‹ Les confessions de Marion DelormeChapitre 35 sur 39 · II · texte numérisé non relu

II

MARION DELOIIMK

— Mon père, dis-je en m'approchanl, aurez-vous le courage de renvoyer, sans leur permeltre un instant de repos, des voyageurs fatigués et qui montent ici pour vous supplier de les bénir?

— Si ma pauvre hospitalité peut vous être agréable, répondit l'ermite, je vous l'offre... Mais à quoi vous servirait la bénédiction d'un malheureux pécheur?

11 rentra dans sa grotte, alluma une lampe et nous app rta piclques fruits sauvages avec du lait de chèvre.

Bassompierre le regardait à la clarté de la lampe, et je voyaiai son émotion s'accroître. Moi-même je reconnaissais parfaitement le comte. Sa barbe, alors grisonnante, lui donnait avec les portraits de Henri IV une ressemblance parfaite.

Enfin le maréchal se précipita vers l'ermite.

— Antoine! s'écria-t-il, Antoine !.. Ton cœur doit deviner un vieux compagnon d'armes... Je suis Bassompierre!

L'ermite tressaillit, passa la main sur son front et secoua la tête.

— Vous vous trompez, dit-il, je m'appelle le frère Jean-Baptiste.

— Tais-toi ! ne cherche pas à nier. Qu'as-tu donc à craindre Cet odieux cardinal n'est plus. Va, tu peux reprendre ton nom et tes titres ! Tu es Antoine de Bourbon, fils de Henri-le-Grand et de Jacqueline de Beuil. Viens dans mes bras, mon ami, mon frère!.. Comme tu lui ressembles au bon roi ! c'est lui, c'est lui-même !

— Allons, monsieur le comte, dis-je à mon tour, pourquoi vous abriter sous un mystère dont j'ai déchiré le voile?.. Vous voyez en moi l'une des deux femmes qui vous ont sauvé.

Une larme glissa sur les joues de l'ermite ; mais il lutta contre l'attendrissement qui le gagnait.

— Non, non! s'écria-t-il, c'est une tentation de l'enfer!.. Je n'y succomberai pas !

Se levant aussitôt, il s'élança vers le coin le plus sombre de la grotte, ouvrit une porte et disparut à nos yeux. Bassompierre n'eut pas le temps de le retenir.

— Antoine! cria-t-il en secouant la porte, c'est affreux de me recevoir ainsi... Antoine!., du moins embrasse-moi!

L'ermite ne fit aucune réponse.

Seulement je crus entendre, au fond de la pièce qui lui servait de refuge, comme des gémissements et des sanglots.

Nous redescendîmes la montagne, sans avoir obtenu du frère Jean-Baptiste l'aveu de son ancienne condition. Le maréchal était

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A M OU il S IIISTOR^rQ.UES

au désespoir : il comptait décider Antoine de Bourbon à reparaître à la cour. Ses regrets furent accompagnés de larmes, et j'eus à comballre une étrange fantaisie de malade. Il songeait à se faire ermite et à terminer ses jours avec son ancien compagnon d'armes. Toute l'influence de mon amitié réussit à peine à le dissuader de ce projet.

Le lendemain on nous aonna une lettre, apportée au point du jour à notre auberge par un pâtre des montagnes.

Cette lettre était ainsi conçue :

« De l'asile où il se tenait caché, Antoine de Bourbon put entendre le coup de hache qui abattit la tête de Montmorency. Dès lors, il jura, s'il échappait au même destin, de renoncer au monde et de se vouer à la retraite. Quand il revoit d'anciens amis, il souffre, son âme pleure ; mais se livrer aux élans affectueux que leur vue provoque en lui serait le moyen de perdre son courage. En renouvelant des tentatives pour l'arracher de son asile, on l'obligerait à trouver un autre refuge, où personne ne viendrait l'engager à trahir une promesse faite à Dieu. N'est-ce point assez d'avoir trahi jadis la fidélité qu'il devait à son roi? »

Bassompierre mouilla l'écrit de ses pleurs. Il envoya par notre guide de la veille ces mots à l'ermite :

o Adieu, mon vieil ami, adieu ! Je voudrais avoir ton courage. Prie pour moi!., car je le sens, je vais bientôt mourir.'»

Cette pensée ne le quitta plus, et notre visite à l'ermitage, sur laquelle j'avais compté pour opérer une révolution favorable, ne fit qu'accroître sa tristesse et son mal. Tous les médecins lui conseillaient le séjour des pays méridionaux. Je décidai que nous irions habiter Naples, et je le ramenai d'abord à Paris, à petites journées, pour régler quelques affaires.

Nous nous mîmes ensuite en devoir de gagner l'Italie par la Suisse.

Mais, à notre première halte au château de Vitry, Bassompierre fut attaqué d'un crachement de sang et tomba dans une faiblesse si grande, qu'il nous fut impossible d'aller plus loin.

Quinze jours après, je recevais le dernier soupir du seul ami véritable que j'eusse en ce monde.

Hélas! on pouvait le regarder comme une victime de RicheHeuI Le maréchal était constitué pour vivre un siècle, et sans les tortures de la prison, il existerait encore.

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MARION DELOIIME

Bassoinpierre n'avait pas eu, (hîpiiis trois ans, la moindre nouvelle (le son neveu. On répandait le bruit (|ue le navire sui- le- (jiic! le jeune comte revenait du Mexirfue avait péri corps et biens. i.(; long silence de d'Ksfelan semblait confirnier ce malbeur, et le niarrcbal m'instilua sa légataire universelle.

Mais le comte débarquait au Havre un mois après le décès de son oncle.

Je lui rendis tout, et je gardai seulement le portrait de Bassom pierre.

On me combla d'éloges à cet égard. Pourtant je ne faisais là qu'un acte de justice. Ma fortune était bien assez considérable, et c'eût été une cbose indigne de dépouiller un pauvre jeune homme qui avait jusqu'alors vécu de privations et auquel appartenait de droit l'héritage.

Me voilà donc seule et presque abandonnée sur la terre! A qui laisserai-je mes biens, si la mort me frappe à mon tour? Qui me consolera, qui m'aimera dans ma vieillesse?

Déjà plusieurs fois, j'avais eu l'idée d'appeler à Paris deux pauvres orphelines, auxquelles m'attachaient les liens du sang. C'étaient les filles de ma sœur Georgette, morte peu de tempp après mon père. Je résolus de ne plus retarder l'exécution d'un projet qui, pour moi, devenait un devoir, et j'écrivis aussitôt à Joseph, en Champagne, le priant de m'envoyer mes nièces.

Elles arrivèrent bientôt.

L'une, âgée de dix-sept ans, s'appelait Magdeleine, et l'autre, nommée Lucile, achevait seulement sa quinzième année. Je leur choisis une gouvernante. Les propos légers furent bannis de ma demeure; j'aurais été au désespoir de scandaliser ces deux enfants, et je jurai d'être une mère pour elles.

Je ne sortais presque plus ; je vivais heureuse dans ce doux intérieur, et je rédigeais alors cette Confession sur les notes primitives.

Six mois après l'arrivée de mes nièces, je mariai Magdeleine à in marquis espagnol avec une dot de cent mille livres. Quant à Lucile, comme elle ne semblait pas avoir beaucoup d'attrait pour le mariage, elle jura de ne m'abandonner de sa vie. C'était ma favorite; je l'aimais à l'adoration, et je me voyais en perspective appuyée sur ce gentil bâton de vieillesse.

Une conduite si simple, me valut encore plus d'éloges que la

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AMOURS HISTORIQUES

restitution de l'héritage Se Bassompierre. On me fit presque une ovation à l'hôtel Rambouillet.

Voulant me donner une grande marque d'estime, la viei'^e marquise m'invita solennellement au mariage de sa fille Julie, qui épousait, à trente-huit ans, M. le duc de Montausier, le plus fidèle des amoureux passés, présents et futurs.

Or, Julie d'Angennes avait trente-huit ans !

C'est une imprudence à moi de trahir ainsi le secret de son âge. Ne l'ai-je pas vue toute jeune fille ? On se rappellera que je comptais, à cette époque, un certain nombre d'années de plus qu'elle, et me voilà forcée d'avouer l'approche de mon demi-siècle.

Mais, franchement, la vieillesse me ménageait beaucoup; je conservais une santé parfaite, ma figure n'offrait pas une ride. Les moins flatteurs, parmi ceux qui me courtisaient encore, me donnaient tout au plus trente-cinq ans, et mon dernier voyage en Tour-aine m'avait presque rendu mon ancienne fraîcheur.

Somme toute, j'étais aussi jolie que mademoiselle de Rambouillet, dont tous les poêles de l'hôlel s'évertuaient à chanter les grâces et pour laquelle ils composèrent cette fameuse Guirlandôy qui a obtenu tant de retentissement.

L'invention ne manquait pas de mérite, et Montausier lui dut son bonheur.

Ne sachant plus à quel saint recourir pour vaincre les duretés de Julie, le pauvre duc prit un catiier de vélin, sur lequel il fit peindre par le fameux Robert les fleurs les plus éclatantes et les plus riches en nuances.

Puis il invoqua la charité des muses de l'endroit.

Elles s'engagèrent à concourir à ce chef-d'œuvre de galanterie et à louer la demoiselle aux dépens des fleurs, en mettant au bas de chaque page du cahier soit un quatrain, soit plusieurs strophes bien pompeuses et bien sonores.

Cette battue générale de poésie, cet hommage éblouissant, ce bouquet universel, obtinrent un succès prodigieux. Julie nagea dans les parfums, elle rendit Flore jalouse.

Tous les poètes entamèrent au plus vite leur combat à coups de rimes.

Le champ de bataille était un parterre.

Montausier débuta par offrir une collection de madrigaux sur la rose, le safran, la tulipe flamboyante , l'angéhque, l'héliotrope,

ÎEAUCa

Ele menaça Poqiicrin père de lui retirer sa pratique.... yage 8oa.

l'œillet et le jasmin. Il en fournit à la belle de toutes les couleurs.

Chapelain, mon ex-poëte crasseux, éternellement vêtu de son atroce costume, rima sur l'impériale nombre de stances détestables. On les trouva fort bonnes.

Racan fit mieux sur l'hyacinthe et reçut moins d'éloges.

Gombaut se chargea de l'amaranthc, Conrart de l'immortelle

AMOURS HISTORIQUES

et de la grenade, et Scudéri du pavot : c'était une épigramme au sujet de la vertu soporifique de ses œuvres.

Quant à mon ancien adorateur, Arnault-Corbeville, Montausier ne lui laissa que la tulipe simple, et la poésie du pauvre homme n'eut rien de flamboyant.

Vingt autres poètes concoururent avec ceux que je viens de citer à former la Guirlande; mais la muse de Saint-Sorlin battit toutes les autres et prouva triomphalement qu'en poésie, comme partout ailleurs, la qualité vaut mieux que la quantité.

Ses vers sur la violette réunirent tous les suffrages.

Franche d'ambition, je me cache sous l'herbe. Modeste en ma candeur, modeste en mon séjour; Mais si sur voire front je puis me voir un jour, La plus humble des fleurs sera la plus superbe.

Lorsque Montausier parut à l'hôtel, chargé de cet énorme cahier de vélin, enrichi de toutes ces enluminures et de tous ces vers copiés par le calligraphe Jarry, le cénacle lui donna la palme de la galanterie et du bon goût.

Ce fut un enivrement et un délire.

Madame la marquise pleura de joie. Charles d'Angennes, alors septuagénaire, oublia qu'il avait la goutte et dansa la sarabande. On rappela bien vile à l'ordre ce vieux zéphir.

Julie accepta le présent et daigna remercier les muses.

On posa sur le cahier le chiffre de Mademoiselle, on relia le tout en maroquin du Levant ; puis la gracieuse déesse, à qui s'adressaient tant d'hommages, surmontant enfin son aversion pour l'hyménée, promit au duc de l'épouser sous huit jours.

A cette nouvelle, Montausier suivit l'exemple de son futur beaupère, et la joie lui réveilla les jambes d'une façon peu convenable à la dignité du lieu.

Le mariage se fit à Rueil.

Jamais amoureux de vingt ans ne déploya une ardeur semblable à celle de ce bienheureux duc. Julie prenait le chemin de ia chambre nuptiale : aussitôt Montausier se mit en devoir de la suivre et poussa la distraction jusqu'à se dépouiller d'une partie de son costume, séance tenante, et devant les personnes de la noce.

Je retrouvai à l'hôtel tous mes anciens hommes de lettres.

Avec ma jeunesse, ils désertaient mon cercle, oubliant que leur esprit lui-même commençait à porter des cheveux blancs.

MAIUON UELOllMK

II y en avait (luohiues-iins (Je nouveaux, entre autres Sôgrais, )assal)le fabricant d'idylles, mais dont le iw/. était d'une longueur scandaleuse; Sarru/in, qui se croyait un Pindare; IJenserade, fournisseur poétique de tous les ballets de la reine; La Calprenède, genlilbonime de la cbambre, dont les tragédies éUiient fort comi([ues; Ménage, bel esprit fade qui avait le désagrénrient de s'appeler Giles; et Talleraant des Réaux, railleur éternel, toujours à l'airùt des scandales et très-liabile à dépister les secrets de chacun.

Talleraant venait quelquefois me rendre visite. 11 me racontait mille anecdotes piquantes. Malheureusement le plus grand nombre n'étaient pas de nature à figurer dans cette Confession.

La morale y gagne et mes lecteurs y perdent.

Je remarquai surtout à l'hôtel un petit lutin, fils d'un greffier de la grand'chambre. L'avocat Pélisson l'amenait avec lui, et ce collégien espiègle nous amusait par ses saillies pétulantes et sa malice précoce.

Sa principale victime était Ménage, que toutes les dames de l'endroit avaient en horreur. On le livrait impitoyablement aux agaceries de BoiJeau. Giles devenait furieux, courait après l'enfant, ne l'attrapait jamais, et se livrait à toutes sortes de contorsions de colère.

De là vint le mot remue-ménage.

Quand sa victime était absente, Boileau tombait sur La Calprenède, dont il parodiait les œuvres tragiques ; ou bien il prenait une mine béate et prêchait comme l'abbé Cotin ; ou bien encore, il allait lutiner mademoiselle d'Aubigné, quand elle prolongeait trop longtemps ses confidences à Scarron le cul-de-jatte.

D'autres fois, il attachait un pan de l'habit de Chapelain à quelque fauteuil, et lui criait ensuite qu'on le demandait au sanctuaire. Chapelain se levait précipitamment; l'habit trop mûr se déchirait et la guenille restait au fauteuil.

Madame de Rambouillet gronda sévèrement Boileau pour cette dernière escapade.

Elle voulait qu'on respectât son poète.

Cet entêtement de la marquise à protéger et à admirer l'auteur de la Pucelle devenait impardonnable. Mais elle allait bientôt en être punie.

La fameuse réunion tombait en décadence ; sa chute approchait, le ridicule allait lui porter le dernier coup.

Un beau soir à l'hôtel, je vis entrer Ninon, que ses légèretés excluaient depuis assez longtemps du sanctuaire. Elle avait subi le même sort que moi, malgré la protection spéciale dont elle se trouvait honorée jadis à son arrivée de Touraine.

Mademoiselle de Lenclos était esprit fort et déclarait sa conduite inattaquable.

— « C'est de ma part, disait-elle , une affaire d'opinion : les opinions sont libres. »

Elle répéta cette phrase le plus souvent possible et d'un air fort sérieux. On finit par la croire et on lui accorda le titre à' honnête homme qu'elle ambitionnait exclusivement.

Un paradoxe triomphe toujours en passant par la bouche d'une jolie femme.

Avec des idées de morale pratique aussi arrêtées, Ninon s'indigna beaucoup de se voir l'objet de la censure et ne pardonna jamais à madame de Rambouillet son exclusion du cénacle. Aussi jura-t-elle d'y rentrer quelque jour avec les honneurs de la guerre.

Ma réintégration lui parut d'un assez bon augure pour arriver i\ ce but.

En conséquence, elle se fit l'amie intime de l'une des colonnes de la réunion, femme savante au suprême degré, physicienne, astronome et très-versée dans les sciences mathématiques. Ninon flatta les ridicules de madame de La Sablière, s'insinua très-avant dans son esprit, et obtint de rentrer à l'hôtel sous son patronage.

De graves difficultés furent soulevées par la marquise ; mais tous ces messieurs prirent le parti de mademoiselle de Lenclos et réunirent leurs instances à celles de l'introductrice. On céda.

Mo tirant à l'écart dans un coin du cénacle, Ninon me dit tout d'abord :

— Vous le devinez, ma belle, je pénètre ici avec des projets hostiles. Je veux, avant huit jours, mettre le cercle de la marquise en désarroi, je veux tuer l'hôtel Rambouillet!,. Sa dernière heure va sonner.

MAIUON DF.LOIIME

— Jésus ! est-ce possible ? Mais c'est bouleverser le monde.

— Nous le bouleverserons , mon cœur. Vous allez être ma complice.

— Par exemple !

— Oh ! je n'admets pas de réplique, arrangez-vous 1 Celle réunion jadis enseignait le beau style et les belles manières; à présent elle dépasse le but. On a la rage d'être spirituel, et l'on devient prétentieux. A force de viser au goût et à la finesse, on tombe dans le raide et dans l'obscur. Plus messieurs les hommes de lettres de céans sont inintelligibles, plus ils reçoivent d'éloges; plus ils sont durs et rocailleux, plus on leur croit de génie : témoin le sieur Chapelain, dont le poëme a été lu, dit-on, l'autre jour, au milieu d'un enthousiasme difficile à rendre.

— C'est vrai, j'y étais.

— £t vous n'avez pas dit hautement votre opinion sur cette œuvre burlesque? Autrefois, \ous auriez joué quel(|ue bon tour à des personnages assez absurdes pour applaudir un Chapelain.

— Oui, c'est possible; mon beau temps n'est plus.

— Prenez garde, Marion, vous finirez par me mettre en colère. Votre beau temps?.. Folle!.. Vous êtes toujours aussi jolie que moi. Et, tenez, voilà âans ce coin le petit Gondi, qui vous lorgne en dessous... Le chenapan d'abbé vous fera très-incessamment une déclaration, vous pouvez vous y attendre. On n'a point d'âge tant qu'on reste belle, entendez-vous, madame?.. Où sont vos rides? Vos grands yeux noirs ont-ils perdu de leur éclat? vos lèvres sont-elles moins roses et vos dents moins blanches?.. Non. Donc, vous proclamerez avec moi la dissolution de l'hôtel Rambouillet.

— Ah! par exemple, cette logique me semble obscure et je voudrais y voir plus clair.

— Eh I me dit-elle, toutes ces femmes qui se posent en reines du cercle, non-seulement nous gâtent le goût, mais aussi nous gâtent l'amour ! Elles ont une langue de convention, des sentiments de convention ; elles tiennent à ressembler aux héroïnes des romans de la Scudéri et se donnent entre elles des noms empruntés de la Grèce. On est ici en dehors de la nature, on se perd dans l'exagération et dans le faux. Si je n'y mets obstacle au plus vite, ies sottises de ces dames vont acquérir force de /oi... Oui, Marion!.. nous serons obligées d'être raides et guindées comme elles. Je ne le souffrirai pas, vous ne devez pas le souffrir ! Qu'est-

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ce que la femme ? C'est la simplicité, c'est la grâce. Or, elles ne sont ni simples, ni gracieuses avec leur manie de la science et leurs grands discours pleins de pédantisme. Les voyez-vous sans cesse le raisonnement et la dispute aux lèvres ? Elles veulent analyser la passion et tracer la route du cœur. N'ont-elles pas inventé la carte du royaume de Tendre? On y va du village de Billets- Doux à celui de Petits-Soins, et l'on s'embarque à Jolis-Vers, pour descendre à Billets- Galants... Je vous demande si la niaiserie la plus prétentieuse a jamais été plus loin?

— Non, sans doute, mais qu'y faire?

— Nous allons châtier ces bégueules. . . A l'œuvre !

— Quoi ! vous oserez leur dire en face...

Dieu m'en préserve ! Elles me croiraient jalouse de leur

gloire. D'ailleurs, les femmes ne se corrigent point entre elles. Un autre tiendra la verge et admmistrera le châtiment. Venez, mon cœur ! nous serons tout au plus vingt minutes absentes.

Elle me fit sortir.

Comme nous allions monter en carrosse, le petit Gondi accourut

tout essoufflé.

— Mesdames! mesdames! nous quittez-vous donc? Ninon me désigna du coin de l'œil et répondit :

— Calmez-vous, l'abbé, je vous ramènerai vos amours.

— Hélas ! murmura-t-il en poussant un gros soupir, l'habit que je porte m'oblige à étouffer les élans de mon cœur.

— Tiens , vous vous rangez donc, l'abbé ? demanda ma compagne.

— Oui, je m'y décide. J'ai eu beau faire le diable à quatre pour déchirer ma soutane, elle tient mieux sur mon dos que la robe de Nessus. Encore avant-hier, j'ai donné trois coups d'épée à ce maudit baron de Perceval, qui persistait, malgré ma défense, à m' appeler abbé de Busay.

— Pourtant, c'est le nom de votre abbaye de Bretagne?

— Sans doute ; mais il se rapproche trop de celui de buse, et je ne veux pas le porter, mort-diable ! Dn m'appellera l'abbé dâ Gondi, l'abbé de Retz, ou sinon...

— Là, là, monsieur, lui dis-je, avez-vous l'intention de nous provoquer aussi en duel ?

— Rassurez-vous, belle dame, je sais que de plus doux ébats doivent être votre partage. Enfin je suis enfroqué pour la vie! et

l'on me nommera coadjuteiir de mon oncle. Vous le voyez, l'amour m'est défendu... Mais si vous méjugez digne de votre amitié, je serai le plus heureux des homme».

— Va pour l'amilié, hii dis-je, vu riant de son air contrit.

— Me permettrez-vous, charmantes, de monter dans votre carrosse?

— ïm[)ossible, l'abbé, dit Ninon ; cela vous exposerait à une morale de votre oncle.

— Oh ! la morale, je m'en moque !

— Fort bien ; mais le motif de notre course est un secret.

— C'est différent, je respecte le secret, d'autant plus que j'en ai un à confier à madame de Cinq-Mars, à elle seule.

— En ce cas, monsieur, venez me voir.

— Oui, me dit-il, à bientôt I

Il me baisa les mains. Notre carrosse partit.

— Ma chère, dit Ninon, tenez-vous sur vos gardes. S'il n'est pas amoureux, il n'en sera que plus à craindre. C'est un esprit remuant, taquin, querelleur, très-capable de vous jeter dans quelque vilaine affaire. 11 s'occupe beaucoup de politique. Ou je me trompe fort, ou son air léger cache une ambition profonde.

— Eh! eh! répondis-je à Ninon, cela pourrait me convenir! L'âge de l'amour est passé pour moi, j'arrive à celui de l'ambition.

— A votre aise, conspirez avec Retz !

— Oui, peut-être bien !.. La reine s'est fort mai conduite à mon égard, et je suis dégagée vis-à-vis d'elle de toute reconnaissance.

Notre carrosse passa les ponts.

Cinq minutes après, il s'arrêtait au faubourg Saint-Germain, à la porte de V Illustre- Théâtre.

On appelait ainsi une salle charmante, où plusieurs jeunes gens de la ville, passionnés pour la déclamation, s'associaient et jouaient la comédie. Cette troupe avait éclipsé toutes les autres. Elle était dirigée par ce petit diable moqueur qui, jadis, à l'Hôtel, riait si agréablement du fou Dubois.

Jean-Baptiste Poqaelin atteignait alors sa vingtième année.

Son père, tapissier de mademoiselle de Lenclos, avait été contraint par celle-ci de le mettre aux études. Le bonhomme enrageait, prétendant que son fils gagnerait infiniment plus à fabriquer des fauteuils qu'à acquérir de la science. Mais Ninon tirx ferme. Elle assura que l'enfant avait des dispositions merveil-

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leuses et menaça Poquelin père de lui enlever sa pratique et celle de tous ses amants, s'il ne consentait à laisser Jean-Baptiste fairt ses classes.

La menace devenait formidable : c'eût été la ruine du pauvre homme.

Il se tut et envoya son fils au collège.

Ce dernier conservait à mademoiselle de Lenclos une vive reconnaissance et la nommait sa chère bienfaitrice.

Ninon l'aimait à la fohe ; mais d'un amour pur et presque maternel. Souvent elle me répétait que ce jeune homme écrirait admirablement pour la scène. Elle espérait lui voir dans le genre comique un talent aussi précieux que celui du poëte de Rouen dans le genre tragique.

En effet, Poquelin nous avait lu plusieurs fois de petites compositions délicieuses. On pouvait deviner, dès lors, ce qu'il serait capable de faire un jour.

C'était chez lui que nous allions. Il logeait rue des Marais-Saint- Germain, dans les combles de son théâtre.

A l'entrée de sa protectrice, il accourut à elle avec transport.

Il était difficile de voir une figure plus expressive et plus spirituelle. Ses traits avaient à la fois une noblesse remarquable e' une grâce infinie ; son sourire pétillait de finesse et de malice, e1 ses grands yeux rayonnaient d'intelligence.

— Est-ce que tu joues, ce soir, mon petit Jean-Baptiste? demanda mademoiselle de Lenclos ^ qui le traitait toujours comme un enfant.

— Non, ma bonne amie, répondit Poquelin.

— Cela se rencontre à merveille, tu vas venir avec nous.

— Volontiers, dit le jeupe homme : où désirez-vous me conduire?

— A l'hôtel Rambouillet.

— Miséricorde!., ai-je eu le malheur de vous offenser? muraura-t-il avec un air de consternation risible.

— Bravo, Jean-Baptiste! bravo, mon cher! donne un libre cours à tes épigrammes, aiguise ta verve. Il s'agit de me fabriquer, d'ici à huit jours, une petite comédie fine et mordante, où tu passeras en revue les sottises du cénacle... Hein? que penses-tu de mon idée? Tu frapperas impitoyablement sur les bégueules de l'endroit. . . Je l'exige.

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MAllION DELOUME

— Ma bonne amie vous aurez la pièce avant huit jours.... Page 8io.

— Vous serez obéie, ma chère bienfaitrice! s'écria gaiement Poquelin. Il parait qu'elles vous ont ennuyée à périr?

— Oui, tu me vengeras!

Elle lui tendit la main. Jean-Baptiste descendit avec nous, et bientôt nous rentrions ensemble dans les salons de l'hôtel.

Ninon ne lui dit qu'un mot ;

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— Observoî L'entretien fut précisément, ce soir-là, beaucoup plus fade et

plus prétentieux que de coutume. Ces dames avaient des phrases alambiquées et un raffinement de langage inouï. Leur intelligence, si je puis m' exprimer de la sorte, minaudait de la façon la plus grotesque, et les hommes les suivaient dans leurs divagations extravagantes.

Je finis par être entièrement de l'avis de Ninon : c'était à désespérer de la langue et de l'esprit français.

Mademoiselle de Lenclos, en sortant, dit à son jeune auteur :

— Eh bien, mon petit Jean-Baptiste?

— Eh bien, ma bonne amie, vous aurez la pièce avant huit jours.

— Tu l'intituleras?

— Les Précieuses ridicules,

— A merveille!.... Embrasse- moi, s'écria Ninon , tu es un amour !

Elle ne lui dit pas tout ce qu elle attendait de lui, craignant de l'effrayer d'avance et de glacer sa verve, si elle lui expliquait plus en détail son plan audacieux.

.Une semaine s'écoula.

J'assistais à cette soirée mémorable, où l'hôtel Rambouillet vit pour la première fois porter atteinte à sa gloire, consacrée par quarante ans de triomphe.

Il me semble y être encore.

Tout le monde est réuni dans le grand salon. La marquise trône sur un fauteuil à coussins. A sa droite est madame de Mantausier, dont le mariage a légèrement pâli les joues; elle se donne un petit air confus et pudique, tout à fait de circonstance. Le duc, son époux, est en face; il semble contempler avec orgueil l'air languissant de sa compagne. Quant au vieux Charles d'Angennes, il tient l'un des coins de la cheminée, et chauffe aux tuyaux de fonte ses jambes enveloppées de flanelle.

Sa femme, en vieillissant, ne s'est pas réconciliée avec le feu.

Autour de la marquise et de sa fille sont rangées en cercle une foule de célébrités féminines de l'hôtel.

En première ligne vient cette noble dame de La Sablière, ce cotillon érudit dont les connaissances merveilleuses, à en croire les échos du cénacle, faisaient honte à messieurs de l'Université et

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de la Sorbonne, qui pouvaient avoir infiniment plus de barbe, mais, à coup sûr, beaucoup moins de science.

Après elle, et en suivant l'ordre liiérarclii(|ue du mérite, arrive notre ancienne connaissance, Magdeleine de Scudéri, toute cliargée de gloire et de laideur.

On eût dit ''. un homme habillé en femme.

Elle a de grosses joues pendantes, des sourcils fortement accusés et des lèvres épaisses, au-dessus desquelles flotte un duvet compromettant.

La dixième Muse porte moustache.

Rien n'était curieux comme d'entendre cette créature quasimasculine prendre un ton sentimental, donner la description du doux royaume et vanter les aimables résidences de Petits-Soins et de Petits-Soupirs.

Je doute fort que, malgré son éloge du pays, un seul des cavaliers présents eût voulu s'y hasarder avec elle.

On n'en pouvait dire autant de la jeune marquise de Sévigné, qui était vraiment adorable. Elle avait de beaux cheveux et un regard suave. Son nez mince et effilé indiquait la finesse de son esprit. C'eût été vraiment dommage de laisser une aussi agréable personne à l'école des fausses manières.

Une autre jeune femme, pleine de séductions et de grâces, et qui venait de se marier à un prince du sang, risquait aussi de se déflorer dans ce lieu pernicieux. Madame de Longueville nous succédait, à Ninon et à moi, dans le cœur du volage La Rochefoucault. Elle le retint longtemps dans ses chaînes, car il se battit par ses ordres sous la Fronde, et dit en parlant d'elle :

Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux yeux. J'ai fait la guerre aux rois, je l'aurais faite aux dieux.

Madame de Longueville et madame de Sevigne étaient les deux seules femmes supportables du cercle. Elles en adoptaient un peu les ridicules ; mais la nature les avait trop richement douées pour que leurs agréments ne se trahissent pas au milieu de ce fatras de niaiseries, dont elles devaient, du reste, se dégager les premières.

Ninon disait vrai, toutes ces dames empruntaient des noms à la Grèce.

Depuis longtemps déjà la marquise était surnommée Arthénice; Julie avait reçu le nom de Zyrphée; mademoiselle de Scudéri

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gardait celui de Sapho ; madame de Sévigné s'appelait Erinne^ et l'amante de Marsillac, Iphigénie.

Mais il y avait bien d'autres héroïnes grecques.

La duchesse d'Aiguillon, cette nièce de Richelieu, qu'un nouç-eau mariage avait dépouillée du nom de Combalet, prenait à l'hôtel celui à'Eriphile.

Madame de Cavoye s'intitulait Clytemnestre. Le cardinal avait protégé beaucoup son mari. Devenue veuve, la dame minaudait à tort et à travers et ne pleurait pas Agamemnon.

Diane d'Angennes, abbesse d'Hyères et sœur cadette de Julie, s était fait dégager de ses vœux par le pape et choisissait le nom profane d'Eucharis, la plus jeune des Grâces.

Mademoiselle de Gournay, poëte femelle et maîtresse du chanoine Boisrobert, s'appelait Arsinoê.

Enfin, madame de Pisieux, double extravagante, trouvait charmant le nom d'Aspasie et surnommait Vaugelas Périclès, parce ^ue le vieux grammairien semblait apprécier ses charmes, qui pourtant n'étaient pas corrects.

Il serait trop long d'énumérer les autres folles qui se décoraient de noms païens ; il suffira de dire qu'elles se trouvaient là réunies et se livraient à leur jargon habituel, en s' adressant aux cavaliers, debout derrière leurs fauteuils.

La société, en fait d'hommes, était brillante.

D'abord, il y avait tous les poètes de Paris et des environs, y compris Chapelain, le front couronné des lauriers de la Pucelle, et se croyant, le pauvre homme ! bien au-dessus d'Homère. Le fait est que, si le poëte grec mendiait en haillons dans les villes d'ïonie. Chapelain lui ressemblait étonnamment, sous le rapport du costume.

A côté de messieurs les hommes de lettres étaient beaucoup d'hommes de cour, et je vis au premier rang le jeune prince de Condé qui, par la mort de son père, abandonnait le titre de duc d'Enghien.

Vraiment Ninon était heureuse dans ses prophéties.

Ce héros de vingt-cinq ans avait déjà gagné les batailles de Rocroy, de Fribourg et deNordlinghen. Un seul échec au siège de Lérida suffisait pour lui enlever la reconnaissance d'une cour ingrate. En ce moment, la régente et Mazarin boudaient Condé, ce qui, je puis le dire en passant, était d'une politique assez maladroite.

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Avec lui se trouvaient son frère cadet, Armand de Bourbon, prince de(^onli, et leur cousin le duc de Longueville, mari de la jeune et charmante femme dont j'ai parlé plus haut.

Le cercle était fort imposant. Je ne pus m'empécher de frémir lorsque Ninon parut avec son complice.

Une fois la comédie faite, mademoiselle de Lenclos avait dit à Poquclin :

— Maintenant, mon cher, il faut la lire, et la lire en plein cénacle !

A cette effrayante exigence, le jeune homme eut un instant le frisson ; mais il ne recula pas et dit à mademoiselle de Lenclos :

— Vous m'ordonnez de me jeter pour vous dans les flammes ; j'obéis... En avant!

Il n'était pas venu à l'hôtel depuis son entrée au collège, et la marquise avait oublié ce joyeux enfant, dont elle aimait à caresser les joues roses et rebondies.

— Mesdames, dit Ninon qui s'inclina gravement devant les beautés grecques, je vous demande lecture pour une œuvre de quelque mérite. Vous accueillerez avec plaisir, j'ose le croire, un jeune auteur eaquel je m'intéresse.

Arthénice fit im signe d'assentiment, et madame de Montausier, se tournant vers mademoiselle de Lenclos, demanda d'un air de nonchalance préttutieuse :

— Sur quel échelon intellectuel faut-il gravir pour apprécier à son juste point de vue l'œuvre de votre protégé ?

— Sur l'échelon comique, madame, répondit Ninon.

— Ah! c'est une comédie? s'écria madame de La Sabhère; en vérité, ce jeune homme nous porte au plus haut sommet de la surprise ! . . j'ai grand'peur qu'il ne se soit légèrement égaré dans les sentiers fleuris de la présomption, au bout desquels il trouvera nécessairement les ronces de la critique, si, comme j'ai lieu de le croire, et son âge me donne le droit de former cette conjecture, il ne s'est pas appuyé, pendant la route, sur le castigat ridendo mores.

Madame de La Sablière, ayant prononcé tout d'une haleine cette phrase remarquable, envisagea Poquelin avec une moue très-suspecte d'impertinence.

Le jeune homme tremblait un peu ; mais l 'amour-propre chez lui réveilla bientôt la hardiesse.

Il répondit dans le même style au milieu d'un salut railleur :

AMOURS HISTORIQUES

— Daignez, madame, retenir la bride à vos craintes et modérer les élans de votre effroi; la maxime d'Horace a été mon bâton de voyage.

Ninon l'applaudit du regard.

Sur un signe de la marquise, on avança devant Poquelin l'un des pupitres à claire-voie. Montausier parcourut ensuite les salons pour avertir les promeneurs et réclamer le silence.

J'étais assise auprès de l'abbé de Retz, qui n'était pas encore venu me dire son secret. De jour en jour, il remettait cette mystérieuse révélation, sous prétexte qu'il avait besoin de prendre, avant de m'instruire, une foule de mesures importantes.

— Quel est donc ce jeune homme? me demanda-t-il.

Je lui nommai le chef de V Illustre-Théâtre, et je crus pouvoir le mettre au courant du secret de mademoiselle de Lenclos.

11 s'empressa d'aller porter ma confidence aux princes.

Armand de Bourbon s'approcha de l'auteur, que les reines du cercle toisaient d'un air de protection dédaigneuse, le regarda trèsattentivement, et s'écria tout à coup en poussant un cri de joie :

— PoqueHn ! mon cher Poquelin, je te retrouve!.. Pardon, mesdames , c'est mon meilleur camarade de classes. . . Je l'aime beaucoup, je vous assure, je suis enchanté de la rencontre !

D'autres jeunes gens, réfugiés jusqu'alors dans l'embrasure d'une fenêtre, accoururent aux exclamations du prince. C'étaient Dernier, Chapelle et Bachaumont. Ils avaient aussi connu Jean^ Baptiste au collège, à l'époque où ils suivaient ensemble les cours du célèbre philosophe Gassendi, et tous, après l'avoir cordialement embrassé, crièrent en chœur.

— Ta pièce 1 lis-nous ta pièce !

Enchanté de se voir entouré de camarades, le protégé de Ninon déroula son manuscrit et resta debout au milieu du cercle, afin de déclamer plus à l'aise.

Il prononça d'une voix haute et sonore le titre de son œuvre.

Quelques murmures sortirent des parages de la Grèce.

— Silence ! cria Gondi.

Du reste, le sentiment général était la curiosité. Ninon, depuis huit jours, avait manœuvré d'une manière fort habile. Beaucoup de ses adorateurs se trouvaient là, prêts à soutenir le coup de feu.

Sauf quelques intimes du sanctuaire, auxquels on n'avait eu garde de dévoiler le complot, tous les hommes présents se ran-

MAIIION DKI.OIIMK

geaientsous le drapeau delà révolte. On Gîtait convenu de rneltro de côté, pour un jour, la galanlerie et les bienséances, afin do sauver du naufrage la langue française et l'esprit national.

Malgré le titre de la pièce, assez cîjpahie pourt<int de leur donner de l'inquiétude, ces dames ne s'attendaient pas à une attaque directe, et Poquelin commença au milieu d'un profond silence.

Le sujet de la comédie était aussi simple que piquant.

Un brave bourgeois, appelé Gorgibus, amenait à Paris sa fille Madelon et sa nièce Calhos dans l'espoir de mieux les établir. Or, celles-ci, séduites par les exagérations du ton prétentieux, changeaient leurs noms de baptême contre ceux de Polyxène et d*^minte, et repoussaient tout d'abord deux seigneurs honorables, mais qui n'avaient pas les agréments du bel air et du beau langage. Pour se venger de ce dédain, les seigneurs envoyaient à nos pécores leurs domestiques, habillés en vicomte et en marquis. Uascarille et Jodelet jouaient parfaitement leur rôle ; les Précieuses s'y laissaient prendre, et la pièce, à leur plus grande honte, se dénouait à coups de canne, appliqués par les maîtres sur l'échine des valets amoureux.

Certes, on ne pouvait inventer une satire plus sangiame.

Toutes les scènes de ce petit chef-d'œuvre étaient semées d'un comique si naturel et d'un esprit si pétillant, que les rires, assez contenus d'abord, éclatèrent sans miséricorde, lorsque le bonhomme Gorgibus se mit à reprocher à Madelon et à Cathos la sottise de leur conduite. On reconnaissait le style de l'endroit dans les réponses que Poquelin prêtait aux donzelles."

Il y eut presque des évanouissements, et les éventails manœuvrèrent avec une agitation incroyable.

La marquise devenait pourpre, Julie était écarlate, et les autres Grecques, depuis madame de La Sablière jusqu'à madame de Pisieux, tournaient au cramoisi. Deux seulement ne paraissaient pas trop indignées : c'étaient les plus jeunes, mesdames de Sévigné et de Longueville.

Poquelin continua sa lecture. Les éclats de rire devinrent homériques à ces mots de Cathos :

— a Mon Dieu, ma belle, que l'auteur de tes jours a la forme enfoncée dans la matière ! que son intelligence est épaisse, et qu'ii fait sombre dans son âme ! »

Ce fut bien pis encore, lorsque Madelon, au lieu du miroir, demanda le conseiller des Grâces.

La servante lui répondait :

« Par ma foi , je ne sais point quelle bête c'est là ! il faut

parler chrétien, si vous voulez que je vous entende. »

On se tordait sur les fauteuils.

Mesdames de Longueville et de Sévigné joignirent leurs applaudissements à ceux des hommes, au grand scandale de Julie, qui leur envoya des regards terribles ; mais elles n'en tinrent pas

compte.

Le bon sens triomphait en elles, et décidément elles abandonnaient la Grèce.

Ninon était aux anges.

Les princes entouraient le lecteur; Bachaumont, Chapelle et Bernier lui serraient la main et lui disaient tout bas :

— - Courage î

Or, les victimes de cette critique amusante étaient fort S plaindre.

En manifestant leur désapprobation , elles craignaient de se rendre plus ridicules encore. Madame de Montausier donna l'exemple, s'efforça de retrouver du calme et sourit assez tranquillement aux passages les plus applaudis. Elle arrêta même son cher duc qui se levait, furieux, pour interrompre la lecture.

Mais Poquelin déclamait alors une scène entre les Précieuses et le marquis de Mascarille, où ce dernier, improvisant je ne sais quel quatrain burlesque, se mettait à crier au vol à propos de son cœur.

Ces dames n'y tinrent plus.

Le visage de Julie se couvrit de nouveau d'une teinte pourprée. Arthénice bondit sur son siège, et la patience échappa totalement à madame de La Sablière. Elle courut au jeune auteur, lui arracha le cahier des mains, le froissa par un geste de rage et l'envoya dans l'âtre.

Hélas ! elle oubliait qu'il n'y avait point de feu ! Madame de Rambouillet dut regretter cruellement son antipathie pour les flammes.

Ninon ramassa le manuscrit et fit la révérence à son introductrice.

— Je m'abstiens, madame, dit-elle, de qualifier cette action.

— Eh! c'est le juste châtiment de votre audace! répondit madame de La Sablière. Vous ai-je amenée ici, mademoiselle, pour

nous attaquer d'une manière aussi perfide? Certes, vous mérite-

riez..

— Silence! interrompit Julie à demi-voix; soyons dignes, je vous en conjure.

Quittant aussitôt son siège et s'approcha nt du lecteur, elleajouto sur un ton de persiflage :

AMOURS HISTORIQUES

— Vous avez, monsieur, un esprit qui vous conduira fort loin, si vous ne rencontrez en route la Bastille ou le Ghâtelet.

— Oh! madame, je ne me crois pas digne de la persécution !

— C'est possible; mais on vous fera changer d'avis. Du reste, puisqu'il y a céans des personnes qui vous admirent, elles peuvent écouter la fin de votre honnête critique. Nous connaissons trop les devoirs de rhospitahté pour gêner leur joie, et nous les prions seulement de nous permettre de ne pas la partager.

C'était fort bien dit. Madame Montausier s'oubliait à parler comme tout le monde.

Elle fit un §igne à sa mère, prit le bras de son tendre époux et se dirigea vers la chambre bleue.

Le duc, en passant, glissa ces mots à Poquelin sur un ton de menace :

— Monsieur le poëte comique, je vous couperai les oreilles! — ■ Ah ! monseigneur, vous m'obligerez à les défendre, répondit

le jeune homme, qui s'inclina d'un air très-humble.

Charles d'Angennes se leva, boitant, donna le bras à la marquise, et tous deux grommelèrent, lorsqu'ils furent auprès de l'auteur :

— Vous êtes un impertinent!

— Je ne dois pas combattre cette opinion, dit Poquelin, dès qu'elle émane des maîtres du logis.

Madame de La Sablière marcha sur la trace du vieux couple. Eucliaris, Ériphile, Clytemnestre, Arsinoé continuèrent le cortège avec Sapho, qui soupirait et portait tristement la main à sa moustache.

En un mot, toute la Grèce pliait bagage.

Trois hommes se glissèrent en tapinois parmi les fugitives : ils avaient pour cela des motifs respectables. L'auteur de la Pucelle ne pouvait trahir ses Mécènes; Valentin Conrart trouvait délicieux les dîners de l'hôtel, et Vaugelas, en qualité de Périclès, suivait tout naturellement son Aspasie.

C'était une affaire de cœur et non de conviction.

— Hélas! hélas! que d'ennemis! s'écria gaiement Poquelin, quand ses victimes eurent disparu.

— Et que d'amis, mon bon Jean-Baptiste, que d'amis!., regarde !

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Mademoiselle do Lcnclos lui montrait la foule restée dans les salons; puis elle lui doinia einq ou six baisers, en s' écriant :

— Tu as été superbe !

E!'e le présenta, triomphante, à la duchesse de Longueville et à la marquise de Sévigné. Nos deux belles transfuges le caiessèrent, les princes lui tirent mille compliments; il n'y eut qu'une voix pour proclamer le service rendu aux lettres et au bon goût.

— Vous avez eu le courage, mon cher, d'attaquer l'ennemi sous ses tentes : c'est bien, c'est très-bien! dit Condé.

— La suite! crièrent Chapelle et Bachaumont.

— Messieurs, dit mademoiselle de Lenclos , n'abusons pas de la victoire. L'hôtel Rambouillet n'est plus, respectons la cendre des morts! Vous avez tous vos carrosses ou vos chaises... Allons chez moi continuer la lecture.

Un cri d'enthousiasme accueillit cette proposition.

L'hôtel fut abandonné complètement, et le salon de mademoiselle de Lenclos reçut les déserteurs, non -seulement pour ce soir^ là, mais pour toujours.

Néanmoins, l'audace avait été trop grande et ne devait pas rester sans châtiment. Beaucoup des personnes offensées étaient puissantes, et les princes, brouillés avec le Palais-Royal, ne purent sauver Poquelin de la rancune de la Grèce. On lui suscita mille tracasseries, on ferma V Illustre-Théâtre, et l'on défendit à tous les comédiens de la capitale de jouer la pièce séditieuse.

— Change de nom, dit mademoiselle de Lenclos à son jeune ami, emmène ta troupe et va représenter les Précieuses en province... Sois tranquille, elles nous reviendront bientôt!

Poquehn suivit ce conseil.

Sa vocation théâtrale était trop puissante pour qu'il y renonçât jamais. Peu de temps après, il quitta Paris et alla jouer en province, sous le nom de Molière.

Le surlendemain du désastre de l'hôtel de Rambouillet, Gondi pénétra chez moi comme un tourbillon.

— Morbleu! s'écria-t-il, je suis coadjuteurl.. Depuis longtemps mon vieil oncle radote, et c'est mon tour de coiffer la mitre! J'attendais cette bonne nouvelle, chère marquise, pour vous révéler mon secret. Maintenant j'aurai de la puissance, du crédit... Il me manquera seulement un peu d'or, mais un homme adroit en trouve toujours.

— Enfin, l'abbé, voyons cette fameuse confidence?

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AMOURS HISTORIQUES

— L'abbé !.. qu'est-ce à dire?.. Monseigneur, je vouspiie. Alil ils ne m'ont pas laissé déchirer le froc? soit!., j'aurai le chapeau de cardinal, ou Sataû dira pourquoi. Voyons: marquise, i-*us êlwuîîc fe:iGmede tète-:- Le Mazarin nous gène, il faut le

^''Saverser.

— Monseigneur, de grâcCi

— Eh bien, monseigneur, je refuse.

— Allons donc, c*est impossible : le premier acte de la conjuration sera d'enlever Beaufort au donjon de Vincennes et de vous le rendre.

— Beaufort!.. vous êtes sûr...

— Très-sur, fit Betz, en souriant. Diable! diable! marquise, il paraît que j'ai touché la corde sensible?

— En effet, je m'intéresse. . .Vite, expliquez-moi ce dont il s'agit

— Votre parole d'abord que vous serez des nôtres?

— Je vous la donne, monsieur.

— Fort bien. Sachez-le donc, ma chère, les princes et moi nous sommes très-mécontents de la cour. Ce maudit Italien, ce renard hypocrite a si bien abusé Anne d'Autriche, qu'elle le juge indispensable au salut de la France. Tout va de mal en pis; on traite le vainqueur de Bocroy comme un écolier, on se moque de nous enfin. Corbleu! parlez-moi de l'ancien cardinal!., il coupait des têtes celui-là!., oui, certes, il n'y allait pas de main morte. Mais être en butte à un joueur de gobelets, fi donc! Le Mazarin n'est pas un ministre, c'est un jongleur. Il faut en débarrasser le royaume et le jeune roi. Croiriez- vous que cet Italien d'enfer empêche Louis Dieudonné d'apprendre à lire? il veut le laisser dans l'ignorance pour le dominer ensuite. Non, non, cela ne durera pas ainsi! Je soignerai beaucoup plus convenablement que Mazarin l'éducation du jeune prince.

— A la bonne heure ! vous ne cachez pas vos projets ambitieux.

— Me cachez-vous, marquise, votre amour pour Beaufort? Entre conjurés, on a de la confiance. Nous avons décidé, les princes et moi, que nous tiendrions chez vous nos cociliabules. Vous demeurez loin du Louvre, et j'ai connu jadis le mystère de certain passage... Oui, oui! nous arriverons chez vous par la rue des Francs-Bourgeois ; il n'y a pas dans tout Paris un logement plus propice. Vous verrez, ce soir, votre cher duc ; nous avons

MAIUON DKLOIIMK

gagné le gouverneur de Vincenncs. Donc, tout s'arrange, ol je vais au plus vite annoncer votre consentement à nos amis... Préparez-vous à la réception des princes!

Et il s'en alla courant comme il était venu.

Je restai slu|)éraile.

Ninon avait encore une foi» deviné juste : ce malin sfnge rfc Relz se proposait de me jeter dans un complot. Instruit de toutes les intrigues possibles, il trouvait moyen de me décider à coup sûr, en me promettant la liberté de Beaufort pour lequel j'avais en effet conservé de tendres souvenirs.

D'un autre côté, je l'avoue, mes idées actuelles se dirigeaient complètement vers l'ambition. Je caressais les plus folles espérances.

On m'appelait marquise de Cinq-Mars; mais du vivant de mon époux je n'avais joui d'aucun des privilèges attachés à son rang. Que me restait-il à cette heure? un titre illusoire. Je saisissais avec joie l'occasion de le changer contre celui de duchesse de Beaufort, qui devait me faire marcher de front avec les princesses du sang royal et me donner droit au tabouret.

J'étais décidée à devenir la complice de Condé, de Longueville, de Conti, de Betz et» de tous leurs partisans.

Comme la présence de ma nièce au milieu de tous ces homme? n'eût point été convenable, je mandai sur-le-champ Poquelin père. Une demi-journée lui suffit pour meubler le second étage de ma maison. J'y installai Lucile et sa gouvernante, en leur disant de ne jamais descendre, sans que je les en eusse priées.

Depuis un certain temps déjà, ma nièce montrait une coquetterie singulière, et des instincts dangereux se développaient chez cette jeune fille, d'abord si douce et si simple. Je la recommandai fortement aux soins de sa gouvernante, qui m'avait été donnée comme une personne du premier mérite et d'une sagesse à toute épreuve.

Le soir même arrivèrent les princes.

Condé présida le premier conciliabule, et le coadjuteur m'amena pour le moins vingt-cinq personnes tant de la cour que du parlement. On distinguait parmi ces derniers, Blancménil et Broussel, dont le nom devait plus tard soulever Paris et servir de drapeau. Tous étaient entrés l'un après l'autre et à des heures différentes par l'ancienne petite maison de Cinq-Mars.

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Je ne sais comment Gondi avait découvert le secret du souterrain. Ce furet d'abbé savait tout. Du reste, il était beaucoup plus prudent de pénétrer chez moi par ce passage, et je défiais la cour de nous surprendre.

Le coadjuteur me tint parole.

Beaufort, sorti de Vincennes, tomba bientôt à mes genoux.

Il me protesta que le souvenir seul de notre passé charmait \es ennuis de sa prison. Je l' écoutais avec complaisance : il est dans le destin de la femme, même de celle qui a franchi les limites de l'amour possible, de croire à l'affection désintéressée des hommes. Chez nous, le cœur ne peut se résoudre à vieillir, et je ressemblais à toutes les créatures de mon sexe.

Beaufort avait trente-deux ans. La différence entre nous était grande ; mais au nombre de mes habitudes les plus enracinées, je comptais celle de mettre mon âge hors de cause.

Et puis le duc ne m'en parlait pas. Il me déclarait que l'hymeu continuait d'être sa plus chère espérance et me jurait de m'épouser en face de toute la cour, aussitôt que la chute de Mazarin lui permettrait de rentrer en faveur.

Mais il m'effraya un peu en me disant que j'allais être obligée de le cacher dans mon hôtel.

Il lui fallait un asile où il pût être à l'abri des recherches du ministre, et il n'osait confier sa sûreté qu'à mon affection.

Un homme logé chez moi, hébergé chez moi, et cela devant Lucile, la chose me semblait offrir d'insurmontables obstacles; ii eût été par trop cruel de tenir continuellement cette enfant prisonnière.

Tout à coup, je réfléchis que le duc pouvait habiter la petite maison de la rue des Francs- Bourgeois, et venir seulement à l'heure des repas. Je le présenterais à ma nièce comme un proscrit, toutes les apparences seraient sauvées.

Je confiai donc à Lucile le secret du passage. On dressa un lit dans la maison voisine, et Beaufort devint mon commensal.

Il resta près d'un an caché à tous les regards.

Le jour, il se déguisait pour aller jeter les bases de cette royauté populaire, dont il fut si orgueilleux, et qu'il acheta, je dois le dire, à mes dépens. Depuis sa ruine, il avait fait plusieurs héritages ; mais tous ses biens étaient en séquestre. Il m'empruntait des sommes folles. Dans le cours de cette année, je lui versai en-

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il»?

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viioii cent soixanle mille livres; il donnait mon argent au coadjuteur, qui le prodiguait au peuple et préparait tout pour lairc éclater lV;meute.

Partageant le commandement des troupes avec Turenne, son rival de gloire, Cond6 rép;n ail alors i'c'clnM' de Lérida, en gagnant sur les Autrichiens la bataille de Lens. Il nous revint plus déeidù (pie jamais à ne point ménager la cour et à écraser le ministre.

Bientôt il active lui-môme la révolte.

On dit hautement que la monarchie est trop vieille, on demande une république. L'exemple de l'Angleterre tourne toutes les tètes et l'on insulte les personnes attachées à la cour.

Un soir, Brissac et Fontrailles, membres de nos conciliabules, rencontrenfauprès de l'Holel -de-Ville des valets de pied du roi. Ils les rossent à coups de canne, et d'importance.

— Du moins, s'écrient ceux-ci, respectez nos couleurs I

— Bah! dit Fontrailles, en redoublant, c'était bon du temps passé.

— Oui, certes, ajoute Brissac, les rois ne sont plus de mode. Et il se remet à bâtonner de plus belle.

Le désordre s'accroît de jour en jour, le« lois n'ont plus de force ; le Parlement lève le masque et se déclare contre la reine et le ministre. Un esprit taquin, remuant, querelleur envahit toutes les classes et tous les âges. Des troupes d'enfants se battent à coups de fronde autour de la muraille d'enceinte de la ville.

Plusieurs d'entre eux sont tués.

On discute au Parlement l'opportunité de mettre un terme à ces sortes de combats, et l'on parle ensuite d'adopter une mesure provoquée par Mazarin.

Un jeune conseiller, dont le père prêchait la soumission au Palais-Boyal, s'écrie, encore sous l'impression de la discussion précédente :

« — Vienne mon tour de parler, je fronderai bien l'opinion de mon père! »

Le mot semble joli.

On nomme sur-le-champ la révolte Fronde et les ennemis de la cour Frondeurs.

A chaque instant le sanctuaire des lois retentit de harangues contre Anne d'Autriche et Mazarin. Monsieur le président liiancraénil et monsieur le conseiller Broussel s'avisent de reproduire les diatribles violentes qui se débitent dans mes conciliabules. La

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cour indignée juge qu'il est temps de mettre un terme à ces désordres. Elle veut imposer aux factieux par un coup d'audace.

On emprisonne nos deux orateurs.

Dès lors l'étincelle est mise au baril de poudre, la révolte éclate, et Beaufort, proclamé Roi des Halles^ ordonne à ses sujets de courir au Palais-Royal. On lui obéit.

La foule se met en marche ; le coadjuteur la précède.

Il ose pénétrer dans les appartements de la reine pour lui annoncer l'arrivée du peuple qui demande la liberté de Broussel.

— Tu mens! s'écrie Anne d'Autriche.

Rouge de colère et ne se contenant plus, elle porte la main au visage de Retz. Heureusement d'autres personnes entrent annoncer l'imminence du péril, et le coadjuteur échappe au soufflet; mais, indigné de l'affront qu'il a reçu, il quitte la reine et retourne exciter les passions du peuple.

En moins d'une heure, toutes les rues avoisinant le Palais- Royal sont envahies par des barricades, sur lesquelles montent des hommes aux bras nus et des harengères criant avec fureur :

« — Broussel et liberté! »

On venait nous apprendre les phases diverses de cette révolte populaire, car nous n'osions sortir. L'effroi me glaçait, je commençais à me trouver coupable d'avoir prêté les mains à ces manœuvres.

Malgré mon trouble, je fis une remarque étrange.

Lucile interrogeait les arrivants sur Beaufort et semblait trem- Ijler pour le duc beaucoup plus que pour les autres amis. Il ne vint point à l'heure du souper; l'inquiétude de ma nièce augmenta d'une manière très-visible. Elle ne mangeait pas, et je l'entendais étouffer des soupirs.

Sachant combien la dissimulation est nihérente à la nature des femmes, je n'eus garde de l'interroger ; mais je résolus de sonder au plus tôt le mystère d'un intérêt assez vif pour se révéler de la sorte en ma présence. Mon cœur se serrait péniblement à la pensée que Lucile et Beaufort avaient pu me trahir... Lucile surtout, mon enfant chérie, Lucile à qui je tenais lieu de mère ! Pourtant ils ne se voyaient que devant moi à. l'heure des repas, et je n'avais jamais surpris entre eux le moindre signe d'intelligence.

Ma nièce, à neuf heures précises, me quitta pour rentrer chez elle avec sa gouvernante.

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