‹ Les confessions de Marion DelormeChapitre 34 sur 39 · L-orsoue nous fûmes seuls, je m'écriai · texte numérisé non relu

L-orsoue nous fûmes seuls, je m'écriai

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AMOURS HISTORIQUES

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— Pas de détours entre nous... Cinq-Mars est votre fils I

— Eh ! non, ma chère, c'est le fils du maréchal d'Effiat.

Vous mentez !.. ce manoir d'Auvergne, cette châtelaine, c«

bénévole époux qui vous laissait avec sa jeune femme et à qui voui faisiez donner des ambassades, tout cela constitue pour moi des preuves évidentes. Encore une fois, vous êtes le père de Cinq- Mars! vos dénégations deviennent inutiles. Je vous ai jugé, monsieur le cardinal, je me rappelle tous vos pièges... Vous, un amour chaste et pur ! . . Mensonge ! vous dis-je, mensonge !

— Poursuivez, madame, insultez-moi ; je vous laisse une entière liberté de langage. Ce jeune homme est mon fils, soit... Alors, il faut l'avouer, la nature a délicatement conseillé son cœur. Il a reçu de moi des bienfaits, et il m'en récompense par l'ingratitude la plus odieuse. Cinq-Mars a voulu me tuer... oui, madame ! j'ai tous les détails de la conspiration : cela devait aller jusque-là.

— Mais il ignorait les liens qui l'attachent à vous, tandis qtie vous connaissez, monseigneur, ceux qui vous unissent à lui... Oh ! tenez, continuai-je en m' agenouillant et en fondant en larmes, je suis sûre que vous empêcherez le supplice; oui, j'en suis sûrel Est-ce donc possible? Un père n'a jamais tué son enfant. Jadis vous' avez paru fâché de notre hymen : eh bien ! je vous signe à l'heure même une renonciation, si vous me dites : « Il vivra !.. » Car je suis folle, après tout; vous ne songez pas à le perdre. .f c'était pour m'effrayer, pour me punir de mes torts envers vous. .. Je les regrette, je vous en demande pardon. Vous voyez mes larmes. Tuer Cinq-Mars ! un si jeune homme, un enfant !.. Il n'a pas encore atteint sa vingt-deuxième année, monseigneur !

— C'est vrai, me dit-il.

— Et puis, si vous aviez réellement décidé sa mort, la maréchale d'Effiat serait ici, comme moi, suppliante à vos genoux...

— A la bonne heure, Marion, \ous commencez à raisonner avec assez de justesse, et vous abandonnez votre système d'injures. Puisque vous voilà redevenue bonne fille, je puis y mettre plus de franchise et vous avouer, non que Cinq-Mars est mon fils, on a rarement de ces choses une certitude entière ; mais dans le doute, vous comprenez?., c'est un devoir pour moi d'user de clémence.

— Oh! merci! merci, Monseigneur!.. Jurez-le sur l'Évangile, vous le sauverez?

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MAKION DIOLORMK

— Le serment est de trop, ma chère. Tenez, lisez plutôt ceci, ajouta-t-il, eu tirant un papier de sa soutane rouge.

11 me l(î Uuidait, je le pris de ses mains et je lus.

C'était une lettre de madame d'Elliat, remplie de remercîmonts p(Mir l'assurance (|ui lui avait été doimée du salut de (jncj-Mars. Li maréchale écrivait au ministre qu'elle se confiait pleinement à ses promesses et ne viendrait pas à Lyon.

— Vous voyez? me dit-il ; sa mère, sa propre mère n'a point de craintes. Elle est sûre de moi.

— Oui, vous êtes bon! m'écriai-je; vous êtes miséricordieux!.. J'étais envers vous injuste et coupable !

Et je lui embrassais les mains, et je les arrosais de mes pleurs.

Hélas! ô mon Dieu, qui n'eût été, comme je le fus, trompée par ce monstre ! Ses infâmes et hypocrites paroles n'avaient qu'un but, gagner du temps et m'empêcher de faire du scandale.

On entendait dans tout le château de Pierre-Scise un bruit extraordinaire. Les armes des soldats résonnaient au fond des corridors et sur le pavé des cours.

Le cardinal voulut éloigner de mon esprit toute espèce d' inquiétude et de défiance.

— Juge un peu, Marion, me dit-il, où nous entraîne une faute de jeunesse !.. Me voilà forcé de mentir à ma longue carrière, à tous mes systèmes politiques, en pardonnant à ce jeune homme le moins pardonnable de tous les crimes, la trahison envers le roi et la France.

— Oh ! ne le regrettez pas !.. la leçon sera terrible.

— Je l'espère ; aussi la rendrai-je complète. Cinq-Mars subira toutes les angoisses du condamné, l'échafaud lui montrera ses horreurs. Il est de règle chez nous, tu le sais, Marion, d'exécuter les criminels, le jour même du prononcé de la sentence? Eh bien, on dresse l'instrument du supplice, et d'ici à quelques minutes, on ira chercher Henri dans son cachot... Il croira, le pauvre enfant, qu'on veut le conduire à la mort.

— Ciel ! . . mais avez-vous bien pris toutes vos mesures ? ctesvous certain que la grâce soit apportée à temps ?

-"-Oui, oui, tu peux te tranquilliser à cet égard. D'ailleurs, il n'y a pas de bourreau. Celui de la ville s'est cassé la jambe, et on Ta remplacé par le premier crocheteur venu... Un simulacre!., nous n'avions pas besoin d'autre chose. . . Mais au fait, nous pourrons voir d'ici tout ce qui va se passer.

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!l se leva péniblement de sa chaise longue.

— Donne-moi le bras, ma chère. Tu jugeras toi-même de l'effet de la leçon sur nos jeunes étourdis.

Avant que nous eussions gagné la fenêtre, la cloche de l'un»; des tours nous envoya son tintement funèbre.

— Ce n'est rien, toujours le simulacre!.. On sonne l'agonie des condamnés... Approche un peu le fauteuil, j'ai les jambes d'une faiblesse extrême.

Je roulai jusqu'à lui sa chaise longue.

— Regarde, Marion, regarde ! ils vont descendre ce monticule..^ Quelle foule accourue pour jouir de ce spectacle!.. Là-bas, de l'autre côté des maisons, est l'échafaud... C'est grand dommage, on le distingue à peine ! . . Voyons, sois raisonnable, n'écarte pas ainsi les rideaux ; il est parfaitement inutile de nous montrer au peuple. . . Ah ! fort bien ! les voilà qui sortent de la prison.

Les regards de la multitude se dirigeaient effectivement du côté du château. Nous vîmes, l'instant d'après, Cinq-Mars et de Thou passer entre deux haies formidables de hallebardiers.

Un carrosse de louage les attendait à quelque distance.

De Thou était entièrement vêtu de noir. M. le Grand portait un riche habit couleur noisette, garni de dentelles d'or ; un chapeau noir, retroussé à la catalane ; des bas de soie verts, un bas blanc, par-dessus, bordé de matines, et un manteau d'écarlale. Auguste et lui se donnaient le bras. Ils causaient tranquillement ensemble.

On avait assigné pour confesseur à Cinq-Mars le père Malavalette, et à de Thou le père Montbrun.

Les deux jésuites suivaient par derrière.

Richelieu dévorait les jeunes gens du regard, et son visage avait une expression qui me fit frémir.

Je ne pus m' empêcher de crier :

— Monseigneur... oh! vous ne m'avez point abusée?., ce serait infâme, ce serait plus qu'un crime !

— Là, là... quelle idée, Marion?.. vous ne vous corrigerez jamais de vos défiances injurieuses... Mais vx)yez un peu le calme des coupables, ne dirait-on pas qu'ils vont à une fête?.. C'est positif, ma chère, ils bravent la mort.

— Détrompez-vous, Monseigneur; ce calme n'est qu'apparent. Si vous pouviez lire au fond de leur âme, vous seriez effrayé peut-

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MAIUON DKLnUMl':

être des tortures qu'ils éprouvent. Croyez-le bien, cet air tranquille est un masque pour la foule. Un gentilhonnme peut-il avoir l'air de craindre la mort?

— Fîln effet... Oui, tu as peut-être raison... Les voilà maintenant en carrosse, et trois minutes leur suffisent pour arriver à l'échafaud. C'est inouï que des jeunes gens de cet âge ne tiennent pas plus à l'existence 1 Ils ont l'air glorieux de marcher au supplice!., ils prennent des airs de martyrs et me laissent à moi le rôle de bourreau. Toutes ces exécutions, auxquels on m'a forcé jusqu'à ce jour, m'attirent la haine générale; on m'exècre... Il faut pourtant punir, si je veux sauver le royaume et le prince.

— Ah ! vous verrez ! vous verrez !.. la clémence et le pardon vous serviront mieux que la rigueur...

— Je suis loin d'en être convaincu, je,te l'affirme. Un ministre de ma sorte, un grand politique, ainsi qu'ils m'appellent tous, ne marchande pas avec la vie d'un homme. C'est une nécessité pour lui d'empêcher son cœur de battre; il doit étouffer tous les sentiments de la nature... Sonne un peu, ma chère!.. Il faut demander si l'on a scrupuleusement suivi mes recommandations.

Je tirai le cordon de la sonnette.

Laffemas rentra, conduisant vingt gardes, l'épée nue, qui se rangèrent de chaque côté de la chaise du cardinal.

Quant au chef de police , il eut soin de se placer entre son maître et moi.

Je regardais tout ce mouvement avec terreur.

— Ne crains rien, ma belle, dit Richelieu, ce sont mes gardes... Ils s'apprêtent à m'accompagner, car je vais sortir en litière... A propos, as-tu jamais lu l'histoire romaine?

Il reprenait son affreux sourire.

Mon sein bondissait, une sueur glacée découlait de mes tempes, un nuage voilait ma paupière.

— L'histoire romaine?.. Je ne comprends pas, balbutiai-je.

— Oh! c'est une question sans importance! Tu aurais pu connaître ce passage où Brutus condamne ses fils à mort.

— C'est horrible !

— Mais non ; chacun au contraire regarde cela comme un acte sublime.

— Grâce, Monseigneur, grâce! Trouvez-vous du plaisir à me torturer? Ne me tenez pas de pareils discours, vous me faites mourir d'épouvante !

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Les tintements de la cloche devenaient plus précipités et plus lugubres.

— Ils arrivent au pied de l'échafaud, Marion. Certes, il fallait beaucoup de courage à ce Romain pour lutter ainsi contre la révolte de la nature et du cœur... Je crois être en ce moment à la place de Brutus.

— Taisez-vous!., c'est impossible!., vous seriez trop odieux et trop barbare !. . Oh! n'est-ce pas... n'est-ce pas, vous ne m'avez point trompée ?

— Maintenant ils sont sur l'échafaud, madame. Vous avez entendu tout à l'heure deux coups de canon : un troisième va retentir, et celui-ci vous apprendra...

— Leur grâce Miséricorde ! . . . pitié ! . . . Dites que c'est leur

grâce!..

— Non, leur mort.

— Bourreau ! bourreau, tais-toi !

Le canon gronda.

— M. de Cinq-Mars a cessé de vivre, dit Richelieu. Gardes, emmenez cette femme et débarrassez - moi de sa présence 1

Je tombai à la renverse.

Ma tête alla rebondir contre un angle de la muraille. A la même heure, dans une chambre du Louvre, Louis Xlll disait, en tirant sa montre :

— « Monsieur le grand écuyer passe mal son temps. »

Les gardes de Richelieu me déposèrent à la porte du château de Pierre-Scise, où mademoiselle de Lenclos et Gui-Patin, sachant que tout était consommé, m'attendaient au milieu d'une angoisse mortelle. Ils me rendirent à l'usage de mes sens, et je les contemplai l'un et l'autre sans les reconnaître. J'étais frappée de folie.

Seigneur ! Seigneur, ayez pitié de moi ! je viens de peindre l'époque la plus déchirante et la plus fatale de ma carrière!.. Encore aujourd'hui, quand je retrace ces cruels souvenirs, il me semble que vous m'avez maudite et qu'il n'y a plus là-haut pour moi ni miséricorde ni pardon !

Richelieu, ce monstre infâme, avait assez de victimes.

Le tigre était repu.

On envoya Mazarin traiter avec Bouillon de la reddition de Sedan : le duc acheta sa grâce en livrant les Ardennes.

Quant à Monsieur, lui qui avait si indignement ah? idonné ses

Guy-Patin saisit la lueur fugitive qui traversait mou regard... Page 786

complices, il en fut puni par le mépris général et par le mépris de sa fille.

Cinq-Mars et son ami moururent avec un courage plus qu'humain. Pendant la route qu'il leur fallut parcourir pour atteindre le lieu du supplice, ils récitèrent des psaumes ; puis ils montèrent à l'échafaud, appuyés sur le bras l'un de l'autre.

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— Ami, dit de Thou a Cinq-Mars, je suis le plus âgé, c'tiài à raoi de te voir mourir.

On avait choisi, comme on le sait , un crocheteur de la ville pour remplacer le bourreau. Le grand écuyer ne voulut pas que cet homme portât la main sur lui. Présentant les ciseaux à son con- (esseur, il le pria de lui couper les cheveux. Puis il p^aça la tête sur le billot.

— « Suis-je bien? » demanda-t-il.

— « Oui, monsieur, » répondit le crocheteur, essuyant une larme.

— « Frappe ! » lui dit Cinq-Mars.

Et la hache lui abattit la tête.

Son ami mourut avec un égal courage, avec une résignation aussi chrétienne. L'ange du martyre leur ouvrit les cieux.

Mademoiselle de Lenclos et Gui-Patin me ramenèrent à Paris. J'avais perdu le sentiment et le souvenir. Mon œil morne envisageait sans les reconnaître toutes les personnes qui me rendaient visite. On me croyait à jamais privée de raison, et la science du docteur échoua d'abord dans une infinité de tentatives pour m'arracher à cet état déplorable.

Bientôt néanmoins il s'aperçut que le nom de Cinq-Mars et celui de Richelieu semblaient éveiller en moi un éclair d'intelligence.

Un soir, me voyant tressaillir plus que de coutume au nom détesté du cardinal, Gui-Patin saisit la lueur fugitive qui traversait mon regard, s'approcha du fauteuil où j'étais assise, me prit les deux mains, les serra dans les siennes et me dit, d'une voix qui me remua profondément :

— Richelieu se meurt!.. Entendez-vous, Marion?.. le bourreau de votre époux va rendre le dernier soupir... Vous êtes vengée!..

Je me redressai avec violence.

— Oui, Richelieu se meurt!., j'en suis sûr, je quitte à l'instant son chevet... Vous me comprenez, n'est-ce pas?.. Dites que vous me comprenez.

\]n cri terrible s'échappa de ma poitrine.

— Partons ! m'écriai-je.

— Où voulez-vous aller?

— Chez lui, chez le cardinal.

— Mais il est mort, peut-être !

— Sans que je puisse le maudire ? Non ! non ! c'est impossible. .. Dieu u-j le voudrait pas.

MAIUON DKLOItME

• Vous ouMioz un uioyn (!<; pénétrer chez l'FLiuiuence, me (lil-il, en inlerrngeuut de uouvenu mon regard.

— C'est vrai... Là, dans ce meuble, une clef de l'escalier secret. Je dois l'avoir encore.

Ouviant aussitôt un nécessaire en marqueterie, placé sur un guéridon voisin, je pris cette clef. J'y avais adapté un petit carton avec ces mots : Cabinet du ministre.

La raison m'était complètement revenue. Toutes les furies de la haine me bouleversaient l'âme.

Je tendis la clef au docteur.

— Mauvais moyen pour entrer, dit-il; mais excellent pour sortir, en cas d'alerte. Prenons-la toujours... Venez, Marionl.. je m'expose, n'importe... Si la vengeance peut vous sauver, sauvezvous par la vengeance !

Alors, m'expliquant en deux mots qu'il était un des médecins appelés à soigner le cardinal, il me conduisit dans sa maison, située à peu de distance de la mienne, jeta par dessus mes vêtements de femme une robe de docteur, me plaça sous le menton une royale postiche, et me couvrit la tète d'une perruque qui achevait de me rendre méconnaissable.

Puis, il m'entraîna de nouveau, décidé à m'introduire publiquement sous le costume qu'il m'avait fait prendre.

Ce moyen lui semblait le moins périlleux.

Minuit sonnait.

Nous entrâmes au Palais-Cardinal. Les domestiques en émoi ne demandaient plus le nom des visiteurs, et les antichambres étaient encombrées de courtisans, dont le visage trahissait plutôt la joie que le chagrin. Ils s'informaient des nouvelles les plus récentes de la santé du ministre et se hâtaient ensuite de courir au Louvre les annoncer au roi.

Les plus mauvaises se trouvaient les mieux accueillies, car Louis XIII était fatigué de cet homme cruel, et s'épouvantait enfin des wimes dont on l'avait rendu complice.

Gui-Patin me présenta gravement à ses confrères comme un empirique célèbre, apportant un remède qui pouvait offrir encore quelques chances de guérison.

Puis il me tint le bras avec force, car je voulais ra'élancer vers le lit de Richelieu.

— De la prudence, me dit-il à voix basse; bientôt j'éloignerai

là

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fout le monde, et vous aurez tout à l'heure une pleine liberté de discours.

Entra l'évêque de Chartres.

Il apportait le viatique au malade. On écarta les rideaux. Je vis la ligure blême et les yeux éteints de mon féroce ennemi.

Après avoir trompé les hommes pendant tout le cours de son existence, le cardmal, à sa dernière heure, essaya de tromper Dieu.

— « Voilà mon juge, murmura-t-il , en regardant le ciboire, déposé par le prélat sur une table voisine. Je l'adjure de me condamner, si j'ai eu d'autre intention que de bien servir l'Église et l'État. »

Il reçut le viatique, il osa le recevoir I Bientôt il ajouta :

— « Mon père, j'attends l'extrème-onction... Parlez-moi, je Jy vous prie, comme vous parleriez à un grand pécheur; traitez-moi ^|A comme le dernier de la paroisse. »

y^ Gui-Patin me retenait toujours.

Â^ L'évêque oignit le malade.

Un instant après, Richelieu surprit mes yeux furibonds attachés sur son visage. Il demanda d'une voix faible :

— Quel est cet homme ?

— C'est un médecin de Suède, répondit Gui-Patin. Grâce à lui, nous espérons encore vous rendre la santé, monseigneur.

— Hélas! il n'appartient qu'à Dieu de faire des miracles!

— Désirez-vous être seul un instant avec lui, afin d'essayer l'influence du remède qu'il vous apporte?

— Il serait plus sage à moi de profiter du peu de minutes qui me restent à vivre pour recommander mon âme au ciel... Mais si, par un prodige, le salut m'arrivait, je n'ai pas le droit de le refuser.

Sa voix s'entendait à peine. Il fit un signe, les médecins et l'évêque se retirèrent. Gui-Patin resta derrière les rideaux, sans être vu du cardinal, mais à portée de tout entendre.

J'enlevai la robe de docteur, j'arrachai la perruque et la royale; puis, m' élançant vers le lit :

— Bourreau de Cinq-Mars, criai-je, mereconnais-tuî

— Cette femme !.. encore elle?.. Sortez, sortez!., que faites^ vous ici ?

— Je viens te voir mourir.

— Au secours !

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MAIllON DKLOilMK

Penchée sur sa couche, je lui parlais d'une voix sourde. Il joignit les muin!» avec é[M)uvanle.

— Ah ! tu espères le pardon du ciel?... N'y compte pas, Richelieu... Vingt martyrs t'attendent au seuil de l'éternité, prêts à déposer contre toi et à demander vengciince au Seign<;ur. Il ne peut y avoir de salut pour l'homme de sang, pour le fourbe, pour lo lâche, dont la puissance ne s'est exercée que dans le meurtre.

— Marion !.. laisse, ne m'accable pas... Je vais mourir...

— Oui, tu vas mourir!.. Cette nouvelle m'a rendu la raison. l.a justice d'en haut m'accorde une revanche, et je suis accourue, moi dont tu as souillé la vie et brisé le bonheur ; je suis accourue pour te charger de malédictions et devancer le châtiment céleste. Regarde autour de toi, Richelieu : ne vois-tu pas ces fantômes?., regarde bien... Voilà Chalais! on a frappé trente coups avant de lui abattre la tête; le malheureux criait encore au vingt-neuvième.

— Tais-toi 1 . . Grâce !

— Non, non, point de grâce!.. A chaque instant tu répétais ces paroles sinistres, te les rappelles-tu, Richelieu?.. Regarde toujours.., Voici Marillac, Montmorency, Grandier, le pauvre prêtre qui a subi de si affreuses tortures!.. Voici Saint-Preuil, tué pour une rivalité d'amour... Oh! regarde encore!.. Voici le magistrat du royaume qui offrait les plus riches espérances... Voici ton fils, ton propre fils ! . . Ou plutôt, non, tu t'es vanté, monstre ! Il n'y avait rien de toi, rien, entends-tu, dans les veines de ce généreux enfant... Cinq-Mars, de Tbou, noMes et saintes victimes ! tu as cru que leur sang te rajeunirait, oui, tu l'as cru, vampire!.. Auprès d'un échafaud, jouer une comédie de clémence!.. Tu m'as indignement et lâchement trompée ; tu as trompé sa propre mère, celle que tu aimais : tu vois bien que tu es un monstre, et si Dieu te pardonne, je ne veux plus croire en Dieu!

— Au secours!.. Pitié!.. DéHvrez-moi de ce démon!.. Je meurs...

— Meurs, criai-je, meurs, infâme!., et sois damné! Gui me rejeta sur les épaules la robe de médecin. On entrait.

C'était Louis XllI qui venait rendre visite au cardinal.

— Sire, M. de Richelieu est mort, dit le docteur, le pouls a cessé de battre.

Le roi s'approcha du lit et regarda d'un œil calme la figure

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livide et contractée de son ministre. Puis il se retourna vers sa suite et dit froidement :

— a Voilà, messieurs, un grand politique de moins

— « Ce pauvre cardinal ! s'écria d'un air railleur un des seigneurs présents à cette scène, on dit qu'il est mort comme un sainJt. 1»

« — Allons donc ! reprit un autre, en se penchant à l'oreille du maître, si l'âme de Richelieu va au ciel, par ma foi, Sire, il faudra que le diable se soit laissé dévaliser en chemin. »

Louis XllI sourit et quitta la chambre sans jeter un dernier regard vers le corps inanimé du cardinal.

Depuis la mort de Cinq-Mars, ils étaient restés en continuelle défiance. Richelieu ne pouvait oubher que le roi avait en quelque sorte autorisé le complot de M. le Grand, et le faible prince, une (ois son favori mort, regretta sa perte. Il n'envisageait plus le cardinal sans un frisson de terreur.

On peut dire qu'ils moururent l'un et l'autre à la peine, cai iouis XIIÎ ne tarda pas à suivre son ministre.

La maladie du roi devenait chaque jour plus menaçante, et^ seulement alors, il parut comprendre toutes ses fautes. Il déplora sa conduite envers sa mère ; il voulut que le royaume et toute l'Europe fussent informés de son repentir.

Marie de Médicis était morte, l'année précédente, à Cologne, dans un état voisin de l'indigence.

Son fils mourut également abandonné de tous, même de ses domestiques. On laissa le malheureux prince dans une sohtude entière, et souvent, à ses derniers jours, il manqua des choses les plus indispensables.

Anne d'Autriche ne daignait pas s'occuper de son époux.

C'étaient de tristes, mais justes représailles : Louis XllI n'avait aimé personne et pei^sonne ne l'aimait ; ses courtisans passaient, sans même s'incliner devant lui, pour aller faire leur cour à la future régente.

Un jour, il y en avait trois, debout à la fenêtre de la chambre à coucher de Louis XIII ; ils empêchaient ainsi le soleil d'arriver à ce pauvre roi grelottant et moribond.

« — De grâce, rangez-vous, leur dit-il avec une voix plaintive, et ne me privez pas d'un bien que la nature accorde à tous les hommes. »

MA m ON DELOMMK

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il s'éteignit comme une pâle étoile, voilée pendant sa révolution par une comète sanglante.

IjU mort, en frappant autour de moi ces illustres victimes, n'eu oubliait pas de plus obscures. J»' reçus de Châlons, à cette époque, une Icllre fermée d'un cachet noir.

Hélas! je venais de perdre mon père, mon pauvre père, dont j'avais eu l'atîection la plus tendre I C'était un surcroît de deuil et de larmes. Tous ceux qui m'aimaient disparaissaient de ce monde.

0 mon père, vous liouvez au ciel la récompense d'une vie honorable et pure! S'il vous est permis de veiller sur votre fiile, implorez Dieu pour moi, apaisez sa justice. Un pressentimentterrible me serre le cœur; il me semble que de nouvelles infortunes vont m'atteindra et que mes jours finiront misérables et dégradés.

\vais-je donc le droit de manquer de miséricorde et de condamner les autres ? Mon père, mon père! obtenez-moile pardon î

yi.

Après la mort du cardinal, on ouvrit les portes de la Bastille aux prisonniers que son pouvoir tyrannique y laissait gémir.

Je vis un soir entrer dans ma chambre une sorte de spectre, à j'œil éteint, au font livide.

Est-ce le fantôme de Bassompierre?

Non, ce vieillard malade, chancelant, malheureux et rendu

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méconnaissable par le séjour des cachots est mon pauvre maréchal lui-même. Je le reçois dans mes bras, nous confondons nos pleurs.

Son frère aussi est mort. Le jeune comte d'Estelan s'est exilé au Mexique. Bassompierre n'a plus que moi dans ce monde, il demande à achever ses jours auprès de la seule amie qui lui reste.

Où sont nos belles années, nos joies enivrantes, nos doux entretiens d'amour?

Le maréchal n'était plus que l'ombre de lui-même. On le soigna chez moi. Je fis tout pour le rendre à la santé et au bonheur ; mais les ressorts de son organisation étaient usés, il n'y avait plus d'espoir. Lui-même le comprenait et m'annonçait sa fin prochaine.

Cependant un homme recueillait entièrement l'héritage de Richelieu.

Le renard succédait au tigre.

Mazarin sut gagner par la flatterie ce que son prédécesseur avait obtenu par le despotisme, et Louis XIII nomma cet Italien sournois et rusé membre du conseil de régence. Le roi défunt, le nouveau ministre s'empara complètement de l'esprit d'Anne d'Autriche.

On a prétendu qu'elle éprouvait pour lui plus que de l'amitié.

Je n'ai jamais pu le croire. Mais, après tout, la pauvre femme avait eu avec Louis-le-Chaste une bien triste existence l

La reine était fort bien encore, et ce fut avec Ninon l'une des femmes de son siècle qui gardèrent, même dans la vieillesse, dés charmes inaltérables. Elle avait un esprit noble et d'une délicatesse extrême. On la voyait se lier difficilement, mais ses amitiés étaient fortes et presque indissolubles. Par exemple, elle haïssait ses ennemis comme elle aimait ses amis, et ces derniers ne devaient pas compter sur le pardon, si elle s'imaginait seulement qu'ils n'eussent plus pour elle un dévouement à toute épreuve. Le chagrin l'avait rendue violente. Je devais bientôt ressentir les effets de ce triste changement de son caractère^

Madame de Chevreuse était revenue de son long exil ; c'est assez dire qu'elle donnait le signal des réjouissances et de la folie.

La duchesse pensait toujours à moi.

Je reçus une de ses premières invitations à des soirées, qui avaient lieu dans les petits appartements du Palais-Cardinal, légué à la couronne par Richelieu mourant.

C'était une restitution.

Si longtemps captive et malheureuse au Louvre, Anne d'Au-

triche s'en était enfuie pour venir habiter l'ancienne demeure de

l'orgueilleux ministre.

On donna, dès lors, au palais le nom de Palais-Royal,

Sa majesté assistait régulièrement aux petites réunions de la

duchesse. Elle déposait toute représentation, nous faisait l'accueil

ie plus aimable et nous entretenait avec une affabilité gracieuse.

Je retrouvai là le poète Voiture, que j'avais perdu de vue depuis longtemps.

Mazarin nous montrait, de temps à autre, le bout de son museau de renard, et nous amenait sa nièce Hortense, adorable personne aux grands yeux magnifiques et effrontés, couverts d'épais sourcils qui se relevaient en crochets noirs. Après la bouche de Ninon, la bouche d'Hortense Mancini était une des plus voluptueuses du monde. Quelqu'un ayant dit à cette jeune fille qu'elle ressemblait aux odalisques d'Orient, elle se coiffa dès lors d'un turban à plumes, avec un large camée au-dessus du front.

La duchesse attirait à son cercle bon nombre d'originaux cl faisait une seconde édition des fous de l'hôtel Rambouillet.

Elle me montra le maréchal de Châtillon, très-colérique de sa nature et qui secouait les arbres pour reprendre du sang-froid ; le président Nicolaï, grand amateur de bourgeoises ; l'abbé de la Victoire, fou charmant, très-ennemi de Boisrobert, l'écrasant de ses bons mots et gagnant par là toutes mes sympathies; enfin le chancelier Séguier, sur lequel courait une anecdote bizarre.

Le bon chancelier, dans sa jeunesse, avait eu la fantaisie d'entrer chez les Chartreux. Il en prit même l'habit. Mais, tourmenté bientôt par les révoltes de la chair, il confia ses peines au supérieur. Ému de son état, ce dernier lui permit, toutes les fois que la tentation le tiendrait trop fort, de sonner la cloche du chœur, afin d'avertir les autres Chartreux du péril où se trouvait son âme et de les inviter à lui obtenir du ciel la force de la résistance.

Mais le pauvre jeune homme fut obligé de recourir si souvent à la cloche, que le voisinage du couvent porta plainte : on entendait un carillon perpétuel, et les moines passaient tout leur temps à prier pour Séguier. Bref, on lui interdit ce moyen de résister à l'esprit tentateur.

Privé de sa cloche, l'infortuné succombïi et rentra dans le monde au grand danger de son salut.

Les réunions de madame de Chevreuse durèrent jusqu'à la Fronde.

C'étaient là, du reste, mes uniques sorties. Mademoiselle de Lenclos se trouvait fort occupée de ses nombreuses amours, et je craignais de lui rendre visite ; il était difficile de pénétrer dans son boudoir sans troubler un têle-à-tête.

Trois ans déjà s'étaient écoulés depuis la mort de Cinq-Mars.

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Ko leniiis, (jui efface tout, m'avait presque fait oublier ce grand ri^.igriii.

Au cercle de madame de Chevreuse, je recevais çà et là quelques lomtnages. On daignait encore me trouver jolie, et j'eus au premier rang (le mes .uloraleurs François de Vendôme, duc de Beauort, petil-dis de lleini IV et de Gal)riell(3 d'Estrces.

Il avait trente ans, était d'un extérieur remarquable, et me laissait entrevoir qu'il ne serait pas éloigné de suivre l'exemple de M, le Grand et de m'ofirir sa main.

Beaufort avait dissipé sa fortune en débauches.

La mienne le tentait peut-être; mais il eut le talent de me persuader (juc j'étais aimée pour moi-même. Je retombais dans mes éternelles faiblesses de coquetterie et j'écoutais ces phrases dangereuses dont l'âge et la raison devaient me faire comprendre le néant.

Mon cœur succomba, je m'épris d'une belle passion pour Beaufort.

Par malheur, il s'avisa de mener de front nos amours avec une conspiration contre Mazarin. La trame mal ourdie fut découverte, cl la régente envoya mon amoureux au fort de Vincennes.

Je voulus demander sa grâce.

Anne d'Autriche me la refusa sèchement. Elle me croyait instruite du complot, et ce fut en vain que j'essayai de la convaincre de mon innocence. Un doute, un simple doute suffisait pour détruire son intérêt bienveillant et lui faire oublier mes services.

0 reconnaissance des rois 1

Cela me dégoûta des cercles de la cour.

Desmarets de Saint-Sorlin, celui de mes vieux amis qui me rendait le plus assidûment visite, me proposa de me réintégrer dans les honneurs de l'hôtel Rambouillet. Ma nouvelle introduction ne souffrit aucune difficulté. La marquise de Cinq-Mars, comme on m'appelait alors, était. reçue partout à bras ouverts. On oubliait Marion Delorme et son histoire.

Cependant la santé du maréchal devenait de plus en plus chancelante.

Les médecins lui ordonnèrent les voyages, et je résolus de l'accompagner. Avais-je au monde un ami meilleur? Devais-je le sacrifier à quelques rares adorations parsemées encore sur ma route?

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AMOURS HISTORIQUES

Bassompierre voulut aller d'abord en Touraine.

Une des originalités de sa maladie était de parler sans cesse de Henri IV. Il l'appelait son bon maître. Le fait est que Louis XIII n'avait pas de grands droits à sa reconnaissance.

On parlait beaucoup, à cette époque, du fameux ermite des Gardelles, et le frère Jean-Baptiste passait pour être le comte de Moret.

Son ermitage se trouvait aux environs de Saumur.

Bassompierre ne croyait pas que ce fût Antoine de Bourbon. De nombreux témoins lui affirmaient l'avoir vu tomber mort au combat de Castelnaudary, et, convaincu du fait, il l'avait même consigné dans ses Mémoires.

Plus de dix ans s'étaient écoulés depuis cette funeste bataille, à laquelle nous avions assisté madame de Chevreuse et moi. Bichelieu mort, il ine semblait peu probable qu'on réveillât ses haines et ses colères. Je ne me crus pas obligée davantage au serment, et je racontai au maréchal de quelle façon nous avions sauvé le complice de Montmorency.

Revoir le fds de son bon maître, un de ses amis les plus intimes et les plus chers! cette pensée le transporta de joie. Un instant j'eus l'espérance du rétabhssement complet de sa santé.

Nous arrivions à Saumur par un beau soir d'automne.

Bassompierre, sans égard à la fatigue du voyage, fit demander un guido à l'instant même pour nous mener aux Gardelles.

La nuit tombait.

Avant d'atteindre l'ermitage, nous devions gravir une véritable montagne. On arrivait chez le frère Jean-Baptiste par un escalier taillé dans le roc, et l'ascension ne laissait pas que d'être effrayante, à cette heure et par la clarté douteuse du crépuscule. De chaque côté de cette rampe bizarre s'ouvraient des abîmes. Enfin nous atteignîmes une espèce de caverne, creusée dans le flanc de la montagne, et je vis à l'ouverture se dessiner une ombre blanche.

C'était l'ermite. Il s'avança gravement à notre rencontre et nous dit avec un ton de reproche :

— Qui êtes-vous?.. pourquoi venir interrompre mes méditations et troubler ma prière?.. Il n'y a plus rien de commun entre moi et les hommes.

La main du maréchal tremblait dans la mienne.

— Oui, murmura-t-il tout bas, c'est la voix du comte.

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