'est pas le résultat de la perversion des principes. Je désire que vous effaciez le vôtre, comme j'efface le mien.

— Insolente I cria-t-il, où prenez-vous une telle audace?

— Dispensez-vous d'élever la voix , monsieur ; vous ne m'intimidez en aucune sorte. Je suis à présent lavée de mes fautes, je suis réhabilitée ! et j'exige de vous le respect dû à une honnête femme, à une épouse légitime. Je suis la marquise de Cinq-Mars, monsieur !.. ne le perdez pas de vue, je vous prie, toutes les fois que j'aurai l'honneur de me trouver en votre présence.

— La marquise de Cinq-Mars?., toi! cria-t-il, en me saisissant le bras à son tour avec rage.

— Moi-même.

— La preuve ! il me la faut sur-le-champ.

— Soit, je ne vous la refuse pas.

J'ouvris une cassette en palissandre, j'y pris un papier et je le tendis à Richelieu.

« — Lisez!., l'original de cet acte est sur les registres de la paroisse de Saint-Paul.

ïl lut et me regarda d'un air moitié furibond, moitié consterné.

— Qu'en dites-vous, monsieur? la preuve vous semble-t-elle claire? Je vous ai révélé ce secret pour mettre un terme à vos discours offensants. D'ailleurs, M. de Cinq-Mars a l'intention positive de publier notre mariage et d'obtenir l'agrément de Sa Majesté.

— Fort bien. Daignez vous asseoir... mademoiselle, dit le cardinal, appuyant sur ce mot avec une affectation ironique.

— Je suis désolée, monsieur, de ne pouvoir continuer cet entretien. L'heure n'est pas décente, et vous ne pouvez rester davantage en ce logis, où vous n'aviez pas le droit d'entrer.

— Je vous ordonne de me répondre !

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AMOURS HISTORIQUES

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— Impossible... Demain peut-être me trouverez-vous plus disposée à obéir; mais, aujourd'hui, puisque vous avez exilé M. de •^jnq-Mars, je me retire et vous cède la place... Bonsoir.

En parlant ainsi, je me dirigeais vers la porte du jardin. Je l'avais ouverte déjà, quand Richelieu courut après moi, me ramena de force et me fit brutalement rasseoir.

— Misérable ! tu répondras ! cria-t-il avec fougue.

— Cette violence est indigne... Je vous répondrai... oui... mais en présence de mon époux, et nous verrons si vous ne changoz pas vos procédés à mon égard.

— Eh! quelle mesure m'obligera-t-on de garder avec toi?.. Parle!.. Comment s'est fait ce mariage?

— M. de Cinq-Mars l'a demandé lui-même.

— Tu mens !

— Et pourquoi mentirais-je? Est-ce que j'ai peur de vous?

— Henri ne connaît pas tes anciennes intrigues.

— Vous êtes dans l'erreur, il a reçu de moi les aveux les plus complets.

— Non, non! c'est impossible... Tu as abusé de sa jeunesse, tu lui as imposé ce mariage avant de céder à sa passion.

— Si vous croyez cela, pourquoi m'interrogez-vous? J'affiroie et vous niez : cet entretien n'a pas de sens... Brisons là, je vous prie.

11 s'aperçut que ma résolution formelle était de lui tenir tête.

— Écoute, me dit-il, je t'ai blessée tout à l'heure, et je le regrette vivement. Ton amour-propre de femme se révolte. Nous sommes à nous quereller, lorsqu'il est facile de nous entendre e* de rester bons amis. Voyons, ma chère, ne me contrains pas à la rigueur; vraiment, il me répugnerait de t' enfermer dans un cloître.

— M'enfermerî vous ne l'oseriez pas!

— C'est juste. Tu sais combien je suis craintif et comme je recule devant les moyens extrêmes.

Richelieu proféra ces mots d'une voix douce et d'un air aimable. D m'enfonçait en riant un couteau dans le cœur.

— Cette nuit, continua-t-il, à l'instant, je puis te faire dispajsaître. Saint-Georges et deux de ses soldats sont au bout du corridor; si je les appelle, si je leur dis de te conduire à Saint-Lazare, avec ordre à la supérieure de t'enterrer vive dans une cellule.

La prostituée te méprise elle n'a pas voulu être à toi. Page 7J8.

crois-lu qu'on me désobéisse? Je brûle ce papier, j'arrache une page des registres de la paroisse Saint-Paul : où seront les preuves de ton hymen? qui osera me demander compte de ta disparition? Je frissonnais. Pourtant je ne témoignai rien de ma peur et »o répondis à Richelieu :

— Qui vous en demandera compte? Cinq-Mars.

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lis.

AMOURS HISTORIQUES

— Où est sa puissance?

— Dans l'amitié du roi.

— Ahl ah! ma belle, tu t'abuses. L'amitié du roi, nferAl Louis Xni a consenti, ce soir, à l'arrestation et à l'exil au château d'Effiat. Qu'il me plaise d'obtenir autre chose et je l'obtiendrai, j'en suis sûr. En vain tu espères lutter; je ne reconnais plus ton adresse habituelle. Allons, ne m'oblige pas aux mesures violentes. Il faut rompre cet hymen de bonne grâce.

— Jamais!

— Parle ciel, tu m' obéiras!., ou je t'écraserai, reptile! hurla le cardinal, revenant à tous les transports de la colère. On ne publiera pas, je le jure, le mariage de M. de Cinq-Mars, d'un homme que je protège, avec une prostituée.

— Oh! malheur!., malheur!., ce mot infâme retombe sur toi, Richelieu!., tu es la cause de mes premiers désordres... Pour oser jeter ainsi la honte aux autres, qu'es-tu donc? un prêtre vil, -débauché, sans pudeur et sans croyance... un monstre, un assassin!.. La prostituée te méprise, elle n'a pas voulu être à toi!

Il serrait les poings ; ses lèvres étaient blanches et ses yeux sortaient de leur orbite.

Je repris, sans avoir égard à cette violence :

— Allons, monsieur le cardinal, exécutez vos menaces!.. Ap- " pelez Saint-Georges, faites-moi plonger dans un cachot de Saint- Lazare... Je vous brave ! je vous défie! je résisterai jusqu'au dernier soupir à. votre infernal despotisme. Oh! j'ai beaucoup de vos secrets ^-monseigneur!., je possède de curieux détails sur votre compte. Vous avez cru jouer avec moi, et vos confidences ont été trop loin... A mon tour de menacer maintenant!.. Si vous avez l'audace d'attenter à ma liberté , si vous brisez mon bonheur, n'espérez plus de moi ni discrétion, ni réserve. Demain, cent personnes, à commencer par le roi et la reine, connaîtront vos relations avec moi, vos moindres discours, votre immoralité détestable, vos dernières tentatives sur la princesse de Gonzague... Oui, monseigneur ! on imprimera tout cela, de même que vous avez imprimé les lettres de madame du Fargis : vous m'avez appris comme on se venge !.. Demain, vous entendez?.. Or, j'ai des mesures à prendre, et vous ne me ferez pas arrêter ce soir... Mais j'accepte la lutte, à bientôt !

Avant qu'il eût pu me retenir, je m'élançai vers la Dorte demeurée ouverte.

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La clef était eu deliors, je d(»iniiii un double tour et je m'enfuis par l'allre de tilleuls. J'ciileiidais le cardinal appeler Saint- Geoiges et secouer la porte avec violence; mais elle était solirle, et je ne craignais point qu'elle cédât. Je relerniai sur moi la trappe du souterrain, puis je me rétrouvai sous mes charmilles.

Sans perdre une minute, j'allai prendre au pavillon mon cahier de notes et j'éveillai mes gens.

Thérèse et son père eurent ordre d'aller se poster dans la rue des Francs-Bourgeois, pour examiner ce qui allait se passer.

Quant à Grassin, il me conduisit chez Ninon.

Je la fis lever à une heure après minuit et je lui confiai mon cahier de notes. Elle me jura sur l'Évangile de les garder précieusement et de les publier, au cas où elle me verrait disparaître.

Bientôt après, j'étais de retour, sûre de ma vengeance et déterminée à attendre les événements.

Thérèse et Bulmann rentrèrent, à six heures, avec des nouvelles palpitantes.

A peine , obéissant à mes ordres , s'étaient-ils montrés dans la rue des Francs-Bourgeois, qu'un garde de Richelieu les avait accostés par cette exhortation :

— Du secours! du secours! un homme se meurt!

Le cardinal oubliait ses souffrances physiques, lorsque la colère ou la passion venait l'assaillir; mais c'était pour -mieux porter ensuite la peine de cet oubli. Sûr des renseignements de ses espions, il désira connaître par lui-même la femme mystérieuse qui accaparait Cinq-Mars, au détriment de ses projets sur ce jeune homme. Il se mit donc en mesure de la découvrir, sortant du Palais-Cardinal à pied et fort tard, malgré la défense des médecins qui lui interdisaient les veilles et la fatigue.

Appuyé sur Saint-Georges et suivi de deux gardes, il avait gagné la rue des Francs-Bourgeois par les quais, la Grève et la rue du Temple.

C'était bien jusque-là.

Me rencontrant dans la maison suspecte, l'Éminence plaisanta d'abord ; mais bouleversée bientôt par la révélation de mon mariage, elle lâcha la bride à sa violence naturelle. Ne songeant plus à ses douleurs, le tigre voulut rugir, étendre la griffe et s'élancer sur moi.

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AMOURS HISTORIQUES

Ses forces trahirent sa rage.

Après avoir secoué la porte de chêne, après avoir essayé vainement de trouver une issue pour me poursuivre, monseigneur tomba sur le parquet , dans un état de convulsion terrible, et Saint-Georges effrayé envoya l'un de ses soldats appeler du secours.

Ce fut alors que Thérèse et son père se virent arrêtés dans la rue et conduits à la maison de Cinq-Mars.

Richelieu était brisé par des excès de tout genre. Il avait les mains et les pieds envahis par un froid glacial. Son évanouissement ressemblait à la mort.

Thérèse tremblait, le cardinal pouvait reprendre ses sens et la reconnaître. Elle s'était trouvée vis-à-vis de lui, chez moi, le jour de l'arrestation de Bassompierre ; il connaissait également Bulmann pour l'avoir interrogé lors de ma fuite par-dessus les murs du jardin de Ninon.

Mes domestiques voulurent s'éloigner.

Ils allaient, disaient-ils, chercher des fruits à Boulogne, et devaient Mre revenus au point du jour, afin de vendre ces fruits au marché. Ma femme de chambre, d'ailleurs, tenait à calmer mes inquiétudes, pensant bien que le cardinal, en cet état, ne songerait point à faire briser la porte et à chercher la direction que j'avais prise.

Saint-Georges s'opposa formellement à leur retraite et promit de les dédommager de la perte occasionnée par ce retard.

Au milieu de ces débats, l'Éminence restait évanouie. Le capitaine des gardes résolut de la remporter au Palais-Cardinal. Thérèse et mon Suisse devaient relayer ses hommes.

Les deux gardes soulevèrent M, de Richelieu, comme ils eussent fait d'un cadavre, et l'on quitta la maison.

Plût au ciel que le cadavre seul fût rentré au palais!

Ranimé par le mouvement, aux environs de l'Hôtel-de-Ville, Richelieu demanda :

— Oïl suis-je ?

— Nous vous portons chez vous, monseigneur.

On le déposa sur une borne. Il se toucha le front, cherchant à retrouver ses souvenirs, et dit ensuite à Saint-Georges :

— Silence! pas un mot sur l'excursion de cette nuit... Rentrez par la poterne.

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Heureusement, il faisait très-sombro ; Thérèse et Bulniann échappèrent à ses regards.

Le eardinal voulut essayer de mareher. Ses jambes cliaiicelèrenl, et il ajouta, d'une voix éteinte :

— Vous irez demander Chicot * ; je me sens très-mal. En eiïet, il perdit une seconde fois connaiss.ince.

Une demi-heure après, on le rentra ciiez lui par une espèce de porte basse, appelée la poterne, conduisant aux corps-de-gardes, et de là dans l'intérieur des galeries.

Mes gens se séparèrent alors du cortège, sans attendre la récompense promise, et vinrent me donner ces détails.

Je n'eus pas l'ombre de compassion pour le ministre. Celait mon mauvais génie; je le rencontrais partout comme un obstacle sur ma route. Il représentait pour moi le malheur.

L'exil de Cinq-Mars fut connu le lendemain. De Thou, saisi de crainte, arriva chez moi.

Je lui racontai ma scène avec l'Éminence.

— Décidément, me dit-il, l'heure est venue de frapper cet homme : il nous perdrait tous. Écrivez à votre mari. Je me charge de porter la lettre, et j'emmène avec moi le prince de Bouillon.

J'écrivis aussitôt, racontant à Cinq-Mars ma querelle violente. Le jeune conseiller partit sur-le-champ pour le domaine d'Effiat.

Quinze jours s'écoulèrent.

Je n'eus pendant cet intervalle aucune nouvelle du ministre. Il n'osait pas faire d'esclandre, et je me bornai à me prémunir contre ses ruses. Enfin, il m'envoya l'ordre de lui rendre visite; j'y allai sur-le-champ.

Forte de mon titre d'épouse légitime, et sachant le cardinal placé, d'autre part, sous le coup de mes révélations, j'étais sans peur.

Je le trouvai sur un lit de repos, les jambes entortillées de couvertures. Au plus fort des chaleurs d'août, il grelottait devant un grand feu.

— Marion, me dit-il, vous devez éprouver des remords ; la scène indigne que vous m'avez faite est la seule cause de mes souffrances.

— La scène que je vous ai faite ?c. l'ai-je provoquée, monseigneur !

— Vous n'êtes pas raisonnable, Marion; vous abusez de ma faiblesse dont je vous ai toujours donné la preuve. Pourquoi sti-

Premier njédeciu du roi ; ii soignait aussi Richelieu. (Note de l'Éditeur.)

AMOUHS HISTOMIQ.UES

muler mon courroux et me forcer à dire des choses que je regrette ensuite? Avouez-le, ce mariage devait me surprendre. Votre résistance à mes conseils... d'ami...

— Oh ! dispensez-vous de ce langage hypocrite ! l'amitié n'est plus possible entre nous.

— Mon Dieu ! pourquoi donc? Si j'étais libre de ratifier cet hymen, je le ferais certainement... Par malheur, je ne suis pas le maître. Il y a deux personnes plus furieuses que moi, Louis XIII et la maréchale d'Effiat. Que voulez-vous, ma chère? Le roi esl jaloux de Henri comme d'une maîtresse. Il avait dessein de le marier sans doute, mais il ne lui pardonne pas d'avoir prévenu ses intentions. Cinq-Mars lui cacher un secret ! Songez-y donc!., lui qui ne cache rien à Cinq-Mars ! Ainsi la brouille, d'abord apparente, est devenue sérieuse. J'ai bien été forcé de rapporter vos aveux à la maréchale, et je vous peindrai difficilement son indignation. Elle a couru se jeter aux pieds du monarque et réclamer justice contre l'audace d'une courtisane... Ah! c'est ainsi qu'on vous traite, ma pauvre enfant 1 Votre passé est détestable, et vous rejetez sur moi des accusations qui demanderaient à être appuyées de preuves plus solides... Je ne vous ai pas dit, ma chère, d'avoir trente amoureux et d'afficher le scandale dans tout Paris.

— Assez là-dessus!., il ne me convient nullement d'entamer de nouvelles discussions... Vous ne m'avez probablement pas mandée sans motifs ?

— Patience, vous allez les connaître. Louis XIII, en écoutant la maréchale entra dans une grande colère. Son favori marié I sans son autorisation ! C'était là le crime. II a demandé le curé de Saint-Paul, et celui-ci, rougissant, balbutiant, s'est mis à nous débiter je ne sais quelle fable absurde. A l'entendre, il aurait béni ce mariage par l'ordre exprès des cieux... Vieil imbécile! j'avais grande envie de le faire cloîtrer pour le reste de ses jours.

— Mais rien de cela, lui dis-je, ne m'indique où vous en voulez venir?

— Louis Xin a donné sa parole royale à madame d'Effiat : TOtre mariage sera n mpu.

— Ah ! . . nous veri ons.

— Oui, vous le veri ^z trop. De plus, on a signifié à Cinq-Mars de ne pas quitter, jusqu à nouvel ordre, le heu de son exil... C'est comme cela, ma belle, et je prendmis votre défense que je n'y pourrais rien.

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MAIUON DELOIIME

— Vous avez beaucoup liop de moflcstie, monseigneur.

— Croyez- vous, Mari(»n?.. En elVet, le rnonanjue, si \c l'en priais bien fort, se déciderait peut-être à renoncer aux moyens de rigueur; mais je n'userai pas à cela mon influence... Non; je me garderai d'une telle sottise. D'après toutes mes convictions, ce mariage est nul, Cinq-Mars n'avait pas vingt ans lors(ju'il l'a contracté. Les tribunaux écouteront les plaintes de la marécbale, et le pape lui-même annulera des promesses surprises à l'inexpérience. Réfléchis, Marionl Tu succomberas dans cette lulle; il est temps encore de te sauver la honte et les désagréments qui t'attendent. Tu le vois, ma pauvre enfant, tes menaces de l'autre jour n'ont pu modifier ma résolution première. Essayer de m'intimider ! Tu te montrais présomptueuse : ou plutôt c'est de l'enfantillage. Un homme de ma sorte ne se renverse pas avec des révélations et des conlidences.

— Vous me défiez, monsieur le cardinal : c'est imprudent à vous peut-être !

— Mon Dieu, parle, imprime, tu as carte blanche... Je n'aurai qu'un mot à dire : Calomnie! et je serai cru.

— Oui, par vos flatteurs; mais vos ennemis les surpassent er

nombre.

En es-tu sûre? cela ne m'inquiète pas. Les ennemis, ma chère, quand on met le pied dessus , sont autant d'échelons qui vous portent à la puissance. Ainsi, je te le répète, écris mon histoire ; \v es très-capable de le faire avec esprit, avec impartialité surtout. Va, Marion, va !.. prouve que je me suis égaré mille fois dans le sentier défendu de l'amour. Qu'importe au prince? qu'importe à la France? Tes anecdotes indiscrètes ne donneront pas d'habileté à ceux qui en manquent ; on n'en aura pas moins recours à moi pour sauver le royaume... Va, te dis-je!.. l'aigle qui fend la nue de son aile vibrante n'entend pas les cris aigres et discordants de la cigale sous l'herbe ; la fourmi ne menace pas l'éléphant, la taupe ne mine pas une pyramide... Ah ! ah ! tes prétentions historiques sont vraiment risibles !

— Tout l'orgueil de Satan réside en vous, monseigneur. Comme Satan, vous périrez par l'orgueil.

— Allons, ce n'est pas assez d'être historienne, te voilà prophétesse. En attendant, ma belle, si tes dernières offenses n'ont pas été suivies du châtiment, tu ne l'attribueras plus, j'imagine, à

MèB'-^^.

744 AMOURS HISTORIQUES

(es menaces de publicité... Non, je t'ai laissée libre, parce que tel était mon bon vouloir, parce qu'en réfléchissant à tes révoltes, je les trouve amusantes. Mais revenons à ton époux. Quel si grand bonheur espères-tu de lui? Veux-tu savoir une nouvelle qui te donnera des forces pour la rupture?

— Volontiers, monseigneur.

— Oh ! tu as l'air intrépide ! Ta bouche est ironique et ton œil me brave.

— Non, j'attends votre nouvelle.

— Eh bien! Cinq-Mars aime la princesse de Gonzague, il en

est aimé.

— Je le savais depuis longtemps.

Tu le savais ! cria-t-il, et tu balances? et tu refuses de te séparer d'un perfide qui t'outrage?

Oh! je repousse vos insinuations malveillantes!.. La parole

de Cinq-Mars est sacrée pour moi. Cet amour étranger sera banni de son cœur, et sa femme aura toujours droit à ses affections les

plus saintes.

Ah! charmant! divn^ ! lu es impayable... Quoi ! c'est Marion

Delorme, Marion la coquette émérite, la femme de tact et d'expérience, qui vient me tenir ce raisonnement de jeune fille niaise! C'est Marion qui vient me dire : Cinq-Mars en aime une autre, et pourtant je suis sûre de sa fidélité!.. Ah! ah! c'est par trop bizarre, et, tout malade que je suis, il m'est impossible de ne pas rire... Ah! ah! ah! ma pauvre enfant, il faut que tu sois bien amoureuse ! . . Que dis-je ! mais non, tu as fait de l'amour une étude trop... complète pour ne pas être à l'abri de ces rêves insensés du cœur. C'est l'ambition qui t'aveugle, et tu vois tout désormais au travers de son prisme radieux... Oui, tu es madame de Cinq-Mars! madame la marquise! la femme de monsieur le Grand*!.. Tout Paris va l'apprendre, et cela manquait à ta gloire. Mais tu n'obtiendras qu'une satisfaction d'amour-propre, qu'un retentissement passager ; tu te laisses éblouir, et ta honte en sera plus complète. La maréchale fera casser ce mariage par le Parlement, et le pape, à ma prière, s'empressera de le déclarer nul. . . Tu verras ! tu verras !

J'avais écouté tous ces discours de Richelieu sans rien perdre de mon calme, et je me levai d'un air de tranquillité parfaite, en disant :

• On appelait ainsi à la cour, par abréviation , celui qui avait la charge d«

grand ccuyer.

" i^ote de l'Editeur.)

MAKION DKLOKML:,

Je signai d'une main furieuse. Page 749

— L'Église et la loi ne voudront pas rompre des nœuds semblables sans le consentement formel de Tun des époux. Or, je ne donne pas le mien, et j'ai confiance, je le répète, en l'honneur de M. de Cinq-Mars. Que la maréchale entame ce procès, je suis prête à le soutenir.

Et, saluant le cardinal, je me dirigeai vers la porte. 94 94

— Al tendez, Marion! s'écria-t-il ; je ne vous ai pas tout dit. Mon Dieu! nous sommes très-calmes l'un et l'autre, rien ne nous oblige à rompre aussi brusquement l'entretien. Je vais recourir à une logique toute puissante Asseyez- vous, ma chère, asseyezvous.

Il étendit le bras vers une table qui se trouvait à sa droite.

— Voici, dit-il, un acte de renonciation... Votre signature au bas de cet acte, et je vous donne deux cent mille livres, avec ce collier de diamants d'un prix inestimable.

Tout en parlant, il faisait scintiller à mes yeux une parure magnifique.

— Ces joyaux viennent de la maréchale d'Ancre, Marion ; ce sont les seuls que Louis XIII n'ait pas offerts à madame de Luynes, à l'époque où certaine lentille lui trottait dans le cerveau. Donc, ma chère, c'est le roi qui vous prie d'accepter ce collier. Moi, je verse cent mille livres, et la maréchale vous comptera le reste : qu'en dites-vous? Bien des femmes trahiraient à moins l'amant le plus aimé. Cela vous prouve que nous tenons à arranger cette affaire et à rendre libre Cinq-Mars : non qu'il ne puisse être fort heureux avec vous ; mais vous compreneïî le monde, votre passé, les con venances... Enfin, nous sommes prêts à tous les sacrifices, et vous allez signer, Marion.

— Je ne signerai pas, monseigneur.

— Pardonnez-moi... Vous avez trop d'esprit, de tact et de prudence pour lutter contre Louis XllI, contre la maréchale et contre moi.

— Je miterai.

— Ce serait de la folie!

— Soit.

— Vous ne refuserez pas les deux cent mille livres et le collier, qui vaut presque à lui seul le double de cette somme.

— Je refuse.

— Ah! bon, j'oubliais! dit-il, en me jetant un coup d'œil étrange : vous vous appuyez sur l'honneur de Cinq-Mars? vous avez confiance en la foi jurée !

Son visage exprimait une ironie cruelle. Je commençais à ressentir du trouble.

— Là réside votre force, n'est-ce pas, Marion?.. En effet, pour décider le Parlement, pour décider Rome, il est nécessaire d'avoir

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MAIUON IiKLOli.VIE

le consentement de l'un des époux Etes-vous bien sûre que

Cinq-Mars \w. donne [)oiiil le sien?

— Monseigneur, criai-je, inrapal)le de me contenir davantage, lancer en avant ini soupçon pareil et ne l'appuyer d'aucune preuve^ c'est une lAciielé!

— N'allons pas si vite!., je ne vous ai pas rendu toutes mes armes. Petit à petit, je vous démontrerai, ma belle, que vous voyagez en plein dans le pays des illusions et des cliimèi-es. Le Parlement fera-t-il acte de haute justice ou ccdera-l-il à l'influence royale et à la mienne? Ceci n'est point en discussion pour l'heure. Mais avez-vous quelquefois songé à l'effet immédiat que produiraient sur Cinq-Mars une disgrâce absolue , la haine du roi, le renversement de ses charges, l'abolition de ses privilèges et un cachot perpétuel? Là, voyons, pesez sérieusement ces choses; placez Cinq-Mars dans cette alternative ou de vous sacrifier ou de tout perdre : ne devinez-vous pas le parti qu'il prendrait? '

Je me sentais défaillir.

La voix du ministre était incisive et son regard fatal ; je prévoyais un malheur.

— Vous voulez m'efTrayer, monsieur?., vous n'y réussirez pas. Le roi, pour une faute légère, ne peut punir aussi rigoureusement un homme qu'il aime-

— Sans doute, vcus auriez raison, si Henri avait gagné par son mérite les avantages dont il jouit à la cour; mais il doit tout à la faveur. Aujourd'hui, ma chère, je vous accorde une grâce que vous ne méritez pas; demain je vous l'enlève, où est l'injustice? Rien ne m'oblige même à motiver ce changement de conduite. Or, voilà précisément la position de Cinq-Mars vis-à-vis de Louis XITL Henri est amoureux de vous, je l'accorde; ceci même est fort simple, et les jeunes gens adorent au besoin plusieurs femmes à la fois... Mais l'ambition dans son cœur occupe une place à côté de l'amour, et, franchement, ce serait pour vous une humiliation trop grande de laisser M. de Cinq-Mars prendre l'avance. Une femme d'esprit ne s'expose point à ces choses-là. Vous avez sur la table un mandai de deux cent mille livres et le collier... Signez-vous?

— Jamais! Vos richesses ne me tentent pas. Rien ne vous autorise à me juger assez méprisable pour accepter de telles offres,

— Pourtant, c'est un joli denier, charmante.

Vous perdez votre diplomatie, monsieur. Je ne vous écoute

plus, et je repousse les soupçons que vous essayez de me faire concevoir.

Une seconde fois, je me dirigeai vers la porte.

Eh! eh! Marion, si je vous donnais des preuves?

Des preuves ! m'écriai-je, en revenant toute frémissante.

Oui... Cinq-Mars vous abandonne. La faveur du roi lui est

trop chère pour la perdre ainsi en un jour.

— C'est impossible !

— Bah! fit Richelieu.

Il prit un autre papier sur la table.

— Allons, mon enfant, réfléchissez encore... En vérité, je recule et je n'ose vous causer ce chagrin... Le soupçon, en pareil cas, suffit pour mettre en repos la conscience ; à quoi bon demander la certitude?

__ Je la veux, cette certitude, je là veuxl Et j'arrachai le papier des mains du cardinal.

— Que faites-vous donc?., c'est incroyable!., vous avez, sur ma parole, des manières inouïes... Soit, prenez lecture de cette lettre... Ah! vous changez de visage!., hein?., que vous disaisje?.. Reconnaissez-vous l'écriture de Cinq-Mars.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! c'est infâme !

Je levai les mains au ciel et je retombai sur mon siège, en proie a la douleur la plus poignante et la plus imprévue.

Le grand écuyer écrivait au roi une lettre à genoux , dans laquelle il implorait sa grâce avec les termes les plus lâches et les plus offensants pour moi. Notre union, disait-il, n'avait rien de sérieux. Il se mettait aux ordres de Louis XDI, affirmant qu'il désavouerait des liens contractés en quelque sorte par surprise. Cette lettre de Cinq-Mars ajoutait le mensonge à la bassesse. Ainsi j'avais abusé de l'inexpérience d'un jeune homme ; je résistais, et il s'était vu dans l'obligation de céder à toutes mes exigences, à tous mes caprices.

Trois fois je relus cet odieux écrit.

Mon cœur ne battait plus , la foudre venait de tomber sur ma tête.

— A présent, vous signerez, j'espère? me dit Richelieu sur le ton de la compassion. Malheureuse femme! Vous êtes à plaindre! ïe tenais à vous épargner ce désespoir.

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Je me redressai d'un bond et je m'élançai vers lui.

— De lapiliél m'6criai-je, qui vous en demande?.. Tout cela est le résultat de votre hypocrisie et de vos manœuvres. Ceux qui vous approchent se giUcfit et se corrompent. Un ange auprès de vous deviendrait démon... Vite une plume!

Je signai d'imc main furieuse, et le cardinal me dit :

— Voici le collier, chère belle, ainsi que le mandat sur le Trésor,

— Non! non!., gardez vos honteux bienfaits; ils ne saliront pas mes mains, et ma générosité surpassera la vôtre... Je n'accepte rien de vous, c'est moi qui veux vous donner I

Je lui parlais sous le visage, les dents serrées et les lèvres frémissantes. Un feu sombre jaillissait de ma paupière. Il eut peur.

— Marion, murmura-t-il, calme-toi... Ah! les hommes, ils sont tous les mêmes!

— N'est-ce pas? lui dis-je au milieu d'un rire saccadé : le cœur de M. de Cinq-Mars est comme celui de beaucoup d'autres, un foyer de perfidies, de mensonges et de ruses; mais je ne suis pas la seule victime du traître... D'un mot, je puis me ven ger, et je me venge... Cinq-Mars conspire contre von» 1

— Hein?., qu'oses-tu dire? cria Richelieu, jetant ses couvertures et quittant son lit de repos pour se dresser devant moi.

La surprise et l'épouvante lui rendaient toutes ses forces.

— Parle! tu es bien sûre de ce que tu avances?.. Oui, tu ne mens jamais. Lui! Cinq-Mars, conspirer contre moi!.. C'est un double crime. . . Mais parle, parle donc !

— Allons, monseigneur, de l'énergie! Mettez-vous à la recherche de ce nouveau complot... Frappez le coupable!.. L'oserez-vous, dites, l'oserez-vous?

Un laquais parut au seuil de la chambre et annonça ;

— « Monsieur le. grand écuyer! »

L'Éminence bondit, je reculai de stupeur.

En même temps la portière s'écartait pour livrer passage à celui dont on avait prononcé le nom.

C'était Cinq-Mars lui-même en habit de voyage.

Il m'aperçut, et sans prendre le temps de saluer le cardinal, il vint promptement à moi.

Je me sentis pressée dans ses bras.

— Chère Marion! ma femme! s'écria-t-il. J'arrive enfin!.. Le roi s'est laissé fléchir, et ma mère accepte mes raisons, elle ne

AMOURS HISTORIQUES

crie plus au scandale. Tout cet orage s'est fondu en pluie. Rassuretoi, cher ange, nous n'avons plus rien à craindre de la foudre. Mais comme tu es pâle!.. Est-ce la surprise?.. Ah! je devine, M. le cardinal était en train de te tourmenter? 11 te faisait des sermons, il t'engageait à rompre? En vérité, monseigneur, c'esl^ trop aimable à vous de prendre à ma famille un intérêt si constant ; je vous en ai, sur ma parole, beaucoup de gratitude... Toutelois, ne chagrinez plus ma femme, c'est entièrement inutile, et le roi vous le dira lui-même... Oui, je viens de le voir au débotté; il a voulu m' embrasser sur l'heure et ne m'a pas permis de changer de toilette. J'ai pensé, monsieur le cardinal, trouver ici la même indulgence qu'au Louvre, et je suis accouru vous saluer au plus vite.

— C'est bien, je vous en remercie, dit Richelieu. Il dommait déjà son trouble.

Quant à moi , je ne savais plus si je veillais ou si j'étais sous l'empire d'un songe.

— Le roi, ma chère, le roi ! disait Henri en me caressant de nouveau, mais il a été plus amical et plus gracieux que jamais ! il m'a presque demandé pardon de cette comédie d'exil, et j'ai su par lui que monsieur le cardinal en était la cause. . . C'est une lé-i gère trahison de votre part, monseigneur ! . . Fort heureusement, du château d'Effiat, je me suis empressé d'écrire à Louis XIII et de lui révéler mon espoir d'être père. Il a compris ce bonheur, la maréchale a pleuré d'attendrissement... Mon Dieu, c'était bien simple, il fallait s'entendre !

Je m'approchai du cardinal.

— Alors, que me disiez-vous, monsieur?

— Je ne vous ai rien dit, madame... et vous ne m'avez rien dit.

— Pardonnez-moi... Je veux une explication, sur-le-champ, devant mon époux.

— Mais enfin... C'est un tort... A quoi cela servira-t-il ? balbutia Richelieu, déconcerté pour la première fois de sa vie peutêtre.

Il reprit sur la table la prétendue lettre de Cinq-Mars et la froissa dans ses mains d'un air d'indifférence.

Je le suivais de l'œil et j'épiais tous ses gestes. Henri nous regardait l'un el l'autiu avec étonnement.

— Figurez-vous, lui dit le cardinal... Oh! la chose a peu de gravité!.. Dans la persuasion que ni le roi ni votre mère ne con-

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MAIUON 1)KL0I;MK.

sciiliraiciil ci ce uiaringe, il inc seiiihlait utile. .. Oui, j'avais imaginé une pelile ruse... Mais h quoi bon revenir là-dessus? Tout s'arrange, cl, comme vous le dites fort bien, il fallait s'entendre.

A ces mots, il fit un pas vers l'âtre et jeta la lettre dans le brasier.

J'avais prévu l'action.

M'6lançant, prompte comme l'éclair, je sauvai l'écrit des flammes.

— Tiens, lisl cri:ii-je en le tendant à Cinq-Mars.

Et je me plaçai entre lui et le cardinal. Puis, défiant ce dernier du regard et de la voix :

— Oserez-vous recourir encore à la violence?.. Essayez, monseigneur !

— Juste ciel!., murmura Cinq-Mars pétrifié, c'est l'œuvre d'un faussaire.

— Oui... cet homme a tous les vices et tous les crimes à ses ordres! ton écriture est imitée avec une adresse infernale. 11 m'a saisi le cœur à deux mains et il me l'a broyé, comprends-tu?., pour me faire croire à une trahison. La tête m'a tourné, j'ai eu le délire, et des idées de vengeance m'ont traversé l'âme... Mais c'est faux, monsieur le cardinal, c'est faux ! . . Vous m'avez menti vingt fois, j'ai bien pu mentir à mon tour !

— Sans doute, dit Richelieu, sans doute : nous nous sommes trompés mutuellement... Mon Dieu, le plus court est de renoncer à toute espèce de lutte... Allons, Henri, la paix! oublions ces sottises. Je ne sais pas, du reste, pourquoi Louis XIII et moi, nous sommes allés nous jeter au milieu de cette intrigue. On est toujours battu avec les femmes, n'est-il pas vrai, Marion?.. Hé ! hé ! ce n'est pas d'aujourd'hui que vous m'en donnez la preuve...

Il riait ; mais quel rire !

Cinq-Mars avait relu deux fois la lettre maudite. Je le voyais pâle et frémissant ; la colère lui grondait dans le cœur.

— Son Éminence a raison, m'écriai-je; oublions tout ; rien n'a été fait, rien n'a été dit 1

Je prenais, en parlant, l'acte au bas duquel j'avais apposé ma signature, je le déchirais et j'en jetais les morceaux dans l'âtre.

— C'est très-bien, Marion, dit le cardinal. Suivez son exemple, Henri, et brûlez la lettre.

— Non, m'écriai-je, non! cet écrit a une tout autre importance : il servira plus tard, avec certains détails que je possède, à garantir notre sûreté réciproque. . . Henri , je te défends de le rendre 1

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AMOURS HISTORIQUES

Cinq-Mars plia la lettre et la glissa dans son pourpoint.

— Alors, monsieur, dit froidement le cardinal, vous demandez la guerre ?

— La guerre, soit, s'écria le grand écuyer, je l'accepte avec toutes ses conséquences, et je vous la ferai sans scrupule et sans remords. Qu'étais-je entre vos mains? Un instrument d'égoisme, un jouet. Vous n'avez eu d'autre intention que celle de m'avilir... Et je vous devrais de la reconnaissance? Je vous dois au contraire toute ma haine, car vous avez voulu briser et flétrir la plus chère affection de ma vie. Ainsi donc, monsieur le cardinal, prenez vos mesures, je prendrai les miennes !.. Au revoir !

Il se couvrit fièrement, toisa l'Éminence du haut en bas, el nous sortîmes ensemble.

Un instant après, nous étions dans son carrosse , où de Thou l'attendait. La présence du jeune conseiller ne comprima pas l'élan de ma douleur.

— Oh ! pardonne-moi ! m'écriai-je, en tombant dans les bras de Cinq-Mars.

— Marion I . . pauvre amie ! . . toute autre à votre place fût tombée dans ce piège odieux... C'est une leçon pour l'avenir. Tu n'avais pas tort, Auguste : on ne doit jamais rien confier à la femme la plus dévouée, la plus fidèle et la plus aimante. Voilà le cardinal et ses espions à notre piste. Eh! tant mieux, au fait, il se défendra! Nos attaques en auront plus d'énergie, et le triomphe sera plus éclatant. Ruser avec lui? non; portons nos coups en face... A l'œuvre, Auguste, à l'œuvre!.. Il faut en déhvrer le royaume. Si la fortune trahit nos efforts , si le ciel est pour cet homme, il nous restera la gloire d'avoir tenté la délivrance. Ensemble nous aurons combattu, nous mourrons ensemble!

— Oui, mon ami, notre mort sera glorieuse et sainte, répondit solennellement le jeune magistrat.

Ils se pressèrent la main.

— Toi, mourir! m'écriai-je au milieu de mes sanglots. Henri, chasse une pareille crainte... Richelieu n'osera pas.

— Deux têtes de plus, ma chère , ce n'est rien pour lui.

— Il n'osera pas, te dis -je!

— Allons, tu es loin de le connaître... De grâce, apaise-toi!.. De pareilles émotions sont dangereuses, en ce moment surtout. Va , nous ferons notre possible pour ne pas lui laisser la victoire.

MAlUOiN DELORME 153

Auguste et moi, nous serons bien aussi habiles que cet homme. Si tu me vois rarement d'ici à quelques semaines, ne sois point inquiète, montre un peu d'indulgence. J'excuse ta révélation irréfléchie au cardinal ; mais cela même est une raison pour ne pas m'endormir. La situation est grave et ma vie est précieuse. Hélas 1 chacune de ses paroles renfermait un reproche de mon

crime ! . .

754 AMOURS HISTORIQUES

Car c'est un crime que j'ai commis, je m'en accuse, je le pleure, je le pleurerai jusqu'à la fin de mes jours. Oui, j'ai donné l'éveil au cardinal ; il n'avait point de défiance, et sans ma crédulité fatale, sans ma dénonciation indigne, le pays en eût été délivré peut-être. Je connaissais le ministre : avec lui je ne devais croire à rien, même à l'évidence.

Cinq-Mars! Henri! mon époux!., ombre chère et sainte!., pardonne-moi, pardonne-moi!

M. de Thou, comme je l'ai déjà laissé pressentir, avait été l'instigateur du complot.

En essayant de renverser Richelieu, il croyait sincèrement faire acte de justice et de nationalité. Son âme généreuse repoussait tous les moyens dont lui ou Cinq-Mars eussent pu rougir. Il renonçait énergiquement à toute espèce de pacte avec les ennemis du royaume et voulait abattre le ministre par la seule influence du grand écuyer.

Ses raisonnements calmes et droits produisaient une fort* irapression sur l'esprit de Cinq-Mars.

De Thou avait emmené avec lui au château d'Effiat Frédéric de la Tour-d'Auvergne, duc de Bouillon, et Louis d'Astarac,

MA RIO N DKLOIIMK

marquis de Foiitrailles. Us trouvèrent l'exilé en proie à une exaspération violente. Henri ucce[)ta dans tous ses détails le plan de la conjuration.

Le moment semblait propice.

Kiclielieu s'occupait alors do la révolte de Soissons, ce mêm( soigneur qu'il avait espéré marier à sa nièce. Le refus injurieux et vingt fois répété du comte l'ayant exposé à la haine la plus implacable de l'Éminence, il s'était enfui de la cour et levait des troupes, afin de soutenir sa rébellion à main armée, comme autrefois Montmorency dans le Languedoc.

Obligé de se défendre du côté des Ardennes, le ministre devait nécessairement avoir l'œil beaucoup moins ouvert sur les tentatives de Cinq-Mars et de ses complices.

Il fut résolu d'abord que le grand écuyer s'occuperait de faire sa paix avec le roi.

Désirant concilier tout ensemble les intérêts de la conjuration et ceux de son cœur, il écrivit à Louis XIII une lettre bien différente de celle que m'avait montrée Richelieu. Dans cette lettre, Henri parlait de notre hymen comme de la chose la plus grave et la plus loyale. Il dépeignait délicieusement son espérance de paternité, espérance menteuse, au moyen de laquelle je voulais regagner son amour, et qui devint par la suite un de mes plus cuisants remords.

Sans ce rayon de bonheur que je fis luire à ses yeux, Henri n'aurait pas conspiré peut-être ; du moins les choses ne se fusent pas envenimées ainsi, et il eût reculé devant une rupture complète avec Richelieu. J'aurais été sacrifiée, oui, sans doute; mais j'aimais trop Cinq-Mars pour exposer ses jours.

La fatalité changeait mes moindres fautes en crimes.

Séparé de M. le Grand, le roi avait essuyé bientôt les attaques de l'ennui, de sorte que le message du jeune homme le trouva pleinement disposé à la réconciliation. Il manda la maréchale, à l'insu du ministre, pour lui montrer la lettre de son fils.

Louis Xni et madame d'Effiat pleurèrent ensemble et résolurent de ne pas nous désespérer davantage.

Toujours sans prévenir Richelieu, on dépêcha un courrier, por. tant l'ordre à Cinq-Mars de reparaître à !a cour, ce qui explique l'apparition soudaine de Henri aux yeux de l'Éminence et aux miens.

AMOURS HISTORIQUES

A dater de cette époque, le roi se vit placé entre un ministre, dont il n'avait pas le courage de se défaire, et un favori jeune, ardent, impétueux, exprimant devant tous son antipathie profonde pour le cardinal.

Avec sa faiblesse habituelle, Louis XIII donnait raison à Cinq- Mars, quand Richelieu n'était pas là, et, réciproquement, il approuvait les plaintes du ministre en l'absence du grand écuyer. Il résultait de cette conduite absurde que Henri, se croyant sûr de l'approbation royale, conspirait à ciel ouvert et sous les yeux

de tous.

On sonda Gaston, qui était de tous les complots.

Il parut enchanté des projets de Cinq-Mars. Bientôt même il alla plus loin que le chef de la conjuration, en proposant de conclure un traité avec l'Espagne.

Monsieur déclara ce dernier point nécessaire. Il fallait, disaitil, prendre le cardinal entre deux feux. Bouillon s'engageait à ouvrir au comte de Soissons la principauté de Sedan, et tandis que ce dernier combattrait les troupes royales dans les Ardennes, on appellerait sur les frontières du Midi une armée espagnole.

Tous les moyens semblaient honorables pour écraser le despotisme de Richelieu.

Néanmoins on cacha ce projet au jeune conseiller, dont les scrupules étaient connus, et Cinq-Mars lui-même supplia Monsieur d'en retarder l'exécution, jurant de réussir sans avoir recours à ce moyen extrême.

Sa faveur augmentait chaque jour. On patienta.

Je voyais Henri plus souvent qu'il ne me l'avait fait espérer d'abord. Il entrait avec moi dans fort peu de détails et se contentait de me dire : a Nous vaincrons ! » J'étais heureuse, j'oubliais tout, et la joie régnait dans mon hôtel. Presque chaque soir j'avais des réunions brillantes. Le secret de mon mariage commençait à être connu de bien des personnes, et je permettais à mes intimes de m' appeler tout haut madame la marquise. Je ne daignais plus recourir à la moindre précaution. Mon cercle était franchement anti-cardinaliste, et Dieu sait comme Richelieu prêtait alors le flanc à nos sarcasmes.

Le théâtre élevé par ses ordres dans son palais venait d'être complètement achevé. Il coûtait trois cent mille écus.

C'était une chose bizarre que cet homme malade, bourrelé de

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MAIUUN DKLUIIME

SOUCIS politiques, obligé de combattre pied à pied pour défendre sa puissance, et trouvant encore moyen de satisfaire un amourpropre absurde, inouï, de se livrer à une extravagance sans nom, de vouloir, en un mot, ajouter à sa gloire de ministre la gloire des lettres.

Depuis longtemps déjà, Saint-Sorlin était de retour d'Allemagne.

J'avais à peine entrevu mon pauvre poëte.

Obligé de travailler sans cesse et de consacrer ses rimes à la tragédie de l'Éininencc, il se montrait fort ennuyé de son emploi. Vainement il sollicitait du repos, le cardinal connaissait tout 1(! prix de cette muse exercée, la retenait captive et se gardait de la mettre à la retraite.

Saint-Sorlin avait beaucoup vieilli. Les cheveux blanchissent, même sous les lauriers poétiques, et surtout en compagnie d'un homme de l'espèce de Richelieu.

Mais, le jour de la représentation de Mirame, le secrétaire m'arriva tout joyeux et rajeuni de vingt ans. Il espérait que le public, en sifflant la pièce, ferait justice des prétentions littéraires de l'Éminence.

Il m'apportait une loge.

Une demi-heure après, j'avais fait toilette et nous courions prendre Ninon. Elle venait tout récemment d'abandonner la rue des Tournelles pour le faubourg Saint-Germain, sous prétexte que les amoureux y étaient de meilleure souche.

Effectivement, elle avait alors le jeune duc d'Enghien, qu'elle appelait son héros et à qui elle prédisait les succès les plus éclatants en amour et en guerre.

Agé de vingt ans à peine, le duc d'Enghien jouissait d'une belle renommée de courage, et l'on aurait pu lui confier déjà le commandement d'une armée, tant il possédait à fond la science militaire.

Ninon en était orgueilleuse ; elle l'aimait comme une folle.

Tous les deux montèrent dans mon carrosse; bientôt nous fûmes au nouveau théâtre.

La salle regorgeait de spectateurs. Toute la cour se trouvait là,

partageant la curiosité générale. Sa Majesté était dans une loge,

à droite de la scène. Mon époux s'appuyait sur le siège du roi.

Cinq-mars me fit un léger signe de tête et eut l'air très-fJatté de

me voir en compagnie d'un prince du sang.

Tout au fond d'une Joge voisine, on distinguait quelque chose de rouge, surmonté d'une face blême.

C'était le cardinal.

Ses domestiques l'avaient apporté, dans un fauteuil à roulettes, par une galerie communiquant de l'intérieur du palais au théâtre.

Tous les yeux se tournaient vers cette loge. Chacun savait l'intérêt particulier que l'Éminence prenait à la pièce. On clabaudait en tapinois , on apprenait à ses voisins le nom de l'auteur, et tous ces mystérieux bavardages semblaient de fort mauvais augure, bien que la salle fût remplie aux trois quarts d'applaudisseurs à la solde du ministre.

On avait laissé le parterre au véritable public

Il était là, représenté par trois cents hommes, sombres et graves. Tous avaient payé leur place et attendaient.

Richelieu se pencha pour examiner cette masse noire et immobile. Sa figure se couvrit d'une teinte plus livide encore. Il voyait des juges qu'il ne pouvait corrompre, et sa peur était évidente. Il eût payé bien cher un applaudissement de cet aréopage impassible.

Saint-Sorlin se dissimulait de son mieux dans le coin le plus reculé de la loge. Il ne voulait pas être aperçu, et tenait à rester éloigné des parages où l'admiration était de commande.

En attendant le lever du rideau, le duc d'Enghien questionna le secrétaire.

— On dit, monsieur, que cet imbécile de cardinal est jaloux de Corneille, au point d'en perdre le repos?

— C'est vrai, monseigneur, il croit l'emporter de beaucoup sur le poëte rouennais. Ce soir, il va faire en sorte de vous prouver sa supériorité d'une manière irréfragable.

— Mais vous avez travaillé à cette pièce ?

— Oui, dans le sens indiqué par Richelieu : en conséquence, mon travail ne l'a pas rendue meilleure. Le cardinal m'a imposé ses pensées, même les moins acceptables. Il m*a fallu jeter cela dans un moule qu'il me tenait tout prêt. Nous avons eu huit jours de querelles pour un mot d'une trivialité révoltante ; il l'a remplacé par un mot plus trivial encore. Chaque matin je trouvais ses élucubrations de la veille écrites sur des feuilles volantes avec des ratures à n'en plus finir. On eût dit d'un parchemin hiéroglyphique... Et quelle ignorance de la grammaire! quelle poésie! quelle versification !.. Il y avait de qiioi désespérer le neuf muses

MAKION DFil.nUM

elles forcer de se voiler ia face. Je me bornais à conigcM- les faulcs d'orthographe, à melire le nombre et la césure. Enlin, monseigneur, j'ai habillé tant bien que mal un enfant hideux, contourné, mal bàli. Cet enfant est de l'Éminence : qu'il vive ou qu'il meure, je n'y réclame rien.

— Mais quel est le sujet de la pièce?

— 11 n'y a point de sujet. C'est une manière de satire dialoguée, une diatribe pitoyable et de mauvais goût contre Anne d'Autriche. Elle ne s'attend pas, la pauvre reine, à ce coup de boutoir ! Heureusement Richelieu, malgré tous ses efforts, n'a pu rendre l'allégorie transparente; elle est entourée des plus épaisses ténèbres... Personne n'y verra goutte.

— Attaquer la reme, voilà bien le comble de l'impudence! dit le jeune duc ; il veut se venger des mépris qu'on lui a témoignés constamment.

— Je le crois.

— Et selon vous, monsieur, le public sifflera cette pièce?

— Il est impossible qu'il se prive de ce plaisir. C'est une abomination littéraire.

A ces mots le rideau se leva. Chacun se tut et prêta l'oreille.

On ne comprit rien au premier acte. C'était un entortillage bizarre, un pathos ridicule, un amphigouri du premier ordre, le tout semé de vers plats et rampants, qui ne donnaient aucune impulsion au dialogue et ressemblaient à des chevaux éreiutés, incapables de traîner un char.

Cependant les bravos gagés retentirent.

Mais le parterre demeura sombre et immobile, ne bougeant pas, écoutant toujours.

Aux actes suivants, il conserva la même attitude, en sorte que l'enthousiasme factice tomba graduellement, comme si cette mer de glacé eût refroidi tous les cœurs.

Puis soudain, au milieu du silence, un coup de sifflet, un seul , mais aigu, perçant, terrible, résonna dans la salle, et cette masse, jusqu'alors muette et sans mouvement, se leva pour crier tout d'une voix :

— c( Le Cid ! LE CiD ! »

Richelieu bondit dans sa loge.

Il jeta sur le public un effroyable regard. On l'aurait pris pour un spectre, si cet éclair, qui jaillit de ses yeux, n'était venu éclairer sa face de cadavre.

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On eut peur dans les loges.

Les bravos recommencèrent plus ardents et plus frénétiques; mais la blessure était faite, mais la sentence était rendue. Après cette démonstration rapide, solennelle, formidable, le parterre redevint immobile et silencieux.

Il avait vengé Corneille.

Quatre valets, soulevant le fauteuil à roulettes, remportèrent [lans les appartements sa gracieuse Éminence, à tout jamais guérie de la passion d'écrire.

Ce soir-là , chacun put remarquer pour la première fois aux côlés du ministre un prélat italien, qui semblait lui faire une cour assidue et donnait lui-même le signal des applaudissements. C'était monseigneur Julio Mazarini, un fin renard, très-occupé, disait-on, à compter les pulsations de l'artère du cardinal et à calculer l'heure précise où il recueillerait son héritage.

Le succès plus que douteux de la représentation de Mirame ne pouvait être compensé par les flatteries accordées d'autre part à l'Éminence. Elle eut bien longtemps devant les yeux cette masse noire du parterre, protestant et jugeant en dépit de tous.

On avait osé le sifffler, lui, le cardinal-ministre I

Ce fut sur le poëte de Rouen que tomba sa vengeance. On proposait ce dernier pour l'Académie, ou se trouvaient alors deux fauteuils vacants : Richelieu fit nommer à sa place Bezons et Vi~ relade, êtres ineptes et ridicules, la sottise incarnée, le jouet des salons, bernés et raillés sans cesse par la société parisienne.

Cela vous apprendra, monsieur Pierre Corneille, à faire le Cid!

Mais Richelieu fut obligé bientôt de laisser là tous ses rêves de gloire tragique et toutes ses rancunes littéraires, pour s'occuper de son trône de puissance, auquel de hardis lutteurs osaient porter la hache. Trouvant que c'était beaucoup trop d'avoir à se défendre à la fois à la cour et en province, il résolut de ne garder aucune mesure et de frapper sans merci.

Les arrêts judiciaires marchaient trop lentement à son gré; d'ailleurs, ils ne pouvaient atteindre des hommes environnés de troupes et tenant la campagne.

Richelieu, dans ces occasions, avait des moyens expéditifs pour se débarrasser d'un ennemi. On a déjà vu qu'il ne reculait pas devant la logique du meurtre.

Un soir, Laffemas, envoyé à Sedan, comme député extraordinaire, vint annoncer que les troupes, destinées à comprimer la révolte des Ardennes, avaient été battues à Marfée,

— Oh! reste, reste avec moi, Henri! m'écriai-je. Page 761.

11 se trouvait là du monde.

Le cardinal regarda le chef de police, et dit froidement :

— a Un grand malheur pour le roi ! »

Or, il semblait attendre autre chose de Laffemas, qui ajouta :

— J'ai le regret d'annoncer, en outre, à votre Éminence, que le comte de Soissons a été tué dans cette bataille.

Aussitôt le ministre de se lever, rayonnant, et de s'écrier :

«Un grand bonheur pour moi!.. Oui, messieurs, c'était un

de mes ennemis mortels... Vous le voyez. Dieu se charge de les punir, quand je ne prends pas ce soin moi-même. Priez pour le repos de l'âme du comte, et n'oubliez pas M. de Saint-Preuil, un autre de mes ennemis : il sera, ce soir même, décapité à Amiens! » Richelieu parlait de la sorte en présence de vingt seigneurs, auxquels il donna le frisson.

Trois jours après, on était instruit de la véritable cause du voyage de Laffemas. Il avait été à Sedan pour gagner un des gendarmes habitués à suivre le comte. Ce gendarme, gorgé d'or, se laissa séduire et tua Soissons d'un coup de pistolet à bout portant, sans que le trouble de la mêlée permit aux gentilshommes du prince de châtier cet acte odieux.

Quant à Saint-Preuil, c'était un honnête et loyal militaire, bon serviteur du roi.

Mais le ministre, à qui il avait enlevé le cœur de madame de Chaulnes, lui portait une haine mortelle. Saint-Preuil fut accusé d'intelligence secrète avec le comte de Soissons. Il n'y eut pas de preuves, et le malheureux fut condamné sous les prétextes les plus pitoyables.

Ce nouveau meurtre juridique épouvanta la cour entière. Le cardinal pensait ainsi arriver à son but, car tous ses actes tendaient alors à inspirer de la terreur aux complices de Cinq- Mars. Il savait que le grand écuyer tenait parole et lui faisait hardiment la guerre. Mais quels étaient les véritables desseins de Henri? par quelles ressources espérait-il arriver au succès? Voilà ce que le ministre ignorait complètement. Le complot se tramait, cette fois, dans des régions trop hautes pour que ses espions allassent l'y chercher.

Cinq-Mars et tous les seigneurs dévoués à sa cause conspiraient dans la chambre du roi, devant le roi lui-même.

On disait à Louis XIII qu'on voulait renverser Richelieu, et le roi ne défendait rien, n'empêchait rien. Le cardinal était aux abois.

Ses derniers actes de rigueur barbare effrayaient tout le monde, excepté cette noble et courageuse jeunesse liguée contre lui. Da reste, sa disgrâce paraissait imminente. Le visage du maître devenait sombre. Il ne craignait même pas de lui faire des affronts

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MAIUON UKLOIIMK

devant le grand écuyer, tant enfin (|ue Richelieu se mit à éclater un jour et à chercher querelle au favori dans l'appartement du roi. Il reprocha vivement à Cinq-Mars d'etréminer Louis XIII, de l'occuper sans cesse aux passe-temps les [)lu8 frivoles et de lui taire négliger le soin de sa gloire.

— Sire, cria-t-il, vous m'avez promis de venir soumettre avec moi la capitale de la Catalogne, et je vous somme aujourd'hui d'accomplir votre parole royale! 11 ne vous appartient pas de dresser des faucons, de tuer des oiseaux et de courre le lièvre... Laissez toutes ces belles occupations aux muguets de la cour. Votre place est au siège des villes, à la tête de vos armées I... Oui, Sire, ne l'oubliez pasi

Cette hardiesse de langage réussissait toujours à l'Éminence dans les cas difficiles.

Le roi rougit, balbutia, ne fit aucune réponse directe et s'efforça de réconcilier les deux ennemis. Mais Cinq-Mars, comme autrefois la reine-mère, n'était pas maître de conserver du calme et s'emportait en injures violentes contre le ministre.

— Monsieur, dit froidement celui-ci, je ne m'étonne pas que vous détourniez le roi de la guerre. Vous avez une médiocre renommée décourage Au siège d'Arras, vous commandiez les

volontaires, et l'on vous a vu fuir.

— Indigne menteur ! cria le jeune homme.

Et il leva la main à la hauteur de la joue du cardinal.

Heureusement, Louis XIII s'élança pour retenir le favori, sans quoi Richelieu aurait reçu l'outrage le plus sanglant et le mieux mérité.

Il quitta la chambre, jetant à Cinq-Mars un de ces regards qui, chez lui, étaient des messagers de mort. Le roi reçut, une heure après, une longue lettre, dans laquelle Richelieu demandait formellement la permission de se démettre du ministère, reprochant au prince de n'avoir plus la même bienveillance à son égard et de le laisser outrager sous ses yeux. Outre ces raisons, le cardinal faisait valoir la nécessité du repos pour sa santé compromise.

Avec le caractère du roi l'effet d'une pareille lettre était certain.

Louis XÏII frémit, en songeant qu'il allait avoir sur les bras tout le fardeau des affaires. Il gronda Cinq-Mars, lui reprocha de le jeter dans des embarras inextricables, et promit au cardinal de se rendre immédiatement en Catalogne avec toute sa cour.

AMOURS HISTORIQUES

C'était une victoire.

Une fois occupé des travaux du siège, le roi sera circonvenu sans cesse par le ministre et ses agents ; il n'y aura plus la moindre partie de plaisir, et Richelieu trouvera moyen de se rendre indispensable. Les conjurés étaient à leur tour aux abois.

Ils se réunirent chez Gaston, la veille même du départ pour Perpignan, et le plus grand nombre d'entre eux s'écrièrent que tout était perdu si l'on ne tuait le cardinal.

A cette proposition, de Thou se leva.

— « Messieurs, dit-il, je me retire I Vous parlez de vous engager dans la voie du meurtre, notre cause cesse d'être honorable et sainte. Toutes les lois divines et humaines vous défendent de tuer Richelieu et de chercher à l'abattre autrement que par la volonté du prince. Nous tombons au rang des conjurés vulgaires. Le roi , messieurs , c'est la puissance ; le roi , c'est le devoir ! Puisque le cardinal est arrivé par l'intrigue et la ruse, renversezle par l'intrigue et la ruse ; mais pas de sang, pour Dieu ! pas de sang I Vous feriez plaindre cet homme, et vous garderiez au front une tache ineffaçable. Que Cinq-Mars accompagne la cour à Perpignan, qu'il s'efforce de conserver la faveur. Pourquoi se hâter? Pourquoi combattre le crime par le crime ? Ne voyez- vous pas agir la main de Dieu ? La maladie est là, prête à frapper avant vous peut-être, et la tombe s'entr'ouvre pour le ministre... Patience I patience! »

Il eut beaucoup de peine à les détourner de leur dessein.

Le grand-écuyer lui-même, encore sous l'influence de sa dernière querelle et certain de ne jamais surmonter les irrésolutions du roi, ne repoussait plus les conseil de la violence .

Il vint m'annoncer son départ.

Une sombre mélancolie couvrait son beau visage. Néanmoins, il m'affirma que le complot n'avait rien perdu de ses espérances ; mais je ne pouvais le croire. Au moment des adieux mon cœur se serra ; je vis comme un nuage de sang glisser devant ma paupière.

— Oh! reste, reste avec moi, Henri! m'écriai-je, en l'entourant de mes bras avec désespoir.

Mais il combattit ce pressentiment, et je dus le laisser partir. Toute la cour prit le chemin du Roussillon. Le cardinal, malade, se faisait porter en litière. Henri accompagnait le roi avec Fontrailles, le plus ardent de tous ses complices.

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le plus capable de lui donner de dangereux conseils. De Perpignan, les lettres devaient être envoyées à Monsieur par des courriers, et Gaston se chargeait de les communiquer ensuite à Bouillon, qui, de sa principauté de Sedan, chauiïait la révolte des Ardennes. Après l'assassinat du général en chef, le maréchal de Ciiàlillon avait pris le commandement de l'armée rebelle.

Anne d'Autriche n'avait pas suivi la cour et devait seulement la rejoindre quelques semaines plus tard. La santé du Dauphin inspirait de l'inquiétude ; on craignait de le faire voyager pendant le mois d'avril, ordinairement pluvieux.

Revenant de Saint-Germain à Paris, huit jours après le départ de Louis XIII et de Cinq-Mars, la reine me fit aussitôt demander.

Nous n'avions eu depuis longtemps aucune apparence de relations ensemble. Elle souffrait bien assez des déboires et des avanies odieuses qui lui venaient du ministre, sans les augmenter encore, en témoignant de l'intérêt à ceux qu'il avait en haine.

L'excellente princesse daigna s'excuser de n'avoir pas pris la défense de mes amours avec Cinq-Mars.

— Ah ! ma pauvre Marion, dit-elle, je ne suis reine que de nom, comme de son côté mon époux n'est roi qu'en peinture ! Le cardinal est tout. Pour moi, le meilleur moyen de desservir mes amis est de vouloir leur être utile.

Je lui baisai les mains, en la remerciant des témoignages affectueux qu'elle me prodiguait.

Pour le moment je la retrouvais presque libre, sauf les espions laissés autour d'elle par le ministre ; mais ils ne pouvaient pénétrer au fond des petits appartements, où la bonne reine reprit ses soirées intimes.

Là je vis pour la première fois Marie de Gonzague, ma noble et belle rivale.

Richelieu n'avait pas manqué de l'instruire de mon union avec Cinq-Mars. Ce moyen de se venger des mépris et de la résistance de la princesse avait trop d'analogie avec sa perfide nature, pour qu'il ne le mît pas en œuvre.

Marie était petite, brune, et d'une physionomie très-intéressante.

Ne sachant rien de ce qui s'était passé, la reine nous présenta l'une à l'autre. Mademoiselle de Gonzague, au premier coup d'œil jeté sur moi, vit que je savais son amour. Elle ne fut pas maîtresse de son émotion ; des larmes glissèrent le long de ses joues.

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AMOURS HISTORr;Q;TJES

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— Eh ! mais pourquoi pleures-tu, ma chère enfant? lui dit la reine surprise.

— Il est fâcheux, dis-je, que ma présence puisse être désagréable à mademoiselle, en lui rappelant soit d'amers souvenirs, soit d'impossibles espérances.

Cette phrase sèche et dure acheva de briser le cœur de Marie de Gonzague.

Elle éclatait en sanglots.

— Voyons, dit la reine, m'expliquera-t-on ce mystère?

— Oh! rien de plus facile! cria tout à coup un petit tourbillon de satin rose, accourant se jeter au milieu de nous : puisque vous le désirez, madame, je vais vous le dire.

C'était la fille de Gaston, mademoiselle deMontpensier, qui avait treize ans alors.

— Parle, mon enfant, lui dit Anne d'Autriche.

— Eh bien ! elle aime M. de Cinq-Mars.

— Oh ! quelle imposture ! s'écria Marie de Gonzague, en joignant les mains avec terreur.

Mademoiselle se redressa d'un air hautain et résolu.

— Imposture ! cria-t-elle, imposture ! . . Alors il ne fallait pas laisser tomber dans les appartements cette lettre que vous lui écrivez.

— Chut ! fit la reine, arrachant le papier des mains de l'étourdie.'

— Madame, au nom du ciel, permettez-moi de me retirer ! s'écria Marie de Gonzague au milieu de ses sanglots.

J'étais saisie de stupeur.

Elle écrivait à Cinq-Mars, elle savait où lui écrire !

La reine vit le feu de la colère m'animer le visage. Elle fit un signe, et mademoiselle de Montpensier, toute confuse de l'etTet produit par son indiscrétion, sortit de l'appartement avec plusieurs autres dames qui étaient présentes. Lorsque nous fûmes seules, Marie de Gonzague essuya ses larmes et dit à la reine avec une résolution subite :

— Votre Majesté peut donner cette lettre à madame de Cinq- Mars.

— Quoi ! ma bonne Marie, vous saviez...

— M. de Richelieu m'a tout appris, répondit-elle. Je balançais, hier, si j'irais trouver madame ou si j'écrirais à son époux. La timidité, la crainte m'ont retenue. Dans mon indécision, je gar-

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MARTON DELOllME

dais cette lettre ; elle aura glissé de la poche de ma robe. Mais enfin suis-je donc coupable? Je ne crois pas mériter le blâme si je conserve pour M. de (iinq-Mars une amitié de sœur. Le danger ju'il court en ce moment est l'excuse de ma conduite.

— Un dangerl.. ciel!., explicjuez-vous! m'écriai-je, oubliant a jalousie pour revenir au pressentiment fatal, dont j'avais été agitée à l'heure de la séparation.

— Oui, madame, un danger terrible, reprit Marie de Gonzague : on le pousse à faire un traité avec l'Espagne.

— Qui vous l'a dit ? murmura la reine épouvantée.

— C'est Monsieur.

Je sentis mes genoux se dérober sous moi. Anne d'Autriche avança le bras pour me soutenir.

— Henri ! miséricorde !.. Oh ! sauvez-le, madame, il est perdu !

— Voyons, Marie... tu dois avoir d'autres détails? demanda la reine palpitante.

Je pris, en sanglotant, les mains de la jeune fille et je la suppliai d'oublier celles de mes paroles qui lui avaient causé du chagrin. Elle parut sensible à cette marque de regret de ma part, et se jeta dans mes bras avec effusion.

— Oh! je vous le jure, s'écria-t-elle, Henri n'est et ne sera jamais pour moi qu'un frère.

Alors elle nous raconta les poursuites dont Gaston la rendait victime. Il avait essayé jadis de l'obtenir pour femme; depuis lors, il ne cessait de lui parler d'amour et de lui faire une multitude de confidences indiscrètes. Ce prince était d'une loquadté sans exemple. La linotte de madame des Loges finissait par être la linotte de tout le monde. Ainsi, la veille, sur les pelouses de Saint-Germain, il avait entretenu Marie de Gonzague du complot, l'initiant aux détails les plus mystérieux et lui racontant surtout que le marquis de Fontrailles devait, à son arrivée dans le Roussillon, franchir les Pyrénées, pour aller s'entendre avec Olivarez.

— J'écrivais donc à M. de Cinq-Mars de renoncer à ce projet coupable, ajouta la jeune fille. Mais où et comment lui envoyer une lettre?.. C'est la Providence qui vous amène.

— Grand Dieu! je suis aussi embarrassée que vous A quoi

me résoudre?... Irai-je le trouver au siège? Il m'a caché ses desseins, il ne voudra pas m'entendra.

— Le traité, dit Marie de Gonzague, a été décidé hors de la

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AMOURS HISTORIQUES

présence et sans l'assentiment de M. de Thou... Ce magistrat n'a pas quitté Paris.

— Oh! vous êtes un ange, m'écriai-je en l'embrassant; votre idée nous sauve! Cinq-Mars écoutera les représentations de son ami le plus cher. Il faut que M. de Thou parte aujourd'hui, sur l'heure !

La reine envoya dire au jeune conseiller de se rendre au Louvre.

Il arriva bientôt , et son saisissement fut terrible , aux révélations de Marie de Gonzague. Sa loyauté bien connue avait empêché ses complices de lui rien communiquer de leurs projets funestes. Auguste frémit du péril de Cinq-Mars. Je vis une larme soulever sa paupière.

— Allons, s'écria-t-il, c'est à moi de le sauver ou de périr avec lui !

Moins d'une heure après, il courait en poste sur le chemin du Roussillon.

Le reste de la soirée s'écoula pour nous à maudire l'homme qui réduisait à de telles extrémités la noblesse du royaume. Marie de Gonzague promit de nous tenir au courant des nouvelles confidences qu'elle recevrait de Gaston.

Quinze jours se passèrent, quinze jours de mortelles angoisses. Pas de lettres de Henri, pas de lettres de de Thou !

Monsieur continuait ses indiscrétions effrayantes. Il se croyait assuré de la victoire, et le cardinal, disait-il, ne pouvait échapper à la disgrâce. Richelieu tombé , lui Gaston dominerait exclusivement l'esprit de son frère et dirigerait le royaume. On ajoutait foi à ses fanfaronnades , il parlait avec l'assurance de la sottise.

La crainte et l'incertitude me rendirent souffrante. Depuis deux jours, je n'avais pu aller au Louvre et j'étais au lit avec la fièvre, lorsque Marie de Gonzague entra chez moi , le visage bouleversé, les yeux rouges de larmes.

Évidemment elle m'apportait l'annonce d'un malheur.

Fontrailles était de retour de Catalogne avec la signature d'Olivarez, et Gnq-Mars ayant pris copie du traité, venait d'envoyer l'original à Gaston. Le prince le montrait à qui voulait le voir. Ses nombreux confidents s'entretenaient sans gêne de la nouvelle et la propageaient partout. C'était inconcevable d'imprudence. Marie m'annonça qu'elle l'avait supplié, mais en vain, d'anéantir cet acte fatal. Pensant que j'aurais peut-être plus d'influence sur l'esprit de Monsieur, elle m'engageait à la suivre.

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MAIUON DKLOItME

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— Allons, s'écria-t il c'est à moi de le saaver ou de périr avec lui! Page 768.

J'étais déjà levée.

Mes chevaux nous menèrent rapidement chez le prince, qui demeurait au Luxembourg.

A notre arrivée, il reconduisait sous le vestibule un homme

dont l'aspect me glaça d'effroi. Je venais de reconnaître Laffemas,

le chef de la police secrète, le second bourreau de Richelieu.

AMOURS HISTORIQUES

II disait à Gaston ;

— Recevez, monseigneur, tous mes compliments sur la résolution que vous avez prise... C'était ie parti le plus sage, celui dicté par toutes les règles de la prudence, et M. le cardinal vous en tiendra compte.

Nous apercevant alors, le frère du roi pressa la main de l'espion et lui fit signe de garder le silence. Laffemas me regarda.

Je le vis tressaillir. Il salua le prince et sortit au plus vite.

— Oh ! monseigneur, qu'avez-vous à débattre avec un tel personnage? demandai-je toute frissonnante à Gaston.

— Je ne me trompe pas, murmura-l-il , c'est mademoiselle Delorme.

— C'est madame de Cinq-Mars, monseigneur. il me regarda; tous ses traits se décomposèrent.

— Vous ignoriez, je le vois, les nœuds qui m'unissent au grand écuyer? La princesse de Gonzague en était instruite, ajoutai-je en montrant Marie : elle a dû m avertir de ce qui se passe, et vous devinez sans doute l'objet de ma visite.

■ — Entrez, mesdames, entrez, dit faiblement Gaston.

Il nous introduisit dans une pièce, où mademoiselle de Montpensier jouait avec un sapajou. Elle vint se jeter dans les bras de Marie de Gonzague en s' écriant :

— Vous ne m'en voulez plus, n'est-ce pas , ma bonne Marie? Nous ne nous sommes point rencontrées depuis le jour où j'ai remis à la reine cette lettre écrite à M. de Cinq-Mars. Oh ! je ne suis pas méchante, et si j'avais cru mal faire...

Gaston l'interrompit. Il donnait les marques d'un trouble étrange :

— Une lettre au grand écuyer, murmura-t-il , en se tournant vers Marie de Gonzague. . . Et. . . dans quel but?

— Ah ! dit en riant Mademoiselle, cela ne vous regarde pas, mon père : vous êtes trop indiscret.

— Monseigneur, dis-je à Gaston, les minutes sont précieuses. La vie de mon époux m'est plus chère que ma propre existence, et je ne souffrirai pas qu'on entraîne Cinq-Mars dans l'abîme...., Entendez-vous, je ne le souffrirai pas !.. On veut l'engager à trahir son prince, à trahir la France, et vous avez un parchemin qu'il faut livrer aux flammes à l'instant même, devant moi !

Le traité avec l'Espagne? dit la petite princesse : mon père l'a donné tout à l'heure à ce vilain homme qui vient de sortir.

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MAIllOiN Dl.LUKMK 771

Un éclat delà foudre sur nos lôtes n'uurail pas eu d'effet plus terrible.

Monsieur était livide.

La princesse de Gonzague s'agenouilla, les naains tournées au ciel, et je restai longtemps l'œil fixe et la poitrine haletante, doutant encore de ce que j'avais entendu. Enfin, je me précipitai vGrs Gaston.

— Est-ce vrai? lui dis-je.

Il baissa la tète et ne fit point de réponse.

— Oh! monseigneur!..

— Soyez sans crainte, balbutia-t-il, j'ai obtenu la promesse positive qu'on n'inquiéterait pas M. le Grand.

— Juste ciel ! mais vous connaissez le ministre ! un parjure ne lui coûte rien... C'est infâme! c'est infâme!

— De grâce, calmez-vous. . . Richelieu avait tout appris ; j'étais dans un embarras extrême, et... j'ai eu peur.

— Oui, vous avez tremblé pour vous seul ! . . Acheter le salut en livrant les autres!.. Mon Dieu, mon Dieu!.. Ce que vous avez fait là, prince, est une lâcheté.

Mademoiselle écoutait, très-émue.

Elle s'approcha du fauteuil où venait de tomber son père, et dit avec une hardiesse au-dessus de son âge :

— Oui, madame a raison, c'est une lâchelél Je secouai le bras du prince.

— Il faut réparer ce crime , il faut le réparer sur-le-champ, monseigneur!.. Faites courir après Laffemas... Où est-il? de quel côté se dirigent ses pas?., on lui reprendra l'acte... Répondrfjzvous! répondrez-vous, enfin!

Mademoiselle s'élança vers la cheminée et tira violemment le cordon d'une sonnette.

Plusieurs domestiques entrèrent.

— Vingt courriers à cheval! cria-t-elle; qu'on galope sur les routes du Midi, et cent mille livres à celui qui rattrapera l'homme de tout à l'heure! Chacun l'a vu sortir des antichambres, il a pris le chemin du Roussillon... Vite, allez!., mon père l'ordonne... Mais parlez donc, et dites qu'on exécute vos ordres! ajouta-t-elle en secouant Gaston à son tour.

— Oui... on peut obéir à ma fille, murmura l'indigne prince. Les domestiques s'éloignèrent, et Mademoiselle vint tomber dans

mes bras, tout en pleurs.

— Oh ! pardon ! dit-elle, pardon pour lui I

Nous reprenions un peu d'espérance. Il était, selon nous, impossible qu'on ne rejoignît point le chef de la police. Mais notre erreur était profonde. Les hommes dont s'entourait le cardinal avaient une habileté effrayante quand il s'agissait du service de leur maître.

Me voyant entrer chez Gaston, Laffemas devina ce que je venais y faire.

11 prévit que Monsieur pourrait tardivement avoir honte de sa faiblesse et donner des ordres pour courir après le porteur de l'acte. Son premier soin, en conséquence, fut d'entourer le palais du Luxembourg d'une troupe d'espions en armes. Ceux-ci , voyant sortir les courriers, les arrêtaient au passage et poignardaient les chevaux.

On nous apporta cette épouvantable nouvelle.

— Mon père, la cour est à Narbonne , dit Mademoiselle : el bien, il faut vous mettre en route pour Narbonne, à l'heure même! c'est à vous d'implorer le cardinal et le roi, c'est à vous de sauver ceux que vous avez indignement vendus !

— Jamais... je n'oserai jamais, dit Gaston.

— Que Dieu vous juge, monseigneur ! lui criai-je : moi, je paisl

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MAIUON DKLOItMK

— Bonté du cicll.. un si long voyage! malade comme vous êtes... vous pouvez en mourir, dit Marie de Gonzague.

— Dieu me prêtera des forces... Peu m'importe de mourir, si je sauve Cinq-Mars de l'échafaud.

MademoistîUe vint m'embrasser, en répétant au milieu de ses larmes :

— Pardonnez-lui ! pardonnez-lui !

Je rentrai chez moi, je pris de l'or; on attela des chevaux à un<

berline, et je partis au plus vite avec Thérèse.

Hélas ! j'avais trop compté sur mon courage ! A trente lieues de Paris, je tombai fort sérieusement malade dans un village de l'Orléanais, oii il n'y avait point de médecin et où le curé seul essaya de me soigner.

Le temps se passait, les jours succédaient aux jours sans apporter le moindre changement à ma position.

Thérèse, effrayée, s' empressa d'écrire à mademoiselle de Lenclos, qui accourut suivie de Gui-Patin.

Je n'avais rien pu savoir dans ce malheureux village perdu, et je devinai sur la figure de mes amis qu'ils allaient m'apprendre de tristes détails.

— Ma pauvre Marion, dit le docteur-, faites appel à toute voire force d'àme. Celle maladie est causée par vos tourments, par vos angoisses : essayez de les vaincre, dominez votre inquiétude, et reprenez des forces pour sauver voîre époux.

Il m'annonça les résultats effroyables de la lâcheté de Gaston.

Une fois la cour sur les frontières de la Catalogne, Cinq-Mars était parvenu à rendre le roi aux intérêts du complot. Louis XIII semblait abandonner à tout jamais son ministre, et le cardinal, resté fort souffrant à Narbonne, ne recevait du maître aucune marque de sympathie. On ne daignait pas même envoyer prendre des informations sur sa santé.

Le favori triomphait.

On regardait la victoire comme certaine, et de Thou, arrivé sur les lieux, trouva son ami dans la résolution inébranlable de poursuivre l'entreprise. Le jeune magistrat ks voulut point abandonner Cinq-Mars.

Tout annonçait que le traité avec l'Espagne deviendrait inutile.

Richelieu forma dès lors le projet de se retirer dans les États du pape. Il écrivit à son âme damnée Laiïemas de lui envover ses

AMOUilS HISTORiI|Q;UES

pierreries, avec son argent, dont il avait une cave pleine. Ce message parti, le cardinal s'éloigna de Narbonne et gagna Angle. Tarascon et Beaucaire par des chemins da détour, dans la crainte qu'on ne l'arrêtât en route.

Or, Laffemas, au moment où il reçut les ordres du ministre, était à la piste des indiscrétions de Monsieur. Il résolut, avant d'obéir, de tenter un coup de maître; il alla chez Gaston, lui affirma que le cardinal connaissait le complot, et profita des discours même échappés au prince pour mieux le convaincre.

Le frère du roi, saisi de frayeur, livra l'acte au chef de la police. On sait le reste.

Quelles ne furent pas la surprise et la joie de Richelieu, lorsque Laffemas, arrivant à Beaucaire, lui remit cette preuve évidente de haute trahison I II envoya sur l'heure Chavigny au roi avec une copie du traité. Louis XIII eut une sorte d'évanouissement à la lecture de cette pièce.

Il se trouvait en compagnie du jésuite Sirmond, qui avait succédé au père Gaussin dans la direction de sa conscience. Présentant l'écrit au confesseur, il lui demanda ce qu'il fallait faire.

— Sire, vous êtes roi, agissez en roi, répondit le jésuite.

— Ah ! le malheureux ! le malheureux ! vous ne savez pas combien je l'aime!..

— Chassez de votre cœur cette affection. Le crime est énorme ; votre devoir est d'ordonner l'arrestation de M. de Cinq-Mars et de ses complices.

Le roi se jeta, pleurant, au pied de son crucifix, sans pouvoir se décider à cette mesure. Enfin, le père Sirmond, dévoué aux intérêts du ministre, finit par arracher la promesse royale.

Cinq-Mars accompagna le roi à Narbonne, où la cour se retirait dans l'intervalle des opérations du siège. A peine entré dans la ville avec sa suite, Louis XIII ordonna de fermer les portes. Monsieur le Grand fut appréhendé au corps et conduit à la prison de l'Archevêché. On arrêta de Thou le même jour. Fontrailles réussit à s'échapper et à passer en Espagne.

Une fois les principaux coupables saisis, le roi envoya au cardinal deux lettres soumises, dans lesquelles il lui demandait pardon de son aveuglement et le suppliait de reprendre le maniement des affaires. La plus grande terreur de ce prince était toujours d'avoir à soutenir par lui-même le fardeau de l'État.

MAIUON DELOIIME

Depuis longtemps la santé du monarque était dangereusement atteinte; toutes ces inquiétudes achevèrent de l'abattre. Connue \le son côté Uichelieu ne pouvait plus supporter le transport, Louis XllI se lit conduire à Tarascon, et ce roi mourant et ce ministre à l'agonie s'entretinrent d'échafauds et de victimes. La faiblesse de l'un et le despotisme de l'autre avaient causé tout le mal : il se décidèrent à tuer deux pauvres jeunes gens perdus par i3ux et pour eux.

On plaça le cardinal et le roi chacun sur un lit, et l'entrevue se passa de la sorte.

Richelieu exigea formellement que Louis XIII lui abandonnai Cinq-Mars : on ne lui opposa point de résistance et tout fut dit.

Après l'entrevue, le roi se dirigea lentement vers la capitale.

Son ministre, ranimé par l'espoir de la vengeance, remonta le Rhône jusqu'à Lyon, traînant Cinq-Mars et de Thou dans un bateau attaché au sien.

Un premier interrogatoire avait eu lieu à Tarascon.

Le chancelier Séguier s'était efibrcé de mettre de Thou hors de cause; il appréciait ses talents comme légiste et croyait, en esayant de le sauver, rendre un service à la France. D'ailleurs, il était facile de démontrer que l'ami de Cinq-Mars avait ignoré complètement le traité avec l'Espagne.

— « Vous avez beau dire, s'écria Richelieu, il faut que M. de Thou meure ! »

On connaissait à Paris ces déplorables nouvelles, et Gui-Patin m'en certifia l'exactitude.

Au moment où il achevait de parler, un grand bruit se fit entendre dans le village.

C'était le roi qui revenait de Tarascon avec sa suite.

La Providence me l'amenait là tout exprès. Une potion, composée par le docteur, m'avait rendu quelques forces.

Me levant aussitôt, je sortis, appuyée sur le bras de Ninon, et je me traînai du côté de la route, où bientôt je tombai, à deux genoux et les mains jointes, devant la portière du carrosse royal.

Étendu sur des coussins, Louis XIII se redressa, parut frappé de ma pâleur, et me dit avec un accent de bonté :

— Qui êtes-vous? que voulez-vous?

— Sire, au nom du ciel, grâce ! . . grâce pour M. le Grand ! Mes paroles lui causèrent un trouble indicible.

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— Ce nom, cria l-il, toujours ce nom!.. J'ai détendu qu'où Je prononçât en ma présence... Éloignez-vous, madame.

Non, Sire, je reste!., et je vous supplie de m'entendre!..

^icrifierez-vous donc à cet odieux prêtre vos plus chères affections î Vous aimez Cinq-Mars et vous détestez Richelieu; oui, vous le détestez, j'en suis sûre! vous me l'avez dit autrefois à moi-même.

— A vous, madame? s'écria-t-il avec une sorte d'épouvante... Mais, encore une fois, qui êtes-vous?

— Hélas ! la douleur et la maladie m'ont bien changée ! . . Vous ne reconnaissez plus le jeune page que vous avez daigné recevoir en présence de M. de Bellegarde?

— Mademoiselle Delorme !

— Aujourd'hui madame de Cinq-Mars... Sire, pitié!., c'est la vie de mon époux que je vous demande... Ne souffrez pas que cet homme le tue !

— Laissez-moi... Oui, j'avais entendu parler de ce mariage... Tant d'émotions me feront mourir... Le grand écuyer, madame, e?t coupable de trahison... J'ai promis de combattre ma faiblesse.

Oh ! ne craignez-vous pas. Sire, de voir se dresser devant

vous, à l'heure de votre mort, toutes les victimes du cardinal?.. Ces fantômes sanglants viendront vous entourer et vous reprocher de n'avoir pas connu la première vertu des rois, la clémence.

Assez ! . . assez ! . . Taisez-vous. Le ministre est à Lyon. Partez

pour cette ville, et tâchez de le fléchir.

— Un mot, un seul mot de la main de Votre Majesté!

— Non, madame, non, je ne puis rien. J'ai fait au cardinal un complet abandon des coupables.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! pouvez-vous tenir un pareil langage?... mais vous n'êtes pas roi !

Il devint pâle, se rejeta sur les coussins de la voiture, et donna froidement l'ordre de poursuivre la route. Cette pauvre nature n'avait pas même le courage de la colère.

— Arrêtez! m'écriai-je. Si l'on avance, je me précipite sous les roues du carrosse ! Vous me dites d'aller trouver Richelieu, mais il ne me recevra pas; vous devez le connaître, je n'arriverai jamais jusqu'à lui. Soyez généreux. Sire, et voyez mon désespoir ! Je vous demande un simple mot d'écrit, une ligne de votre main qui me serve de laissez -passer. Ne parlez point en faveur de Cinq- Mars, cela me regarde. Oh! ne me refusez pas, ou, je le répèle.

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MARION DKLOHME

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— M. de Cinq-Mars a cessé de vivre. Page 784.

je me fais écraser sous vos roues, et ce sera pour vous un remords de pîus !

Il se laissa toucher.

Plusieurs secrétaires" étaient dans les voitures de suite. On apporta les sceaux avec un parchemin, et les doigts tremblants du monarque tracèrent ces mots :

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« Laissez entrer partout madame de Cinq-Mars.

« Louis. »

Cet ordre scellé, je le reçus, et les voitures s'éloignèrent.

— A Lyonl m'écriai-je; à Lyon, mes amis I

— Un jour de repos, un seul, je vous en conjure, me dit Gui- Patin ; c'est indispensable pour vous mettre en état de faire le voyage.

— Un jour, dites-vous? pas une heure!.. Songez que le cardinal va le condamner à mort... Oh! non! non! ce serait trop monstrueux!., il est impossible qu'il oublie... N'importe, des chevaux! je dois partir à l'instant. Pendant la route, vous me donnerez de ce même breuvage qui m'a déjà rendu des forces...

— Forces factices, ma pauvre Marion ! Ce remède, pris à trop forte dose, double le mal, et je ne serais pas maître ensuite...

— Pas un mot de plus !.. il faut que je parte, entendez-vous bien? il le faut!

Ninon pleurait.

Toutes leurs instances pour me décider à retarder notre voyage furent inutiles.

— Allons, dit le docteur avec un soupir, si ma science échoue, Dieu nous viendra peut-être en aide !

On attela des chevaux à nos berlines. Le surlendemain, nous avions fait quatre-vingt-quinze lieues , et nous entrions dans la ville où s'instruisait le procès de Cinq-Mars.

Avant tout, je m'informe de la demeure du carainal. On me dit qu'il habite le château de Pierre-Scise, afin d'être plus près de ses victimes. J'y cours.

D'abord les gardes me repoussent; mais je montre la signature du roi et j'entre.

Richelieu m'apparaît couché sur une chaise longue. Sa face est décharnée, hideuse, cadavérique. Trois médecins achèvent de panser des plaies à ses jambes. Il s'entretient avec Laffemas et tourne la tête à mon approche.

Marion ! s'écria-t-il, bondissant sur son siège.

— Oui, monseigneur. Vous deviez vous attendre à ma visite.

— Qui \ous a permis d'entrer?

— Le roi.

— Que voulez-vous?

— Apprendre de votre bouche même que la vie de M. de Gjnq-

Mars n'est point compromise.

MAIIIHN UKLOIIMH

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— Vraiment? nie répondil-il au milieu d'un rire sinistre; il m'est impossible de vous donner cette assurance : la preuve du crime es! Ila^rante... Demande!/ plutôt à Lalîemas; il sort du palais. Le tribunal est en train de délibérer sur le sort des coupables, et j'attends le signal (jui doit m'apprendre l'arrêt des juges.

Avant la (in de cette phrase, un coup de canon résonna.

Je vis le cardinal se lever, sa figure trahissait une joie féroce. Il se pencha du côté de la fenêtre et prêta l'oreille.

Une seconde détonation partit.

Richelieu retomba sur son siège avec un soupir de contentement, s«.' frotta les mains et s'écria :

— Condamnés l'un et l'autre!.. On n'a point osé me désobéir... C'est bien.

Je me précipitai vers lui, frémissante.

— Mais ils ne mourront pas ! ils ne peuvent mourir ! . . Cinq- Mars surtout... Vous ne l'oserez jamais !

— Pourquoi cela? me dit-il froidement.

— Pourquoi? vous me le demandez! criai-je en lui lançant un regard terrible.

Il tressaillit. Je me faisais comprendre.

— Messieurs, laissez-nous, dit-il.

Les trois médecins et Laffemas se dirigèrent du côté de la porte. Les premiers sortirent ; mais, au moment où l'autre allait disparaître, Richelieu le rappela.

— Fouillez madame, dit-il, afin de vous assurer si elle n'a point d'arme cachée sur elle.

— N'approchez pas, criai-je, n'approchez pas !

Laflemas se mettait en mesure d'exécuter l'ordre ; il recula devant mon geste de colère, et je dis au ministre avec mépris :

— Voilà donc où vous en êtes venu, à redouter une faible femme qui vous demande grâce ! Comme tous les tyrans, vous avez peur de votre ombre... Oh ! soyez tranquille, je n'aurais pas, moi, le courage de verser le sang, même celui d'un ennemi mortel, même le vôtre !

Il eut honte de son inquiétude et parla quelque temps à voix basse à son hideux satellite. Puis, il le fit sortir, après s'être assun d'abord que le cordon d'une sonnette se trouvait à la portée de sa main.

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