PRESENTATION DE TULLIA
— Comment, rien?
— Eh! non... — C’est le locataire de la mansarde de quatre-vingts francs... — Pourtant, je dois convenir qu’il m’a donné cent sous de dernier adieu.
— Ah!
— Le commissaire de police m’a fait demander à son sujet...
— Le conimissaire de police ! — répéta ma mère avec un commencement d’épouvante. — Mais, dans ce cas, e’est donc un voleur?
— Pas du tout... — C’est un Italien... un personnage
dangereux pour la politique, à ce qu’il parait... — On appelle ça un charbonneri... C’est comme qui dirait, à Paris, un républicain... *
— Ah! bah!
— Mon Dieu oui... Il parait qu’il était riche dans son pays et qu’il jouissait d’une position conséquente , mais il a dù se sauver, rapport ou gouvernement qu’il voulait détruire et qui lui aurait fait couper le cou pour lui apprendre à vivre... — Il n’a pas le sou et il vit *des leçons qu’il donne pour apprendre aux moutards à parler italien... — Ça ne boit que de l’eau...
— Ça aura bien du mal à payer ses vingt francs de terme! — Le commissaire voulait savoir s’il recevait souvent ses amis et s’il lui venait beaucoup de lettres.
— Je lui ai répondu : — Pas une lettre , mon magistrat , et pas un chat ! Le jeune homme est tranquille et
rangé... — Ça l’a rassuré, et il m’a dit que je pouvais retourner à mes affaires, si j’en avais, — et je me suis dépêché de filer, vu que la loge était seule... Voijà ce que c’est oue le jeune homme...
PETITE FILLE DE CATILINA
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PETITE FILLE DE CATILINA
Ma mère ne répondit rien et parutme.plus penser au mystérieux locataire, seulement elle revint à la maison plus souvent qu’elle n’avait l’habitude de le faire, et elle s’arrangea de façon à rencontrer» de nouveau le réfugié italien.
Alors il se passa une chose que je ne me charge point d’expliquer, par la raison bien simple que je ne la comprends pas moi-même.
Ma mère, — cette femme si matérielle et si positive, cette femme au cœur naturellement sec, desséché et racorni encore par les étranges métiers qu’elle faisait . ma mère pour qui rien au monde, jusque-là, n’avait eu de valeur excepté l’argent, — s’éprit d’une passion violente pour un pauvre diable de condamné politique
sans le sou, et habitant une mansarde dont les dômes* ’i tiques eux*mêmes ne voulaient pas.
t Mais ce n'était pas tout que de ressentir cet amour,
— il fallait encore le faire partager, — chose difficile, je l’affirme, car le descendant de Catilina était homme,
— si misérable que sa situation fût en ce moment, — à s’effaroucher des tendresses de sa portière... *
Je crois que ma mère aurait échoué complètement dans la réalisation de ses amoureux désirs, si le hasard et les circonstances ne fussent venus à son aide de la façon la plus imprévue.
Un matin Claudius ne descendit point comme à l’ordinaire pour aller donner ses leçons.
La journée se passa tout entière sans qu’il sortit de chez lui.
Prévenue à quatre heures et demie de cette circonstance insolite, ma mère s’écria :
— Ce jeune homme est peut-être malade... — Je vais voir.
Et elle monta.
Ma mère avait deviné juste. — Le réfugié italien était malade en effet, bien malade, et, dans son isolement absolu, il s’attendait et se résignait à mourir sans être secouru.
Ma mère courut chercher un médecin, — revint avec lui, — fit écrire une ordonnance, — alla chez le pharmacien commander les remèdes indiqués, — fit prendre au malade une potion calmante, et, comme l’heure avancée lui commandait impérieusement de se rendre
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au théâtre, elle obtint de Claudius la promesse qu’il se tiendrait parfaitement tranquille jusqu’à son retour, et elle partit sans avoir dîné.
' Aussitôt après le spectacle, elle prit un fiacre, — chose sans précédent dans ses habitudes, — et elle revint en toute hâte.
L’état du malade avait empiré...
Ma mère passa la nuit tout entière auprès de lui.
C’était bien là, — personne n’oserait le contester, — une belle et bonne passion, parfaitement caractérisée, et qui se manifestait énergiquement par les deux plus irrécusables symptômes de l’amour véritable, l'ab-
négation et le dévouement.
A partir de cette première nuit de veille, ma mère se fit la garde-malade assidue et infatigable du réfugié.
Elle laissa complètement de côté, avec une magnifique indifférence, les labeurs et les profits de son état de marchande à la toilette, pour consacrer à Claudius presque toutes les heures de la journée.
Il n’y eut que son service au théâtre qu’elle n’abandonna point. — J’ai déjà dit les raisons pour lesquelles
elle tenait si fort à sa position d’habilleuse. Elle
voyait là une question d’avenir.
Grâce aux soins qui lui furent prodigués avec une tendresse de mère, de sœur et d’amante, Claudius échappa à une mort parfaitement certaine, car le médecin l’avait condamné déjà et ne lui laissa point ignorer, lorsque commença la convalescence, que c’é- tait à ma mère qu’il devait la vie.
Après douze ans de mariage stérile ma mère devint . grosse.
Le portier-tailleur, son époux, en éprouva d’incroyables transports d’allégresse, et courut annoncer dans tout le quartier, chez ses collègues, qu’un héritier de sa loge et de ses aiguilles allait lui naître bientôt...
De quoi, — comme bien on pense, — il fut trèschaudement complimenté.
Cependant la grossesse suivait son cours naturel, — les mois se passaient, — l’époque de l’accouchement était proche... — huit ou dix jours à peine devaient s’écouler avant le terme probable...
Déjà l’administration du théâtre de Belleville avait conseillé à ma mère de se faire remplacer pendant quelques semaines; — mais elle avait tenu à ne quitter son service qu'au dernier moment, lorsque l’urgence serait absolue.
Un soir on jouait je ne sais plus quelle pièce, dans laquelle l’actrice chargée du rôle principal avait à changer de costume d’une scène à l’autre.
Trois minutes à peine lui étaient accordées pour faire son changement, comme on dit en argot de théâtre; — aussi, afin de simplifier les choses, — et ainsi que cela se pratique d’habitude, — on avait installé, entre deux coulisses, une psyché entourée d’un paravent destiné à suppléer le cabinet de toilette absent.
Derrière ce paravent ma mère attendait comme un bon soldat à son poste, — seulement elle tenait sur
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son bras gauche, — au lieu d’un fusil, — la robe qu’allait endosser la comédienne.
Celle dernière sortit de scène, s’élança, et dit, tout en dégrafant son corsage :
— Vite ! ! vite! ! dépêchons-nous !! Je n’ai pas envie de manquer mon entrée comme avant-hier ! !
Ma mère venait de quitter sa chaise.
Elle défripait quelques-uns de plis de la robe qu’elle allait présenter à l’actrice...
Soudain elle poussa un cri, — se tordit et laissa tomber la robe. — Les douleurs de l’enfantement venaient de la prendre, et la violence même de la crise annonçait que le dénouement ne se ferait point attendre...
Tout au plus, en effet, cette crise dura-t-elle quatre minutes.
L’actrice, pendant ce temps, jurait comme un dragon et s’habillait toute seule, tant bien que mal, — plutôt mal que bien...
Naturellement elle manqua son entrée le plus complètement du monde.
Les clefs sortirent de toutes les poches. — Le public se mit à siffler avec un merveilleux ensemble.
C’est au bruit de ces sifflets que je vins au monde 1 1 C’était bien là, n’est-il pas vrai, un assez fâcheux augure pour mon avenir de comédienne ?...
Certes ! — Mais, n’en déplaise aux gens superstitieux, les présages funestesn’ont point tenu parole elles
sifflets étaient menteurs*! 1
La mère et l’enfant furent mis dans un fiacre après
le spectacle et ramenés rue de Bondy. — Le portiertailleur revendiqua, plus que jamais, tous les honneurs de la paternité, et fit remarquer et admirer, le lendemain matin, à toutes les commères attirées par la nouvelle du grand événement, la prodigieuse ressemblance que je ne manquerais point d’avoir avec lui..,.
Cette ressemblance,— je dois le dire, — fut d’ailleura constatée à l’unanimité...
Or, le portier-tailleur était petit, roux et hideux. — Je suis grande, je suis brune et je suis belle... — Concluez ! — Je crois la question résolue.
J’étais née. — C’était déjà quelque chose, mais ce n’était pas tout... Il fallait maintenant me baptiser et me donner un nom. — Il fallait me trouver un parrain et une marraine...
Grande affaire ! !
Le mari de ma mère proposait avec acharnement un concierge de ses amis, homme bien posé dans son estime et dans le quartier, et une cuisinière, sa parente, qui faisait danser l’anse du panier avec une distinction suprême...
Mais ma mère imposa sa volonté, — ainsi que, d’ailleurs, elle en avait l’habitude.
Elle choisit le réfugié italien, — qui certes possédait les droits les plus incontestables à être tout au moins mon parrain, — et elle lui donna pour commère une, actrice du théâtre de Belleville, jouant les fortes amoureuses, et qui voulut bien faire à 6on habilleuse
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un aussi grand honneur que celui de tenir sa fille sur les fonds du baptême.
Le parrain me nomma Tul/ia, — nom qui fut dé* claré généralement assez joli, mais un peu bizarre...
Soit par économie, soit par tendresse, — peut-être aussi par un mélange à doses égales de ces deux sentiments, — ma mère ne m’envoya point en nourrice.—
Le sein qui m’avait porté m’abreuva.
Je ne m’en trouvai pas extrèment bien, et je vais expliquer pourquoi...
Les occupations de ma mère, comme marchande à la toilette, la tenaient absente une partie de la journée.
— Elle ne pouvait me mettre dans un carton et m’introduire chez ses clientes ; — elle me laissait donc à la loge, après m'avoir donné à boire le matin, et le portier-tailleur avait la consigne, aussitôt que je commençais à crier, de me donner à sucer l’extrémité d’un biberon-Darbo rempli de lait tiède.
J’imagine qu’il devait observer scrupuleusement cette consigne, mais je dois avouer ici que je n’en ai pas conservé le moindre souvenir.
A l’heure du dîner , ma mère rentrait ; — elle m’abreuvait de nouveau, et, me prenant comme un paquet, elle m’emportait au théâtre où elle se débarrassait facilement de moi en me campant sur les bras d’un figurant quelconque, et parfois aussi sur les genoux du pompier de service.
Or, ce régime, je le répète, n'allait pas bien à mon tempérament.
Je grandissais peu, — parait-il. — J’étais maigre comme un jeune coucou et noire comme un petit corbeau.
— Bah ! — répondait ma mère, quand on lui parlait de mon apparence malingre — elle se porte bien, au fond; — • elle deviendra grosse quand il sera temps, et je vous réponds que vous verrez un jour une belle fille ! 1
Elle n’avait pas tout à fait tort.
Avant d’aborder cette époque de ma vie où je commençai à être quelque chose et à avoir des souvenirs, il faut que je dise, afin d’en finir sur-le-champ, quelle fut la destinée du pauvre réfugié, de mon parrain Claudius.
Une année environ après ma naissance, un matin, de très-bonne heure, deux jeunes gens pâles et bruns, et habillés de noir, vinrent demander l’Italien.
Il sortit avec eux de la maison. — Il ne devait plus y entrer vivant.
Au bout de deux ou trois heures un fiacre s’arrêta devant la porte :
De ce fiacre descendirent les jeunes gens qui soutenaient dans leurs bras un corps inanimé. — C’était celui de Claudius dont une balle de pistolet avait troué la pu.trine.
Voici ce qui venait de se passer.
La veille, le réfugié avait lu par hasard, dans je ne sais quel journal, un article tellement insultant pour les carbonari italiens en général, et. pour lui en parti-
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culier, qu’il était allé provoquer à l’instant même le journaliste.
Une rencontre au boisdeVincennes avait été décidée pour le lendemain.
Les jeunes gens pâles, vêtus de noir, étaient les amis et les témoins de l’Italien.
Le sort se déclara pour le journaliste français. — Le réfugié tomba raide mort sous la première balle, sans avoir même eu le temps de répondre au feu de son adversaire.
Les choses s’étaient passées, du reste, avec une parfaite loyauté.
En rentrant de ses courses, ma mère apprit cette mort. .
Son désespoir fut grand et la jeta hors des bornes de toute modération et de toute prudence.
Elle pleura,-— sanglota — se tordit les mains,— fit mine de s’arracher les cheveux.
Le portier-tailleur resta, pendant quelques secondes, muet et abasourdi comme un homme qui vient de recevoir à Timproviste, sur le crâne, un tuyau de cheminée.
Puis, tout à coup, il se mit à rire, — fit ce geste habituel aux gens qui viennent de trouver la solution d’une énigme ou d’un logogriphe, et murmura :
— Le trépas inattendu du parrain de ma fille vient de faire perdre momentanément la tête à mon épouse... — Ça reviendra un peu plus tôt ou un peu plus tard...
Ma mère entendit, mais elle se contenta de hausser
les épaules sans répondre, — elle essuya ses larmes, — elle me prit et elle m’emporta au théâtre.
C’est d’elle-même que je tiens tous ces détails. — Elle me les a répétés plus d’une fois, et j’en garantis l'exactitude.
J’atteignis l’âge de six ans. — Je m’étais développée; — j’avais grandi; — je n’étais pas jolie, à ce qu’il parait, mais ma physionomie vive, intelligente, animée, promettait beaucoup, — toujours à ce qu’il parait...
A cette époque, il se passa un événement qui fut, pour mon avenir, d’une prodigieuse importance.