MARTON DELORME
— En la ramenant lùen vile à (^lii\l<nis... Dial)lu ! je n'irai pas exposer ma peau dans une sotte querelle.
— Vous ne remmènerez personne à Châlons, et vous n'y retournerez plus vous-même.
— Ouais 1 qui m'en empêchera?
— Tout le monde.
— Sornettes!
— Vous le premier.
— Moi?
— J'en suis sûre. D'abord, les caves de madame la comtesse sont remplies d'excellents vins... Demandez plutôt à mon père.
— C'est frai, dit le suisse : on nous en tonne le timanche.
— Monsieur en boira tous les jours, dit Thérèse. Et puis, ajoutat-elle en se retournant vers Joseph, notre maîtresse veut garder sa filleule. . . Si vous épousez mademoiselle Marion, vous l'épouserez ici.
— Que je l'épouse n'importe où, pourvu que je l'épouse, ça m'est fort égal.
— Oui... mais vous n'épouserez. rien, si vous ne suivez mes recommandations. Madame s'est prononcée nettement tout à l'heure : on fera de vous un cavalier modèle; vous prendrez des leçons d'escrime, de musique et de danse; on vous comblera de bienfaits... on se propose même de vous introduire à la cour...
— Hélas! j'aimerais mieux être huissier à verge!
— Qu'est-ce que cela? demanda Thérèse.
— Foui, dit Bulmann, chegombrends bas... exbliguez-fous.
— Eh bien, quoi? s'écria Joseph avec humeur : un huissier à verge est un huissier à verge, ça me paraît clair!.. Ah! que d'ennuis !.. je voudrais être à Châlons.
Gabriel Delorme parut et demanda de quoi il s'agissait.
La rusée soubrette avait bonne mémoire : elle se rappela que mon père était mon complice, et lui fit deux ou trois petits signes d'intelligence, en lui expliquant pour quel motif elle engageait le clerc à changer de toilette.
— Mademoiselle a raison, Joseph, dit l'huissier; tu ne peux rester affublé de la sorte. Que je conserve ma défroque provinciale, c'est tout simple ; je suis un bonhomme de père auquel on ne daignera pas faire attention. Mais toi, le prétendu de ma fille, on aura les yeux sur ta personne... Chacun va t' éplucher, mon garçon ! Là, franchement, à ta place, je tâcherais d'être irréprochable. Madame la comtesse sera flattée, si tu préviens son désir.
— Mais où trouver des habits, beau-père?
— Je m'en charge, dit Thérèse : donnez-moi seulement votre bourse, et vous allez voir.
Joseph tira de son gousset un petit sac de cuir raisonnablement [gonflé.
— Tenez, dit-il en soupirant, j'ai là cinquante écus. . . ne dépensez pas tout.
La fille de Bulmann sortit de l'hôtel et rentra bientôt en compagnie d'un fripier. Tous deux habillèrent Camusard de la façon que j'ai dite.
Cet absurde costume agrafe sur le dos et aux jambes du pauvre clerc, on vint de la part de la comtesse annoncer qu'il était l'heure de se mettre à table.
Joseph courut à un miroir et se fit à lui-même une moue remplie d'incertitude et de défiance.
— Comment me trouvez-vous, beau-père?
— Ma foi, mon garçon, tu es superbe !
— Vous portez l'épée divinement, dit la femme de chambre.
— Et vous? demanda Camusard à Bulmann.
— Che fous droufe atorable, répondit le suisse.
Enhardi par ces témoignages d'approbation, mon prétendu i;;onta l'escalier d'honneur et fit au milieu de nous son entrée (iiompliale.
Grâce aux recommandations de la comtesse, nous eûmes le courage de tenir notre sérieux.
— Eh! mais, dit-elle, en allant à la rencontre de Camusard, vous nous causez là, monsieur, la plus agréable surprise du monde... Votre toilette est d'un goût parfait! Je vois, à cette prévenance, combien vous serez docile à mes désirs. Offrez-moi le bras et passons dans la salle à manger.
On soupa gaiement.
Les convives profitaient du plus simple prétexte fourni par la onversation et donnaient alors un libre cours à leurs éclats de rire.
Ils s'amusaient comme des bienheureux de la mine effarée de Camusard. Madame de Saint-Évremond l'avait placé près d'elle et lui expliquait ce qu'il y aurait à faire pour se rendre digne de seî bontés. Le malheureux ne fut pas sans comprendre certains clignements d'yeux et certains chuchotements dont la cause était assez visible. Il ne mangeait pas, buvait à peine, regardait l'un, regar-
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dait l'autre, soupirait^ soufflait, roulait de gros yeux à llour de lête; il était au supplice.
Le souper liiii, Catiuisaid s'esquiva pour descendre à la loge, où il retrouva lîulinaini el Thérèse.
— Décidéuient, s'écria-l-iJ, je ineii retourne à Chùlons!
— Vous avez tort, répondit la soubrette, il faut de la patience. Madame considère voire [)rélendue comme sa fille; on veut qu'elle
devienne une demoiselle vous n'avez pas le droit de vous
plaindre.
— Hum! une demoiselle! Marion n'est plus reconnaissable, et je Taimais beaucoup mieux avec sa jupe à retroussis blancs, son bonnet à volettes et son léger chaperon noir... tenez, juste comme vous êtes là !
— Ce sont les habits de votre future ; elle me les a donnés.
— Elle vous les a donnés ! dit Joseph avec un soupir,
— Oui; mais n'allez pas au moins me prendre pour elle... Je ne vous lâcherais plus, d'abord, car je suis très en goût de mariage.
Camusard regarda Thérèse, et pour la première fois il s'aperçut que cette jeune fille avait des joues assez fraîches, de petits yenx gris pétillants et, somme toute, une mine rondelette passablement appétissante.
— Ma foi, dit-il avec un nouveau soupir, il me semble. . . oui. . . je vous aime déjà plus que Marion.
— Taisez-vous, dit Thérèse... si j'allais vous croire?
— Foui, daise-vous, répéta Bulmann ; ne vaites pas le gour a mon fille.
— Qu'est-ce qu'il y a? je veux la lui faire, moi! s'écria Camu sard, en frappant du poing sur la table. Je suis libre!., et, si l'on me tyrannise, j'enverrai promener tout le monde... Ah! mais !
— Che gombrends bas, dit Bulmann.
— Je me comprends, moi, poursuivit Joseph en s'animant toujours, cela suffit... Voyons, morbleu! il n'y a donc rien à boire ici 1
— Ne churez blus... on fa fous serfir.
Le concierge fit un signe à Thérèse. Elle ouvrit un placard et mit entre son père et Joseph un énorme pot de grès, rempli jusqu'au bord.
— Allons, dit-elle à mon prétendu, calmez-vous. Eh! bon Dieu, si tout cela vous rend malheureux, n'épousez pas...
— N'épousez pas! cria Joseph, c'est facile à dire je veux
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épouser quelqu'un, moi... n importe qui! je ne m'en retournerai point à Châlons les mains vides. On rirait, on se moquerait, chacun me ferait la nique. . .
A la fôtre! dit le suisse : gomment droufez-fous cette petite
poisson ?
— Je la trouve excellente... versez toujours!.. Oui. j'épou quelqu'un, poursuivit-il en regardant Thérèse.
La matoise baissa les yeux et répondit :
— Qui donc épouserez- vous?
— Une jeune fille de votre connaissance Oh. ce n'est pas
une mijaurée comme mademoiselle Delorme, elle n'a pas de comtesse pour marraine.
— Che gombrends bas du tout.
— Versez, Bulmanh, versez!.. Me comprenez-vous mieux que votre père, mademoiselle Thérèse ?
— Mon Dieu, non... pas davantage, répondit la soubrette en lui décochant un regard assassin.
— Jem'exphque! s'écria Camusard. Madame la comtesse m'a prié tout à l'heure de prendre un maître de langue; la mienne saura dire à ce maitre-là, comme à tous les grammairiens possibles : Allez au diable ! Je n'épouserai pas mademoiselle Delorme, qui fait les yeux doux à ce Desbarreaux... un fat!... et à tout le monde...
Il se leva le gobelet tendu.
— Bulmann, à votre santé, mon gros Allemand î.. Je vous demande la main de votre fille.
— Bas bossiple? Che l'agorde dout te suite.
— Mais il faut me consulter, ce me semble, dit Thérèse, et je ne l'accorde pas, moi. Les propositions de monsieur sont dictées par le dépit; bientôt il regrettera ses discours.
Joseph s'accouda sur la table, le front dans ses mains.
Il fut quelques secondes à réfléchir; puis, se levant tout à coup, il jeta sa toque à l'autre extrémité de la loge, déchira sa fraise, brisa les agrafes du pourpoint, déboucla son ceinturon, s'arracha furieusement des épaules le justaucorps écarlateet se dis* posait à quitter le reste du costume.
— Monsieur !.. monsieur ! cria Thérèse.
— Tiaple t'homme ! . . Ayez tu moins te la técence.
— Oui, c'est juste, dit Joseph. Ne craignez rien, je garderai les trousses. Mais ceci est pour vous apprendre que je dépouille mon
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J)e quoi parlez-vous à ma filleule, Emmauuel? dit la comtesse. Page 87.
affection . Je la jette loin de moi, comme je viens de jeter ces hardes.
— Dr ès-pien ! dit Bulmann.
— Ne meparlezplusdel'autre, je la renie!.,. Voyez mademoiselle, je ne suis pas beau... maisj'ai bon cœur. Mon oncle m'a laissé vingt-cinq mille livres; je vous offre de les partager avec moi?
— Demain, monsieur, vous en auriez regret; je ne m'exposerai point à un affront.
AMOURS HISTORIQUES
— Mais si je vous signe tout de suite une promesse de mariage ?
— Ah ! dit Thérèse, en baissant la paupière d'un air candide, je serai forcée de vous croire.
— Vite, une plume et de l'encre! s'écria Camusard.
— Foici du babier, dit le suisse.
Et le clerc de Gabriel Delorme écrivit aussitôt de sa plus belle main :
« Devant Dieu et devant les hommes, je promets et je jure « d'épouser, sous huit jours, mademoiselle Thérèse Bulmann, « sauf à lui verser une somme de mnqt mille livres, si je manque a à cet engagement d'honneur. »
— Prafo ! prafo! fenez m'emprasser, mon chentre... là!... maintenant paisez mon fille.
Minuit sonnait à l'horloge de l'hôtel.
Il y avait tout au plus sept heures que nous étions arrivés à Paris, et déjà Camusard se rendait coupable de cette infidélité monstrueuse.
Fiez-vous à l'amour des hommes!
vu.
Desbarreaux eut l'adresse , au moment du souper , de prendre T)lace à ma droite, et cela sans trop d'affectation.
IMon autre voisin de table était un vieux chevalier du Saint-Esprit, portant le large ruban bleu et les insignes de l'ordre. Il me regardait d'un air singulier, soupirait, commençait une phrase,
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ne l'achevait pas, soupirait de nouveau, me regardait encore et ne laissa'* pas de me mcllic fort mal à l'aise.
Je le plantai bien vite au milieu de l'essai d'une seconde phrase, et je m'cntrelins avec le jeune avocat.
Nous étions assez libres. Madame de Sainl-livremond sermonnait Camusard, le reste des convives s'amusaient de la tournure de mon prétendu ou discutaient sur les événements du jour.
Le maintien grave et réfléchi de Desbarreaux, son air de politesse respectueuse et le ton de bienséance qu'il prenait pour me parler contrastaient singulièrement avec la scène du voyage et me faisaient sourire.
— Marion , me dit-il à demi-voix , il faut apprendre à mieux composer votre figure. La comtesse vous lance tout d'un coup et bien imprudemment au sein de notre société parisienne, où tout est fourberie, duplicité, mensonge. Prenez garde à vous, tâchez de ne point donner prise aux méchants et aux traîtres, Vous êtes belle, on vous flattera; vous êtes bonne, on vous trahira; vous êtes sage, on voudra vous séduire.
— Est-ce possible? dis-je, en lui lançant un regard ironique : vouscroyez, monsieur, qu'il existe des hommes assez peu délicats...
— Chut!... ce n'est pas adroit, Marion, vous devriez mieux suivre mes conseils... Ne pouviez- vous pas me répondre avec indifférence , en continuant de manger votre perdreau I Ce petit furet de Maynard, placé là- bas, en face de nous, s'est aperçu que vous veniez de me dire une méchanceté. Ne jetez point les yeux sur lui. Règle générale, à table ou dans un cercle, on ne doit jamais regarder la personne dont on s'entretient.
— Ne me parliez-vous pas de duplicité, monsieur? vous m'en donnez là d'assez agréables leçons.
— Il faut toujours, ma chère, combattre nos ennemis avec leurs propres armes. Pourquoi laisser notre visage trahir les pensées intimes et les secrets du cœur? Ceci, Marion, serait de la niaiserie et non de la franchise. Et, tenez, en ce moment, je défie l'observateur le plus attentif de deviner combien je vous aime, combien je me trouve heureux d'être là, près de vous...
— Et combien vous seriez ravi, monsieur, de gagner votre gageure.
— A merveille, vous avez dit cela d'un petit air froid, sans sourciller, sans bouger la tête. . . impossible de mieux profiter de nies leçons. Voilà Maynard dérouté d'une jolie manière! A présent, il est
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convaincu, j'ensuis sûr, que nous parlons du soleil, de la pluie ou rie tout autre sujet aussi neuf et aussi intéressant.
Quel est ce monsieur Maynard ? lui demandai-je.
On vous pardonne la question, vous débarquez de Châlons
sur-Marne; mais tout Paris connaît le président d'Aurillac, Auvergnat de naissance et poëtepar caractère. Au lieu déjuger tranquillement là- bas dans sa province, il vient composer ici des odes, des sonnets et des chansons. Si vous devenez son amie, les étoiles n'ont qu'à bien se tenir; il leur adressera toutes sortes d'injures, et leur prouvera qu'elles doivent se cacher de honte devant l'éclat de vos beaux yeux.
— Tant pis pour les étoiles!... Mais cet autre, à droite de ma marraine?
— Il se nomme Claude Favre de Vaugelas , un homme charmant, auquel je ne vois que deux défauts : le premier d'avoir k nez de travers, le second d'être grammairien. Ses manies de purisme sont fatigantes. Cet original est chambellan du frère du roi, et, sous peine d'une disgrâceabsolue, Gaston lui a formellement interdit de parler syntaxe en sa présence. Vaugelas se fait le redresseur universel des solécismes et des fautes contre la langue. Un jour, accablé d'injures et provoqué en duel par un cadet de Gascogne, il remarqua dans les phrases de ce dernier certaines incorrections blessantes, et lui répondit : « Vous avez le droit, monsieur, de me donner un coup d'épée, mais non celui dem'écorcher les oreilles. Je cause volontiers en ferraillant, vous auriez sur moi trop d'avantages : retournez deux ou trois ans à l'école, nous nous battrons ensuite. » Du reste, ajouta Desbarreaux, M. Favre de Vaugelas, Saint -Sorlin et moi, nous sommes les hôtes les plus intimes de ce logis.
— Et qu'avez-vous fait de M. de Saint-Sorlin?
— Depuis Meaux nous avons couru la poste ensemble. Bien lui a pris d'arriver ce soir ; il a manqué de payer fort cher sa fantaïsîe de venir avec moi déguster le Champagne véritable.
— Comment cela?
— Monseigneur du Plessis a le nez fin ; il est arrivé de Luçon juste pour assister à la mort tragique du maréchal d'Ancre. Cela gâte un peu les choses. De quel côté se mettra l'évèque? du côté du fils ou du côté de la mère? Renier sa protectrice, c'est grave, mais t:onsoler Marie de Médicis, braver la susceptibilité du roi,
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MARION nELOKME
c'est pi lis pravo encore. Richelieu est aux cent coups... son secrétaire a essuyé la plus rude mercuriale... rnfin, ceci doit lui apprendre h ne plus quitter son poste ;\ l'avenir.
En ce moment, mon voisin de gauche, impatienté sans doutfi de la préférence que j'accordais ;\ Desbarreaux , laissa tomber sa fourchette; puis, au lieu de la faire ramasser par un valet il se baissa lui-même, et sa main rencontra mes genoux.
Involontairement, je jetai un cri d'effroi.
— Qu'y a-t-il? demanda la comtesse.
— Oh! rien, ma marraine... il me semblait...
— Parle, mon enfant.
Qu'une bête venait de me toucher la jambe.
Un éclat de rire général partit à cette réponse.
— Ah! bon, je comprends, dit M. de Villarceaux, c'est ce vieux drôle de Rosecroix qui fait des siennes!
Mon voisin rougissait, balbutiait , madame de Saint-Ëvremond le regarda sévèrement, et dit, en se levant de table :
— Nous allons repasser dans le salon. Monsieur de Rosecroix; veuillez offrir la main à ma filleule, avec tous les égards et le resl ect que vous avez pour moi-même.
Le chevalier s'empressa d'obéir et me conduisit très-humblement à un fauteuil du salon.
— Vous êtes folle, me dit tout bas Desbarreaux : on ne fait jamais remarquer ces choses-là.
— Comment, vous voulez, monsieur, que je me laisse...
— Pas précisément; mais il eût été mieux de ménager ce vénérable pécheur et de lui faire comprendre sa faute par un mot , par un regard, sans appeler sur lui les réprimandes de votre marraine. Vous risquiez de vous faire un irréconciliable ennemi. Par bonheur, il est entièrement sous l'impression de vos charmes, l'idée de vous conserver rancune ne lui est pas même venue... regardez plutôt!
L'avocat disait vrai :
M. de Rosecroix, assis dans l'un des angles de la pièce, m'admirait et semblait en extase.
— C'est une conquête au moins sexagénaire, Marion!... Du reste, ajouta Desbarreaux, nous n'aurons pas toujours autant de liberté que ce soir : je veux en profiter et vous donner d'autres avis
— Je suis vraiment très -reconnaissante, monsieur.
AMOURS HISTORIQUES
— Ne prenez pas cette peine-là, je travaille dans mes intérêts.
— Ah! ah!
— Vous le savez bien... je vous aime trop pour ne point faire en sorte de vous rendre parfaite. Vous êtes belle, Marion ; mais ayez l'air de ne pas le savoir, afin d'échapper aux mille petites perfidies dont les autres femmes vous feraient nécessairement payer vos triomphes. Quant aux hommes, soyez en garde contre l'attraction qui vous portera vers les jeunes, mais surtout défiez-vous des vieux! ce sont les plus à craindre. Ils ont dans leur gibecière une infinité de ruses, par lesquelles ils savent compenser la perte de leurs avantages physiques. Us osent tout, c'est le moyen de réussir, et souvent une pauvre jeune fille se trouve empêtrée dans une barbe grise, sans savoir ni comment, ni pourquoi. Soyez surtout en défiance contre votre cher parrain. Vaugelas l'assomme en ce moment de quelque définition grammaticale, sans quoi je n'aurais pas si beau jeu près de vous. Son titre lui donne une espèce de droit, dont il abusait déjà tout à l'heure. Maintenant vous êtes avertie, et vous avez trop de tact et d'adresse pour ne pas lui poser des limites impossibles à franchir. D'ailleurs, vous devez le faire, par égard pour votre marraine... 11 n'est pas dit que Villarceaux et madame de Saint - Évremond voudraient laisser lire toutes les pages de leurs Mémoires, et j'ai , pour mon compte, entendu parler d'un voyage en Suisse...
— Taisez-vous, méchante langue!
— Rien n'est prouvé, mais enfin, brisons là-dessus. Vous aurez vous même un jour à fixer votre choix. Ne prenez aucune décision, ma belle enfant, sans vous être consulté le cœur. . . A moins qu'il ne se rencontre un mari sortable, ce dont je doute fort.
— Pourquoi cela, monsieur?
— En fait de maris, charmante, il s'en présente de deux sortes, des jeunes et des vieux. . . toujours ! les premiers cherchent de l'argent, les seconds en apportent quelquefois. Ceux-là, vous trouvant riche en attraits seulement, vous tireront leur révérence, ei vous congédierez les autres. Alors, Marion, si vous avez souvenii d'un homme qui vous aime, d'un homme incapable d'enchaîner sa vie, mais tout disposé à effeuiller des roses sur la vôtre et à colorer chacun de vos jours des rayons du bonheur, venez à cet homme, et vous trouverez en lui tendresse, dévouement, constance.
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— Pour Dieu, lui dis-je, finissez un tel discours... On nous observe pcul-èlie?
— Du tout, Million. La comtesse est accaparée par ce bavard de président; Uosecroix persévère dans son extase, noire purisft assomme encore Yillarceaux, et M. Delorme sommeille dans soft fauteuil. Je ne m'écarte pas, d'ailleurs, de mon système, et j'ai l'air de vous parier de ces tentures ou des arabesques de ces corniches.
— Monsieur, vousavezfaitsur l'hypocrisie des études profondes.
— Non... j'ai naturellement tous les défauts.
— Comme ceci doit me rassurer l
— Aujourd'hui, je dissimule et je tranche du sage. La comtesse aura la plus entière confiance et me laissera près de vous sans crainte, jusqu'au moment où je gagnerai, bel ange, notre pari du jardin.
— Jamais, monsieur!
— Nous verrons cela, Marion.
— De quoi parlezrvous à ma fdleule, Emmanuel? dit la comtesse en s'approchant.
— Le nom de mademoiselle , répondit Desbarreaux , me faisait croire qu'elle était native de Lyon, et je lui demandais si par hasard elle n'avait pas eu pour grand-oncle Philibert Delorme, ce fameux architecte qui a donné le plan du château des Tuileries. Après la réponse négative de votre filleule , madame , nous en sommes venus à parler du Louvre, de l'hôtel de Soissons, duChâtelet, en un mot des principaux monuments de Paris. Elle désire beaucoup les connaître, et je les lui décrivais tant bien que mal, par anticipation.
Cela dit. Desbarreaux salua ma marraine.
Lesautres convives, imitant son exemple, s'apprêtèrent à prendre congé de nous. Minuit sonnait.
Camusard, je ne m'en doutais guère alors, était en train de onsommer son indigne trahison.
Le lendemain, à mon réveil, je vis une des femmes de chambre qui m'avaient habillée le soir précédent.
C'était Thérèse Bulmann.
Je fus effrayée d'abord, car la fine mouche prenait un air de consternation, très-propre à me donner de l'inquiétude.
— Qu'avez-vous? lui dis-je.
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— Hélas! mademoiselle, pourquoi m'avez-vous donné hier votre robe et votre chaperon?
— Pourquoi?... je ne sais... ma marraine l'a jugé convenable. .. où est le malheur?
— Votre prétendu, me voyant avec ce chaperon et cette robe, est tombé tout à coup amoureux de moi.
Je fis un bond de surprise et je me trouvai sur mon séant, l'œil fixé sur Thérèse, et cherchant à lire dans les traits de cette fille le motif qui pouvait lui dicter cet étrange discours.
— Amoureux de vous !
— Oui, mademoiselle... il veut m'épouser.
— Vous épouser!
— Dame, il y tient, puisqu'il m'a signé, hier au soir, une promesse de mariage.
La chose me parut trop forte, et prenant mon ton le plus sévère, je répondis a la femme de chambre :
— Habillez-moi... Vous me suivrez ensuite chez madame la comtesse. Je désire apprendre de sa bouche si elle vous autorise à faire des plaisanteries aussi déplacées.
— Mais je ne plaisante pas, je vous jure, dit Thérèse en tirant de sa poitrine l'écrit signé de la veille,
Je le parcourus, puis je regardai la soubrette avec stupéfaction. Je me frottais les yeux, sans pouvoir néanmoins mettre en doute leur témoignage. 11 se passait en moi quelque chose d'inouï, je luttais entre la joie et la colère.
Tous mes vœux se réalisaient avec une promptitude dont je n'avais jamais eu l'espoir, et cependant mon orgueil se révoltait ; je m'indignais que Joseph se fût permis de briser mes chaînes sans mon expresse volonté, sans ma participation directe; et m' adressant à Thérèse :
— Vous êtes bien osée, mademoiselle, de venir m'annoncer vous-même...
Je m'arrêtai soudain.
Mon absurde colère ne pouvait dépasser les bornes d'une spontanéité dont je me rendis aussitôt maîtresse : tous les nuages de mécontentement disparurent, et j'envisageai Thérèse d'un œil beaucoup moins terrible.
■— Ah ça! lui dis-je, comment avez-vous fait? par quel maléfice, par quel sortilège... le malheureux était donc ivre?
Voyez le beau museau, cela se mêle d'être Irooipeur. Page 91
— Pas trop, mademoiselle.
— Vous avez dû, vis-à-vis de lui. déDloyer toutes les séductions imaginables?
— Je ne l'ai vu qu'en présence de mon père, le concierge de l'hôtel.
— Allons, m'écriai-je, c'est un coup de la Providence! le ciel
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a travaillé pour moi. Je vous félicite de toute mon âme... "Mariezvous au plus vite, demain, aujourd'hui, sur l'heure..., et tâchez d'avoir beaucoup d'enfants qui ne ressemblent pas à leur père.
Je partis à ces mots d'un éclat de rire si joyeux, si bruyant, si prolongé, que madame de Saint-Évremond, dont la chambre à coucher se trouvait voisine de la mienne, accourut en déshabillé du matin pour me dire :
— Ah ça, petite, tu es folle ?
— Oui, ma marraine, folle de joie... Tenez, voyez, lisez, admirez, prosternez-vous! Camusard épouse votre femme de chambre!
Après avoir parcouru l'écrit, la comtesse n'en revenait plus à son tour.
Là! m'écriai-je, oserez vous m'appeler encore Machiavel en
jupons? Tous nos plans sont déjoués, surpassés, enterrés par la fille de votre concierge; elle me met à la porte du cœur de Camusard!... Il lui a suffi de tirer le cordon pour s'introduire dans les bonnes grâces de mon futur... Vous voyez, ma marraine, les habitudes de famille!
Et, la comtesse partageant ma gaieté, nous rîmes à nous tordre pendant plus d'un quart d'heure.
— Ma foi, dit Thérèse avec un petit air mutin, j'aime encore mieux avoir celui-là que de n'en avoir point du tout.
Ce fut bien pis alors.
Madame de Saint-Évremond bondissait sur son pliant, le rire nous suffoquait.
Enfin, cette crise eut un terme, et la fille de Bulmann nous raconta très en détail tout ce qui avait eu lieu, la veille, dans la loge de son père.
Je passai vite une robe de chambre, et je dis à Thérèse :
Reprenez cet écrit, descendez, soyez discrète, et envoyezmous Camusard.
Cinq minutes après, il entra, la tête basse et la figure piteusement bouleversée ; nous eûmes toutes les peines du monde à ne pas recommencer notre fou rire.
Eh! monsieur, dit la comtesse, pourquoi, s'il vous plaît,
avez-vous, sans notre permission, repris votre costume de province?
Il y a là-dessous un sens mystérieux Je n'ose le comprendre.
Paris aurait-il exercé déjà sur vous sa funeste influence? Est-il vrai que, dans un excès d'égarement produit par des charmes vul-
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M A m ON DKLOHME
giiires, vous uycz parjure lu lui d'une prumesijc, et fuit ù ma filleule l'injure lu plus sanglante qu'une femme puisse recevoir?
— Ah! madame.... ah! Murion ! dit Camusard, auriez-vous appris déjà...
— Votre indigne conduite? oui, monsieur ! m'écriai-je, et je vous remercie de n'avoir pas fait languir mes espérances; on ne pouvait les briser moins brutalement et en aussi peu d'heures.
— Ilélus! Marionje vous aimais pourtant.
— Voulez-vous bien vous taire !... Mais regardez un peu, ma marraine, il va tomber h mes genoux et me faire des protestations d'amour.... Me signerez-vous aussi à moi, bel Adonis, une promesse de mariage? Fi ! l'ingrat... fi ! le traître !... Allez, monsieur, vous ne méritez guère les bontés que j'avais pour votre grotesque et ridicule personne... Voyez le beau museau ! cela se mêle d'être trompeur.
— Tenez, Marion, dit Camusard, égratignez-moi, frappezmoi... je me livre pieds et poings liés à votre vengeance.
— A quoi me servira de me venger? puis-je reconquérir ainsi le mari qui m'échappe ?
— Bah! vous en trouverez d'autres, Marion.
— Qu'est-ce à dire?
— Et de mieux que moi, et de plus huppés.
— Mais voyez donc, ma marraine, l'air paisible de ce monstrela !... Quoi ! monsieur, vous ne me jurez pas que vous avez agi de la sorte dans un moment d'erreur et d'oubli?
— Vous ne me suppliez pas, dit la comtesse, de reprendre à Thérèse votre promesse écrite ?
— Non, dit Camusard avec un soupir décidément, j'étais
absurde... Ah ! si nous étions restés là-bas, en Champagne, je ne dis pas... encore ! encore! je suis si laid et Marion est si jolie... Toutes réflexions faites, c'eût été une sottise.
— Qu'entendez-vous par ces paroles ?
— A Ghàlons, madanie la comtesse, j'aurais tenu ma femme sous clé... Mais, à Paris, je me défierais des serrures. D'ailleurs, est-ce que je pourrais jamais faire les mines de ces beaux messieurs-là? Marion ne m'aurait pas aimé trois mois, et jugez de l'esclandre ! Toutes ces idées me sont venues, moitié pendant le vojage, et moitié pendant le souper d'hier... Ah! ma foi, je me suis dit : Joseph, mon garçon, guéris ton cœur, guéris-le bien vite !
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— Vos raisonnements, monsieur, sont fort judicieux... Et Thérèse Bulmann hâtera cette guérison?
— Mon Dieu!... oui... Voyez-vous, madame, je n'oserais jamais chiffonner une robe de satin. Que Marion devienne la femme d'un duc et pair ou d'un prince du sang... Moi, j'épouse Thérèse.
— Allons, il faut te résigner, ma chère, dit la comtesse : le pourras-tu?
— Si je le pourrai, ma marraine!... Je ne conserve pas la moindre affection pour lui, et je le trouve laid... mais je le trouve laid!...
— Bon ! fit Camusard, est-ce la première fois que vous me le dites, Marion ? Je n'ai pas la gentillesse de M. Desbarreaux. .. Non, certes, et vous le regardiez plus que moi sur le coche.
' — Sur le coche ? répéta madame de Saint-Evremond avec surprise.
Elle me regarda; je rougis aussitôt.
— Double animal ! cria Camusard, on m'avait pourtant recommandé. .
— Quoi? fit la comtesse.
— Chut ! j'en ai déjà trop dit.
J'étais en proie à une confusion extrême, et je voyais madame de Saint-Évremond froncer le sourcil d'une manière inquiétante.
— Laissez-nous, monsieur, dit-elle à Camusard.
— Vous m'en voulez, Marion? demanda-t-il avant de sortir.
— Pourquoi cela? répondis-je : si M. Desbarreaux a eu un motif de se taire, je n'en ai pas, moi, pour manquer de confiance vis-à-vis de ma protectrice
Il disparut, et la comtesse me dit, avec une gravité que je ne luiavais point encore vue jusqu'alors :
■>— Parlez, je vous écoute.
— Eh bien, ma marraine...
— N'oubliez aucun détail, je veux tout savoir.
Ma rougeur augmentait, mes mains étaient tremblantes.
— Ah ! Marion, mon enfant, c'est donc grave ! je ne consentirai jamais à vous garder à Paris, si ma complaisance peut causer votre perte. Ici, ma chère, les occasions fourmillent, et dès que je pourrais croire... Votre sagesse doit être à l'épreuve... Allons, ne pleure pas ainsi!... tu sais combien je t'aime... ne me cache rien, tu n'auras jamais à regretter ta franchise.
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ïlôliis ! il fallut presque tout lui dire !
Elle devinait avec une adresse merveilleuse les circonstances que, malgré mon trouble, j'essayais encore de dissimuler.
Le jour môme, Vaugolas eut mission do porter à Emmanuel un mandat de six mille livres pour sos honoraires d'avocat, et le grammairien lui fil très- corr(!c7mcnt * comprendre qu'il agirait avec prudence en oubliant juscpi'à nouvel ordre le chemin du la rue Saint-Thomas-du-Louvre.
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Je ne pardonnais point au clerc de Gabriel Delorme, et j'étais victime, je n'en doutai pas un seul iaslanl, d'une indiscrétion trèsvolontaire ; il y avait dans une pareille échappée de langue plus de méchanceté que de bêtise.
Malgré la visite diplomatique de Vaugelas, ou peut-être à cause de cette visite, Emmanuel se représenta le soir même chez la comtesse, mais son apparition y fut très-courte.
Il déposa tranquillement sur la cheminée du salon le mandat de six mille livres, et dit à ma marraine :
• Vau^elas a été le premier geôlier de la langue française lorsquelle tenta son J^.. C'est ce'gra^rien ,«i nous a gratifié ^f^^lJ^^^ parUcipes et qui refusant d'emprunter aux LaUns et aux Anglai. 1 excellente re le du TùeZranché nous a laissé tous ces inévitables que, indestructibles broussail es ZlreZZ''uAn,Ms,^nrn^ilon du latin, peut dire : Angleterre aUend chaque Z^n^fÙe son /evo.r' (Englan, e.pecis every .nan io do '^'Y"'^^") J^^^^^^^^^^^ pas voulu nous donner cette liberté, qu'une Assemblée «^-^^«"^^'^^^^^^ ""' ?"""*'' plus noua octroyer aujourd'hui.
— Je suis désolé d'avoir pu vous déplaire... toutefois, madame, ce ne peut être pour vous un motif de priver vos pauvres d'une aumône.
Puis il salua chacun à la ronde, sans m'oublier dans cette distribution de révérences.
Lorsqu'il passa près de moi, je murmurai tout bas :
— C'est Camusard!
— Bien, dit-il, je me vengerai.
L'échange de ces paroles fut si prompt, que personne ne vit seulement remuer nos lèvres.
Madame de Saint-Évremond parut furieuse après le départ de l'avocat. Cet inconcevable aplomb l'avait déconcertée ; c'était une humiliation pour elle de n'avoir pu trouver un mot à répondre. Tout le reste de la soirée, elle se montra fort peu amicale, et j'eus, en outre, le déplaisir de la voir prendre une sorte d'intérêt au mariage de Camusard,
Il fut décidé que le clerc et Thérèse seraient unis, sous trois jours à la chapelle des Pères de l'Oratoire, située dans les environs.
Puis, comme si la comtesse eût voulu redoubler mon chagrin, elle manda Joseph, occupé sans doute à s'enivrer dans la loge du concierge, et daigna lui faire connaître elle-même la décision qui venait d'être prise.
— Ah! madame, dit l'imbécile en tombant à genoux, mettez, de grâce, le comble a vos bontés ! Il me manque une seule chose pour être heureux.
— Qu'est-ce donc?
— Ma nomination d'huissier à verge au bailliage deChâlons... c'est le rêve de ma vie, et je vous bénirai jusqu'à la mort 1
— Votre souhait s'accomplira, dit-elle. Le marquis de Villar. ceaux est en très-bons termes avecDuvair, et vous aurez la nomination le jour même du mariage. Ma parole vous est acquise.
La comtesse prenait plaisir à me taquiner au sujet de mon ex-prétendu. Je ne dissimulais pas assez ma rancune, et, d'autre part, ma récente confession, mêlée de réticences, n'avait pu tromper une femme de son expérience. Desbarreaux, elle le voyait à merveille, ne m'était pas aussi indifférent que je voulais bien le dire.
J'ai réfléchi souvent à l'instabilité des. affections chez notre sexe* un caprice les détermine, un autre caprice les efface. Ma marraine,
MARION DELOIIMK
sans doute, pouvait mo trouver des torts, mais enfin jo ne m'étais montrée que légère. La réprimande donnée, fallait-il me punir par de la froideur ?
Si j'eusse pu, ce soir-là, revoir Emmanuel et me trouver avec lui deux minutes en téle-à-tôte, je l'aurais certainement prié de mettre en œuvre tous les ressorts dont il disposait dans la magistrature pour empêcher la réalisation des vœux de Gamusard.
Les trois jours qui suivirent furent assez tristes.
Madame de Saint-Ëvremond me boudait encore; d'ailleurs elle s'occupait de faire disposer les appartements de son fils. Un courrier galopait déjà sur la route de Coutances, et l'on attendait le jeune Marguerite à la fin de la première huitaine de mai.
Je n'avais rien vu des curiosités de la capitale.
Gabriel Delorme voulait m'emmener avec lui dans quelquesunes de ses courses ; mais je ne portais plus une toilette à trotter pédestrement dans les rues, et ma marraine déclara d'un ton sec que j'avais tout le loisir de connaître Paris.
Il fallait, à l'entendre, compléter d'abord mon éducation.
Par conséquent, les maîtres qui devaient tourmenter Gamusard, excepté toutefois le maître d'escrime, vinrent me tourmenter moimême.
J'enrageais, et je les reçus très-mal d'abord.
Arriva le maître de musique. Il me vanta l'excellence de sa méthode, et me parla d'un de ses élèves, qu'il avait, disait-il rendu sur le théorbe, d'une force prodigieuse.
Il me nomma Desbarreaux.
Je fis mine de l'écouter avec beaucoup d'indifférence; une des femmes de la comtesse assistait à mes leçons. Mais je soupçonnai tout de suite Emmanuel d'avoir manœuvré secrètement afin d'obliger ma marraine a choisir ce professeur-là plutôt qu'un autre. Je n'en doutai plus, lorsque, dès le lendemain, je trouvai dans mon cahier de musique le billet suivant :
« Tranquillisez-vous, ma chère âme : notre vengeance approche, « et Gamusard me paiera cher sa dénonciation. Je vous envoie « mille baisemains.
« Desbarreaux. »
Je me creusais la cervelle pour deviner quelle serait cette vengeance et je ne voyais pas trop comment Emmanuel la mettrait à
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exécution, car tout allait au mieux pour mon ex-prétendu.
Sa grosse figure bête avait l'air de me narguer.
Duvair, le garde des sceaux, accorda bien vite, à la sollicitation du marquis, une modeste faveur, et ce fut un spectacle risible d^ voir le clerc de Gabriel Delorme se rengorger devant tous et faire la roue.
Jamais huissier à verge n'avait étalé tant d'orgueil. Le roi serait venu à passer que le nouveau dignitaire se fût résigné de fort mauvaise grâce à lui ôter son chapeau.
Le matin du 1" mai, jour de la fête des fleurs, Camusard prit le chemin de l'église avec Thérèse Bulmann, fraîche et gentille sous son blanc costume de mariée.
C'était un affreux souci conduisant une rose.
Ma marraine et moi nous les suivions de l'œil, du haut du bal con de l'hôtel, et je me disais tout bas :
— Où donc est la vengeance promise?
Elle vint au bout d'une demi-heure, et ce fut Camusard luimême qui nous en apporta la nouvelle. Je le vois encore entrer, le regard éperdu, les vêtements en désordre, et ses cheveux rouges ruisselant de sueur.
— Thérèse ! cria-t-il, Thérèse !.. où est-elle ? On m'a pris ma femme, on m'a volé Thérèse... Au secours! à l'assassin !
— Mais que dites-vous là, monsieur? demanda la comtesse.
— Ah ! madame! Il faut aller trouver le roi, le sommer de nous rendre justice et de punir les ravisseurs. . . Où peut- elle être, grand Dieu!.. J'espérais la rencontrer ici... Miséricorde! Je veux ma femme... Au secours! au secours!
Il nous quitta, pleurant et se frappant le front, sans nous donner le moindre éclaircissement sur cette bizarre aventure.
Bientôt arriva mon père avec les autres témoins de la noce ; ils nous apprirent ce qui venait de se passer.
Les futurs époux avaient gagné la rue Saint-Honoré, escortés d'un entourage composé en grande partie des domestiques de l'hAtel.
Tout à coup, une vingtaine de gardes-du-corps leur barrèrent le passage à la hauteur de la rue du Coq. Voulant sans doute honorer les fiançailles à leur manière, chacun d'eux tira son mousquet aux oreilles du cortège.
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Thérèse parut ires-effrayèe de ces détonations. Page 97.
Thérèse parut très-effrayée de ces détonations; elle jeta des cris perçants et courut se réfugier dans une maison voisine, pendant que l'huissier à verge haranguait gravement les tirailleurs et tâchait de leur démontrer l'inconvenance d'une pareille conduite. Les gardes-du-corps lui rirent au nez et continuèrent leur chemm.
Camusard voulut reprendre le bras de Thérèse; il ne la vit plus.
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On lui indiqua la maison qu'elle avait choisie pour refuge; il s'enfonça lui-même dans l'allée, frappa rudement aux portes, \isita les étages, interrogea les habitants, fureta dans chaque recoin, descendit, puis remonta pour chercher de nouveau, jurant, criant, hurlant, sanglotant, mais le tout en vain : nul dans ce logis n'a^ vait aperçu Thérèse.
Il fît esfin la découverte d'un étroit couloir qui serpentait entre des rangées de murailles sombres, traversait des cours humides, se replongeait encore dans les ténèbres, et finissait par débouchei' à la rue Champfleury.
Thérèse avait dû passer par là.
Les domestiques de la comtesse aidèrent Camusard dans ses recherches. On questionna les habitants de cette nouvelle rue; ils répondirent qu'elTectivement une jeune fille venait de sortir du couloir; mais l'un déclara qu'elle avait pris à droite, l'autre soutinqu'elle avait pris à gauche, un troisième affirma qu'elle était montée dans un carrosse dont les chevaux, vigoureusement lancés, étaient
partis ensuite ventre à terre.
Bref, on ne sut rien, on ne découvrit rien.
Le marié, presque fou, regagna l'hôtel et nous tint les discours passablement incohérents que j'ai rapportés plus haut.
Madame de Saint-Évremond mit tous ses gens sur pied, on parcourut Paris dans tous les sens, c|es limiers arpentèrent les carrefours : vaines recherches, inutiles démarches !
Thérèse ne se rencontra nulle part, elle avait disparu comme une ombre.
A-t-on fait usage de la force pour enlever cette jeune fille? At-elle suivi de bon gré ses ravisseurs? Je ne savais plus que penser moi-même, et j'eus beau feuilleter mon cahier de musique, j'eus beau questionner mon maître du regard : ou il avait reçu l'ordre de se taire, ou Desbarreaux n'était pour rien dans cet enlèvement.
Au milieu de ce brouhaha, de ces commentaires et de ces plaintes, un seul homme resta calme : ce fut le suisse de l'hôtel. Une attaque de goutte l'avait empêché de suivre la noce, et lorsque son gendre manqué vint lui dire :
— Thérèse est perdue !
Il répondit avec un flegme lacédémonien :
— Che fous l'ai gonflée... dantbis bour fous!
Pendant quatre ou cinq jours, Camusard n'obtint pas d'autre
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MAfllON DKLOKME
r(''it()iis(î. Lassé d'eiiteiitlro fK'r|»('luelli'm(!iit la nii^-niorlMisc, il fini! par (ieiiiaiulcr au suisse :
— Voyons, Bulniann, que voulez-vous dire par làT
— Che i'eux tire ^'ue Cous redroulere/Dhérèse, gue fous l'ébousercz... ou gue fous h.iieiez fingl mille IHVes,
— Au (iialde! cria .l()se|)!i.
Il uionla lurieux chez ma marraine pour lui rendre com|)(e des prélentions exorbitantes du concierge. Mais celle-ci, ayant déjà de toutes ces sottises par-dessus la tête, répondit assez durement :
— Le ])ore de Marion veut retourner dans sa province : je vous engage à le suivre, monsieur. Ce doit être, du reste, un plaisir pour vous d'aller prendre possession de votre nouvelle charge.
— Mais cette promesse écrite, madame... on ne me l'a point rendue?
— Eh ! qui vous a prié, monsieur, de donner votre signature ? Si l'on vous attaque, avisez à vous défendre... Un procès? vous serez dans votre élément. Ce soir, Marion fera ses adieux à son père, et demain, je pars avec elle pour aller au-devant de mon fils. Notre route est à l'opposé de la vôtre... Bon voyage, monsieur Camusard !
J'étais avec la comtesse, et je fis à mon ex-prétendu la révérence la plus respectueuse, en répétant d'un air moqueur :
— Bon voyage!
Il méritait bien, selon moi, d'être aussi cavalièrement congédié. ^
Mon père, au moment de nos adieux, remercia madame de Saint-Évremond de la bienveillance dont elle me donnait les marques.
— J'espère, dit-il, que Marion se rendra toujours digne de vos bontés.
— Sans doute, mon cher monsieur Delorme... autrement je vous la renverrais. Mon cœur me dit de la garder près de moi ; néanmoins, il ne faut pas que ma raison puisse un jour adresser des reproches à mon cœur. Je trouverai pour ma fdleule un établissement convenable... je vous le promets... si la sagesse de la protégée marche toujours de concert avec les bonnes intentions de la protectrice.
La voix de ma marraine était émue.
Je vis combien elle avait été chagrine des poursuites de Desbar-
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AMOURS HISTORIQUES
reaux, poursuites qu'elle savait n'être point honorables et contre lesquelles il eût été de mon devoir de me révolter la première. Le remords me serra le cœur; je maudis sincèrement les malheureux instincts qui me portaient à la coquetterie, et je me précipitai dans les bras de Texcellente femme en lui jurant de mourir plutôt que de lui causer jamais la moindre peine.
0 mon serment! qu'es-tu devenu?
Le lendemain, partirent ensemble Gabriel Delorme et Camusard. Mon père avait l'autorisation expresse de disposer de ma dot. Il emportait, en outre, de fort beaux présents pour manière et mes sœurs.
J'étais rassurée sur l'avenir de ma famille.
Tandis que le coche emmenait mes premiers compagnons, en remontant péniblement le cours de la Seine, madame de Saint- Évremond et moi nous courions à toutes brides sur la route de Mantes.
A midi, nous avions dépassé cette ville, et, vers le soir, descendant à l'auberge de la poste à Évreux, nous tombâmes au milieu d'une réunion brillante qui me rappela le diner d'Épernay.
Un simple coup d'œil me prouva néanmoins que je n'avais plus sous les yeux de ces bons bourgeois et de ces graves conseillers de province, toujours guindés, toujours pesants, même au milieu de leurs innocentes débauches : je devinai tout de suite des gens de cour, à leur costume, à leurs manières, au ton bref qu'ils prenaient avec les valets, et surtout à leur accueil à madame de Saint-Évremond.
Il y avait là six convives.
Le plus jeune de tous quitta précipitamment la table, et vint tomber dans les bras de la comtesse, en s' écriant :
— Ma mère ! ma bonne mère !
— C'est toi, Marguerite, mon tils!.. je ne croyais pas te rencontrer si près de Paris.
— N'est-ce pas, ma mère?., ah ! c'estqu'une lieuteiiance, morbleu! ça vous donne des aile*s, ou, pour mieux dire, ça crève des chevaux. Le maudit courrier, chargé de votre lettre^ a mis sept jours à faire le voyage. . . Par Satan ! il osait se plaindre de ses côtes, et peu s'en est fallu que je ne les lui brisasse tout de bon. Mais en fin je suis parti hier, avant l'aurore... j'ai fait trente-cinq lieues par jour... demandez-le, s'il vous plaît, ma mère, à quatre ou cinq méchants bidets de la poste, laissés pour morts sur la route !
MAIIION DKLOllME
— Marguerite... monsieur, vous ^dcs toujours l«; môme... on lie vous a guère morigéné, dit ni.idaine (V\ Siiiril-I^Arernoiid, so lournantvers un ecclésiastique, Inuiil)l<;rn('iil incliné à sa droite.
— Bail! l'abbé nie scrmoruic du malin au soir... c'est endormant comme tout !.. Mais voyez donc, ma mère, vous êtes en pays lie connaissjuice? Permettez-moi de vous présenter madame la duchesse de Luynes, M. do Bassompierre, madame la manjuise, sa femme, et ce damné Rosecroix, qui déserte vos salons pour aller courir la prétentaine.
Toutes les personnes, ainsi nommées, se levèrent de table et vinrent saluer la comtesse.
— Ah! mon Dieu! c'est un rêve!., vous ici, charmantes, vous ici, colonel!., et vos Grisons? et la garde du Louvre?., jusqu'au chevalier . . Je suis confondue de surprise.
— Écoutez, dit Rosecroix, il faut que je vous raconte... 11 fut interrompu par les femmes, qui s'écrièrent :
— Laissez-le, comtesse, embrassons-nous plutôt.
— Figurez-vous, madame, voulut poursuivre Rosecroix...
— Mais, silence donc, chevalier ! dit Bassompierre : ordinaire ment vous ne lâchez pas six phrases par jour, encore ne les ter minez-vous jamais, et voici que vous allez bavarder comme un procureur, tout exprès pour laisser refroidir cette poularde!... Dînons, mesdames... Vous devez avoir de l'appétit, comtesse?... Eh! mais, dit-il en m'apercevant, vous n'êtes pas seule?
— Oh ! fit Rosecroix, je ne voyais pas. . .
Il resta la bouche béante, sans achever sa phrase, tandis que Bassompierre venait me chercher dans un coin obscur de la salle, où jusque-là je m'étais tenue discrètement; il me prit la main, et me fit avancer en présence de tout ce monde.
— Vertu de ma viel s'écria-t-il, déjà nous possédions deux des Grâces, et voici la troisième... ou plutôt, non, c'est Vénus... Vénus en personne !
— Êtes- vous fou, Bassompierre? dit la comtesse avec sévérité.
— Ma foi, le colonel n'a pas tort, ajouta Marguerite en s'approchant de moi : je n'ai jamais vu de physionomie plus douce, plus gentille, plus délicieuse...
— Taisez-vous, étourneau! C'est ma filleule, mesdames... une enfant que j'aime, et devant laquelle je vous prie, Bassompierre, d'avoir toute la retenue que vous auriez devant ma fille.
AMOURS HISTORIQUES
— Alors, dit Marguerite, vous me donnez une sœur, une sœur charmante, qu'il va me falloir chérir. . . Eh ! morbleu ! tant pis, s'écria-t-il, je ne réponds pas de Taimer comme une sœur!... je la prendrais plutôt pour femme; n'est-il pas vrai, colonel?
— Chut ! fit celui-ci, "remarquant l'embarras de ma contenance et l'air affecté delà comtesse.
Elle crut néanmoins devoir dissimuler, se mit à table et me plaça près d'elle.
J'étais à gauche et le marquis de Bassompierre à droite. En face de nous, la marquise et la duchesse de Luynes reprirent leurs places, avec Marguerite entre elles deux. Au bout de la table, de mon côté, se trouvait le gouverneur ; Rosecroix tenait l'autre bout.
Le vieux chevalier du Saint-Esprit se rappelait sans doute certain souper où assistait Camusard, et n'osait affronter mon voisinage, dans la crainte de laisser encore tomber sa fourchette. Du reste, il me souriait d'un air de connaissance, essayait à chaque instant d'attirer mes regards et faisait le tourtereau, d'un peu plus loin cette fois. Je l'aimais beaucoup mieux ainsi , et je ne craignais pas que l'abbé s'attirât , comme Rosecroix, les réprimandes de madame.de Saint-Évremond. Le pauvre homme ne levait pas le nez de dessus sop assiette et paraissait très-mortifié des échappées son élève.
Cependant, Marguerite comprenait un peu tard l'étourderie de ses démonstrations. S'il jetait les yeux de mon côté, c'était en cachette et au moment où il espérait éluder la surveillance de sa mère.
Je me rappelai les éloges donnés à ce jeune homme, et je ne l'en trouvai pas digne. Ce n'était point une marque d'esprit qu'il venait de laisser paraître là devant tous, en m'assaillant de fadeurs et en me faisant une brusque et publique déclaration.
Quant aux avantages de sa personne, ma marraine les avait exagérés beaucoup plus encore.
Les. traits de son visage étaient communs , bourgeois, sans distinction ni grâce. Il avait entre les deux yeux, sur le nez, une loupe prête a se développer outre mesure. Enfin, il s'appelait Marguerite , et je trouve prétentieuse et sotte cette manie de donner des noms de femmes à des liommes , et non moins déplacé l'usage contraire. Dans les deux cas, c'est un ridicule pour ceux que l'on baptise ainsi de travers, et c'est toujours une mystification pour les autres.
MAHION DELOIIME
On prononce nn doux nom, vous regardez : voire œil rencontre un être barbu, boité, éperonné.
Vous êtes dans un bal où les cavaliers sont rares. Du seuil de la porte, le la((uais vous jette un nom d'iiomme : « Ah ! tant mieux, disent les femmes! » et elles voient p.M'ailre une petite créature, fi'èle et blanche, (pii sourit, minaude, lait la cliatle, et leur souille tous les danseurs.
C'est absurde.
Je ne trouvais donc rien de fort attrayant chez le fds de la comtesse. Quelle dilîérence avec Desbarreaux! Mais Desbarreaux est un débauché ; il ne m'épousera pas, il n'a pas craint de me le déclarer lui-même.
Bon Dieu, qu'une pauvre fdle est à plaindre, quand elle doit concilier les affections de son cœur avec les exigences du monde !
J'avais eu le loisir d'examiner les autres personnages présents.
Chez Bassompierre , j'aperçus pour la première fois l'homme de cour dans toute l'acception du mot. Beau, bien fait, plein d'esprit et de verve, il était alors à l'apogée de ses succès. Rarement j'ai vu mieux porter le manteau brodé d'or, le pourpoint de velours, le col et les manchettes de dentelles. Je ne trouvais qu'un seul léger défaut dans sa personne, un peu trop d'embonpoint.
A cette époque, il était colonel des Suisses ; plus tard, il obtint le bâton de maréchal.
Sa femme, fraîche et blonde, avait une petite main effilée, avec des ongles roses et des fossettes mignonnes, creusées à la naissance de chaque doigt. Madame de Bassompierre bredouillait en parlant, mais d'une façon très-gentille; constamment elle avait le sourire aux lèvres.
Pour la duchesse de Luynes, qui fut depuis, chacun le sait, la célèbre Marie de Chevreuse, ni moi, ni mademoiselle de Lenclos n'avons jamais été au-dessus d'elle comme perfection physique et beauté sans reproche. Elle avait des yeux noirs d'une expression si passionnée, qu'ils avaient jeté le trouble jusque dans le cœur de Louis XIII, ce modèle accompli de sagesse austère, de continence systématique et de réserve glaciale.
C'était un peu là, comme on va le voir, la cause du voyage de la duchesse.
Il était assez étrange que madame de Luynes fût à vingt-deux lieues de Paris et loin de son époux, au moment où celui-ci recueillait en plein l'héritage du maréchal d'Ancre.
Madame de Saint-Évreraond ne s'expliquait point ce mystère.
— N'est-ce pas.. .cela vous étonne, comtesse? disait le colonel à ma marraine : ^ bien I vous allez tout savoir.
— Oui, vous allez tout savoir, répéta Rosecroix, qui, ne parve- "^f liant pas à attirer mon attention, voulut pérorer dans l'espoir de mieux réussir. J'étais là quand Sa Majesté...
— Mesdames, dit Bassompierre, avez-vous jamais vu le chevalier dans une aussi grande démangeaison de langue?... c'est for( inquiétant... tâtez-lui le pouls, je vous en conjure.
— Colonel, dit Rosecroix, auriez-vous l'intention...
— Encore?... Vous êtes au plus mal, mon pauvre chevalier?
— C'est vrai, dit la duchesse, il est insupportable. Rosecroix s'inclina.
— Sachez, reprit Bassompierre, que, le lendemain de la mort du maréchal, le Maître, traversant une galerie voisine de la salle des gardes, rencontra notre belle Marie et l'accosta tout joyeux.
a — Madame, lui dit-il en se frottant les mains, votre époux est premier ministre ! je lui donne tous les fiefs acquis en France par Concini, et cela malgré Duvair, qui invoque les lois et coutumes pour réunir ces biens à la couronne et les rendre inaliénables. Duvair aura tort, madame, je vous le jure... M'en témoignerez-vous un peu de reconnaissance? »
a — Veuillez ne pas le mettre en doute, Sire : je suis prête à vous en donner toutes les marques possibles... »
— Ah! permettez, Bassompierre, interrompit! madame de Luynes : Louis XIII n'a point dit cela, et vous mettez dans ma bouche une réponse contre laquelle je m'insurge!
— Mon Dieu, belle dame, on brode toujours un peu l'histoire!... Le roi, satisfait, baisa les mains de la duchesse, et l'on prétend même que ses lèvres s'égarèrent sur ce cou charmant^ dont la blancheur est si provoquante.
— Oh ! le méchant historien! cria la jeune femme : Rosecroix, je vous autorise à conter le reste.
— A la bonne heure! dit celui-ci. Je sortais avec de Luynes...
— Du cabinet du conseil, oui, c'est cela même, acheva Bassompierre : vous avez une mémoire excellente et une belle facilité d'élocution, Rosecroix ; je porte un intérêt beaucoup trop vif aux ^ nerfs de ces dames pour vous laisser le soin de cette narration.
— Monsieur le marquis, vous abusez...
— C'est vous, Rosecroix, qui faites abus de ma patience ! Vous étiez donc avec le nouveau ministre, et vous lui teniez un de ces discours intéressants dont vous seul avez le secret. Tout à coup, de Luynes reconnut le Maître, et fit un bond de surprise en voyant à quelles fantaisies la joie pouvait conduire le plus sage des monarques. A l'approche de l'époux, Louis XIII se sauva comme un
AMOURS HISTORIQUES
enfant pris en maraude ; madame la duchesse s'envola de son côté, de façon que Rosecroix aurait eu le temps peut-être, pour la première fois de sa vie, de terminer une phrase, quand je survins à mon tour, ne devinant en aucune sorte ce qui venait de se passer..
« — Ah ! c'est vous Bassompierre , me dit le duc, je suis enchanté de vous voir. »
« — Et moi ravi de vous rencontrer, monsieur, lui répondisje, afin de savoir décidément si vous ferez droit à ma juste rédamation. La veille, ne m'avait-on pas mis de garde, avec mes Suisses, à la porte de la reine-mère, en me donnant pour consigne expresse de ne la point laisser sortir de ses appartements?... Hein, que dites -vous de celle-là, comtesse? m'instituer le geôlier de Marie de Médicis, la femme du grand Henri 1 J'étais d'une colère... et j'arrivais bien résolu à me démettre de mon grade; mais le duc me répondit :
« — Vos Suisses seraient à l'heure même remplacés par ce régiment de nouvelle création, les mousquetaires du roi, si vous inventiez un prétexte valable. . . la nécessité d'un voyage, par exemple. Justement, l'évèque d'Évreux, mon oncle, vous est aussi, je crois, quelque peu parent? »
« — Oui, monsieur le duc. »
« — Il est fort malade. Faites atteler des chevaux de poste, prenez ma femme, la vôtre, et partez pour Évreux avec Rosecroix.... Je l'institue le Sigisbé de la duchesse. Vous reviendrez dans huit jours; ma position sera bien assise, et j'aurai fait parler à Sa Majesté par son confesseur. »
Du diable si Je me doutais alors qu'un baisser royal causât tout ce dérangement"! . . . Que dites-vous, comtesse, du malheureux jaloux? Il me confie sa femme, à moi, Bassompierre! à moi, le héros de mille aventures...
— Fort bien, monsieur, dit en riant la petite marquise, ne vous gênez pas I
Le colonel des Suisses la regarda d'un air confus, et chacun se "^it à rire.
— Eh! mais, dit madame de Saint-Évremond, Luynesn'a déjà pas commis une si grande imprudence. Il vous a prié d'emmener sa femme... à condition que la vôtre serait du voyage.
— A condition que j'en serais aussi, dit le chevalier.
— Bravo, Rosecroix, bravo!.,. Ce cherami!... Voilà donc une phrase complète , une véritable phrase, qui n'est ni hachée , ni
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coupée, ni hridoc par une r/iticence, ni liuiniliée par une inlepruplionl Celle phrase est courte, me direz-vous, exlrômement courle? n'imporle, Rosecroix, c'est un beau Iriomphc;!... Restezen \h, mon ami, je vous le coiiscilh', cela sullit à votre gloire.
Le chevalier du Saint-Ksprit sembla prendie au sérieux cette folle tirade.
Il inclina la tête ensipnede remercîmenl, me regarda d'un air vainqueur, puis se remit à manger et à boire avec une satisfaction visible.
— Vous savez à présent, comtesse, ajouta Bassompierre, pourquoi nous sommes à Évreux... mais vous ignorez que nous avons trouvé l'évêque dans une santé florissante. Voyant arriver des gens de la cour, des femmes adorables, un roué comme Rosecroix et un bavard comme votre serviteur, le digne prélat a redouté le scandale et nous a fort poliment éconduits de l'évêché, de façon que nous avons pris pour résidence cette auberge, oii nous menons joyeuse vie depuis cinq jours. Tout à l'heure, dans une promenade aux alentours de la ville, nous avons rencontré votre fils, courant la poste comme un perdu; nous l'avons forcé de nous suivre... et voilà, comtesse! J'ai dit.
Madame de Luynes avait écouté paisible et souriante. Lorsque l'intarissable colonel des Suisses eut terminé sa narralion, elle dit à ma marraine :
— Avouez-îe, ma chère, vous avez envie de me gronder?
— Pourquoi donc, charmante?
— Parce que, dans tout le récit de M. de Bassompierre, il n'y ^ pas la moindre conclusion en ma faveur. Ainsi, j'aurais fait la coquette avec le roi, j'aurais rendu mon mari jaloux... je serais exilée pour ce gros péché mortel d'un tout petit baiser que la lèvre royale m'a pris sur l'épaule. . .
— Voyez-vous, le baiser a été pris !
— Oui, colonel... mais ce baiser... je ne vous l'ai pas dit encore, je l'ai dit à votre femme, et je dois le dire à la comtesse... mon mari lui-même m'a suppliée de le laisser prendre.
— Ah! voici qui est trop violent! s'écria Bassompierre.
— Mais non, c'est tout simple : il y a près d'un mois, au dernier bal de la cour, j'étais assise à côté de M. de Luçon. Le roi survint, prit place de l'autre côté sur un fauteuil et m'adressa de timides paroles de galanterie.
AMOURS HISTORIQUES
Bientôt, à ma grande surprise, il examina fort attentivement une petite lentille noire, dont je suis affligée à la naissance de lépaule droite.
-^ En effet, cria Marguerite, je l'aperçois !
« — Mon Dieu, Sire, lui dis-je, ne regardez pas cette vilaine tache : elle me désole. J'ai tout essayé pour la faire disparaître, mais sans réussir. »
Le roi rougit beaucoup, et M. de Luçon lui sauva l'embarras de répondre, en me disant :
« — Gardez-vous bien, duchesse, de renouveler vos tentatives: c'est un signe charmant, un attrait véritable.... N'ai-je pas raison, Sire? »
« — Oui... sans doute, balbutia le roi. »
Et il reprit sa contemplation.
Je commençais à être embarrassée moi-même, quand Richelieu avisa Desmarets de Saint-Sorhn, son secrétaire.
œ — Allons, monsieur le poëte, lui dit-il, ne pourriez-vous, séance tenante, composer quelque huitain sur un signe que madame porte à l'épaule? Sa Majesté le trouve fort joli. »
« — Volontiers, monseigneur... Et dans ce huitain, dois-je faire parler le roi? »
« — S'il vous le permet. »
0 — J'y consens, » dit Louis XIII.
Le secrétaire, après s'être penché pour voir ma lentille, se recueillit une minute, et déclama sans la moindre hésitation :
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Petit point noir qu'une Andalouse Envierait pour son brun collier; Doux trésor qu'un mari jalouse, Car on se plaît à l'épier.
Je convoite ta place même...
Oui, sachez-le bien, chère enfant.
Si vous voulez que je vous aime, Vous me ferez signe à l'instant.
« — Fort bien, dit le roi..., mais ne l'oubliez pas, c'est moi qui parle, duchesse ! »
Il devenait d'une hardiesse inconcevable, et il se mil à ajouter tout bas :
« — Demandez-moi n'importe quelle faveur, je vous l'accorde pour un seul baiser sur ce signe gracieux ! »
Puis il se leva du fauteuil et disparut.
MAHIjON DKLOIIMK
Je répétai mot pour mot à M. de Luron la phrase royale, et il me fit promettre en riant que, si jamais il venait à être mal en cour, je le rachèterais de la disgrâce au moyen de ma lentille... Commencez-vous à deviner, Bassompierre?
— Ah I c'est affreux ! le roi se gâte, mesdames, le roi se gâte I dit le colonel avec une affliction comique.
— Or, poursuivit la duchesse, vous savez ce qui arriva le jour de la mort de Concini. Les sceaux furent enlevés à Mangot; des commissaires eurent l'ordre d'inventorier les papiers de Dlarbin* et lorsque Richelieu vint saluer le roi, qu'il trouva jouant au billard, il entendit ces mots terribles : « Eh bien I monsieur de Luçon, je suis enfin délivré de votre tyrannie! » La disgrâce ne pouvait être plus positive. Dans un naufrage on s'accroche à tout, colonel, et l'évêque désolé se rappela ma lentille... C'était le cas, ou jamais, de l'appuyer de mon épaule. \
— Ah ! divin ! je me souviendrai de ce mot-là, duchesse, s'écria Bassompierre. Mais on m'a fait jouer dans tout ceci un rôle peu spirituel.
— Comment donc, mon ami, regretterez-vous d'avoir eu, huit jours durant, le plaisir de ma société? M. le duc de Luynes n'avait aucune raison de détester Richelieu ; les talents diplomatiques du prélat sont même nécessaires au conseil. Je racontai l'aventure du bal à mon époux ; il en rit de tout son cœur et m'autorisa pleinement à racheter M. de Luçon de la disgrâce. Tous les matins, après son déjeuner, le roi se promène dans la galerie qui va de ses appartements à la salle des gardes. J'eus soin de le rencontrer dans cette galerie et de lui rappeler sa parole... C'est là, je l'affirme, la vérité pure. Toutefois le duc ne voulut pas que son royal maître prit occasion de ma démarche pour caresser d'autres espérances ; il arriva comme par hasard, sur le lieu de la scène et fit le jaloux... vous savez le reste. Au moment où je vous parle, le roi a dû recevoir de son confesseur une très-verte et très-chrétienne réprimande. Il n'y a pas de danger qu'il s'avise dorénavant de convoiter mon épaule.
A ces mots, la duchesse se leva de table, et ma marraine lui dit :
— Vous êtes réhabilitée, ma chère... le colonel vous doit des excuses.
— Oh! je l'en dispense. Je le prie seulement, comme aussi je
AMOUnS HISTORIQUES
VOUS prie tous, de ne pas trahir ce secret... d'Etat : la femme d'un premier ministre a trop de moyens de se venger d'une indiscrétion... n'est-il pas vrai, Bassompierre?
— Pardieu , soyez sans crainte, je n'ai pas envie d'amuser la cour à mes dépens. Souffrez, toutefois, que je vous dise une chose...
— Laquelle?
— Richelieu vous fera payer cher ce service-là... Oui! oui!.., Vous avez beau m'ouvrir vos grands yeux étonnés ! C'est un fin
renard... mais il tient du tigre, ou je me trompe fort... et vous le savez, une bête féroce ne se gêne pas pour déchirer la main qui lui donne sa pâture... En attendant, il nous faut prendre du repos. Demain, nous partons avec vous, comtesse; nos huit jours d'exil sont révolus.
On se sépara.
Le chevalier du Saint-Esprit eut l'amabilité d'offrir son bras à ma marraine pour la mener à sa chambre.
— Non, merci, Rosecroix, dit la comtesse, allez vous coucher.
— Mais à propos, madame, est-ce que vous n'avez pas... hein?... au sujet de ma demande...
— Vous perdez la tête, mon pauvre chevalier.
Rosecroix insista et se mit à glisser mystérieusement quelques autres lambeaux de phrase à la comtesse. Marguerite se trouvait à deux pas, il tendit l'oreille et partit tout à coup d'un bruyant éclat de rire.
— Ah! ah! ah! Rosecroix I... ce vieux fou qui veut épouser mademoiselle Marion... C'est très-amusant !. . Chevalier, prenez garde, il faudra nous battre ensemble... Ah! ah! tenez, ma mère a raison, vous ferez mieux d'aller vous coucher !
Il le poussa dehors par les épaules.
J'étais dans l'ébahissement.
La comtesse grondait son fils, mais elle ne le démentait pas; donc le chevalier avait eu réellement l'espoir de m'obtenir pour femme.
Marguerite nous suivit jusqu'à la porte d'une chambre où l'on avait dressé deux lits.
n souhaita le bonsoir à sa mère, et lui demanda tout uniment ensuite la permission de m' embrasser.
— Non, monsieur, dit madame de Saint-Évremond, je suis
MA m (IN DKLOIIMI-:
tort iiicioiih'iilc. \ Oiis n'avc'/ ni le loti de hiciiséuiice, ni surltMil la mo<l*^liti qu'exige votre âge.
— Ali! ma mère! le roi non |>lus n'a que din-huit ans, et il ne se gêne f)as pour baiser l'épaule de madame de Luynes.
Il s'approchait de moi dans l'inlenlion formelle d'enfreindre la défense de la comtesse; mais elle lui saisit le bras, le lit sortir et ferma la porte.
Quand nous fûmes seules, madame de Saint-Évremond me regarda; sa figure était pâle, une larme roulait sous sa paupière.
— Hélas ! me dit-elle, nous aurons bien du chagrin !
— Du chagrin, ma marraine?
— Oui... je devais le prévoir... C'est étrange... dépareilles craintes ne m'étaient point venues. Il est cruel de penser qu'en ce inonde on finit toujours par se repentir d'avoir suivi l'impulsion de son cœur... Écoute, Marion, c'est vrai : le chevalier me demande ta main.
— Pauvre homme ! il y a de quoi rire, en effet.
— Mon Dieu ! tu aurais peut-être tort de refuser.
— C'est une plaisanterie?
— Non car enfin, Rosecroix est riche, et dans quelques
années d'ici, ma chère, il serait fort agréable pour toi d'être veuve avec un titre et trois ou quatre cent raille livres de fortune.
— 0 ma marraine ! prendre un époux et désirer chaque jour sa mort. . . quelle chose indigne !
Elle tressaillit et devint plus pâle
— C'est vrai, tu as raison... je voulais te mettre à l'épreuve... Ah ! ma pauvre enfant, il est si difficile de tomber sur un mariage sortable ! ... tu seras obligée peut-être de retourner en Champagne !
— Miséricorde !.. en Champagne? pour y retrouver Camusard !
— Voyons, calme-toi...
— Non! m'écriai-je, non! c est mal de parler ainsi Que
vous ai-je fait, de quoi suis-je coupable?
Et je tombai sur un siège en sanglotant avec amertume. La comtesse, très-agitée, se promenait de long en large dans la chambre.
— Chère petite!., est-cedonc sa faute?.. En m'imposantlaplus grande surveillance, en me rendant esclave, je ne la sauverais pas encore. Sous le même toit... peut-on m'assurer que bientôt elle ne l'aimera point elle-même? D'un autre côté, me séparer de lui...
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AMOURS HISTORIQUES
impossible ! Son régiment ne quitte pas le Louvre ; ma demeure doit être la sienne... Que résoudre?... c'est à elle de s'éloigner!
Dans son égarement, elle parlait de manière à être entendue : je compris tout, et je me sentis blessée jusqu'au fond du cœur.
La mauvaise nature prit le dessus chez moi, j'étais en butte à des transports de haine et de colère; l'amitié de la comtesse me semblait une mystification cruelle.
Cependant il m'était interdit d'éclater. Madame de Saint-Évremond se rapprocha, je me décidai à user de dissimulation.
— Vois-tu , ma chère enfant, me dit-elle, tu auras une autre dot, beaucoup plus riche que la première, et tu pourras choisir parmi les personnages distingués de ta province.
— Ah! murmurai-jeenm'essuyantlesyeux, vous êtes si bonne, ma marraine ! . . . et puis vous avez bien le droit de renvoyer la pauvre fille qui vous doit tout. J'aurais mauvaise grâce à me plaindre... Je ne vous demanderai même pas, madame, le motif de cette prompte résolution.
— Pauvre enfant! mais je faime toujours, val
— Je le crois, ma marraine... Aussi j'ose vous demander une grâce... Ne me renvoyez que dans une semaine ou deux; j'ai besoin de réfléchir et de me consulter d'ici là. Puisque je ne reste pas avec vous, peut-être irai-je m'enfermer sous les grilles d'un cloître pour y chercher l'oubli de mon chagrin.
■ — Ciel! passer ta jeunesse, tes plus beaux jours, dans une maison religieuse. . . jamais ! C'est impossible, je ne le souffrirai pas l
— Une dernière fois, madame, je vous conjure de me laisser réfléchir.
Elle me pressa contre son cœur en pleurant. •
Je ne versais pas une larme.
Mon imagination travailla toute la nuit. Je n'avais certes pas le projet de me faire religieuse : mon but était de gagner du temps, afin de tromper avec plus de facilité ma
marraine. Je voulais la punir de ce que dans mon injuste colère j'appelais orgueil et mauvais cœur.
11 fallait bien me l'avouer, j'aimais Desbarreaux.
Cette affection cependant n'était pas assez violente pour me décider à sacrifier en un jour tout ce que je pouvais espérer d'estime et de considération dans le monde.
Si le vieux chevalier de Rosecroix m'a déjà demandée pour femme, un autre peut venir, moins ridicule et plus jeune. Tous les nobles n'ont pas les préjugés de caste; l'esprit et la beauté, compensent pour quelques-uns la fortune et la naissance. Après tout, rien ne m'oblige à respecter les songes creux de la comtesse. L'ai-ge priée de me mettre tout d'abord sur la même ligne qu'elle et d'offrir à mes yeux la brillante perspective de ce monde dont, elle veut à présent m'exclure?
Je ne retournerai point en Champagne quoi qu'il arrive.
La dépendance de ma position m'empêche de kitter ouvertement, tant pis pour ceux qui me placent dans la nécessité de recourir à la ruse.
J'entendais à l'autre bout de la chambre soupirer ma marraine. Elle ne dormait pas non plus, et peut-être songeait-elle aux moyens de combattre la dangereuse influence de mes charmes sur Marguerite pendant le court espace de temps que j'avais demandé pour délai.
Vers six heures du matin elle parut s'assoupir.
Le soleil éclairait déjà nos fenêtres. Je me levai sans bniit, je m'habillai en toute hâte et je sortis avec le projet bien arrêté de parler au fils de la comtesse, mais ignorant encore où et comment je pourrais le voir sans témoins.
J'avais à pehie fait dix pas dans le corridor, qu'une porte s'ouvrit.
M. de Bassompierre apparut au seuil d'une chambre opposée à la nôtre, et vint prompt ement à moi.
— Déjà levée, ma belle enfant? me dit-il.
— Oui, monsieur le colonel.
— El où vous dirigez-vous ainsi?
— Mon Dieu, répondis -je avec assez d'embarras, la cloche sonne à la cathédrale. . . ce doit être une messe. . . je désire y assister.
— Oh! oh! c'est fort édMiant! Je remercie le hasard qui me place sur votre route et me permet de vous offrir mon bras. Vous ne connaissez pas les rues d'Évreux ; vous allez profiter de mon expérience de cinq jours.
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MAIUON DKLOllMK
— Mais je ne sais si je dois....
— Comment donc, je vous en prie! j'allais veiller moi-môme à obtenir un nombre suflisant de clievaux pour nos trois berlines; j'aurai toujours le tem|)s de m'occuper de cela, lors(jue je vous aurai conduite au lieu saint.
Je dus supporter la conséquence de mon mensonge et sortir avec nii de l'auberge.
— Eh! eli ! me dil-il, si vous avez l'habitude de vaquer chaque joiu'à vos dévotions aussi matin, vous devez rendre l'aurore jalouse
— L'aurore? Je ne comprends pas, monsieur le colonel.
— C'est facile, pourtant. Lorsque vous paraissez, l'épouse du vieux Tilhon voit pâlir ses fraîches couleurs; elle n'oiïre pas ce composé de lis et de roses que je remarque sur vos joues.
— La flatterie n'est pas heureuse ; car je n'ai point fermé l'œil. .. Je dois avoir une figure très-défaite.
— Vous n'avez pas fermé l'œil, bel ange... et pourquoi?
— Ail ! j'ai du chagrin, monsieur la colonel.
Je venais de prendre une résolution soudaine, et j'ajoutai :
— Madame de Saint-Évremond veut me renvoyer en Cham pagne...
— Qu'est-ce à dire ?. . Vous montrer Paris, nous faire connaître le mérite, les innombrables attraits de votre personne, et nous ré duire ensuite aux tourments du regret. . . Cela n'est pas possible je m'y oppose de toutes mes forces.
— Vrai? m'écriai-je.
— Sur l'honneur, je le jure.
— Alors, veuillez, je vous prie, débuter par donner une bonne semonce à M. Marguerite de Saint-Évremond, dont l'étourderie sans exemple a causé tout le mal.
Et je lui racontai sur-le-champ ce qui avait eu lieu, la proposition d'un mariage avec Rosecroix et les paroles surprises au trouble de la comtesse.
— Si le fils de ma marraine est amoureux, ajoutai-je, il est fort inutile qu'il le témoigne devant sa mère.
— Parbleu ! c'est même excessivement maladroit.
— N'est-ce pas, colonel? il adopte sans contredit le meilleur moyen de m'empècher de répondre à son amour,
— De mieux en mieux raisonné, ma belle enfant !
— Il faudrait avertir ce jeune homme et lui conseiller de
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AMOURS HISTORIQUES
feindre à mon égard la plus complète indifférence, la plus grande froideur.
— C'est indispensable.
— Ma marraine, voyant cela, n'aura plus ni le moindre soupçon ni la moindre crainte.
— Elle ne vous renverra pas en Champagne.
— Non, colonel... et peut-être réussirons-nous petit à petit à détruire la répugnance qu'elle éprouvera nécessairement à nous marier...
— Diable! ceci me paraît plus difficile... Après tout nous avons le mariage secret.
— Vous croyez, monsieur?
— Rien de plus simple, on se marie de la sorte tous les jours.
— S'il en était ainsi, je pencherais volontiers pour le mariage secret.
— Vous n'avez pas tort, on s'épargne d'un seul coup bien des lenteurs... Et vous alliez à la messe pour rêver à tout cela, mon ange?..
Il me regarda fixement et caressa d'un air goguenard les poils de sa moustache.
Je devins confuse.
— Vous vous moquez de moi, colonel. . . Au fait, je peux avouer à présent la vérité. Je suis sortie dans l'espoir de rencontrer Marguerite de Saint-Évremond, afin de lui dire à lui-même ce que vous venez d'entendre. Gênée d'abord en votre présence, j'ai eu recours à la première excuse venue, mais presque aussitôt j'ai seati qu'il était plus convenable de vous mettre dans mes intérêts et de ne pas entrer en communication directe avec le fils de ma marraine.
— Fort bien... alors nous n'allons pas à l'église?
— Non, colonel, à moins que vous ne teniez vous-même...
— Du tout! c'est bien assez quand je suis de service, d'assister à la messe du roi.
Il m'entraîna vers une avenue de tilleuls, à gauche de la cathédrale, et sous laquelle, au début du jour, il n'y avait point de promeneurs.
— Çà, résumons-nous, me dit Bassompierre : je frotterai les oreilles à ce morveux de Marguerite, je lui intimerai l'ordre de vous aimer le plus mystérieusement du monde, et je m'engage à vous unir, malgré les dents de cette bonne comtesse... Voilà qui
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MARION DKLOIIMK
est au mieux pour vous... Mais moi, chère belle, où est ma récompense?
— Votre récompense!
— Oui... vous ne me faites pas l'injure de m'astreindre au rôle de confident pur et simple?
— En vérité, colonel, je ne saisis pas...
— Quoi ! s'écria-t-il, auriez-vous l'intention de m'employer ratuitcmcnl?
Je me mis à rire, et je répondis :
— Mais qu' exigez-vous donc?
— Une légère place dans votre cœur... ce petit Marguerite ne doit pas l'occuper tout entier.
— Croyez-vous?
— Parbleu! vous n'êtes point, j'imagine, enthousiaste de sa personne ; il n'a pu vous inspirer, depuis hier, un violent amour, et je réclame une modeste part dans votre affection.
— Vraiment? une toute petite... presque rien...
— Accordez-moi seulement la faveur de vous dérober un baiser toutes les fois que je pourrai le prendre sans être vu.
— Oh! vous n'y songez pas.
— Tenez... là, je commence.
Et il m'embrassa l'épaule.
— Mais, colonel, c'est impossible! si vous recherchez l'occasion, elle s'offrira tous les jours.
— Corbleu ! c'est bien aussi ce que j'espère,
— Mais vous êtes marié...
— Bon! la réponse éternelle : vous êtes marié!.. Sans doute,
je possède une fleur charmante dans mon parterre Est-ce une
raison pour aller partout criant que les roses des autres jardins n'ont ni éclat ni fraîcheur? Me sera-t-il défendu de les voir, d'admirer leurs douces nuances, de respirer leur parfum?
— Mais enfin, si vous n'avez pas de scrupules, j'en ai, moi.
— Nous les dissiperons, ma chère. Néanmoins, dans le cas où il vous répugnerait de m'octroyer ces baisers vous êtes encore libre, et notre marché n'est pas conclu.
— Colonel, colonel, vous me forcez la main 1
— Une dernière fois, est-ce dit?
— C'est dit!
Et il m'embrassa derechef.
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Or, dans tout cet entretien, Bassompierre avait eu constamment une physionomie sournoise et railleuse , qui aurait dû me donner à rélléchir, mais je n'y fis pas grande attention
Nous revînmes à l'auberge. On éveilla les dames, et, moins d'une heure après, nous courions sur le chemin de Paris. Il était aisé de voir que le colonel avait commencé à tenir parole.
Marguerite fut, pendant tout le voyage, d'une convenance parfaite, et ce changement parut flatter beaucoup ma marraine.
Tout allait au mieux.
Madame de Luynes me demanda mon histoire.
Elle rit beaucoup des aventures grotesques de l'huissier à verge, m'engagea vivement à ne plus retourner en province et me fit promettre d'aller lui rendre visite au Louvre.
Je dois le dire ici, afin de me mener plus librement partout, on avait laissé croire aux intimes que j'étais d'une petite noblesse dérobe. On m'appelait mademoiselle de l'Orme ^ et l'invitation gracieuse de la duchesse de Luynes indiquait suffisamment qu'elle croyait aussi à ma souche nobiliaire. Je ne jugeai pas convenable de la détromper.
Nous arrivions à Paris à sept heures du soir.
Madame de Saint-Évremond redevint pour moi ce qu'elle s'était montrée d'abord, affectueuse et caressante.
Son fils dissimulait à merveille, et je trouvai ma tactique fort adroite. Elle me coûta pour le moins dix à douze baisers, que Bassompierre eut l'adresse de me voler pendant le voyage, soit à nos courtes stations aux relais, soit à la montée des côtes, soit à l'auberge de Mantes, où nous avions pris un repas vers midi.
Dès le lendemain, on rassembla les gardes-du-corps dans la cour du Louvre, et l'on reconnut le nouvel officier.
Marguerite n'était point, en vérité, trop mal sous son magnifique costume bleu tout rayonnant d'argent. Il devait faire un service régulier pendant les trois premières semaines, pour nouer connaissance avec ses camarades et se mettre au courant de tous les devoirs imposés à son grade.
Chaque soir, le jeune homme vint passer une heure ou deux à l'hôtel. Il continua si bien à suivre les recommandations de Bassompierre, que, huit jours après le voyage d'Évreux, la comtesse me dit :
— Je t'ai causé du chagrin, n'est-il pas vrai, ma bonne Marion?
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MAIIION DKLOUMK
Je m'ùlais long*'» des chimères; ma tôle se tourmentait de Toiles idées qui n'existent plus... Allons, je n*ai rien dit ; pardonne- moi!
Au moinont où elle me tenait ce discours, j'avais sous mon corsage une lottre de Margueiite, lettre dans laquelle il me faisait les protestations les plus passionnées et m'engageait à venir au Louvre, chez madame de Luynes, m'assurant que nous trouverions là mille occasions de nous entretenir avec tout le mystère possible.
Je demandai à ma marraine quand elle me permettrait de me rendre à l'invitation de la duchesse.
— Mais sur-le-champ, ma chère petite, si tu le désires.
Elle sonna pour commander le carrosse de cérémonie. Je passai une toilette éblouissante, et nous montâmes en voiture.
Nous avions tout au plus deux cents pas à faire.
Après avoir tourné la l'ue Saint-Thomas , le carrosse suivit le côté gauche de l'hôtel de Chevreuse*, et pénétra dans la cour du Louvre par le guichet de l'ouest. Un chef de poste s'approcha de la portière, nous salua gravement, demanda le nom de ma marraine et donna l'ordre de laisser passer.
Le duc et la duchesse de Luynes habitaient une partie du vaste appartement destiné aux enfants de France, dont les fenêtres s'ouvrent sur l'Oratoire et le jardin du nord.
Comme nous traversions la salle des Suisses , un officier en grand costume vint à nous.
Je reconnus Bassompierre.
Il nous demanda des nouvelles de notre santé, nous fît mille compliments, et voulut nous conduire lui-même à la porte de madame de Luynes ; mais au beau milieu du grand salon, voisin de la chambre habitée par ses soldats, il profita d'un instant où la comtesse nous précédait de quelques pas, et me pritencore un baiser.
C'était son droit, je n'avais rien à dire.
Madame de Luynes nous accueillit avec une joie bruyante.
Elle était en train de chiffonner avec ses femmes, et nous montra les magnifiques pierreries de la Galigaï, dont le roi lui avait fait présent le matin même, par l'intermédiaire du duc.
Louis XIII , ayant reçu l'absolution de sa faute, ne voulait pas revoir la provoquante lentille et s'exposer à une pénitence plus sévère.
* Qui fut, depuis, le fameux hôtel de Longueville. iJ^oU de l'éditeur.)
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AMOURS HISTORIQUES
Au bout d'une heure, ma marraine fut obligée de partir seule; la duchesse n'entendit pas raison et me garda d'autorité , disant que je passerais huit jours en sa compagnie.
Voilà donc la fille de Gabriel Delorme installée comme chez elle dans le palais des rois.
Depuis six semaines tout au plus, j'avais quitté ma province, le toit modeste où s'était abrité mon berceau , ma mère si laborieuse et si simple, mes frères et mes sœurs dont je soignais l'enfance, et j'oubliais complètement déjà mon origine obscure. La tête me tournait, le vertige m'avait saisie. Un fantôme splendide me fermait sans retour les portes du passé et ne me permettait plus de regarder autre chose que les perspectives riantes de l'avenir.
Ma marraine se rendait coupable d'une grande imprudence, en soulevant tout d'un coup le voile qui jusque-là m'avait caché le monde.
Je ne me sentais pas la force de résister à l'enivrement; j'étouffais à mon insu les pensées honnêtes pour adopter les sophismes de l'ingratitude et du mensonge. Ma bienfaitrice me semblait souverainement injuste, je m'irritais contre elle, je ne voulais pas souffrir qu'elle brisât une coupe enivrante après l'avoir approchée de mes lèvres; je travaillais sans remords à détruire son repos et à chagriner sa vie. Ne pouvant me résigner à perdre une position pleine de charmes et d'éclat, je me faisais hypocrite, je devenais méchante.
La duchesse gardait auprès de sa personne une jeune orpheline qu'elle avait recueillie. On l'appelait Lise de Lonjumeau, ou tout simplement Lisette, car sa noblesse était pour le moins aussi apocryphe que la mienne.
Cette Lisette avait deux yeux fripons, un caquet étourdissant et des allures à déconcerter ceux qui la voyaient pour la première fois. Elle était filleule de la princesse de Conti ; on l'avait tenue sur les fonts de baptême par procureur, de sorte qu'elle se disait hautement la fille de Henri IV et de la princesse.
On était tenté de la croire, tant elle avait l'affirmation nette et précise.
Vers le soir, madame de Luynes, ayant à faire dans Paris quelques courses indispensables, me laissa seule avec Lisette, qui s'éprenait pour moi d'une belle amitié, m'embrassait vingt fois à la minute et me fabriquait toutes sortes de contes , plus fous les uns que les autres.
Il profila d'un instanl où la comtesse nous prérédail de quelque pa?. Page J19.
S'emparant de mon bras, mademoiselle de Lonjumeau me fit parcourir le palais.
Les gardes la laissaient passer sans obstacle ; elle m'expliquait tout, me parlait de tout, connaissait tout le monde.
Lorsque nous fûmes au bout de l'appartement des enfants de France, alors habité, comme je l'ai dit, par le nouveau ministre
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et sa femme, il nous fallut traverser une autre galerie pleine de Suisses et de mousquetaires. Les premiers étaient habillés deroug-e et portaient le chapeau galonné ; les seconds, vêtus de la souveste bleue, avaient la grande croix brodée sur le dos et sur la poitrine.
Ces militaires nous saluaient à notre passage.
A peine avais^je eu le temps de me reconnaître, que Lisette pénétra dans une chambre remplie de gardes-du-corps. Je les reconnus à leur splendide uniforme, qui était celui de Marguerite.
Tout à coup l'un d'eux se mit à nous suivre, se rapprochant de plus en plus à mesure que nous avancions du côté de la porte. Il finit par marcher de front avec nous. Alors, sans tourner la tète, il ghssa un billet dans la main de ma compagne, puis continua sa route avec un air de tranquillité parfait.
Caudace était grande. Mais Lisette ne me sembla pas du tout en colère; elle avait une grande habitude de ce mode de correspondance.
Quand nous fûmes un peu plus loin du lieu de la scène, mademoiselle deLonjumeau déploya le billet pour le lire.
— Ah! ah ! ma chère, fit-elle en le parcourant, vous avez un amoureux dans les gardes?... C'est bon, c'est bon, ne vous évanouissez pas!... j'ai le même crime sur la conscience... Ils n'ont pas tort , continua-t-elle en se parlant à elle-même et en lisant do nouveau le billet : une entrevue à quatre, c'est beaucoup moins dangereux. . . nous irons !
— Mais, lui dis-je, très-émue, de quoi s'agit-il?
— Vous le saurez plus tard. Assistons d'abord au souper du roi.
— Qu'entends-je? vous allez me conduire...
— Eh ! ne prenez point cette mine ébahie, ma belle!... on dirait d'une bourgeoise de la rue aux Ours... fi donc! C'est aujourd'hui la fête de l'Ascension. . . il y a grand couvert, dépêchons-nous.
Cela dit, elle m'entraîna par les autres galeries éblouissantes de dorures qui environnent l'appartement royal, me fit voir le salon des ambassadeurs, le cabinet du conseil, traversa de nouvelles galeries à côté du logement de la reme et m'introduisit enfin dans une antichambre immense , s'ouvrant à la fois sur les appartements que nous venions de parcourir, sur la salle à manger, la chapelle et une deuxième salle des gardes.
Là, je vis une foule de seigneurs et de grandes dames que Lisette salua, pour la plupart, d'un air de connaissance.
MAIUON I)KL(JIIME
J'étais éblouie; d'un spcclaclc? si nouveau |)our moi ; je regardais avec stupéraelion c'(!S liomines et ces lenunes en grand costume de cour, les uns cliamarrés d'ordres et de ruhans, les autres radieuses f t coijucttes sous le velours, le satin et les dentelles.
Bon nombre de personnages vinrent à nous et se livrèrent à des compliments assez fades, dont Lisette fit justice avec un aplomb merveilleux.
— Allons, silence, monsieur de Marillacl commença-t-elle : depuis vingt-cinq ans, vous répétez ces sornettes à toutes les dames de la cour!... — Prenez garde, monsieur de Cramail, madame du Fargis a l'œil sur vous : elle se réserve exclusivement le droit d'infidélité. — Ah! monsieur de Brézé! vous n'oseriez me trouver plus jolie que madame de Mercœur... j'irais le lui dire à l'instant même, et vousseriez mis à la porte pour la trentième fois, mon cher!
Quand elle eut ainsi congédié ceux qui lui bourdonnaient aux oreilles, elle vint à mon secours.
On me témoignait une admiration très-embarrassante.
— Là! là ! monsieur le duc, dit-elle à un seigneur de fort belle taille et d'une figure agréable, bien qu'il eût dépassé la cinquantaine, vous voyez je vous y prends encore!... Les joues de mademoiselle sont des roses elle a des lèvres de corail... Hier, à vous entendre mes yeux étaient des saphirs, j'avais des dents de nacre, un front de jasmin... Ma foi, si la nature s'avisait de nous traiter comme votre galanterie, on n'irait pas dorénavant plus loin que nos visages, pour faire des études complètes sur le règne végétal et le règne minéral.
— Ah ! je suis mort ! s'écria le complimenteur. Et il disparut beaucoup plus vite que les autres.
— Pauvre Bellegarde! il est incorrigible... C'est le grand écuyer de France, Marion... par malheur, il n'a pas de l'esprit tous les jours. A chaque minute, il répète qu'il est mort, cette exclamation est perpétuellement sur ses lèvres. Une fois, il demandait à la reine ce qu'elle ferait à un homme assez hardi pour lui parler d'amour : « Je le tuerais, » répondit-elle, et Bellegarde de s'écrier : « Ah ! je suis mort ! »
Lisette était en goût de médisance, la mauvaise en prenait à cœur-joie. • * .
Elle me fît asseoir à côté d'elle sur une banquette, afin de mieux passer tout le monde en revue.
— Tenez, me dit-elle, vous voyez là-bas M. le chevalier de
AMOURS HISTORIQUES
Guise... Il s'alla confesser jadis à un jésuite d'aimer cette petite vieille qui se cramponne à son bras, n'a plus que trois dents et minaude encore. Le confesseur, avant d'accorder l'absolution, exigea du pénitent la promesse formelle de cesser toutes relations amoureuses. « Ah! mon père, dit Guise, je n'en ai pas le courage. » — « Eh bien, mon fils, répondit le jésuite, je vais me prosterner devant l'autel et prier Dieu de vous venir en aide. » I se mit effectivement en oraison ; mais comme il conjurait le ciel avec une piété trop ardente, le chevalier le tira par la robe et lui cria : « Tout beau, mon père, tout beau! si vous y allez si chaudement, j'ai peur que Dieu ne vous accorde ce que vous lui demandez ! »
Je m'amusais beaucoup des histoires de ma compagne.
— Il y a de cela douze ou quinze ans, reprit-elle, et Guiss trouve aujourd'hui dans son péché même une triste pénitence,». Mais écartez- vous et faites un salut profond. Voici le maigre sire de Brissac avec sa lourde épouse, Guyonne Ruelland. Bellegarde est un phénix d'intelligence et d'esprit à côté de ce pauvre homme, qui prétend descendre de l'empereur Coccius Nerva. Ledit empereur est passé nécessairement à l'état de squelette, c'est pourquoi Brissac a beaucoup de ses airs... Qui donc vient là? M. d'Angoulême, le plus grand escroc de son siècle. Il donne le bras à la du Tillet... Charmant assemblage! Elle aété d'accord avec d'Épernon pour faire assassiner mon père, et l'on reçoit ici des gens bons à figureren place de Grève... quelle horreur! Tournez la tête : vous avez en face mademoiselle de La Moussaye, une seconde Lucrèce ; elle distribue des soufflets à ceux qui la cajolent : j'aime beaucoup mieux leur distribuer des coups de langue. Miséricorde! n'est-ce point M. de Luçon caché dans l'embrasure de cette fenêtre avec la belle Montmorency?... Oh! si la reine-mère le savait!... Regardez un peu, vraiment le clergé me scandalise : voilà tout vis-àvis M. le cardinal de La Vallette qui baise les mains de madame de Combalet... Où sommes-nous , où allons-nous? Fuyons, ma chère ! notre candeur de jeunes filles est trop en danger devant de pareils exemples. Ah! monsieur de La Vallette, monsieur de Richelieu , le ciel nous préserve d'aller nous confesser à Vos Éminences !
Elle reprenait le chemin des galeries.
— Mais le souper du roi? lui dis-je.
MAHION DKLOIIMIC
— Ali! c'est juste. Je trouve Sa Mujoslé peu galante de nous faire attendre. Kst-ce <iu'on perdrait l'appétit quelque part devant l'épaule de madame de Luynes?
— Fi! la méchante, m'écriai-je, elle n'épargne personne.
— Avoue/, dit-elle, que la duclicsse a gagné là deux millions de pierreries à fort bon compte. Mais le roi est si niais! C'est ud enfant qui restera toujours un enfant... Il se livre d'un air trèssérieux à des amusements et à des occupations bizarres. Ne l'ai-je pas surpris, courant et sautillant comme un écolier en vacances dans le jardin du côté de la Seine ! Et quels étaient, je vous le demande, ses compagnons de jeux? Saint-Amour, son cocher, et liaran, son valet de chiens... Jolie société de roi! Avant-hier, c'est plus récent, il fit mouler de la cour des cuisines une espèce de marmiton pour lui apprendre à cuire les confitures. Il sait déjà fabri({uer du filet et des châssis. Son barbier lui a montré parfaitement à raser en \ingt-deux leçons... Oui, ma chère! cet excellent prince est très-capable de faire la barbe à son peuple. Ah! pourquoi faut-il que Henri le Grand se soit trompé de sexe et de jour? Louis XIII auraitporté mes cotillons, et je serais roi de France!
En se livrant à cette singulière boutade, Lisette était devenue sérieuse.
— Vous verrez, vous verrez ! me dit-elle, le premier ambitieux venu va s'emparer de cette marionnette royale, l'attacher au bout d'un fil et la faire danser à sa guise ! Louis XIII n'a pas la moindre force d'âme, c'est une nature incomplète et bâtarde; tout lui manque, même le cœur... il n'aime pas sa mère! Depuis la mort du maréchal d'Ancre, il la fait garder à vue, sans daigner lui rendre une seule visite, et il finira par l'envoyer en exil. Joignez à cela que le noble monarque ne dit pas à la jeune reine, sa femme, une parole en deux jours ; qu'il est, à côté d'elle, comme une véritable statue, et vous n'aurez pas en estime très-grande les qualités physiques et morales de monsieur mon frère... mais chut! vous allez le voir...
Il se manifesta de l'agitation autour de nous.
La porte de la salle à manger s'ouvrit à deux battants. Un huissier traversa la foule des seigneurs et alla frapper de sa baguette à la porte de la salle des gardes*.
* Tous ces détails sont authentiques et Duisés aux sources les plus certaines.
[Note de l'éditeur.)
AMOURS HISTORIQUES
— Messieurs, cria-t-il, au couvert ti^ loi: » A l'instant même un garde parut, l'cpée à la main. 11 suivi'
L'huissier, et tous deux disparurent par une porte latéi-ale.
— Où vont-ils? demandai-je à Lisette.
— Au gobelet, me répondit-elle; c'est l'endroit où se tiennent es officiers de bouche. Ils vont reparaître ensemble.
Effectivement, je les revis bientôt, accompagnés de cinq autres personnages, qui entrèrent alors dans la salle à manger. Ils étendirent la nappe et prirent ensuite de petites tranches de pain, qu'ils avalèrent , après en avoir scrupuleusement frotté la serviette du roi, la fourchette, la cuiller, les couteaux et les cure-dents.
Tous ces préparatifs me semblaient assez bizarres, et je ne pus m'empêcher de sourire.
Lisette me dit avec une gravité comique :
— Trouvez- vous, mademoiselle , qu'on puisse user de trop de précautions pour empêcher les ennemis de la France d'empoisonner monsieur mon frère?
— Non, lui dis-je, mais, en attendant, il n'est pas fort agréable de manger ainsi du pain sec.
L'huissier repassa devant nous et alla frapper une seconde fois de sa baguette à la salle des gardes-du-corps.
« — Messieurs, cria-t-il, à la viande du roi ! »
Quatre hommes sortirent l'épée nue, et suivirent l'huissier sous la porte latérale. Ils revinrent en compagnie du maître d'hôtel et de cinq nouveaux officiers de bouche. Ces derniers étaient chargés de plats de viande , qu'ils portaient entre les quatre épées nues des quatre gardes.
Tous se mirent à faire l'essai des plats; ils y trempaient un morceau de pain, le relevaient ensuite et le mangeaient.
— Vous voyez, dit Lisette, les gens de monsieur mon frère ne sont pas toujours en pénitence !
La table une fois couverte de mets, chacun put entrer dans U salle à manger. Un groupe d'hommes se forma derrière le siège encore vide du roi, et un autre groupe de dames derrière celui de la reine. Quant au reste des assistants, les uns prirent place au fond de la pièce, les autres demeurèrent sur le seuil.
Nous étions au nombre de ces derniers. Lisette voulait me parler tout à l'aise.
On annonça le roi.
MAIIION DKM)ll.MK
— Je parie, nie dit-elle, cjue monsieur mon IVère ne m'iiisiteia point à souper... Comme c'est agréable d'être de sa lamille!
Louis XIII |)arut, le eliapeau sin- la tète, et salua de la ruaiu toute l'assislance. Il portait un eoslume entièrement noir, ce qui faisait restiorlir encore lu pâleur naturelle de son visage. Ses traits olVraient une régularité de lignes |)eu commune; mais ils avaient en même temps un tel cachet d'humeur et de misanthro[)ie, (jue le seul aspect de ce roi vous inspirait de la tristesse. Je n'ai jamais vu de ligure rellétant davantage l'ennui et le chagrin.
Il avait à cette époque dix-huit ans, et on lui en eût donné trente.
L'impression qu'il fit sur moi tenait peut-être à ses vêtements sombres, contrastant d'une façon lugubre avec le costume des dames et des seigneurs.
Il s'assit, et la reine prit place à sa droite.
Autant le roi m'avait paru maussade, autant sa jeune femme me sembla gracieuse, ouverte et riante. Elle était belle comme tous les amours, et ses grands yeux d'Espagnole brillaient comme des escarboucles.
— Comprenez-vous, me dit Lisette, l'inditlérence de monsieur mon frère pour une aussi jolie personne? Il ne tardera pas à porter le châtiment de sa sottise. Est-ce une raison, parce que nous sommes reine, de couler nos jours dans la solitude et l'oubh? La naturti nous a-t-elle douée de tous ces charmes pour qu'un monarque inabécile passe dédaigneusement à côté sans les voir ? ... Oh ! que non pas!... Suivez un peu, Marion, le regard de la reine : iJ rencontre souvent celui d'un très-beau jeune homme, qui a soin de se placer toujours en face d'elle... L'apercevez-vous?
— Oui, répondis-je; il se nomme?...
— Henri de Montmorency... Oh! oh! poursuivit-elle en me montrant un autre seigneur très-occupé, mais inutilement, à attirer l'attention du roi, le mari de notre chère duchesse perd son temps et ses peines ! On a l'air de le bouder, ceci devient grave.
M. le duc de Luynes, debout derrière le siège royal, parlait depuis cinq minutes ; Louis XIII ne daignait pas lui répondre.
Tout à coup le roi, qui venait de faire glisser une aiguillette de faisan sur son assiette d'or, leva la tête et dit à un de ses gentilshommes de service :
— Bassom pierre est-il là?
— Oui, Sire, répondit le colonel lui-même.
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Je ne l'avais pas vu au milieu des personnages réunis au fond de la salle.
II s'approcha révérencieusement.
— Eh bien, monsieur, lui dit le roi, vous cherchez donc à nous déplaire, vous méprisez nos ordres?
— J'affirme à Votre Majesté que rien ne justifie...
— Ah! ah!... nous passions tantôt près de certain appartement, et nous nous sommes aperçu que les Suisses n'en gardaient plus la porte.
— Sire, monsieur le duc de Luynes m'a lui-même autorisé...
— Monsieur le duc a eu tort!... Nos ennemis peuvent séduire les mousquetaires, soldats nouveaux et dont je ne suis pas sûr. J'entends que vos Grisons reprennent leur service dès ce soir.
Le colonel s'inclina sans répondre.
— Du reste, ajouta le roi, l'heure approche où nous serons délivré de ces tracas. Il y aura demain grand bal à la cour... Vous danserez toute la nuit, mesdames, et, le matin venu, vous pourrez joindre vos adieux aux nôtres, et saluer, du haut du balcon du Louvre, les équipages de Marie de Médicis. Nous avons prié madame notre mère de prendre la route de Blois.
Lisette m'entraîna hors de la salle à manger.
— Allons-nous-en, dit-elle, j'éclaterais. ce méchant cœur ne montre de fermeté que dans les occasions où il s'agit de chagriner sa mère... D'ailleurs il faut courir à notre rendez-vous.
— Quel rendez-vous?
— Eh ! vous ne le devinez pas. . . nos amoureux nous attendent.
— Nos amoureux?
— Sans doute, voilà le mystère du billet. M. le vicomte de Ludres, qui, depuis un mois, me fait la cour, sans avoir jamais pu rien obtenir. . . car je suis très-cruelle... ou plutôt j'ai acquis de l'expérience... enfin, n'importe! M. deLudres, dis-je, m'écrit qu'il est très-intime avec un jeune officier de son corps. Ce nouvel ami est votre amant, et vous êtes venue au Louvre, afin de trouver moyen de vous concerter ensemble . . . Est-ce vrai, Marion ?
Je fis un signe de tête affirmatif.
— * En ce cas rien de plus simple! Ces messieurs nous donnent rendez-vous à sept heures et demie , sous les charmilles du bord de la Seine. Nous avons au moins deux heures de liberté : la duchesse, en rentrant de ses courses, ira, comme de coutume, au jeu
MAIUON UELOIIME
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Nous prîmes la fuite en criant : A demain ! Page 131,
du roi. Je suis enchantée de pouvoir connaître au juste les intentions de M. de Ludres. Ces messieurs, en amour, ne sont pas d'une délicatesse extrême... J'y ai plus d'une fois été prise.
— Est-ce possible?
— Mon Dieu, oui ! descendons au jardin.
— De la prudence, il fait encore grand jour. . . si on allait nou^^
— Qu'est-ce à dire, mademoiselle? préférez-vous accorder un rendez-vous la nuit?
— Bon ! qu'elle est folle !
— Soyez tranquille, j'ai toute ma tête. A moins que le petit vicomte ne me jure de m' épouser en très-loyal et très- légitime mariage, il ne me baisera pas le bout du doigt.
— Fort bien, lui dis-je, et si le petit Marguerite, mon serviteur, ne me fait un serment pareil, je l'envoie promener.
— Oui, soyons inflexibles 1
— Soyons coquettes, surtout.
— C'est mon fort.
— Et moi, donc!
— Ah ! les malheureux, je lie^ ipîains ! s'écria-t-elle.
En parlant ainsi, nous descendions un étroit escalier hors d'oeuvre, qui menait au jardin, et, deux minutes après, nous entrions sous les charmilles.
Le jeune vicomte de Ludres était infiniment mieux, je dois en convenir, que le fils de ma marraine; et cela contribua beaucoup à me rendre impitoyable.
Je tins Marguerite à distance avec un aplomb superbe.
De son côté, Lisette s'efforçait d'enchérir sur moi par la dignité sévère de sa contenance. Nos deux gardes-du-corps se rendirent bientôt à merci; rien ne fut plus facUe que de les amener a proposer eux-mêmes un mariage secret.