‹ Les confessions de Marion DelormeChapitre 6 sur 39 · MA II ION DKLOIIMIC · texte numérisé non relu

MA II ION DKLOIIMIC

— IJassoiiipicrre, dil Marj^ueritc, est un homme de ressource : il iKuis prêtera le franciscain de son rôgimont*.

— C'est à merveille, monsieur, dit Lisette; mais il faut nous marier sans sortir du I^ouvre. Je ne me fie pas à une simple promesse, et je ne quitterai m;idanio de Luynes (jue pour suivre mon époux.

Je déclarai, après ma compagne, que toute démarche me semblerait impossible, si elle devait précéder la bénédiction nuptiale.

— Eh bien ! s'écria Marguerite, nous avons encore Bassompierre! Demain, pendant le bal, il peut nous introduire dans la chapelle du Louvre, et tous vos désirs seront accomplis.

— Voilà qui est convenu, dit le vicomte; chacun de notre côté, nous sortirons du bal, vers minuit, sans affectation, pour nous retrouver ensuite à la chapelle.

La chose, comme on le voit, devenait très-sérieuse. Nous n'avions plus envie de rire , et fort heureusement la nuit tombait pour cacher notre embarras et notre rougeur.

— A bientôt, mon ami, dit Lisette avec un ton langoureux, qu'elle prenait sans doute pour la première fois.

De Ludres s'agenouilla devant elle et murmura tendrement :

— Au revoir, ma femme !

L'émotion nous gagnait. J'avais aussi Marguerite à mes genoux; ma main tremblait dans la sienne, et mon cœur battait, sinon d'amour, du moins d'une sorte de frayeur, en songeant au terme si rapproché de notre union.

— Marion, me disait-il, vous êtes ma seule joie, mes seules délices, mon seul amour !

Leurs transports commençaient à devenir dangereux; mous primes la fuite en criant ;

— A demain !

Lisette et moi nous étions émerveillées, et l'intervention de Bassompierre dans tout cela nous laissait pleines de confiance.

M. le colonel des Suisses était si bien à l'affût, son poste l'aulorisait tellement à parcourir le palais, à ouvrir les portes, à se rencontrer partout sur mon passage , qu'il me prit, je suis sureau moins vingt baisers, dans le laps de temps qui s'écoula depuis mon arrivée au Louvre jusqu'à l'ouverture du bal. Ces vingt bai

* A.U dix-septième siècle, lous les aumôniers des troupes étaient franciscains.

[Note de l'éditeur.)

gl %

AMOURS HISTORIQUES

sers, joints à une douzaine dérobés à Evreux et pendant la route, formaient déjà, ce me semble, une fort jolie récompense, d'autant plus que, le sachant dévoué à ma cause, je les lui donnais vraiment de bon cœur.

Le lendemain, avant la fête, madame de Luynes fit apporter pour Lisette et pour moi deux magnifiques robes de satin gris de perle et nous prêta quelques-uns de ses diamants.

Elle nous trouva sérieuses et nous en fit le reproche; mais il eût été fort maladroit de lui répondre par une confidence.

La toilette de la duchesse et la nôtre avaient reçu la dernière main, lorsque ma marraine arriva, suivie des hôtes habituels de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, Yillarceaux, Maynard, Vaugelas et Rosecroix.

Décidément, le vieux chevalier ne se tenait pas pour battu.

Il vint à moi, fît le galantin, poussa trois soupirs, commença quatre phrases différentes et finit par me présenter sa main gantée, pour nous rendre dans les salons.

Il m'aurait été difficile de ne point accepter, je n'avais plus que lui.

Bassompierre, qui venait d'entrer, confiait sa femme à Maynard et prenait madame de Luynes ; Yillarceaux conduisait ma marraine, et Vaugelas avait accaparé Lisette.

Il était dix heures.

Les galeries du Louvre étincelaienf de lumière , et les ballets commençaient à s'organiser au signal donné par l'archet des mu siciens du roi.

Je fus éblouie de ce merveilleux coup d'œil.

Cette foule brillante, passant et repassant sans cesse, toutes ces femmes couronnées de pierreries, tous ces hommes empressés de voler au -devant d'un sourire , tout ce bruit , tout cet éclat, me donnaient une espèce de vertige , et je m'attachais si étroitement au bras du chevalier, que le pauvre homme s'imagina recevoir une marque affectueuse et répondit par une pression très-significative du coude à un mouvement machinal et tout à fait involontaire.

Profitant aussitôt de cette nouvelle hai'diesse de Rosecroix, jt me plaçai sous le patronage du colonel des Suisses.

Madame de Luynes venait de le quitter, afin d'aller s'asseoir à l'autre extrémité des salons, tout auprès du siège de la reine.

— Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Bassompierre.

— Il y a, lui dis-)e, en regardant Rosecroix, que monsieur le

^yd»

1 \itf

Îj

MAIIION IJKLOIIMK

cheval i(;r, désespérant de se faire comprendre au moyen du langage usuel, enjploie le langage des gestes. C'est la seconde fois que cela lui arrive, et il voudra bien, j'espère, avant de poursuivre, aller deinanùer l'autorisation de ma marraine. Nous laissâmes Hosecroix tout confus.

— Je suis heureuse, dis-je à Bassompierre, de causer un peu librement avec vous. Depuis deux jours, vous jouez à mon égard le rôle d'un sylphe; vous paraissez tout juste pour me voler des baisers... c'est trop de discrétion, monsieur. Vous ai-je témoigné jamais que votre entretien ne me fût point agréable?

— Prenez garde, Marion, vous me faites une avance!

— Ah! vous n'en pensez pas un mot... par exemple!... je suis prête à accomplir un acte trop sérieux... Dites-moi, vous nous amenez le fanciscain de votre régiment?

— Oui, mademoiselle, me répondit-il d'un ton sec.

— Eh! qu'avez-vous , bon Dieu?

— Rien... ne vous inquiétez pas... on vous ouvrira la chapelle du Louvre , et votre union sera célébrée sans obstacle... Hélas! pouvez-vous avoir la cruauté de me faire tenir parole jusqu'au bout !

— Mais, colonel...

— Oh ! je n'ai pas le droit de me plaindre ! je suis marié ! il m'est impossible de payer votre amour au prix de la bénédiction d'un prêtre... Je sais tout cela, et j'en suis plus malheureux !

Je me repentais d'avoir quitté le bras de Rosecroix; ce discours de Bassompierre m'embarrassait étrangement.

— Tenez, Marion, me dit-il, vous avez un moyen de me consoler et de me rendre l'espoir...

— Lequel?

— C'est de me dire tout bas, entre nous, sous le sceau du secret, que vous n'aimez pas Marguerite de Saint-Évremond , que vous ne l'aimerez jamais, que ce mariage est un marche-pied pour vous, et que, si j'étais libre, vous me donneriez sur-le-champ la préférencie.

— Eh bien, oui, là, colonel... êtes-vous content?

— Vous n'aimez pas Marguerite?

— Non.

— Vous ne l'aimerez jamais?

— Jamais.

— Ce mariage est un mariage d'ambition ?

if

— D'ambition pure.

— A la bonne heure ! s'écria-t-il ; maintenant je n*ai plus de scrupules. . . Le plus court est de s'entendre.

— Que voulez-vous dire?

— Pardieu ! vous êtes charmante , et je vais vous marier de grand cœur.

— iMe faire marier... prenons garde!... je n'aurais pas confiance en votre bénédiction.

— Sans doute, sans doute... je procure le franciscain, j'ouvre la chapelle... Allons, point de retard! donnons vite les ordres. Vous devez me savoir gré de tout ce que je fais pour vous, j'ai tant d'autres choses en tète!... La reine-mère m'a supplié de la laisser sortir sous le masque; elle veut parler à Richelieu... Le pauvre évêque en entendra de belles ! Enfin , je mène deux intrigues de front et je n'ai pas de temps à perdre... souffrez que je vous remette au bras de Rosecroix.

Rassompierre fit signe au chevalier, qui nous suivait à quelque distance.

— Allons, dit-il, jeune étourdi, mademoiselle veut bien vous ardonner, mais n'y revenez plus.

Il s'éloigna.

Rosecroix était aux anges.

Malheureusement, à dix pas plus loin, j'entendis ces mots, murmurés à mon oreille :

— Débarrassez-vous du chevalier, il faut que je vous parle. Tournant doucement la tête, je reconnus Saint-Sorlin. Aussitôt et sans réfléchir, je portai la main à ma chevelure, et

je m'écriai :

— Monsieur de Rosecroix, voyez donc!... je n'ai plus mon diamant jaune, au-dessus delà tempe droite... Ah! ciel ! il est tombé! cherchez-le, retournez sur vos pas, je vous attends à cette place. . . courez, courez vite !

Le chevalier s'empressa d'obéir.

Je disparus avec Saint-Sorlin, pendant que le pauvre vieux faisait volte-face et se fatiguait la prunelle pour découvrir sous les pieds des promeneurs un diamant que je n'avais jamais eu.

Le poëte me dit sans autre préambule :

— Hâtons-nous, il y a là-bas un de vos amis dont l'impatience est extrême.

hy

MA 111 ON DRLOKMK

— Un ami? qui donc?

— Ne jouez pas la surprise, vous avez deviné Desbarreaux.

— Dcsb.nTcaux?... non, nonl... je ne veux pas le voir... c'est impossible, laissez-mci !

— Vous le verrez, mademoiselle; j'y liens beaucoup, j'y tiens pour moi-môme. Quel crime a-t-il commis? à quoi songez-vous d'être si dure à son égard? Depuis tantôt huit jours, vous renvoyez tous ses billets sans les ouvrir.

— C'est vrai, monsieur. J'ai même l'intention d'avertir ma marraine, en la priant de congédier le professeur de théorbe, qui a l'audace de me les remettre.

— D'où vient un pareil caprice? Je ne vous comprends plus... vous aimiez cependant Emmanuel ; il faut qu'on ait essayé de le perdre dans votre esprit. Vous avez tort, mademoiselle, vous avez tortl on n'écoute pas les mauvaises langues. En vous menant à Dcsbarrcaux , j'ai des intentions louables,* je vous l'affirme

Tout en parlant, il me conduisit au fond de la galerie, soulev la lourde tenture de damas, et pressant le bouton d'une porte, il me fit traverser plusieurs pièces à peine éclairées, où l'on n'entendait plus que faiblement le bruit du bal.

Le nom de Desbarreaux, prononcé au moment où j'allais m'engager à un autre pour toujours, jetait dans mon cœur un trouble indicible. Je voulais résister à Saint-Sorlin, qui m'entraînait, mais je ne m'en sentais pas le courage.

Il le comprenait et marchait toujours.

Enfin, effrayée du silence qui régnailautour de moi, je m'écriai :

— Non ! je ne vous suivrai pas plus loin ! . . . Je ne veux ni le voir, ni lui parler. . . ifailleurs, il n'est plus temps.

— Il n'est plus temps, Marion! que signifient ces paroles? dit Emmanuel en s' offrant tout à coup à mes yeux.

Je me sentis défaillir et je tombai sur un pliant que Saint-Sorlin m'avança.

Le poëte me dit ensuite d'un ton fort grave :

— Vous êtes, mademoiselle, dans l'appartement occupé par monseigneur du Plessis et moi, lorsque les travaux du conseil nous appellent au Louvre. Je me suis engagé à vous amener ici , mais à condition d'assister au commencement de l'entrevue et de vous parler le premier. Je regrette aujourd'hui, mademoiselle, notre conversation du voyage. Moitié par désœuvrement, moitié par

AMOURS HISTORIQUES

étourderie, je me suis mêlé à une intrigue oîi mon rôle n'a pas été des plus nobles et des plus délicats... mais il est toujours temps de réparer une faute, et j'engage sérieusement Desbarreaux à renoncer à vous ou à vous épouser.

Je levai les yeux sur Emmanuel, qui me dit avec un accent ironique .

— Vous voyez, Marion, ce cher ami fait preuve de conscience. Il a, sur mon âme, des fantaisies d'honnête homme extrêmement re-

commandables

— A merveille, dit Saint-Sorlin , traite-moi de niais , de moraliste, peu m'importe ; rien ne m'oblige à accepter une complicité de séduction. J'ai la perspective, en te secondant, de recevoir un jour les reproches de mademoiselle et de m'en faire une ennemie, ce à quoi je ne tiens nullement.... et pour cause.

Il se retourna vers moi.

— Quand je vous ai tout à l'heure abordée dans le bal, vous ne vous attendiez guère à me voir ici tenir de pareils discours, n'est-il pas vrai? me demanda-t-il.

— En effet, monsieur, lui répondis-je, assez embarrassée de mon maintien, et ne sachant encore si tout ce qui se disait là n'était point une comédie.

. — Bref, ajouta Saint-Sorlin , je sais concilier adroitement la conscienceet l'amitié. Ce cher Desbarreaux est un être fort systématique ; il a des idées dont je ne veux point discuter la justesse. Le mariage surtout lui paraît la plus colossale des erreurs humaines. Or, ceci ne l'empêche pas d'être amoureux fou dans l'occurrence, et il m'a déclaré qu'il .était homme à se brûler la cervelle, si je ne réussissais à le mettre ce soir en tête-à-tête avec vous. Sachant que vous étiez au Louvre et ne voulant pas s'exposer dans le bal aux yeux de la comtesse,il a eu recours à moi. Le désespoir d'un ami vous touche... j'ai promis le tête-à-tête, mais je me suis en même temps juré de vous mettre sur vos gardes. Voyez, mademoiselle, s'il est plus avantageux pour vous de rester sous la tutelle de votre marraine. Là vous avez l'espoir d'un mariage légitime, là vous serez estimée, recherchée, notée convenablement dans le monde... voyez, dis-je, si cela vous convient mieux que d'accepter les propositions d'Emmanuel. Il ne vous épousera jamais, je vous l'affirme d'avance. Par conséquent, la situation est fort claire : vous avez le choix entre l'amour et l'honneur. Si l'amour vous parait préfé-

kV

Wi

ral)le, restez avec Oesbarreaux, car il vous aime... il vous aime à la folie!... Mais si vous penchez du côté de l'honneur, voici mon bras, je suis prêt à vous reconduire au bal.

Emmanuel était incliné sur l'une de mes mains et la tenait fortement collée contre ses lèvres. Sa poitrineretenait des sanglots, je crus sentir une larme.

AMOURS HISTORIQUES

Il est impossible de rendre l'effet que cela produisit sur moi.

Je l'ai remarqué souvent dans ma vie, les pleurs sont tout-puissanls, même versés par un homme qu'on n'aime pas. Nous avons pour cette marque de faiblesse chez la nature forte une irrésistible sympathie. L'homme qui saurait pleurer à son gré triompherait inévitablement partout et toujours.

— Je comprends votre silence, me dit Saint -Sorlin... vous restez?

— Oui, je reste, murmurai-je.

— Personne ici n'entrave votre libre arbitre ; vous accomplissez un acte de volonté formel, et si jamais vous éprouvez du repentir..

— C'est bien, monsieur, je ne m'en prendrai qu'à moi.

— La réponse me met complètement à couvert ; je vous laisse. Il s'éloigna.

— Oh! mon ami, dis-je à Desbarreaux, voyez comme vous êtes terrible avec votre répugnance pour le mariage ! vous a^'ez failli, dès les premiers jours, indisposer ma marraine contre moi ; vous me forcez à lutter contre mon cœur, à vous fuir... quand je voudrais être là constamment près de vous. Le véritable amour ne raisonne pas et n'invente point de systèmes.

11 se leva et me dit avec la plus grande froideur :

— Mademoiselle, vous pouvez regagner le bal.

— Ainsi, vous êtes inflexible?

— Rappelez-vous, Marion, notre première entrevue : je vous ai dit, il m'en souvient, que je vous aimais trop pour vous épouser. Je vous offre ma fortune et ma vie, qu'exigez-vous de plus, une chaîne? je la briserais avec rage, le lendemain de notre hymen... oui! je vous détesterais, à partir du moment oii vous seriez forcée de me donner par devoir ce que je vous demande aujourd'hui par amour.

— Oh ! monsieur !

— Je vous détesterais, vous dis-je... et pourtant je vous aime à me tuer pour vous. Arrangez cela , cherchez à me comprendre, traitez-moi d'insensé, peu m'importe... je suis capable de tous Icf dévouements, excepté de ceux qui peuvent nuire à notre bonheur

— Ne cherchez pas, Emmanuel, à justifier votre égoisme. Où sont vos sacrifices? vous n'en faites aucun , et vous me les demandez tous. Si je vous écoute, je perds l'estime du monde.

— Préjugé, Marion, préjugé ! Vous êtes belle, soyez riche, et demain tout Paris tombe à vos genoux.

g^ms

^^^Sl^i

lÊ^m^m^

MA II ION DKLOllMR

Il commença pur s'y mcllrc lui- môme.

— Si je mens, veis-lu, ma elièrc, si je mens, que la fourlre m'écrase! tu l'emporteras sur les plus jurandes dames, et tu auras ta cour comme une reine 1 Lorsque lu seras fatiguée de Paris, nous voyagerons, et tu me verras glorieux de montrer les charmes à l'Kurope entière. Nous irons où le soleil est doux, où les (leurs sont belles, où l'oiseau chante, où les vins enivrent! A chaque saison de nouveaux climats, de nouvelles fêtes et de nouve^iux plaisirs! Nous nous aimerons chez toutes les nations, chez tous les peuples, et les plus secrets échos de la terre garderont le souvenir de nos baisers.

Il parlait avec cette chaleur dont j'avais déjà ressenti le dangereux pouvoir. J'allais succomber.

Les douze coups de minuit sonnèrent à l'horloge du Louvre.

Emmanuel me vit tressaillir, je retirai ma main qu'il tenait encore.

— Vous plaidez admirablement votre cause, monsieur, lui disje ; il est dans mon àme des cordes que vous faites vibrer, mais j'ai rencontré par malheur un homme beaucoup moins ennemi que vous du mariage.

— Ah ! oui , le chevalier, dit-il en haussant les épaules ; nous savons cette histoire , et si votre noble marraine ne trouve pas d'autre moyeu de vous rendre la vie agréable...

— Il ne s'agit pas de Rosecroix. Un autre époux m'attend à l'autel en ce moment même.

Desbarreaux tressaillit et se releva.

— Vous me trompez ! s'écria-t-il.

— Non, monsieur ; je regarde comme mdigne de vous et de moi de recourir au mensonge. Voilà le secret de ces paroles : « Il n'est plus temps ! » que je prononçais tout à l'heure.

— Je vous crois, murmura-t-il avec trouble. Et ce mari est jeune?

— Plus jeune que vous, Emmanuel.

— Riche?

— Très-riche.

— Il vous épouse cette nuit même?

— Je vais le rejoindre.

Il parut méditer quelques secondes, et me dit ensuite avec effort :

AMOUnS HISTORIQUES

— C'estbien, je n'ai plus le droit de me plaindre. . . Adieu, MarioH.

— Emmanuel, lui dis-je d'une voix tremblante., réfléchissez, mon ami... Je puis tout rompre encore... et je pars avec vous sur l'heure, si vous voulez me jurer de me prendre pour femme.

— Jamais, jamais ! ! !

Desbarreaux se dirigeait vers la porte, quand tout à coup Saint- Sorlin reparut très-agité, l'œil hagard; il saisit le bras d'Emmanuel, vint précipitamment à moi, et nous dit :

— Cachez-vous, je suis perdu 1

Nous le regardions avec étonnement, il ajouta :

— Ce cabinet n'a que deux issues. M. de Luçon viei;t à droite, a reine-mère s'avance à gauche... c'est quelque rendez->ous mystérieux ; ils ne me pardonneront jamais d' avoir amené des tén^oins. . Là, sous ces rideaux !,.. Au nom du ciel, hâtez-vous !

Il nous poussa dans l'embrasure de la fenêtre.

A peine y étions-nous, que Marie de Médicis et Richelieu pénétrèrent dans la pièce

L'effroi de Saint-Sorlin nous avait gagnés; nous ne faisions pas un mouvement et nous n'osions respirer.

— Quelle démarche imprudente ! s'écria l'évêque, en faisant asseoir la reine-mère sur le pliant que je venais de quitter.

— Je vous aurais attendu longtemps, monsieur, lui réponditelle. Depuis six semaines, vous me savez malheureuse, bourrelée a'inquiétude. . . On instruit le procès de cette pauvre Léonore : ils me la tueront comme ils ont tué son mari... c'est horrible! et vous me laissez seule, sans consolation, sans espoir, quand il vous est si facile de tromper la vigilance de tous? Il a fallu que Bassompierre se relâchât de sa consigne et me permît de vous rencontrer en ces lieux ; autrement, je serais partie sans vous voir.

— Madame, Sa Majesté m'a défendu...

— Vous mentez!

— Je vous affirme...

— Vous mentez impudemment ! mon fils lui-même vous avait prié de m'accompagner à Blois.

— Mais, si je quitte la cour , je perdrai toutes mes charges. 11 ne manque pas d'ambitieux qui me supplanteront, de rivaux qui chercheront à me nuire.

— Ah ! parlez donc enfin ! je préfère cette ignoble franchise à un langage hypocrite, bon tout au plus à me laisser des doutes

Sic?

MAllION DKLORMK

sur votre trahison. Ainsi, vous me reniez... moi votre bienfaiirice, moi votre reine, moi qui ai eu la faiblesse...

— Arrêtez, madame... Si tous vos serviteurs s'éloignent avec /ous de Paris, personne ne prendra plus votre défense.

— Vraiment? reprit la reine avec une ironie sanglante, c'est pour me défendre que vous restez à la cour, monseigneur?... pour me défendre, vous vous liguez avec mes ennemis, vous tombez aux genoux de madame de Luynes et vous ctierehez à la donner pour maîtresse à mon (ils... Oh! silence! je sais tout !... Vil courtisan . preslolet obscur , que j'ai coiffé de la mitre ! vipère que j'ai réchauffée dans mon sein !

— Madame, je ne puis souffrir de telles injures.

— J'ai fait ta fortune... de moi tu dois tout entendre et tout souffrir.

— Mais qu'espérez-vous, en m'humiliant ainsi ?

— Espérer!... il ose dire espère?".'... J'ordonne, entendez-vous, monsieur? Il me reste encore assez de bras à mon service pour châtier le perfide qui oublie la femme, l'ingrat qui trahit la reine. ai faut m'accompagner à Blois.

— C'est impossible...

— Je le veux ! je vous le commande ! ! cria Marie de Médicis ivec fougue.

Le frisson nous en courut dans les veines.

— Ah! ah! poursuivit-elle, c'est un grand désespoir de quitter cette belle duchesse ! . . . et mademoiselle de Montmorency va sans doute pleurer votre absence?

— Pour Dieu, madame, dit l'évêque, daignez parler moins haut ; ces cris peuvent être entendus des salons , il y a du monde dans les galeries voi sines .

— Vous avez bien peur ! Si quelqu'un se compromet à ce rendezvous, c'est la reine; je vous dispense de trembler pour moi.

Marie de Médicis achevait cette phrase , quand ses yeux rencontrèrent mon éventail. Je l'avais oublié sur un guéridon voisin du siège où elle était assise.

Nous entendîmes une exclamation furieuse.

— Monsieur, cria-t-elle, vous avez une femme ici I — Une femme? dit l'évêque étonné.

Je ressentis une frayeur si grande, que ma main s'attacha convulsivement aux rideaux.

La reine les vit remuer, s'empressa d'accourir et me tira vioiemment de ma cachette pour m'amenerau milieu de la chambre. Elle n'avait aperçu ni Desbarreaux, ni Saint-Sorlin, blottis qu'ils étaient dans l'autre coin de la fenêtre.

— Eh bien, dit-elle à Richelieu, niez encore!

Je la vis tirer de son corsage un petit poignard napolitain, dont la lame scintilla comme le reflet d'un éclair. Je tombai sur mes genoux, muette et glacée de terreur.

L'évèque ne savait plus s'il veillait ou s'il était sous l'empire d'un songe.

— Comment donc, c'est une fort jolie fille! dit la reine-mère avec un éclat de rire effrayant. Veuillez, monsieur de Richelieu, recevoir mes félicitations sur la délicatesse de votre choix.

Puis, revenant, le poignard levé :

— Ton nom, me dit-elle, ou tu es morte!

Desbarreaux, épouvanté du péril que je courais, quitta la fenêtre, et Saint-Sorlin fut obligé de se montrer à son tour.

La reine porta son masque à sa figure.

Je profitai de la stupeur où la plongeait cette nouvelle apparition, pour me relever et m'enfuir à toutes jambes; la crainte me donnait des ailes.

En moins d'une minute, je fus à plus de deux cents pas du lieu de la scène.

Vainement je cherchais à m'orienter dans un dédale d'antichambres et de couloirs. J'allais interroger les gardes, quand j'aperçus à deux pas de moi le vieux chevalier du Saint-Esprit, dont la mine effarée m'eût fait beaucoup rire en toute autre circonstance.

Il voulut prendre la parole, mais je lui fermai la bouche et je lui dis :

— C'est bien, mon cher monsieur deRosecroix, vous n'avez pas trouvé mon diamant? cela ne m'étonne pas. Soyez assez bon pour m'indiquer oii est la chapelle... je viens d'échapper à un grand péril, et je veux remercier Dieu.

Il m'offrit son bras avec empressement.

— Non, chevalier, non. Continuez vos recherches, et dites-moi seulement le chemin.

Rosecroix se mit à me l'indiquer avec ses phrases habituelles, que la joie de me revoir rendait encore plus hachées et plus confuses.

— Mais, ajouta-t-il, votre marraine. . . tout à l'heure. . . quand je traversais le bal.

sx.^;^

Id

Âh

MAllFON DKLOIIMIO

— CelasuHit, chevalier. Trouvez le diamant jaune, et vous aurez une hoinie ivcom pense.

— Un baiser? fit-il.

Bassompierre nV;lait pas là pour s'extasier devant celle nouvelle phrase aussi coiiipiole <jue possible.

— Oui, Rosccroix, un baiser; je vous le promets... si vous trouvez le diamant?

Fit je repris ma course, j'avais plus d'une demi-heure de retard.

Cette i'ois, ma résolution était bien arrêtée; le dépit (jue je ressentais de rentétement de Desbarreaux achevait de la rendre inébranlable.

Je m'attendais à voir madame de Saint-Évremond jeter feu et flamme; je savais que, dans la première exaltation qui la saisirait à la nouvelle du mariage, elle ferait tout au monde pour le rompre; mais j'espérais l'adoucir alors par mon respect sans bornes et mes instantes prières. Il était impossible, selon moi, qu'elle ne se laissât point fléchir et ne me rendit pas un peu d'amitié, lorsfjue son fils lui-même viendrait tomber à ses genoux, en la conjurant de ne pas briser des nœuds bénis par le ciel.

Ainsi j'avais tout d'un coup par ma hardiesse une haute position conquise, et la fille du pauvre huissier de Champagne prenait rang parmi les plus grandes dames de la cour.

En ce moment encore, je m'écriai avec enthousiasme :

« 0 mon horoscope ! mon horoscope ! »

]e trouvai Marguerite au seuil de la chapelFe.

— Enfin, c'est vous ! me dit-il; je me sentais mourir d'inquiétude... L'aumônier perd patience; M. de Ludreset mademoiselle de Longjumeau sont mariés... ils viennent de partir.

— Sans nous attendre? murmurai-je.

— Nous les retrouverons, soyez sans cramte. Le vicomte et moi, nous avons loué près d'ici, rue de l'Arbre-Sec, une petite maison isolée; c'est là, ma belle amie, que nous abriterons notre bonheur.

— Ah! mon Dieu! lui dis-je, va-t-il falloir déjà vous suivre?

— Sans doute, Marion ; dans un instant vous n'aurez plus rien à refuser à votre époux.

M. le lieutenant des gardes-du- corps me disait cela sur un petit ton vainqueur qui ne me rassurait guère. Cette obéissance, dont il allait exiger la preuve, ne me semblait pas le plus amusant de l'aventure; mais il fallait se résigner.

ÈP

Vf

Si

La chapelle était plongée dans une obscurité presque complète. Elle avait des fenêtres qui s'ouvraient sur les appartements, et il eût été de la dernière imprudence d'allumer des Qambeaux. Je vis seulement, tout au fond du chœur, un point lumineux, vers lequel me conduisait Marguerite. C'était une lampe d'or, brûlant à droite du sanctuaire, et non loin de là se tenait le franciscain , prêt à nous donner la bénédiction nuptiale.

Derrière lui , deux soldats aux gardes ayant déjà servi de témoins au vicomte et à la protégée de madame de Luynes, se préparaient à nous en servir également.

Nous nous agenouillâmes devant le prêtre, dont la tête était enveloppée d'un vaste capuchon.

Seulement alors, je l'avoue à ma honte, je réfléchis à la solennité de l'acte qui allait s'accomplir. Ces ombres, ce silence, le lieu sacré où nous nous trouvions; ce ministre, les mains étendues sur nos têtes et prononçant les paroles saintes, tout contribuait à me donner une sorte d'épouvante. Je me demandais si ce n'était point un crime de me lier par un engagement semblable à l'insu de ma marraine, sans le consentement d'une femme qui m'avait tirée d'une existence obscure et pénible, et dont la bienveillance s'était étendue jusque sur ma famille. Je sentais combien ma conduite était coupable et mon ingratitude monstrueuse.

Quandarrivale moment de prononcer le owi sacramentel, un frisson courut dans mes veines, une sueur glacée découla de mon front.

Je voulus me lever et m' enfuir, mais la main de Marguerite retenait la mienne ; il passait à mon doigt le brillant anneau, gage de ses promesses, il me nommait sa femme devant Dieu!

Le vertige me reprit.

D'un mot, j'allais m' ouvrir toute une carrière d'opulence etde joie ; d'un mot , j'allais être l'égale de ces fières beautés qui m coudoyaient tout à l'heure dans les salons du Louvre. On aura pour moi, comme pour elles, de l'admiration, des respects et des hommages ! . . .

Le prêtre m'interrogeait de nouveau; j'imposai silence au cri du remords et je répondis d'une voix ferme :

— Oui , je consens à prendre Marguerite de Saint-Évremond pour époux.

J'avais à peine achevé ces mots, que je reçus le plus éclatant soufflet qui jamais eût retenti sur une joue humaine.

MAIIION DELOllME

Qaoi I mon pauvre ami , vous accepterici cette étourdie pour (eaiœe ? Page 147.

De plus, j'entendis une voix irritée me crier aux oreilles : —Ah! petite misérable! indigne créature! c'est donc ainsi que tu me récompenses de mes bontés pour toi?... voilà le prix de ma sotte affection!... tu cherches à porter le trouble dans la demeure

AMOURS HISTORIQUES

hospitalière qui t'a recueillie... Ah! tu consens à prendre mon fils pour époux, mendiante?... Viens! viens, tu sauras comme je prétends ratifier ce beau mariage !

Les dalles de la chapelle se fussent écartées, en ouvrant sous mes pas un abîme de cent pieds de profondeur, que je m'y serais engloutie sur-le-champ pour échapper à mon affront.

Rien n'était simple comme la cause de l'apparition de la comtesse, je devais en accuser mon étourderie et mon imprévoyance. Lorsque j'eus quitté Rosecroix, il regagna le bal et trouva ma marraine, déjà précédemment inquiète de ne plus me voir. Je n'avais fait au chevalier aucune espèce de recommandation de se taire ; en conséquence, il se hâta de la rassurer et de lui dire que j'étais à la chapelle du Louvre.

Ceci parut étrange à madame de Saint-Évremond.

Sans rien deviner de ce qui se passait, elle voulut voir néanmoins si les renseignements donnés par Rosecroix étaient exacts. Elle s'empara de son bras, et tous deux de compagnie vinrent essayer d'apprendre par quel incompréhensible caprice de dévotion je quittais ainsi la fête pour aller prier Dieu.

Ils entrèrent doucement, l'obscurité nous déroba leur approche.

Bientôt ils eurent tout compris.

Alors , cédant à une trop juste indignation , la comtesse me souffleta. L'apostrophe qui vint ensuite était dictée par une colère impétueuse.

Nous restions comme pétrifiés.

Madame de Saint-Évremond me rélevait d'une main avec violence, de l'autre elle essayait d'arracher le capuchon du prêtre.

— En vérité, cria-t-elle, je tiens beaucoup à voir le visage du saint ministre qui remplit aussi dignement les fonctions du sacerdoce, et marie les jeunes gens sans l'autorisation des familles.

Le franciscain fit un pas en arrière et partit d'un éclat de rire très-sonore, que répéta bruyamment l'écho de la chapelle.

— Tout beau, comtesse! voulez-vous mo souffleter aussi? Peste! vous n'y allez pas de main morte, et vous châtiez rudement cette pauvre jeune fille pour la petite plaisanterie dont nous sommes les auteurs. Allons, allons, calmez-vous! il n'y a pas autant de mal qu'on l'aurait cru. Le diable m'emporte si- le mariage est valable!

Cela dit, il rehwa de lui-même son capuchon, et je reconnus Bassompierre.

MAHION DKLOIIMK

J'étais aïK^antie.

Margiiorito, profifanf <lf^ la surprise où co nouvel uicidcnl plongeait ma niiinaine, disparut avec les <i<'ux gaides-dii-corps; lo perfide était complice d(! cetle odieuse mysfilicatiou.

Lt Lisette, qui se croyait légitimement mariée 1

— Ah! colonel, dit madame de Saint-fivremond, c'est indigne î vous de p;n'odi<'r de la sorte les cérémonies de l'I^^glise, et de V(>nir insuller Dieu pisque dans son temple!

— Mais, comtesse, vous m'attribuez des intentions impies que je

n'ai pas eues... Non, là, vraiment, sur l'honneur! Qtjje diable!

nous sommes de plus en plus embarrassés chaque jour : ces petites filles ont toutes la manie du mariage. Si de temps à autre on n'employait la ruse, on périrait par la famine... et corbleu! cela n'est point agréable.

— Taisez-vous, monsieur, vous me faites honte !

— Après cela, dit Bassompierre, le plus court, j'imagine, est de quitter la place et de ne point divulguer cette aventure. Au revoir... nous causerons de ceci quand vous serez plus calme.

Et le traître disparut à son tour.

Je restai seule avec ma marraine et le chevalier de Rosecroix.

— Quelle leçon ! quelle leçon, mademoiselle! dit la comtesse en m 'entraînant hors du lieu saint. Vous allez être l'objet de la risée générale, et je dois renoncer pour vous, dès ce jour, à toute espèce d'établissement.

— A moins, dit Rosecroix.. . oui , j'offre" encore... et, si vous le permettez, madame...

— Quoi! mon pauvre ami, vous accepteriez toujours cette étourdie pour femme?

Le chevalier baissa la tète en signe d'affirmation, et ma marraine, qui semblait un peu honteuse de son emportement, me dit sur un ton presque affectueux :

— Vous le voyez, Marion, la Providence vous vient en aide. Nous tiendrons secrète votre équipée de cette nuit ; voici le cas ou jamais de prendre un parti sage et de me faire oublier vos torts. Je vous permets de rester à Paris, à la condition expresse d'épouser M. de Rosecroix... Que décidez-vous?

Il me serait difficile de reproduire aujourd'hui les sensations cruelles qui m'agitaient.

J'étais intérieurement en proie k une espèce de délire ; mes pen-

AMOURS HISTORIQUES

sées se heurtaient dans mon cerveau , je me demandais si j'étais folle ou si je venais de faire un rêve. Ne pouvant plus garder le moindre doute sur la réalité de mon affront, je ressentis l'accès d'une rage impuissante. Je brûlais de me venger sur qu*;lqu'un, j'aurais voulu trouver une victime, là, devant mes mains, sur l'heure... et lorsque j'eus bien l'intelligence de la proposition de ma marraine, lorsque le gothique amoureux s'approcha, rayonnant et persuadé que ma réponse allait couronner son espoir, je repris un sang-froid incroyable, et je lui dis au milieu d'une impertinente révérence :

— Pardon, chevalier... je ne puis accepter vos offres,., non, vraiment, vous êtes trop jeune de caractère ! les années vous mûriront peut-être, et j'attendrai que vous ayez complété votre siècle.

Il recula de stupeur.

— Laissez-nous, Rosecroix, dit la comtesse.

Nous étions alors dans la grande cour du palais. Elle me prit la main, sans mot dire, et me fit monter avec elle dans son carrosse, qui stationnait à quelque distance.

Un ordre fut transmis secrètement au cocher.

La voiture passa le guichet du nord, suivit la rue du Coq, traversa la rue Saint-Honoré , puis se dirigea vers les fossés Montmartre, au lieu de reprendre le chemin de l'hôtel.

Où allions-nous? Je n'osais interroger ma marraine, toujours silencieuse. Le carrosse roula quelque temps au sein de la ville déserte; il s'arrêtait par intervalles, et les gardes de nuit détendaient les chaînes.

Bientôt, malgré les ténèbres, il me fut aisé de reconnaître que nous étions dans la campagne ; les chevaux allaient au pas, et montaient une côte rapide.

Le froid et la peur me rendaient toute frissonnante.

Je demandai timidement à la comtesse où elle me conduisait : elle ne daigna pas me répondre. Enfin il me sembla voir un dôme gigantesque se dessiner dans l'ombre, le son d'une cloche retenti! au milieu du silence.

La voiture s'arrêtait devant un noir et lugubre édifice.

Notre cocher descendit de son siège, s'approcha d'une porte, laissa retomber trois fois un lourd marteau de fer, et bientôt le grincement de plusieurs serrures vint ajouter à mon effroi.

Deux religieuses parurent; la première tenait une lanterne, l'autre avait à la ceînîure un énorme trousseau de clés.

tf

si

■iS^^f^

MAIllON DKLOIIME

Elles vinrent examiner nos visages.

La comtesse ne leur était pas sans doute inconnue, cai elles abaissèrent elles-mêmes les glaces de la voiture et nous offrirent la main pour descendre.

— Grikel m 6criai-je, ne pouvant plus résister à ma terreur et tombant suppliante aux pieds do ma marraine.

— Eh! qu'avez-vous donc, folle? je viens rendre visite à Marie de Beauvilliers, la sainte abbcsse de Montmartre. Voici l'heure de matines, elle pourra me recevoir.

Nous entrâmes, la porte se referma sur nous. Madame de Saint-Évremond me laissa chez la tourière, puis elle revint, accompagnée de quatre nouvelles religieuses. Celles-ci se placèrent à mes côtés pour m'empêcher de fuir.

— Vous aurez l'obligeance, mademoiselle Delorme, dit la comtesse d'une voix brève, de rester dans cette sainte demeure, jusqu'au jour où votre mère viendra vous prendre, vous remmener à Châlons et m'ôter la responsabilité de vos folies.

Elle me salua froidement et disparut.

Je poussai un cri de désespoir et je voulus m'élancer sur ses traces; mais les religieuses y mirent obstacle, et j'entendis le carrosse qui s'éloignait.

Pas la moindre espérance de fuite! J'étais prisonnière, dans un cloître, toutes mes folles ambitions venaient se briser contre une

grille.

Du Louvre, je tombais dans une cellule.

Les béguines me retenaient avec force sur un escabeau du parloir. J'essayais de courir vers la porte, dont les verrous se refermaient avec un bruit sinistre; je me débattais, je poussais des cris effrayants, j'appelais ma marraine qui ne pouvait plus m'entendre, je pleurais, je sanglotais, le tout en vain. Dans ce lugubre asile, pas une âme ne daignait compatir à ma douleur. Les nonnes étaient devant moi, pâles et muettes comme des fantômes prêts à m' ouvrir une tombe.

Je me jetai à leurs genoux, je les suppliai avec larmes de me laisser fuir. Elles me relevèrent ensilence et se disposèrent à m'en-

traîner.

Voyant que je ne pouvais réussir à les émouvoir, je passai tout aussitôt d'un excès de douleur annexées de colère. Je les accablai d'injures, je les frappai; mes doigts arrachaient leurs guimpes et

if

déchiraient leurs voiles. Elles eurent bientôt raison de cette violence et parvinrent à me tenir en respect. Je tus conduite à l'instant même hors du parloir.

On me fit traverser des cours, passer sous des voûtes humides, descendre des marches glissantes.

Une porte s'ouvrit, on me poussa dans un cachot.

Je me trouvai là, seule, dans l'obscurité la plus complète.

D'autres verrous étaient encore tirés sur moi. J'écoutai le pas des nonnes qui s'éteignit bientôt sous les voûtes, puis tout rentra dans le silence. Aucun bruit humain n'arriva plus à mon oreille; je sentais que mes cris, étouffés par l'épaisseur des murs, ne pouvaient être entendus que de Dieu.

Ma colère s'évanouit et je m'efforçai de prier.

Hélas! hélas! je ne devais accuser que moi de mon malheur! En repassant toute ma conduite, je la trouvais bien sincèrement uidigne et méprisable. Chacun des jours de ma nouvelle existence avait été marqué par la perfidie et le mensonge. Sans aucune connaissance des usages du mondti, j'étais venue me heurter à tous les écueils-, voulant tromper les autres, je n'avais réussi qu'à me prendre dans mes propres embûches. Je ressemblais à ces phalènes imprudents qui se laissent éblouir par l'éclat des flambeaux et viennent en tourbillonnant s'y brûler les ailes.

Mais le plus triste et le plus alarmant de mes souvenirs était celui de mon ingi^atitude envers madame de Saint-Évremond.

Dès ce jour, je le comprenais trop, tout finissait entre elle et moi. Jamais elle ne me pardonnerait ni sa confiance trahie, ni sa bonté méconnue, ni ces paroles jetées en réponse à Rosecroix, et qui prouvaient si clairement qu'après la scène de la chapelle, je n'avais ni crainte ni repentir.

La comtesse devait écrire à Ghâlons; j'allais voir arriver ma mère... ma mère, si rigoureuse, si juste, si inflexible!...

A cette pensée, mon sang se glaçait dans mes veines.

Il s'était écoulé du temps déjà. Pas un rayon de lumière ne pénétrait dans mon cachot. Une humidité glaciale descendait sur mes épaules nues et mouillait mes cheveux comme l'eût fait un brouillard. J'essayai de combattre par lagitation le froid mortel qui me gagnait. Je me promenai de long en large, les bras étendus; je touchai les murs, ils suintaient une eau glaciale ; je crus y sentir des reptiles.

MAKI ON DKI.MUMI':

loi

Un cri d'épouvante s'écliiippa de mon sein. — Sauvez-moi, criai-je, sauvez-moi, Seigneur! Mes cris l'urentenlendus. Aussilolune clé tourna dans la serrure. Deux religieuses, munies d'une lanterne sourde, étaient restées à la i»orte, attendant avec patience la fin de ma colère.

Klles me parurent envoyées du ciel et je leur lis la promesse d'uni entière soumission.

Je sortis enfin du cachot où j'étais depuis une heure à peine : mais, dans ce court espace de temps, j'avais éprouvé de teirihles angoisses, et je me jurai tout bas de ne plus recommencer une lutte inutile.

Les nonnes avaient agi avec moi comme on agit avec les enfants, elles m'avaient t'ait peur.

Eh! mon Dieu ! qu'étais-je donc, après tout, si ce n'est une enfant bien gâtée, bien étourdie, bien folle... et, j'en conviens, un peu méchante? Ma dix-huitième année n'était pas encore révolue. Je me montrais coquette, parce que j'étais belle; j'avais dans le caractère un brin de perfidie, parce que j'étais femme. Au bout du compte, je n'avais pas trop mauvais cœur, et je reconnaissais facilement mes torts.

Si la nature s'était montrée plus avare de ses dons, on m'aurait trouvée beaucoup moins de défauts; si j'avais eu moins d'attraits, je serais devenue meilleure; si j'eusse été laide, je crois que j'aurais été tout à fait bonne.

Le jour commençait à poindre.

On me mena dans une petite chambre assez proprette. Les nonnes y allumèrent du feu, car j'étais transie; elles eurent même l'attention de bassiner mes draps et m'engagèrent à prendre un repos indispensable après tant d'émotions violentes.

A mon réveil, mes idées eurent une teinte moins funèbre que celle dont le séjour du cachot les avait assombries d'abord. En y réfléchissant bien, je ne me trouvais pas si coupable. Que me reprochait la comtesse? d'avoir voulu épouser monsieur son fils? Mais monsieur son fils est un garnement; monsieur son fils prend en ligne fort directe le chemin de n'épouser personne. Il a failli me faire tomber dans un piège, d'où je ne me serais échappée., pauvre colombe, qu'en y laissant mes plus belles plumes! Je m le violentais pas, et lui me trompait d'une façon peu délicate Bref, tous les torls sont loin d'être de mon coté. J'ai reçu de plus

àJ

ri?

lo2

AMOURS HISTORIQUES

que mes complices un soufflet étourdissant; je ne garde pas rancune à madame de Saint-Évremond, pourquoi ne me pardonnerait-elle |ioint à son tour?

Prenant aussitôt une plume, je développai ces jolies réflexions dans une longue lettre, et les nonnes me promirent de la faire envoyer à ma marraine.

J'y glissais bien , par-ci, par-là, quelques phrases soumises, mais, au fond, j'essayais de me disculper aux dépens des autres, et, si j'eusse réfléchi davantage, il m'eût été facile de comprendre que je faisais encore une très-belle étourderie.

La lettre s'en alla du côté de la rue SaInt-Thomas-du-Louvre, et je me berçai d'espoir, tout en songeant aux héros de la nuit précédente. Je ne pouvais m'empêcher de rire lorsque je me rappelais l'étonnement qui m'avait saisie, à l'aspect de la figure railleuse de Bassompierre, sortant à l'improviste d'un capuchon de franciscain. Je ne sais pourquoi j'aimais ce gros homme... je lui en voulais beaucoup moins qu'au petit lieutenant des gardes, doni j'étais le jouet, moi, qui, dans les judicieuses combinaisons de mon intrigue, comptais en faire l'instrument de ma fortune.

Une chose toutefois me donnait un chagrin véritable.

Desbarreaux pouvait être mis au courant de tous les détails de l'histoire. Je sentais mon amour-propre humilié au dernier point. Mais les parties intéressées feront sans doute leur possible pour ne pas ébruiter l'aventure; Emmanuel n'apprendra rien.

Je songeais aussi avec peine à cette pauvre Lisette.

Où était-elle? Que devenait-elle avec eon époux de contrebande?

En vérité, je m'estimais heureuse, et je l'avais échappé befle! Voilà pourquoi, peut-être, je pardonnais à Bassompierre. S'il n'eût pas trahi son incognito, je me croirais, à cette heure, mariée le plus légitimement du monde; je m'en trouverais plus à plaindre, et je semblerais bien plus coupable aux yeux de ma marraine.

Mais quel a été le sort de mon éventail entre les mains de la reine-mère? Va-t-on me laisser ainsi longtemps sous les grilles d'un cloître et dans l'ignorance de choses fort intéressantes pour moi?

Vers le soir, environ cinq ou six heures après le départ de ma lettre, une de mes nonnes vint m'avertir que l'abbesse du prieuré m'invitait à passer chez elle.

Je me hâtai de suivre la messagère.

Elle me fit traverser un long corridor,' à droite et à gauche dit*

Et finit par la décider à fuir au moyen d'une écnelle de soie. Page 160.

Sb

quel s'ouvraient les cellules des religieuses. Bientôt je pénétrai dans une chambre, à peu près semblable à la mienne, et je me vis en présence de la supérieure.

Marie de Beau\illiers avait été fort belle; on le devinait malgré le ravage des macérations sur ses charmes. Elle était encore loin de la vieillesse. Le maintien noble, la taille élégante et les traits

'kMi

te^SS^^/'"^^!^^

^fS

AMOUnS ITISTOUTQUÏÏS

majestueux de la femme de quarante ans annonçaient que la jeune fille avait dû jadis être douée de séductions puissantes.

Lorsque je fus entrée dans sa chambre, elle m'indiqua un escabeau de chêne, voisin du fauteuil en bois sculpté qu'elle venait de quitter un instant pour me saluer.

Puis elle se rassit et baissa les yeux, comme si elle eût voulu se recueillir avant de m'adresser la parole.

Enfin elle me dit avec une voix douce et résignée :

— Vous êtes bien jeune, ma fille!,., vous n'avez pas du souvent vous apercevoir que nous sommes ici-bas pour pleurer et souffrir. Cherchons-nous le bonheur loin du droit chemin, nous sommes frappés aussitôt par la main de Dieu . Les plus à plaindre sont ceux qu'il épargne en ce monde, car il les châtiera dans l'autre. Voilà pourquoi les personnes vraiment chrétiennes acceptent tout en esprit de pénitence, même les choses injustes ; cela compte pour le ciel. . .Vous avez trouvé bien rigoureux le traitement de ce matin, ma fille?

— Oh ! madame, je l'avais mérité.

— Cette réponse vous honore. Pourtant je dois le dire, vous n'avez pas été conduite dans les souterrains par mon ordre. En me séparant de madame la comtesse, il a fallu me rendre à matines ; et la sous-piieure, consultée pendant les oraisons, s'est montrée beaucoup trop rigoureuse envers vous.

— Je lui pardonne de grand cœur, madame. Puissent les religieuses, outragées par ma violence, oublier le tort comme j'oublie le châtiment.

— Tantôt, vous avez écrit une lettre à votre marraine, continua l'abbesse avec une sorte d'hésitation... Voici le message par lequel on répond au vôtre. On vous envoie en même temps les effets qui vous appartiennent.

— Grand Dieu ! m'écriai-je, tout est perdu !

Ce peu de mots renversaient l'espoir que mon imagination, beaucoup trop prompte à caresser des chimères, avait conçu le matin même. Madame de Saint-Évremond me faisait remettre les objets qui m'appartenaient : donc elle était bien décidée à m'interdire le seuil de son hôtel ; donc il fallait me résoudre à rester captive, en attendant le résultat d'une menace terrible.

— Vous prévoyez de nouveaux chagrins, dit l'abbesse : ayez du courage, ma fille, et ne laissez point échapper l'occasion, si elle se présente, d'offrir un sacrifice au Seigneur.

mJ

MAKIOlN iJhLOUMK

Elle me tendit lu lettre. Ilélus! j'en devinuis le contenu!

Voici l'impitoyable réponse de ma marraine :

« A /^vreux, mademoiselle Deloiini; halanrail entre le choix « d'un époux et celui d'un couvent. Or, elle doit être aujourd'hui « peu disposée au mariage : il lui réussit tropmal pournepasdomier « la préférence au cloître. J'ai ciu prévenir ses vœux les plus « chers, en l'installant moi-même à l'abbaye de Montmartre, oli « elle fera bien de prendre au plus tôt l'habit de novice, à moins « que, par une nouvelle inconstance de ses goûts, elle n'aime mieux w suivre sa mère en Champagne pour aller recevoir les félicita- « lions de sa famille. »

Le papier s'échappa de mes mains, et mon visage se couvrit de pâleur.

Me voyant près de tomber sans connaissance, l'abbesse étendit les bras et me soutint sur le siège sans dossier où j'étais assise.

— Rappelez-vous, dit-elle, mes paroles de tout à l'heure : « 1 1 faut accepter en esprit de pénitence même les choses qui nous sem blent injustes : cela compte pour le ciel! » Ces paroles, ma fille, je ne les avais pas prononcées sans motif... Votre marraine ne se lai s sera point fléchir.

J'étais atterrée.

Mon désespoir éclata d'une manière d'autant plus vive que, en me rendant chez l'abbesse, je ne m'attendais pas à recevoir d'aussi tristes communications.

Sortant d'un cachot pour être traitée d'une manière convenable, j'avais subi l'influence de ce contraste, et j'en tirais dans mon jugement faux des déductions à mon avantage. Il était clair, selon moi, que madame de Saint-Évremond, comme les nonnes, avait voulu m' effrayer. Ma tête folle passait sans transition d'une terreur absolue à une sécurité complète. Je me disais que la comtesse ne me ferait pas aussi chèrement payer une plaisanterie, et là-dessus, j'avais envoyé une lettre fort légère et fort inconvenante, oubliant que dans la chapelle du Louvre celte même plaisanterie était à me? yeux une chose extrêmement sérieuse.

La punition ne se fit point attendre, et ma douleur, un instan disparue, se fit sentir avec plus de force.

Marie de Beauvilliers me soutenait toujours.

Voyant ma figure décomposée, mon regard morne et les soulèvements précipités de mon sein, elle me dit

— Pleurez, mon enfant, pleurez!... cela soulage. Oh! croyezmoi, j'ai connu plus que vous les chagrins! La nature est faible et les tempêtes du cœur, comme celles de la nue, doivent se fondre en pluie. Notre triste humanité veut avoir son cours... Pleurez, ma fille, pleurez ! . . . la prière ne vient qu'après les larmes.

H me semblait entendre la voix d'un ange, descendu tout exprès d'en haut pour bercer ma douleur. Les sanglots éclatèrent et je tombai aux genoux de l'abbesse, en m'écriant :

— Madame, ayez pitié de moi ! je voudrais mourir!

— Oui, n'est-ce pas?... carilne vousapointété infidèle, lui!... vous l'aimez donc bien?

Ce peu de mots, prononcés avec un accent de douce commisération, me firent aussitôt rougir de moi-même et de mon désespoir.

Quelle était, en effet, la cause de mes larmes? Si j'eusse aimé Marguerite, ma peine violente aurait pu trouver une excuse. .. mais je ne l'aimais pas, je ne l'avais jamais aimé. Que regrettais-jedonc'? un avenir perdu, des joies mondaines, des satisfactions de coquetterie. Tous mes chagrins prenaient leur source dans un vil el dégradant égoïsme; je craignais de rejoindre ma famille, de reprendre ma vie obscure ; il n'existait pas en moi une seule impression dégagée de bassesse et que je pusse avouer à la sainte religieuse, assez bonne pour s'apitoyer sur mon sort.

Je me voilai le visage, et, si ma douleur durait encore, elle avait, en ce moment, quelque chose du repentir.

Marie de Beauviliiers ignorait combien j'étais peu digne de ses consolations.

— Hélas ! ma pauvre enfant, dit-elle , ainsi finissent tous les amours d'ici-bas, par des sanglots et des pleurs! Le plaisir que donnent ces affections trompeuses n'approche pas des pures jouissances goûtées au service de Dieu. Pourquoi nous attacher à la créature et lui demander la félicité? Le roseau ne soutient pas le roseau, ma fille. Qu'est-ce que l'amour, même l'amour d'un roi? un sentiment périssable, laissant après lui les regrets et la honte. Écoutez-moi, chère enfant, souffrez que mon expérience guide la vôtre... Ne nourrissez pas de haine contre la comtesse; elle est dans le monde, elle suit la logique du monde. Son fils est riche, vous êtes pauvre; il est noble, vous sortez du peuple : jamais elle ne donnera son consentement à votre hymen. Retournez, croyezmoi, chez vos parents...

MAKION UKKOKMK

lo7

— Non, non! nrécriai-jc... pour Dieu, iiiadaine, sauvez-moi <lu courroux de ma mùrel... et je vous bénirai, je vous aimerai, je serai docile à vos conseils !

— Mais, dil l'abhesse, on m'a recommandé de vous remellre à votre mère, à elle seule.

— Oh! je prendrai le voile, je me ferai religieuse... oui, je ne vous ((uitle plus!

Elle m'embrassa tendrement.

— Si Dieu dans sa bonté vous a donné cette vocation sainte je lui en rends grâces et pour vous et pour moi ; car vous m'mlércsscz, je sens que je vous aime.

Marie de Bcauvilliers me garda près d'elle jusqu'à l'heure de la collation du soir.

Jamais la religion ne m'était apparue sous des dehors si consolants et si affectueux; je sentais comme un baume divin descendre dans mon cœur, et je voyais s'évanouir les nuages d'orgueil et d'ambition qui m'avaient aveuglée jusque-là. J'étais bien résolue à demeurer au cloître et à ne plus me séparer de la vertueuse et digne femme dont les discours chassaient en moi tous les instincts du mal et m'inspiraient le goût de la vertu.

Écrivant aussitôt une seconde lettre à ma marraine, je la suppliai de révoquer l'avertissement envoyé en Champagne. A quoi bon désormais appeler ma mère à Paris, puisque j'allais m'ensevelirdans un asile religieux et y passer le reste de mes jours?

La comtesse agréa cette demande et prit l'engagement de payer ma dot au monastère.

Dès ce jour, Marie de Bcauvilliers répondait de moi à ma famille.

Une semaine s'écoula.

Je m'affermissais de plus en plus dans ma résolution; j'étais de^ venue sincèrement pieuse, et je trouvais aux pieds des autels une paix suave, un bonheur sans mélange, que je n'avais jamais connus dans le monde. L'entretien de l'abbesse et ses exhortations chrétiennes m'offraient des charmes infinis; je ne me sentais pas d'aise lorsque sonnait l'heure où elle me recevait habituellement.

Chaque jour, je lui rendais deux visites assez longues.

Quelquefois, elle me faisait partager ses promenades , et nous allions ensemble sur les larges murs de l'abbaye, d'où l'immense capitale se déroulait à nos yeux. Nous examinions cette forêt d'édifices et ce monde de pierre ; nous écoutions les sourdes rumeurs

fn

AMOUiiS HISTORIQUES

JfL

delà ciléjiious apercevions, le soir, les radieuses illuminalions de sespalais, etl'éclat lointain desesfêtes arrivait jusqu'ànotre oreille, Mais aucun soupir ne s'échappait de ma poitriiie; le regret ne me venait point assiéger le cœur. J'avais à mes côtés l'ange de mon repentir, qui, d'un mot, savait détacher mes regards de la terre c( les porter vers le ciel.

Je sens mes yeux se remplir de larmes, quand je me rappelle aujourd'hui ces moments de tranquillité si parfaite et de félicité si pure.

Pourquoi vous ai-je quittées, saintes retraites, où la vertu m'avait fait connaître sa douceur? Maudit soit le jour qui m'a tirée de votre enceinte et m'a rejetée du sem du repos au milieu des orages !

Il était écrit que j'accomplirais mon destin.

Satan jura de me reprendre à Dieu. Il déploya tant d'adresse et de ruse ; il sut réveiller si à propos les affections endormies dans mon cœur, et les événements qui devaient m'arracher du cloître se succédèrent avec une rapidités! grande, que la défaite arriva sans me laisser le mérite de la résistance.

Depuis un mois, l'agitation la plus étrange se manifestait à l'abbaye.

Çà et là, dans les cours, dans les jardins , dans les dortoirs, on voyait de petits conciliabules oii l'on se parlait avec mystère. Tous les visages étaient sombres, toutes les oreilles attentives.

Ordinairement , une des nonnes pérorait au milieu du cercle.

Ses compagnes répondaient à sa harangue par des gestes approbateurs, et quelques-unes veillaient aux alentours, afin d'avertir l'orateur embéguiné s'il arrivait une religieuse étrangère à la conjuration.

Car c'était une belle et bonne conjuration ; les nonnes s'y entendaient aussi bien que les gens de cour.

Plusieurs fois, en passant près de ces groupes, j'avais vu à mon aspect un profond silence succéder tout à coup à l'entretien le plus animé. Cela me parut inquiétant, et je crus de mon devoir d'avertir l'abbesse.

Elle devint très-pâle et me répondit ;

— Je connais depuis longtemps leur haine, je devine leurs sinistres projets, elles me tueront.

— Grand Dieu! m'écriai-je, que dites-voss là, madame T

^.ip

'Vt

se

MA MON IJi:i.()IlME

— Oli! murmura-t-ellc avec troul)le, c'est peut-être une punition d'en haut... Si\ ne devais pas accepter ce titre d'abbesse... non, j'en étais indigne. I^a plupart de nos sœurs ont connu le scandale (|ue j'ai donné jadis an monastère.

— I^ scandale! iépé!ai-je avec stupeur.

— Oui, mon enfant, vous voyez en moi une triste pécheresse, et je n'aurai jamais assez de larmes pour déplorer ma folie d'un jour. Pourquoi ne vous ferais-jc pas cet aveu? Tôt ou tard vous connaîtriez de funestes détails... car c'est de cela qu'elles s'entre- Isenncnt, j'on suis sûre, et je vais vous apprendre mon crime, afin de ne pas vous laisser instruire par d'autres.

Alors elle me raconta son histoire, pendant laquelle je baissa plus d'une fois les yeux pour ne pas voir sa rougeur.

xn

Marie de Beauvilliers, fiile cadette du comte de Saint-Aignan, et reléguée toute jeune au cloître, allait prononcer ses vœux à l'abbaye de Montmartre, lorsque Henri IV, devenu formidable après les batailles d'Arqués et d'ivry, vint mettre le siège devant la capitale.

Ses quartiers se trouvaient établis non loin du monastère, dont la règle était alors dans un relâchement absolu.

Les religieuses ne se gênaient pas, tenaient table ouverte et recevaient, avec ses principaux officiers, le prince qui se montra le plus hardi conquérant de la terre, toutes les fois qu'il fut question d'emporter d'assaut une ville ou un cœur de femme.

êJ

IGO

AMOURS HISTORIQUES

Henri ne tarda pas à remarquer au milieu de l'essaim monas-

ue une jolie no\ice, à laquelle il fit ouvertement la cour.

C'était Marie de Beauvilliers.

Un soir, il eut l'audace de pénétrer dans sa cellule.

Il combattit ses terreurs chrétiennes, triompha de sa résistance et finit par la décider à jeter ses voiles et à fuir, au moyen d'une échelle de soie fixée à l'un des créneaux du rempart qui protégeai! le monastère du côté de l'ouest.

Il la conduisit ensuite au château de Cœuvres, où il allait lui i'endre visite tout à l'aise.

Mais, par une chance fatale, il se trouva dans ce même château certaine cousine de Marie, nommée Gabriel le, manœuvrant au mieux de la paupière, et qui souffla l'amour du roi à la pauvre novice, tout à fait ignorante des ruses de la coquetterie. Elle aimait tout simplement avec son cœur, tandis que sa cousine aimait beaucoup de la tête, et la perdait rarement, même au sein des plus doux transports.

Bientôt Marie, supplantée par Gabrielle, fut contrainte de regagner le cloître.

Elle vint pleurer sa faute au pied du sanctuaire , prononça les vœux, et son volage amant la fit nommer supérieure de ce même couvent, dont elle s'était enfuie pour le suivre : étrange consolation, singulier soavenir !

L'abbesse pleurait à chaudes larmes en me donnant ces tristes détails, et je vis tout ce que l'amour peut laisser dans un cœur de femme de racines profondes. Sous ces voûtes austères elle n'avait jamais cessé d'aimer Henri, et maintenant elle adorait sa mémoire. Un médaillon placé sur son cœur renfermait le portrait du royal amant Elle me montra l'échelle de soie. Lors de la prise de possession de son titre, elle avait retiré avec peine des mains des nonnes ce trophée de scandale. Je vis ensuite un linge ensanglanté qu'elle baisa religieusement, et qui, le lendemain du crime de Ravaillac, lui fut apporté, me dit-elle, par M. de Bassompierre. Ce nom de Bassompierre me fit tressaillir, et me reporta brusquement à un passé que je croyais mort.

Je pleurais avec Marie de Beauvilliers ; sa déplorable histoire m'attristaitl'âme, etjesentais augmenter mon aiîection pour elU; mais, en revanche, elle descendit, àpartirdece jour, dupièdeslal que je lui dressante âans mon estime. Involontairement je ladé-

Madame, loi dis-je, veuillez acherer de boire. Ptge 164.

pouillais de l'auréole dont je me plaisais à lui couronner le front. Au lieu de la sainte abbesse que j'écoutais comme j'eusse écouté Dieu, je \is la pauvre et malheureuse femme victime, elle aussi, de la faiblesse de son sexe, et qui avait le droit de consoler et de plaindre, mais non de blâmer et de flétrir.

Sans doute elle comprit l'effet de sa révélation, car elle me dit :

— Ah! ma douce enfant, vous me trouvez bien coupable! le repentir lave une faute aux yeux du Seigneur, mais à l'œil des hommes elle reste toujours visible. Je dois accepter les conséquences de la position que je me suis faite et m'humilier lorsqu'il le faut. En recevant ces détails d'une bouche étrangère, on vous les eût altérés peut-être. Constamment, depuis ma faute, la calomnie s'est exercée sur mon existence. On a soutenu que le roi, après ma rentrée au monastère, était venu me rendre de nombreuses visites... c'est un indigne mensonge! Vingt années de regrets et de larmes n'ont pu me faire trouver grâce aux yeux de nos sœurs. Une réforme devenait urgente, mes devoirs m'ordonnaient de la provoquer : sans cesse elles ont fait naître des obstacles, sans cesse elles ont déjoué mes mesures les plus salutaires. Enfin j'ai pris la décision de frapper le grand coup. Je ne veux pas mourir en laissant l'ordre dans le relâchement déplorable qui a causé ma perte. . . Non, non ! Libre à elles de conspirer, libre à elles d'attenter à mes jours... mais Dieu parle, j'obéis!

Elle me supplia de l'aider de tout mon pouvoir à découvrir le dessein des conjurées.

Je n'avais pas besoin de cette prière, et les craintes dont elle me parut saisie me donnaient une affliction si grande, que je résolus de déjouer le complot ou d'en être moi-même la victime.

11 était facile de distinguer les ennemies de l'abbesse d'avec celles des religieuses qui restaient dans la subordination.

Les premières se cachaient, chuchotaient , portaient une mine effarée; les secondes suivaient tout bonnement l'ordre habituel, manifestant toutefois un peu de surprise de voir les entretiens mystérieux de leurs compagnes.

J'abordai tour à tour les nonnes fidèles.

Excitant leur effroi , stimulant leur ardeur, le réussis à établir une contre-mine puissante, et le complot en faveur du bien compta beaucoup plus de partisans que le complot pour le mal.

Une fois les deux camps dessinés, on entama, de temps à autre, quelques escarmouches.

Quatre ou cinq transfuges passèrent sous nos tentes, et j'appris que la machination se tramait en vue des projets ambitieux de la sous-prieure. Elle convoitait le titre et la place de Marie de Beauvilliers.

Or, madame la sous-prieure ayant naguère donné l'ordre de

m'cnfcriner au cacliol, je tenais à lui rendre le plus tAI possible cette gentillesse.

Mais il lallail des preuves contre elle, et chaque jour il devenait plus difficile d'en acquérir. Entre les deux camps la défiance était absolue : je n'avais (jue de vagues soupçons, on se cachait avec une adresse meiveilleuse, et l'hypocrisie de la guitnpe luisait là des prodiges.

Vraiment, j'étais indignée de voir toutes ces nonnes réunies devant le môme tabernacle, l'œil baissé, les mains jointes, dans l'apparence de la piété la plus sincère, tandis que chacune d'elles portait au fond de son cœur un foyer de haine et eut volontiers déchiré de ses ongles sa compagne agenouillée.

Tout cela n'afîermissait guère la vocation subite que je m'étais sentie pour le cloître. L'habit de novice me pesait déjà.

Jugeant ces femmes capables de tout et comprenant plus qut jamais les terreurs de l'abbessc, je la suppliai de ne pas nianj^cr au réfectoire et d'user chez elied ahments dont on aurait l'ait l'épreuve. Mais celte précaution-là même serait devenue inutile, si mcsyeux n'eussent été parfaitement ouverts. Désespérant de saisir les fils cachés du complot, je veillais sur toutes les démarches de nos ennemies, bien décidée à faire un éclat, dès que l'occasion se présenterait de confondre la sous-prieure.

Elle se présenta le lendemain de la Fête-Dieu.

Les nonnes avaient coutume de se réunir, vers la tin du jour, dans une pièce voisine du réfectoire, où des bancs étaient disposés pour elles autour des murailles.

Une sorte de chaire en bois des Lides s'élevait au centre de cette pièce.

Marie de Beauvilliers prenait place dans la chaire , commentait quelques passages de l'Évangile, ou lisait tout autre ouvrage de piété, s' arrêtant, par intervalles, et communiquant aux religieuses les réflexions que lui suggérait la lecture.

La sous-prieure, assise plus bas sur un fauteuil de chêne, faisait un signe vers le milieu de la séance, et l'une des novices se détachait aussitôt, pour revenir ensuite avec un gobelet d'argent, qu'elle déposait à côté du pupitre de l'abbesse. Celle-ci prenait le vase, contenant ordinairement de l'eau sucrée, buvait à sa soif et continuait sa lecture ou ses commentaires.

Ce jour-là, je mêle rappelle, Marie de Beauvilliers lisait un ou-

AMOURS HISTORIQUES

vrage pieux, alors dans toute sa vogue, V Introduction à la vie dévote. Elle m'avait dit en connaître beaucoup l'auteur, François de Sales, évêque de Genève.

Le gobelet d'argent fut apporté, comme de coutume, sur un signe de la sous-prieure.

On était au mois de juin, il faisait une température étouffante. Marie de Beauvilliers regardait avec une certaine complaisance la novice qui venait lui apporter à boire.

Il y eut tout à coup un frémissement dans la salle.

Une de mes voisines tressaillit comme par une convulsion soudaine. Je la regardai, c'était une des plus ardentes discoureuses dans les groupes. Son visage était livide. La sous-prieure avait les traits plus décomposés encore, et ses yeux ne se détachaient pas de l'abbesse, qui approchait précipitamment le gobelet de ses lèvres.

Le froid courut dans mes veines, un éclair traversa mon esprit.

D'un bond, je m'élançai jusqu'à la chaire et j'enlevai des mains de Marie de Beauvilliers le gobelet dont elle n'avait encore bu qu'une faible partie. Le mouvement, le geste, l'action, tout cela fut si rapide, que les nonnes se levèrent pâles et frémissantes.

— Qu'avez-vous donc, ma fille? dit l'abbesse.

— Ce vase contient du poison ! répondis-je, en fixant un œil indigné sur la sous-prieure.

* Elle brava mon regard et s'écria :

— Calomnie! calomnie!

— Madame, lui dis-je, veuillez achever de boire et nous donner ainsi la preuve de votre innocence.

Elle recula, pâle comme une morte, et tomba dans son fauteuil, accablée de honte et de rage.

— A moi ! mes sœurs, à moi ! cria Marie de Beauvilliers avec épouvante.

En un clin d'œil notre troupe environna la chaire.

Le plus grand nombre de nos ennemies, voyant le coup manqué, vinrent s'unir en toute hâte à la cohorte fidèle.

Il restait loin de nous cinq des plus coupables dont l'effroi, quand elles se virent découvertes, avait tellement paralysé les jambes, qu'elles ne purent suivre leurs compagnes.

Je donnai la première un exemple d'énergie en me précipitant sur la sous-prieure.

On la garrotta, et bientôt elle entendit se refermer sur elle les-

la

MAItlON DKLOUME

v'crrous de ce môrne soulerruiii où, par'ses ordres, on m'avait lait passer une heure de si terrible angoisse.

Nous eûmes lacilcinent raison des autres complices.

Mais, dans font ce désordre, on oubliait de porler secours à Marie deBeauvilliers. Legjhelel d'argent contenait une infusion de ciguë; elle en avait assez pris pour mettre ses jours en péril, et déjà se manifestaient d'intpiiétants symptômes. Nous la transporlAmes dans sa chambre; on courut chercher une jatte de lait chaud à la métairie du monastère, et nous eûmes dès le soir même, la certitude que le danger n'existait plus.

Le lendemain, tout Paris fut informé de cette étrange histoire des Bénédictines de Montmartre, qui avaient essayé d'empoisonner leur abbesse.

Marie de Beauvilliers conservait de nombreux amis à la cour, et, de toutes parts, on vint lui rendre visite. Elle reçut alternativement la princesse de Condé, madame de Nevers, les duchesses de Ventadour et de Sully, la maréchale de Bouillon et madame de La Fayette, conduisant par la main sa fdle, délicieuse enfant, toute jeune encore, et qui gambadait comme une biche sur les dalles des couloirs.

La voyant ainsi folâtrer près de sa mère, je ne me doutais pas que l'amour d'un roi devait aussi la conduire , dix-huit années plus tard, sous les grilles d'un cloître.

En fait d'hommes, il ne vint d'abord que le maréchal d*Es- Irées, et le vieux Sully, fidèle jusqu'au costume à la mémoire de son maître.

Il me fît un peu l'effet d'un portrait de famille.

J'introduisais dans la chambre de 1* abbesse tous ces hauts per-

sonnages.

Déjà, pour la plupart, je les avais vus au Louvre, et sous mes voiles de novice, aucun d'eux n'avisa la filleule de madame de Saint-Évremond.

Quanta ma marraine, elle ne parut point, dans la crainte de me rencontrer, sans doute.

Mais je me trouvai bientôt face à face avec une joyeuse figure de connaissance :

— Quoi! Marion, c'est vous?... pauvre jeune fdle!... ainsi vêtue!... Je remercie Dieu de la rencontre. Cette endiablée comtesse n'a jamais voulu dire oii elle vous avait ensevelie ; jugez de

AMOURS HISTORIQUES

notre inquiétude ! Desbarreaux est dans un état d'exaspération terrible... il va faire des scènes rue Saint-Thomas-du-Louvre. Ma foi, j'ai du malheur!... toujours en sous-ordre! et, quand un amoureux s'en va, je vous en trouve un autre. .. Enfin, n'importe, baisez-moi... là!... Vous êtes ravissante sous ces habits de novice!

— Mais, colonel...

— Chut !... voici quelqu'un... J'ai causé vos chagrins ; je saurai les réparer, soyez sans crainte!

Et il entra chez l'abbesse, où la petite marquise, sa femme, était déjà. M'ayant seul reconnue; il l'avait laissée prendre l'avance, afin de me glisser à l'oreille ces mots rapides.

Les personnes qui survinrent, et dont la présence empèclia Bassompierre dt m'en dire davantage, étaient François de Sales et la dame de Chantai ; le saint prélat se trouvait alors à Paris pour la retraite de ses Visitandines.

Il me donna sa bénédiction. Hélas! je commençais à n'en être plus digne !

J'avais contribué puissamment à étouffer la révolte des nonnes ; mais une autre révolte grondait dans mon cœur , et chaque jour apportait à celle-ci des aliments nouveaux. Je ne priais plus; j'étais scandalisée des vices, des méchants projets et de la haine implacable que j'avais vus se développer sous les murs d'un couvent.

Mon intention de fuir était bien formelle et bien positive ; j'accueillis avec ivresse l'espoir que venait de me donner Bassompierre, et j'en attendis avec impatience la réalisation.

Je ne devais pas languir plus d'un jour.

Pénétrant, le lendemain, dans la chambre de l'abbesse, j'aperçus une femme, accroupie devant l'àtre et faisant chauffer les tisanes, elle tourna la tête, je ne pus retenir un cri de surprise.

C'était Thérèse Bulmann.

— Vous connaissez donc cette jeune fille, ma chère enfant? me demanda l'abbesse.

— Oui, s'empressa de répondre Thérèse, j'ai vu mademoiselle Marion chez la marquise de Bassompierre.

La malade me présenta de son lit ce billet signé du colonel :

« Ma pauvre abbesse, « Hier, en redescendant à Paris, nous causions, la marquise

MARION DELOIIMK

« et moi, «le voire fàciieuse siluulion et du péril où vous seroz « longlemps encore peut-ôtre avec vos religieuses. I^ haine ne « s'éteint pas en un jour, nous craignons pour vous de nouvelles « tenlalives (i'cmpoisonnerncnt. La inan[iiise vous envoie une « de ses femmes dont vous pouvez ôtre sûre comme de vou^ « môme; elle vous engage h faire acheter au dehors par cette « femme tout ce qui doit composer vos repas et à ne vous fier qu'à « elle jusqu'à nouvel ordre. »

Je compris à l'instant la ruse audacieuse de Bassompierre, et je réussis à cacher mon émotion à Marie de Beauvilliers.

Un quart d'heure après, Thérèse était dans ma cellule, me prodiguant mille caresses et m'expliquant les ressorts de l'intrigue surprenante qui l'amenait à l'abbaye.

D'abord, elle éclaira mes doutes au sujet de son enlèvement, car Desbarreaux avait tout autre chose à me dire dans le cabinet de Richelieu, et l'idée ne m'était point venue de le questionner à cet égard.

C'était bien Emmanuel qui avait fait disparaître la fiancée du malheureux huissier à verge.

Deux jours avant la noce, il se trouva d'accord avec Thérèse, et n'eut pas la moindre peine à lui faire adopter son projet, s' engageant sur l'honneur à lui donner un autre époux , plus jeune et surtout plus beau.

Par suite, on le devine, le hasard seul ne jeta pas les gardesdu-corps sur le passage du cortège.

Un de leurs officiers , ami d'Emmanuel , les amenait là tout exprès, et chacune des particularités de l'enlèvement se combinait d'une manière fort adroite.

Desbarreaux, fidèle à sa parole, avait bel et bien marié Thérèse au régisseur d'une propriété charmante qu'il possédait dans le faubourg Saint- Victor. Elle me peignit une petite maison adorable, aux délicieux jardins, aux bosquets enchanteurs, un Eldorado complet, un séjour féerique, « où, me dit-elle en terminant sa description, j'espère vous voir bientôt installée. »

Je la laissais dire.

Mon cœur battait avec force, ma tête était brûlante, je ne luttais plus.

La liberté venait s'offrir à moi ; je l'accueillais avec enthousiasme avec ivresse.

AMOURS HISTORTOUES

Restait à ra'expliquer la singulière coïncidence, par laquelle Desbarreaux et Bassompierre se trouvaient réunis dans un commun effort pour briser ma chaîne. C'était fort simple.

En regagnant le bal, après avoir jeté son froc , le colonel des Suisses trouva dans les galeries Desbarreaux et Saint - Sorlin , tous les deux fort émus encore de la violence de la reine-mère. Us avaient laissé en compagnie de Richelieu Marie de Médicis, obligée de se contenter de quelques phrases explicatives, jointes 'o la promesse d'une pleine et respectueuse discrétion.

Ces messieurs me cherchaient pour m' exhorter au silence, quand survint le colonel.

Il s'empressa de leur dire la piquante anecdote, et Desbarreaux, entrevoyant sur l'heure tout ce que ses espérances gagnaient à cette aventure, confia son amour à Bassompierre.

On sut, le lendemain, ma disparition.

Emmanuel, furieux, se présenta chez ma marraine. Il lui demanda ce qu'elle avait fait de moi, et celle-ci, comme on le suppose, se railla de son outrecuidance; le pauvre avocat n'eût rien appris sans l'heureuse visite du colonel à Marie de Beauvilliers.

Le jour même de cette visite, ils jetèrent leurs plans, et bientôt arriva Thérèse.

Bassompierre osa l'envoyer pour une femme appartenant à la marquise ; la fable avait beaucoup de vraisemblance et n'excita pas le moindre soupçon.

— Maintenant, me dit la soubrette, la fuite est facile. Je suis à l'abbaye sur le pied d'une domestique séculière; il m'est permis de sortir quand je veux et sous tous les prétextes. Un messager se tient aux environs du couvent, prêt à donner avis du jour et de l'heure dont nous ferons choix. Il faut séduire la gardienne de la porte, avoir son trousseau de clés, et nous sommes libres!

— Non,luidis-je,non. Dans le complot, la tourière était contre nous ; elle saisirait au plus vite cette occasion de se venger et de me retenir au cloître. . . Il me vient une idée meilleure. . . Qu'on se trouve, cette nuit, avec un carrosse, au bas du rempart de l'ouest.

Thérèse n'en demanda pas davantage, et courut avertir le messager.

Pour moi, je redescendis promptement chez l'abbesse.

Le soir venu, je feignis de la trouver plus mal. Thérèse lui assura qu'en effet il serait prudent de nous laisser veiller auprès de

MAlUOiN OKLOUMIi

IGO

CCil lui, ma belle Aiaiioii... Liberté 1 Liberté 1 l'âge iHi. ^

son lit, et la permission nous en fut accordée sans peine.

Toutes les nonnes gagnaient leurs dortoirs à neuf heures.

Vers minuit, Marie de Beauvilliers dormait d'un sommeil paisible.

J'ouvris un placard oii se trouvait l'échelle de soie ; je la pris

et je la donnai à Thérèse. M'approchant ensuite de la malade, je

collai doucement mes lèvres à l'une de ses mains qui pendait hors 22 ^^

SC^^l

AMOURS HISTORIQUES

de la couche. Des larmes humectaient ma paupière ; j'avais envie de tirer la supérieure de son sommeil et de lui demander un dernier baiser.

Mais elle s'opposerait à ma fuite, elle ne voudrait jamais me laisser ainsi aller seule, même en récompense du service rendu * sa religion lui ordonnerait d'avertir la comtesse, on appellerait de nouveau ma mère...

Non, non ! c'est impossible, ii faut partir !

J'essuyai vite mes pleurs et je sortis avec Thérèse, traversant les corridors sans bruit, franchissant les cours avec précaution.

Cinq minutes après, nous étions sur le rempart

La fille de Bulmann devait retirer l'échelle de soie, après ma descente, la remettre dans le placard et quitter seulement le monastère au point du jour, ayant soin de confier la garde de l'abbesse à une religieuse que je lui avais désignée, et dont le dévou ment et la prudence m'étaient connus.

Nous fixâmes l'échelle au mur crénelé.

Je commençai à descendre, et je ne fus pas sans frémir, quand, aux rayons douteux qui perçaient la nue, j'envisageai le précipice au-dessus duquel j'étais en suspens. Je fermai les yeux, pendant quelques secondes, pour échapper au vertige, puis je repris courage et j'atteignis la terre.

Emmanuel m'attendait au bas du rempart. 11 me pressa contre son cœur et s'écria :

— C'est toi, Marion, ma belle Marion... Liberté! liberté)

J'aurais pu lui répondre un mot, un seul, qui résumait, hélas ! tout mon avenir :

« Déshonneur ! »>

Page 1