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Reste à expliquer comment, après deux siècles, ce manuscrit a pu tomber entre nos mains.
M. Alexandre C , négociant fort honorable de la rue de la
Perle, au Marais, entra un jour dans notre modeste chambre d'écrivain. Il portait sous le bras une assez lourde boîte de chêne, noire et vermoulue.
— Voyez, me dit-il, on a découvert ceci dans l'un des murs du vieil hôtel que je fais démolir pour élever sur l'emplacement mes nouveaux ateliers. Je me figurais avoir mis la main sur un trésor, mais ce sont des paperasses : je vous les apporte.
La boîte contenait un cahier, parfumé de vieillesse, jauni par le temps, et couvert d'une petite écriture serrée, fine, délicate, provenant, selon toute évidence, de la main d'une femme.
C'était la Confession qu'on vient de lire.
Au fond de la boîte, et séparé du manuscrit principal, se trouvait un second cahier d'une écriture toute différente.
On y lisait ce qui suit:
« Le douze août mil six cent quarante-huit, à sept heures et demie du matin, je reçus de Marion un billet presque indéchiffrable, où elle me priait de lui apporter au plus vite une substance vénéneuse, d'un effet prompt et sûr.
« Ce message trahissait un grand trouble et un désordre fatal de pensées.
« Plusieurs fois je m'étais aperçu déjà que la guérison de la femme du grand écuyer n'avait pas été complète. Le moindre chagrin lui bouleversait le cerveau et la menaçait des accidents les plus sérieux. Du poison ! que voulait-elle en faire? Je n'étais pas d'humeur à me rendre complice d'un suicide, encore moins d'un crime.
« A tout hasard, je pris une fiole sur l'une des planches de mon laboratoire, et j'allai rue Culture-Sainte-Catherine.
AMOURS HISTORIQUES
« Je trouvai Marion dans le petit réduit qu'elle s'était arrangé au fond de son jardin.
« — Docteur, me dit-elle, voici mon testament. Vous aurez à distribuer, comme vous pourrez le voir, la plus grande partie de ce que je possède aux pauvres, et le reste à mes fidèles domestiques, Thérèse et Grassin. J'ai, ce me semble, environ deux cen* mille livres chez mon notaire, et mes diamants sont dans ce coffret, avec un rouleau de papiers: l'histoire de ma vie, docteur! Cette histoire renferme plus d'une leçon terrible pour celles qui voudraient suivre mon exemple. Vous publierez cela quelque jour, lorsque vous le jugerez convenable, eu égard aux personnages dont je parle; ils vivent encore pour la plupart. Ainsi donc, mon ami, je vous nomme en tous points mon exécuteur testamentaire. A présent, donnez-moi ce que je vous ai prié de m'apporter.
a Sa pâleur était extrême; cependant elle parlait avec calme.
a — Quoi, Marion I vous voulez mourir? lui demandai-je tout
ému.
« — Oui, docteur. Vous conservez pour moi de l'amitié, n'est ce pas? Ne me faites aucune observation, ne mettez point obstacle à mon dessein * vous ne réussiriez qu'à prolonger mon agonie. Je recours à vous, parce que je n'ai pas assez de courage pour me servir du fer.
a Elle me montrait un poignard sur une table voisine.
ce — Ah! malheureuse! vous vous êtes frappée de cette arme!
« — Deux fois, docteur... Vous voyez.... des égratignures. Mon bras est faible, il trahit ma résolution.
« — Que vous est-il donc arrivé, grand Dieu?
« — Oh! rien que de fort simple : ma beauté n'est plus, je cesse d'être femme ; on me l'a fait comprendre, cruellement sans doute, mais enfin cela devait arriver. Je ne me plains pas, mon ami ; je pardonne à ceux qui m'ont causé ce désespoir. Le vide du présent ne peut être comblé que par le souvenir, et mon passé, vous le savez bien, docteur, est chargé d'opprobre.
« — Marion, c'est de la démence!., revenez à des idées plus saines... Il est impossible que vous ayez sérieusement compté sur moi pour vous aider à mourir.
« Elle étendit la main et s'empara du poignard.
« — Vous refusez? dit-elle; alors j'essayerai de noaveau de me percer le cœur. Vous présent, il est possible que je sois moins lâche.
MAIIION DKLOUMK
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— Messieurs, elle est morte. Page S34.
« - Arrêtez! m'écriai-je, arrêtez! j'obéis.
« Je tirai la fiole delà poche de mon pourpoint. Elle allait s'en emparer, lorsque tout à coup sa femme de chambre entra, l'effroi peint sur le visage.
« — Madame! madame! on a forcé les portes de l'hôtel, au nom delà reine et du ministre; la maison est remplie de soldats... Fuyez vite, fuyez par la rue des Francs-Bourgeois!
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« — Oui, c'est bien, répondit Marion sans s émouvoir; tu as oujours été fidèle, ma bonne Thérèse, merci ! J'ai songé à récompenser ton dévouement, et tu auras bientôt des preuves de ma reconnaissance... Adieu, Thérèse, adieu !...
« — Ohl je vous suivrai, madame!
« — Non, laisse-nous, je te l'ordonne... Mais auparavant embrasse-moi.
« La femme de chambre se jeta dans les bras de sa maîtresse et s'en alla tout en pleurs.
« — Eh bien, mon ami, le ciel même semble hâter ma résolution. Bien certainement on a découvert que j'étais complice de Retz et de Beaufort. Je ne veux pas être plongée dans un cachot jusqu'à la fin de mes jours... Donnez le poison, donnez, docteur!
« Je lui tendis la fiole, elle en but le contenu d'un seul trait.
« Maintenant... vous aussi, embrassez-moi... C'est bien! vous m'avez rendu un grand service et je suis contente... Oh ! je sens déjà l'effet de ce breuvage!... Seigneur, ne me punissez pas dans l'autre monde pour avoir quitté celui-ci, où je n'attendais plus que désespoir et tortures... Ma vue se trouble, ma poitrine se glace... Docteur... je vais donc mourir!... Pardonnez-moi, pardonnez-moi, mon Dieu!
« Ses genoux chancelèrent. Je courus à elle et je la transportai sur un lit de repos qui se trouvait au fond de la pièce.
« De temps à autre, ses lèvres remuaient encore, mais sans laisser échapper de sons. Sa paupière se ferma graduellement et sottvisage se couvrit d'une teinte blafarde.
« Je m'agenouillai près du lit sur lequel je venais de l'étendre.
« Cinq minutes après, les hommes de Mazarin, ayant fait partout de vaines recherches, ouvrirent avec violence la porte du pavillon.
— La voici!... crièrent-ils. Çà, qu'on nous suive !
« Je me relevai lentement, et je dis aux soldats :
« — Messieurs, elle est morte.
« Ils reculèrent épouvantés. Le visage livide de Marion prouvait la vérité de mes paroles, et le lieutenant de la troupe s'approcha du lit de repos, afin de s'assurer que la maîtresse du pavillon ne respirait plus. Sortant ensuite avec ses hommes, il courut porter cette nouvelle au ministre et à la reine.
« Le lendemain eurent lieu à l'église Saint-Paul de pompeuses funérailles.
M A RI ON DKLOIIMK
« Comme le mariage de mademoiselle Delorme n'avait jamni.>, été reconnu, on mil sur son cercueil la couronne de vierge, ce qu** voyant, le curé de Saint-Paul s'écria :
« — Par exemple, voilà qui est bien ridicule!
« On le laissa dire, et la couronne resta.
« Les domestiques de Marion jetaient les hauts cris dans l'église : elle avait été pour eux constamment bonne et douce. Tous les pauvres du quartier, dont elle secourait la misère, assistaient à son convoi. Beaucoup de personnes notables delà cour étaient aussi venues; les nombreux amis de la défunte prenaient à cœur de lui rendre les derniers devoirs.
c( Ninon suivait le cortège dans son carrosse. Je m'étais mis à côté d'elle. En la voyant pleurer à chaudes Urmes j'eus toutes les peines du monde à ne pas éclater de rire
« Car Marion n'était pas morte.
« Après son enterrement, je la retrouvai chez moi, fort bien portante.
c( Ma fiole contenait un narcotique puissant, qui la laissa douze heures entières dans un état de léthargie complet. J'avais eu toutk loisir d'arrêter mes mesures. Le bonheur voulait que j'eusse emporté, la veille, de l'hospice delà Charité unevéritable morte, des* tinéeauxétudesanatomiquesdeCharlesPatin, mon fils. J'allai prendre chez moi ce cadavre, et je le plaçai dans un grand coffre, que deux manœuvres m'apportèrent au logement delà rue des Francs- Bourgeois, dont j'avais eu soin de me faire donner la clef.
fi J'attendis patiemment la nuit.
a Aucune des personnes de la maison n'était instruite de mon dessein. Je voulais rester maître absolu du secret.
« Le jour tomba. Je me débarrassai des domestiques de Marion. Tous me savaient exécuteur testamentaire et m'obéissaient scrupuleusement. J'envoyai celui-ci chez l'ordonnateur des convois, celui-là chez le menuisier chargé du cercueil, un troisième chez le notaire, et ainsi des autres.
« Bientôt je fus seul à l'hôtel.
« Alors je pris entre mes bras Marion, toujours insensible;] descendis au jardin, je passai la voûte souterraine, et, cinq mi nutes après, je retournai sur mes pas avec mon cadavre de l'hospice, que je posai sur le lit de la prétondue défunte, l'ensevelis,
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AMOURS HISTORIQUES
sant bien vite, dans la crainte qu'on n'allât s'aviser de la regarder au visage.
a Tout était fini quand les domestiques rentrèrent.
« On cloua le cercueil et on l'entoura de cierges, qui brûlèren" toute la nuit.
c( J'emportai Marion chez moi dans un carrosse de louage et je la fis aussitôt revenir à elle. Pauvre femme! il me fallut employer bien des raisonnements pour la décider à vivre ! N'était-elle pas, dès ce jour, une autre personne? Dans un pays étranger, ne pouvaitelle pas être heureuse? Je lui jurai de garder fidèlement son secret; d'ailleurs en le révélant, je risquais de me susciter de graves embarras. Enfin, que sais-je? moi qui n'ai jamais été bien religieux, je me transformai pour un instant en prédicateur et je lui inspirai de l'enfer une crainte très-vive.
c( Ce fut ce qui la décida.
« — Morbleu ! lui dis-je, à vous comme à moi, il nous reste au moins trente bonnes années pour faire pénitence !
« Elle me promit de vivre, et regarda passer son enterrement de ma fenêtre, ce qui lui parut original.
« Le dessein de mademoiselle Dclorme était de se retirer à Londres; mais elle fit partir d'abord un courrier pour Chàlons, avec recommandation expresse de lui amener un vieil huissier de sa connaissance. Trois jours après, on vint lui apprendre qu'on avait trouvé le brave homme à toute extrémité. L'agonisant envoyait à son ancienne amie une foule de bénédictions et assurait qu'il l'aimerait encore dans l'autre monde.
« Marion pleura beaucoup. Je ne lui soupçonnais pas des affections de cœur en Champagne.
« Elle se résignait à partir seule.
« J'allai retirer son argent des mains du notaire ; elle me laissa quarante mille livres pour Thérèse et son mari. Le jour d'après, elle fut sur le chemin du Havre. Je promis de lui écrire sous le nom de mistriss Bedfort, qu'elle devait prendre en arrivant à Londres.
a Mais les événements nous empêchèrent d'avoir une correspondance suivie.
« Dans l'espace de vingt années, je ne reçus que trois leilrcs d'elle; je les donne pour compléter son histoire. »
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PKEMIÈUE LETTRL
I Londres, 14 février 1049.
« Ah ! mon bon docteur, il se passe ici des choses affreuses. Les Anglais ont tué leur roi. Charles Stuart, il y a cinq jours, est mort sur Téchafaud. Noble et saint martyr! Si vous saviez quelle résignation il a montrée à sa dernière heure! Voyez, mon ami, où conduisent les passions politiques. Puissent les troubles de notre parti, ne pas amener à leur tour un résultat sinistre! Ainsi vont les choses : quelques ambitieux se lèvent, ils abusent le peuple, et cela finit par du sang, par le meurtre d'un roi. Quel crime! Dieu préserve à jamais mon pays d'une tache semblable!
« L'homme qui dirige tout à Londres, celui auquel on peut sans calomnie attribuer le meurtre^ est Olivier Cromwell. Nous l'avons connu jadis. Vous souvenez-vous de l'avoir chassé d'Oxford-Street en le menaçant de la fièvre? Ah ! bonté divine ! s'il allait me reconnaître! la peur me prend, et je désire au plus vite quitter l'Angleterre.
« Je voyagerai sur le continent.
« Tout bien pesé, docteur, je vous sais gré de m'avoir sauvé la vie. Vous aviez raison, je suis une autre femme. Marion Delorme est morte : tant mieux! je veux l'oublier autant que possible. Lo reste de mon existence sera employé à soulager les malheureux. J'ai vendu mes diamants, et j'en ai obtenu quatorze mille livres sterling qui sont à joindre aux cinquante mille écus apportés de France. Vous le voyez, mon ami, je suis riche encore et je puis faire des aumônes.
a On a levé, dites-vous, le séquestre des biens de Beaufort, et il a rendu à ma nièce les sommes qu'il m'avait empruntées. J'en suis contente. C'est agir en honnête homme.
a Vous le savez bien, mon âme n'a jamais eu de fiel... excepté pour le cardinal. C'était un être abominable. Du reste, j'ai toujours pardonné de grand cœur à ceux qui m'ont causé du chagrin. J'étais ridicule aussi de vouloir inspirer une passion à mon âge. Ah ! mon pauvre docteur, les ruines sont belles dans les monuments mais non chez les femmes !
c( Je pense m'enfuir d'Angleterre au mois de mars, et ma première lettre sera probablement datée de la Haye, d'où je gagnerai l'Allemagne.
« Bonheur, joie et santô-
« MiSTRISi iJëdfort. b