‹ Les confessions de TulliaChapitre 5 sur 13 · UN MELODRAME · texte numérisé non relu

UN MELODRAME

ceur, par la menace, il veut lui arracher son secret que l’enfant, bien entendu, conserve au péril de sa vie.

Ceci constituait une des principales scènes, ou, pour mieux dire, la scène capitale du mélodrame.

Au moment où l’abominable Brutus allait faire feu sur le petit Georges, voici que de partout,— des fenêtres volant en éclats, — des tableaux tournant sur les panneaux mobiles, — des trappes pratiquées dans le plancher, — des couloirs percés dans les murs,*— s’élançaient des Vendéens armés, conduits par le père de Georges, par le comte de Pontcallec en personne.

Brutus se trouvait momentanément à la disposition de ses plus terribles ennemis, et le mélodrame continuait.

Cette rapide analyse démontre péremptoirement deux choses: la première, c’est que le Château de la Roche- Noire pouvait passer pour une œuvre lourdement conçue et maladroitement exécutée; — la seconde, c’est que le rôle du petit Georges était d’une extrême importance, et demandait a être joué, non-seulement avec une mémoire obéissante, mais encore avec une véritable intelligence dramatique, sous peine d’en mal indiquer les intentions, et d’en laisser tomber les effets.

Or, le directeur, — comptant beaucoup sur l'intellijence de mademoiselle Zizi, — se croyait certain d’obtenir un grand et fructueux succès en lui distribuant le /Ale de Georges,

Il alla jusqu’à se mettre en frais, — chose prodigieuse et invraisemblable 1 — en commandant un dé*

cor absolument neuf, qui représentait la salle gothique du château.

Les répétitions commencèrent et se succédèrent avec une rapidité de bon augure.

Mademoiselle Zizi, — disait-on, — se surpassait I Le directeur était radieux.

ZIZI DUMOULIN

ZIZI DUMOULIN

Deux ou trois jours avant la soirée où devait avoir lieu l'importante solennité dramatique qui se préparait, ma mère, en un moment où aucune artiste n’avait i besoin de ses services, était assise derrière un décor tandis que je jouais à droite et à gauche dans les coulisses et au foyer.

Elle assista incognito au dialogue suivant, qui lui fi dresser l’oreille dès la première réplique et dont elle ne perdit pas un seul mot.

Le directeur se promenait sur son théâtre, la bouche souriante, les bras croisés derrière le dos, — dans une attitude véritablement napolénienne.

L’acteur, heureux père de mademoiselle Zizi, s’ap-

procha de lui et le salua avec une sournoise humilité.

— Bonsoir, Dumoulin, — lui dit le directeur, en s’arrêtant auprès de son pensionnaire et en lui frappant sur l’épaule avec une familiarité gracieuse et protectrice.

Bonsoir, mon directeur, — répondit l’artiste. —

Pourrait-on, sans vous déranger, causer avec vous pendant la simple bagatelle de quatre minutes ?... histoire d’en dire deux.

Disons-en deux, Dumoulin... et même davantage

si vous le souhaitez ; mais, à quel propos?..

— A propos d’un objet de grande conséquence...

— Pour vous, ou pour moi ?

Pour l’un et pour l’autre, mon directeur, mais

surtout pour moi...

— De quoi s’agit-il ?

— Il s’agit de la petite...

— De Zizi?

— En propre et naturelle personne.,, oui, mon directeur.

— Elle n’est pas malade, j'espère...

— Oh 1 que nenni ! — Elle se porte comme un charme 1... C’est une enfant d’une belle venue et d’une forte santé...

Et vous dites qu’il s’agit d’elle ?...

Un peu, mon neveu...

— Alors, expliquez-vous Dumoulin. — J’attends vos communications...

— Je vais m’expliquer, mon directeur, et je serai clair et transparent comme de l’eau de roche...

ZIZI DUMOULIN. 27

— Vous nie ferez plaisir, Dumoulin, — répliqua le directeur, qui cependant et sans trop savoir pourquoi commençait à ressentir une vague inquiétude. — Oui, Dumoulin, vous me ferez bien plaisir...

— Dans ce cas. mon directeur, je me garderai de vous laisser attendre. — Voici de quoi il retourne : — Je voudrais un bout d’engagement...

— Mais, vous êtes engagé!.. '

— Aussi, ce n’est pas pour moi...

— Pour qui donc?

— Pour Zizi.

— Bah ! — s’écria le directeur très-surpris.

— C’est mon idée.., — reprit l’artiste.

— Mais, à quoi bon ?

— »Un engagement est toujours bon à quelque chose...

— On n’engage guère des comédiennes de huit ans...

— L’enfant grandira... et d’ailleurs :

aux actrices bien nées,

Le talent vient avant le nombre des années ! ...

— Ne vous fiez-vous donc plus à ma parole, Dumoulin?..

— J’ai grande confiance, mon directeur, mais un écrit de quatre lignes vaut plus que toutes les paroles du inonde... — D’ailleurs, vous ne m'en avez donné aucune...

— Immédiatement, c’est vrai, — mais vous savez bien qu’il a été convenu, par le passé, que Zizi touehe-

rait vingt sous de feux chaque fois qu’elle aurait rempli un rôle quelconque dans la représentation du soir...

— Vingt sous !! — répéta Dumoulin d’un air souverainement dédaigneux, — vingt sous!! Ah! c’est mesquin!!

— Mon intention, — se hâta d’ajouter le directeur,— a toujours été de proportionner la rémunération au service rendu, et d’augmenter les feux en raison de l’importance des rôles... — Ainsi, pour le Château de la Roche-Noire , je donnerai à Zizi deux francs au lieu de vingt sous... — J’espère que c’est gentil, cela?..

La réponse se fit attendre.

Ma mère, qui non-seulement écoutait, mais encore regardait à travers une petite déchirure du décor, — ma mère s’aperçut facilement que l’inquiétude du directeur redoublait.

Enfin, Dumoulin, — après avoir paru se consulter quelques secondes, — posa son poing sur sa hanche et répondit carrément :

— Ces conditions ne me vont pas...

— Ah ! — s’écria le directeur, — elles ne vous vont pas!.. — Et qu’est-ce que vous voulez donc, grand Dieu?..

— Je veux un engagement en règle, et des appointements fixes pour Zizi...

— Un engagement!! — Mais, je vous le répète, jamais, au grand jamais, on n’a vu engager un enfant de cet âge!..

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ZfZI DUMOULIN.

L’acteur fit un geste narquois, et répondit avec le plus grand calme :

— On ne l’a jamais vu ? — Ç’est possible... Mais qu’est-ce que ça prouve ? — On le verra, voilà tout...

— Et quelles sont vos prétentions ?

— Mon directeur, je veux cinquante écus...

— Par an ?

— Mon directeur, vous maniez la plaisanterie fort agréablement, et je vous en félicite !... Le petit mot pour rire, c’est très-gai !... Au fond, vous comprenez comme votre serviteur qu’il s’agit de cinquante écus par mois...

Le directeur leva ses deux mains vers les frises, et s’écria :

— Allons donc ! Allons donc ! — Mais vous êtes fou, Dumoulin ! !

— Vous me permettrez de n’en rien croire.

— Cinquante écus !... Mais mon grand premier rôle ne touche que soixante et quinze francs ! I

— Après ?

— Et vous' voulez que j’en aille donner cent cinquante à une morveuse de huit ans?

— Parfaitement bien, et pour la meilleure de toutes les raisons... — Le grand premier rôle ne fait pas un sou, et la morveuse fera de l’argent...

— Ce n’est pas sûr...

— C’est parfaitement sûr, au contraire, et la preuve

que vous y comptez, c’est que vous venez de faire de gros frais pour le mélodrame que Z, zi joue aprèsdemain.

Le directeur, battu par cet argument ad hominem , baissa la tète en soupirant.

— Enfin, ce n’est point de tout cela qu’il est question, — reprit Dumoulin qui se sentait bataille. gagnée,

c’est de l’engagement... — Je veux cinquante écus,

et c’est mon dernier mot... J’y tiens... Je ne sors pas de là... Voulez-vous me les donner, oui ou non?

— Non...

— Une fois, deux fois, trois fois, — voulez-vous?

— Non! Non!! Non!!!

— Très-bien... Çi me regarde... Mais alors, arrangez-vous comme vous l’entendrez, Zizi ne jouera pas...

Vous dites? — s’écria le directeur avec épouvante.

• — Je dis : Zizi ne jouera pas l

— Qui l’en empêchera ?

— Moi.

— Vous n’en avez pas le droit...

— Je m’en fiche pas mal ! !

— Vous l’avez laissée répéter... Les répétitions équivalent à un contrat passé entre nous...

— Je me moque du contrat. ,

— Je vous ferai un procès...

— Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ï

— Je le gagnerai...

— Tant mieux pour vous.

— . Vous serez condamné...

ZIZt DUMODLIN.

— A quoi ?

— A des dommages-intérêts considérables...

Dumoulin se mit à rire.

— Ah 1 je serai condamné 1 1 — répéta-t-il en ricanant.

— C’est certain.

— A payer ?

— Parfaitement.

Dumoulin ût le geste goguenard des gamins de Paris imitant les cantonniers ( de chemins de fer.

— Il parait, mon directeur, — reprit-il ensuite, — que vous avez oublié certain proverbe : — Où il n’y a rien , le roi perd ses droits l — et, soit dit sans vous offenser, vous n’ètes pas encore le roi 1 1

Puis Dumoulin déclama comiquement ces deux vers du vieux répertoire :

Ta peux me faire perdre, ô fortune ennemie,

Mais, me faire payer, morbleu, je t’en défie ! !

— Malheureux !! — balbutia le directeur effaré, — il fallait donc au moins me prévenir de votre résolution il y a huit jours, et ne pas me laisser dépenser cent écus pour le décor gothique du Château de la Roche-Noire...

Dumoulin eut un éclat de rire tout à fait méphistophélétique.

— Vous prévenir, mon directeur, — répliqua-t-il, — pas si bête 1 1 Si je vous avais prévenu vous n’auriez point monté la pièce, et bonsoir l’engagement de Zizill Tandis que maintenant vous êtes tout à fait à notre dis-

crétion, et, vous aurez beau vous débattre, vous finirez par consentir à ce que je demande..

— Mais c’est une infamie! un piège atroce! un guet-à-pene qui n’a pas/le nom ! !

— Appelez ça comme vous voudrez, mon directeur...

— Oh! mon Dieu, je ne chicanerai pas sur les mots...

— Je ne vous demande que de ratifier ma proposition, même quand elle vous semblerait un peu canaille...

— Jamais! ! — râla le directeur avec une énergie défaillante, — Jamais ! !

— Comme il vous plaira.. — Je suis bon enfant, je vous laisse toute la nuit pour réfléchir.. — Demain matin Zizi et moi nous reviendrons à l’heure de la répétition, — nous passerons dans votre cabinet; — si l’engagement est tout préparé, pour un an, aux appointements de cinquante écus par mois, nous le signerons et nous répéterons, — sinon nous nous en irons tout tranquillement fumer notre pipe et déguster notre absinthe au café du Bosquet, — car il faut vous dire, mon directeur, que Zizi fume et boit comme un homme ! ! — Cette petite a tous les talents ! !

Et Dumoulin,— faisant au directeur le salut militaire avec une incomparable ironie, — tourna sur ses talons et s’éloigna.

Le malheureux impressario, désespéré, le regard éteint, les bras pendants le long du corps, regagna à pas lents son cabinet directorial.

Son anéantissement était si complet qu’il ne lui res-

ZIZl DÜMOULIN.

tait pas même la force de proférer quelques imprécations pour se soulager.

A peine venait-il de tourner l’angle de la dernière coulisse que ma mère, illuminée par une inspiration soudaine, se leva comme une folle et fureta dans tous les coins et recoins du théâtre et du foyer, jusqu’à ce qu’elle eut fini par me rencontrer.

Elle me saisit la main , et m’entraîna en me disant :

— Vite ! vite ! vite ! !

Et elle allait effectivement d’un tel train que j’avais toutes les peines du monde à la suivre, même en courant.

Heureusement pour mes petites, jambes elle ne me conduisait pas bien loin, et elle s’arrêta à la porte du cabinet du directeur.

Là elle frappa deux coups légers, avec une discrétion exemplaire.

Une voix éteinte demanda depuis l’intérieur :

— Qui est là ?

— C’est moi, mon directeur, — répondit ma mère, moi, m’ame Ulysse, — votre habilleuse...

Je dois dire que ma mère, dont le légitime époux s’appelait Loriot , trouvant ce nom empreint d’une vulgarité déplorable, avait jugé d’un goût exquis d’adopter, pour le théâtre, le pseudonyme de Madame Ulysse.

Pourquoi ce pseudonyme plutôt qu’un autre? — demanderont peut-être mes lecteurs. — Il me serait

impossible de leur répondre, car je n’en ai jamais rien su, — ni ma mère non plus, sans doute.

Donc, elle venait de répondre : — C’est moi, — m’ame Ulysse... — votre habilleuse... • et elle s attendait si bien à entendre le mot : — Entrez! — que déjà sa main s’appuyait sur le bouton le la serrure pour le mettre en mouvement.

Mais, au liai de l’invitation attendue, la voix du directeur, ranimée pour la circonstance, lui cria cette phrase énergique :

— 'Allez au diable! !

Ma mère parut surprise, et pendant un instant je crois qu’elle hésita. — Mais elle était femme résolue et son parti fut pris bien vite.

Ah 1 bah ! — murmura-t-elle, — au petit bonheur 1 1

Elle ouvrit brusquement la porte et elle entra dans le cabinet, me traînant toujours à sa remorque.

Le directeur, affaissé sur un vieux divan, se livrait selon toute apparence aux plus mélancoliques réflexions.

Il parut furieux d’ètre ainsi troublé malgré lui dans sa morne solitude, et il s’écria, en panachant ses paroles de jurons inutiles à reproduire :

— - Je vous ai déjà dit d’aller au diable ! 1 — Comptezvous me donner la paix, oui ou non?... — Allons, allons, décampez 1 ! et plus vite que ça ! 1 r

Ma mère ne se tint pas pour battue. — Elle laissa * tranquillement passer l’orage, et elle répliqua :

ZIZl DUMOULIN.

— Mon directeur, je venais pour avoir l'honneur de çous direqne Dumoulin est un polisson.

En entendant exprimer à l’improviste une opinion aussi parfaitement conforme à la sienne, le directeur fit un soubresaut sur son vieux divan,

— Ah ! ah! — s’écria-t-il subitement radouci, — c’est

votre avis, m’ame Ulysse ?

— Oui, mon directeur.

— Et, à quel propos venez-vous m’en faire part?

— A propos des cent cinquante francs par mois qu’il a le front de vous demander pour mademoiselle Zizi,sa saltimbanque de fille ! I

— Ah ! vous savez ?

— Tout mon directeur.,.

— Mais, comment ?

— J’ai entendu votre dialogue avec Dumoulin.,,

— Vous voyez alors à quel point le gredin abuse de son avantage 1 ! Il me fait chanter parce que je ne peux pas me passer de sa fille 1 1

— Vous pouvez vous en passer,.. — répliqua carrément ma mère.

— Vous croyez ?

— J’en suis sûre.

— En ne jouant pas la pièce ?

— En la jouant, au contraire... et avec avantage.,

— Mais le rôle de Georges ? qui tiendra le rôle da

Georges ? \

— J’ai votre affaire...

— Sérieusemei »' 9

Ai-je l’air d’une femme qui se permet de plaisanter

avec son directeur î

Vous avez sous la main un petit phénomène ?

— L’oiseau bleu, le merle blanc 1 — oui, mon directeur...

— Et, ce merle blanc ?

— Le voici... — répondit ma mère en me faisant faire deux pas en avant. -—C’est ma propre fille Tullia, que j’ai l’honneur de vous présenter...

Le directeur m’examina d’un air médiocrement rassuré.

— La petite est gentille et semble intelligente, — dit-il au bout d’un instant, — mais comment voulezvous qu’une enfant de cet âge, qui n’est encore montée sur aucun théâtre, puisse jouer un rôle comme celui de Georges ?

— Mon directeur, — répliqua ma mère, — si vous connaissiez l’esprit de ce moucheron-là, vous ne diriez pas ce que vous dites U — Quant à son âge, c’est une raison de plus de succès,.. — Vous mettrez sur votre affiche, en grosses lettres : — Le rôle de Georges sera joué par la petite TÜLLIA. — Cette enfant phénomène et incomparable n'est âgée que de cinq ans et neuf mois, et comme un pourrait croire que nous induisons le public en erreur pour mieux lui faire apprécier un talent si précoce et si complet , l'acte de naissance de la petite Tullia sera déposé au contrôle , oit, les incrédules pourront en prendre connaissance pendant les cntr'actes. —

ZIZl DUMOULIN. J7

Qu’est-ce que vous dites de ce boliment-lk , mon directeur?

— Je dis que ça ue serait pas mauvais du tout...

— Je le crois lichtre bien 1 !

— Mais l’enfant pourra-t-elle jouer ? — Voilà la question...

— Mon directeur, avez-vous là une brochure du Château de la Roche-Noire ?

— Oui.

— Voulez-vous me la prêter ?

— La voici.

— Demain matin, la petite saura la moitié du rôle... — demain soir elle le saura tout entier, et elle le jouera après demain si vous voulez...

— Ah ! m’ame Ulysse, si vous faites ça, vous pourrez vous vanter de m’avoir tiré une fameuse épine du piedl... — Brigand de Dumoulin, je le casserais aux gages de bien bon cœur ! !...

— Vous aurez ce plaisir-là, mon directeur... Gardezvous d’en douter 1 ! — Ce n’est pas nous qui vous demanderons, comme ce drôle-là, des choses par-dessus tes maisons...

— Au fait, que demanderiez-vous? — Entendonsnous tout de suite pour le cas où les représentations pourraient avoir lieu...

— Mon directeur* pas d’engagement, et cent sous de leux pour chaque soirée dans laquelle Tullia paraîtra,

— C’est raisonnable.

— Alors, vous acceptez?

— Oui.

— Dans ce cas, mon directeur, tout est bien... — Seulement, trouvez quelqu’un qui me remplace ce soir dans mes fonctions d’habilleuse... — Je voudrais pou< voir rentrer afin de faire travailler la petite.

— Bien.;, bien... je suis prévenu, ça suffit... —Vous pouvez vous en aller ; — ces dames s’habilleront toutes seules... — A propos, la répétition est pour midi... — Venez à onze heures avec la petite.

— Oui, mon directeur.

Ma mère avait obtenu ce qu’elle voulait ; — elle fit une profonde révérence, et, pour la première fois depuis bien des années, elle reprit à dix heures du soir le chemin de la rue de Bondy.

Elle me tenait d’une main, et serrait de l’autre la précieuse brochure du Château de la Roche- Noire.

LE PETIT PRODIGE

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LE PETIT PBODIQE -s

Comme je ne savais pas un mot de ce qui s’était passé antérieurement entre le directeur et Dumoulin, je n’avais pas compris grand chose à l’entretien auquel Je venais d’assister.

Je devinais cependant qu’il s’agissait de moi, et que j’allais devenir une petite personne fort importante.

— Tullia, — me dit ma mère aussitôt que nous fumes de retour dans la loge paternelle, — toi qui vois des actrices tous les soirs, ne penses-tu pas que ce sont des femmes bien heureuses d’être ainsi vêtues d’habits magnifiques, couvertes d’or et de bijoux, et de dire de belles choses devant un public qui les applaudit?

— Oh 1 oui 1 — ■ m’écriai-je avec conviction.

— Eli ! bien, si tu veux, tu seras comme elles.

— Je ne demande pas mieux, mais il me semble que je ne suis pas assez grande pour être une actrice...

— C’est ce qui te trompe, et, la preuve, c’est que tu le seras dans deux ou trois jours.

Je frappai joyeusement dans mes mains car cette perspective me ravissait, puis je demandai :

— Et que faut-il faire pour cela ?...

— Tu vas voir... — répondit ma mère.

Elle ouvrit la brochure, — elle chercha les scènes dans lesquelles figurait activement le rôle de Georges, — elle me les lut et elle m’expliqua que c’était moi qui, serais le petit garçon, mais qu’il fallait apprendre par cœur ce que le petit garçon avait à dire.

Ce travail, absolument nouveau pour moi, me parut amusant, — ma» mémoire vierge était excellente ; — le rôle, d’ailleurs, quoique très-important par les situations dans lesquelles il se trouvait, était relativement eourt,

A minuit, en me couchant, je le savais, non pas à moitié mais d’un bout à l’autre, et, en m’endormant, je le répétais à haute voix.

L’enchantement de ma mère prenait des proportions inouïes.

Quant à Loriot, — le portier tailleur, — il était complètement abasourdi et demandait une multitude d’explications que ma mère ne jugeait en aucune façon convenable et utile de lui donner.

Le lendemain matin je m’éveillai de bonne heure, et

LE PETIT PRODIGE

je m'aperçus avec étonnement que je savais mon rôle encore mieux que la veille au soir.

L’expérience m’a appris depuis que ce fait ne manquait jamais de se produire indentiquement dans des circonstances semblables.

Ma mère, — qui ne manquait point d’intelligence scéniqueetqui aurait pu devenir, j’ai tout lieu de le croire, une actrice très-passable, — employa une heure ou deux à m’expliquer, ou plutôt à me seriner les intentions du rôle, que j’arrivai à réciter avec aplomb, et comme un perroquet dramatique des plus distingués.

Ma coiffure et ma toilette furent traitées avec un soin tout particulier, et, à dix heures et demie, ma mère et moi nous montâmes en voiture pour nous rendre au théâtre de Belleville.

Le directeur nous attendait avec impatience.

— Eh ! bien, m’ame Ulysse ? — demanda-t-il vivement à ma mère en la voyant paraître, — eh bien?..,

— Eh bien, mon directeur, je vous garantis qu’aujourd’hui vous ne m’enverrez pas au diable , comme hier...

— Les choses marchent donc convenablement 1

— Sur des roulettes, mon directeur.

— L’enfant sait la moitié du rôle?...

— L’enfant sait le rôle tout entier.

— Vraiment, mais c’est incroyable 1 1 !

— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire... — D’ailleurs, vous allez voir...

Le directeur prit la brochure et commença à me donner la réplique.

Je fonctionnai d’un bout à l’autre, — sans timidité, — sans une seule faute de mémoire, et en soulignant toutes les intentions.

Le directeur était écrasé d’étonnement et d’admiration.

— Mais, s’écria-t-il quand j’eus achevé, — mais c’est prodigieux!... inouï!... phénoménal!... exorbi*. tant!... — La petite dégotte les Léontine Fay, passées, présentes et à venir 1... — Elle sera un jour une grande actrice., j’en réponds !...

Et, dans la ferveur de son enthousiasme, il sonna un garçon de théâtre, lui mit cinq francs dans la main, et lui donna l’ordre de courir m’acheter pour cent sous de bonbons.

En même temps qu'il consommait cet acte d’incon:préhensible prodigalité il m’embrassa à deux ou trois reprises, ce qui me déplut fbrt, car il était assez vieux, notablement laid, et d’une propreté tout au moins douteuse.

Quant aux conditions proposées par ma mère elles furent acceptées, comme bien on le pense, sans conteste.

i — Restez dans mon cabinet jusqu’au moment de la répétition, — dit le directeur à ma mère, — je suis bien aise que vous voyiez de quelle façon je vais recevoir ce gueux de Dumoulin...

Nous nous assîmes dans un coin.

LE PETIT PRODIGE

! A ODze heures précises l’artiste, heureux père de mademoiselle Zizi, se présentait chez le directeur, tenant sa fille par la main.

La face du cabotin, plus amplement enluminée que de coutume, démontrait jusqu’à l’évidence qu’il venait de s’offrir un copieux déjeuner, arrosé largement, premier à compte sur les jouissances innombrables que lui procureraient les cinquante écus d’appointements mensuels.

Mademoiselle Zizi — qui, selon le dire de son père, buvait et fumait co^ime un homme, — avait sans doute fait acte de virilité et titubait légèrement.

Dumoulin souleva gracieusement son feutre gras.

Mademoiselle Zizi fit une révérence étudiée.

— Eh bien, mon directeur,— demanda le cabotin,— avons-nous fait nos réflexions, comme dans Victorine ou la Nuit porte conseil ?

— Oui, mon cher, j’ai réfléchi.

— Alors , inutile de dire que vous vous montrez bon enfant... que vous appréciez le mérite, et que vous le payez ce qu’il vaut ?

— Oui, mon cher, j’aime le mérite, je l’apprécie et je le paye...

— Où est le petit engagement ? — En ma qualité de père et de tuteur naturel de Zizi, mineure, je vais le signer illico...

— Inutile...

— Comment, inutile ?

— Oui, j’ai à vous annoncer une chose qui rend

superflue la signature de l’engagement en question...

— Et quelle est cette chose, s’il vous plaît, mon directeur?...

— C’est que, mon cher Dumoulin, vous ne faites ulus partie de la troupe de Belleville.

— Bah ! — s’écria l’artiste stupéfait, — et, depuis quand?...

• — Depuis ce matin...

— Vous moquez-vous de moi ?

— Me moquer d’un artiste de votre mérite 1 — jamais!

— Ainsi, vous me congédiez?...

— Mon Dieu, oui.

— Il m’est dû trois semaines d’appointements.

— Passez à la caisse...

— Et vous renoncez à monter le Château de la Roche- Noire ?

— En aucune façon.

— Et, sans doute , — demanda Dumoulin en ricanant, — vous ferez jouer le rôle de Georges par le pompier de service?...

— Ne vous inquiétez pas de cela, mon cher, vous verrez.

— Directeur, voulez-vous que je vous dise mon opinion sur votre compte?

— Je n’y tiens pas le moins du monde.

— C’est possible, mais moi j’y tiens. — En quatre mots, la voici ; — Vous êtes un crétin! I

Et après avoir formulé cette foudroyante apostrophe,

LE PETIT PRODIGE

— pareille à la flèche classique que le Partlie ne manquait jamais de lancer en fuyant, — Dumoulin, honteux comme un renard qu'une poule aurait pris, s’en alla se faire payer, — en jurant, in petto , de monter une cabale contre l’intrigant, quel qu’il fut, qui se permettait de couper l’herbe sous le pied de mademoiselle Zizi.

Or, cet intrigant, c’était moi.

Mes lecteurs savent, de science certaine, que je n’avais pas beaucoup intrigué! — Mais c’est ainsi, presque toujours, que l’on juge les choses et les gens.

La répétition commença.

Le directeur y assistait.

Tous les acteurs et toutes les actrices qui jouaient dans le mélodrame en question furent étonnés et émerveillés de mon aplomb, de ma mémoire, de mes dispositions précoces.

Ce fut à qui m’embrasserait, — me caresserait, — me complimenterait. — En moins d’une heure, je passai définitivement, et sans opposition, à l'état de prodige.

Le directeur rayonnait. — Ma mère était au moment d’éclater d’orgueil et de joie.

Il fut décidé, séance tenante, que trois répétitions suffiraient pour faire les raccords nécessaires à mon rôle, et que la pièce pourrait passer le surlendemain.

Tout aussitôt la banlieue et le faubourg du Temple turent inondés d’affiches annonçant les représentations , — sur le théâtre de Belleville, — de la petite Tullia, âgée de cinq ans, si justement surnommée le prodige

incomparable par les souverains étrangers devant lesquels elle avait eu l’honneur de paraître dans ses principaux rôles.

Tous avaient voulu la couvrir d’or, de diamants, de perles fines, pour la conserver à leur cour, — dont elle était le plus bel ornement. — Mais, dans son patriotisme non moins éclairé que précoce, la petite Tullia avait préféré les applaudissements frrrançais aux richesses étrangères! !...

Beaucoup de personnes devant nécessairement refuser d’ajouter foi à l’extrême jeunesse de l’enfant miraculeux, — l’acte de naissance dudit enfant serait déposé au contrôle, — ainsi qu’un certificat d’identité fait en bonne forme, et légalisé par la signature du maire de l’arrondissement.

\ L’affiche disait tout cela et plusieurs autres choses encore.

I On voit que l’idée de ma mère avait germé et porté ses fruits. -

LE THEATRE DES JEUNES ÉLÈVES. 47

LC THÉÂTRE DES JEUNES ÉLÈVES

Par le temps de charlatanisme qui court, — et qui courait déjà à l’époqub où se passaient les faits racontés dans cette autobiographie véridique, — alors que tout ce qui frappe à tour de bras sur la grosse caisse de la réclame est sûr de produire un certain effet, — une affiche ainsi conçue devait piquer au vif la curiosité des bons bourgeois de la banlieue.

Ceci ne manqua point d’arriver, et, le soir de la première représentation du Châleau de la Roche-Noire , une affluence tout à fait inaccoutumée de public se pressait dans la salle.

Je ne veux point me faire feuilletoniste pour raconter comment je gagnai celte première bataille livrée à la lueur des quinquets de la rampe.

Il me suffira de constater que mon succès lut trèsgrand, — d’autant plus grand qu’il y avait une formidable cabale organisée contre moi, — on devine facilement par qui.

Au moment de ma seconde entrée en scène je fus accueillie par une violente bordée de sifflets, dont les uns partaient du parterre et les autres de la seconde galerie.

Le vrai public, qui ne s’associait pas le moins du monde à cette démonstration hostile, — cria :

— A la porte 1 1

Les cabaleurs n’en tinrent compte et continuèrent à siffler comme des aspics.

Mais le public, que la pièce intéressait et qui trouvait le rôle de Georges admirablement joué, se fâcha pour tout de bon.

Pendant quelques minutes la salle de spectacle de Belleville, — habituellement si paisible, — fut le théâtre d’un véritable ouragan.

Enfin le commissaire de police jugea convenable d’intervenir, — et les perturbateurs furent expulsés violemment.

Dumoulin, chef de la cabale, dirigeait ses affidés du parterre.

Mademoiselle Zizi en faisait autant à la seconde galerie.

Malheureusement pour lui Dumoulin, avant le spectacle, avait fêté la dive bouteille un peu plus que de raison ; — il ne témoigna point un suffisant respect

LE THÉÂTRE DES JEUNES ÉLÈVES

à l’écharpe sacro-sainte de M. le commissaire de police; de telle sorte qu’il fut non-seulement expulsé, mais encore qu’il alla cuver son vin et passer le reste de la nuit au poste.

La représentation continua, et à partir de ce moment ce ne fut plus un succès, ce fut pour moi un triomphe perpétuel.

Après la chute du rideau je fus rappelée trois fois, et l’on me jeta, — sans exagération, — • au moins une demi-douzaine de bouquets.

Bref, — ce qui ne s’était jamais vu à Bellevilîe, et ce qui ne se reverra probablement jamais, — le Château de la Boche-Noire obtint quarante représentations, avec une moyenne de cinq cents francs de recette par représentation.

En face de ce prodigieux résultat, le directeur fut le premier à proposer un engagement avantageux.

Ma mère ne voulut point l’accepter.

— La petite est à votre disposition, — dit-elle; «— elle jouera au cachet toutes les fois que vous aurez un rôle à lui donner, — mais un engagement nous lierait, et nous voulons conserver notre liberté.

Le directeur essaya de combattre cette détermination. — Ne pouvant y parvenir, il prit son parti de l’entêtement de ma mère et il résolut de m’exploiter de son mieux tandis que j'avais la vogue.

En conséquence il fouilla dans toutes les pièces du vieux et du nouveau répertoire, afin d’y trouver des rôles d’enfants, et quand ces rôles étaient trop courts

pour une actrice de mon importance, il les faisait allonger par le rédacteur en chef du Journal de la banlieue , — ci-devant jeune homme, — ex-clerc d’huissier, — et se piquant de fortes études et de littérature dramatique.

Que d’inepties il m’a fait dire , le brave garçon î — A force d’ètre bête, cela devenait parfois très-réjouissant...

Si réjouissant que moi, — bonne fille, — je ne lui en garde nullement rancune.

Petit à petit ma réputation grandit, et prit dans toute ia banlieue des proportions considérables.

Au bout d’un an j’étais célèbre et l’on parlait de moi depuis la barrière du Trône jusqu’à celle de Clichy, — inclusivement, — et même, dans Paris, le prestige de mon nom arrivait jusqu’au pont jeté sur le canal Saint- Martin.

Deux ou trois directeurs de théâtres, — ceux du Vaudeville, du Gymnase, du Palais-Royal, — vinrent me voir jouer, — mais ils me trouvèrent certainement au r dessous de ma réputation, car aucun engagement ne me fut offert.

Je me trompe, — il nous vint une proposition, — mais ma mère la déclina comme étant au-dessous de nos mérites.

Cette proposition émanait de M. Comte, physicien du roi et propriétaire du Théâtre des Jeunes Elèves, situé comme on sait au passage Choiseul, et démoli depuis celte époque pour céder la place à la jolie salle

LE THEATRE DES JEUNES ELEVES

des Bouffes- Parisiens, où le spirituel maéstro Jacques Offenbach a cueilli ses premiers lauriers et donné son chef-d’œuvre, — je veux parler d 'Orphée aux Enfers.

M. Comte, — un excellent homme s’il en fut, — désirait vivement me voir devenir sa pensionnaire, — et il le prouvait en m’offrant soixante-dix francs par mois, — chiffre énorme pour son théâtre où les artistes les mieux payés touchaient vingt-cinq ou trente francs tout au plus.

Malgré ces avantages, ma mère, — qui ne voulait pas me voir dans un théâtre d’enfants, — refusa.

Sur ces entrefaites, il arriva à mon directeur une chose parfaitement normale et parfaitement prévue dans ce temps-là, — quant à messieurs les directeurs de la banlieue.

Je veux dire qu'il fit faillite, et que tout ce qui composait le personnel, — acteurs, actrices, musiciens, souffleurs, garçons d’accessoires et habilleuses, — se trouva sur le pavé.

Pour presque tous les pauvres diables englobés dans cette faillite, c’était la misère la plus hideuse, la misère noire, qui n’a pas de feu, qui n’a pas de pain.

Pour ma mère et pour moi, il n’en était point de même.

Je crois avoir déjà dit que ma mère avait mis quelque argent de côté ; — d’ailleurs son métier de marchande à la toilette était bien autrement lucratif que celui d’habilleuse à Bellevilie ; — et cependant elle se désola autant et peut-être plus que tous les autres.

‘NC

C’est que ma mère avait construit dans son imagination, pour elle et moi, tout un avenir éblouissant dont les bases reposaient sur ma carrière théâtrale, et elle voyait avec désespoir que j’allais, par la faute des circonstances, retomber dans cette obscurité profonde d’où m’avait tirée une première fois le hasard.

Aussi, dès le lendemain de la fermeture du théâtre, elle se mit en route avec moi et me traîna chez tous les directeurs du boulevard.

Nous fûmes reçues, — je dois le dire, — d’une façon extrêmement médiocre, et il nous fut répondu partout que le besoin d’engager une petite fille de mon âge ne se faisait nullement sentir et qu’on nous priait de vouloir bien repasser dans une dizaine d’années.

Ma mère rentra chez elle en proie au découragement le plus profond et le mieux justifié.

Loriot, le portier-tailleur, profita de ce retour pour disparaître ; — il allait, — disait-il, reporter a l’un de ses clients un pantalon qui lui avait été confié dans un but de restauration importante.

Aussitôt que je me trouvai seule avec ma mère, j’essayai de la consoler :

— Eh bien, — m’écriai-je, — il ne faut pas se faire de mauvais sang comme ça, m’man... — Si les directeurs ne veulent plus me faire jouer, je ne jouerai plus et tout sera dit.

— Tout sera dit, malheureuse ! ! — répéta ma mère en me regardant d’un œil furibond.

— Dame 1 — il me semble, — balbutiai-je.

LE THEATRE DES JEUNES ÉLÈVES

— II te semble mal 1 1 — Si tu ne joues pas la comédie, à quoi donc passeras-tu ton existence, s’il te plait?

— Je ferai autre chose.

— Quoi?

— Il ne manque pas de bons métiers dans Paris.'

-- Lesquels ?

— Je me mettrai fleuriste, — ou couturière, — ou blanchisseuse de fin. — En travaillant bien dans ces états-là on peut gagner jusqu’à trois francs par jour, ce qui est joli.

Ma mère frappa du pied, — puis elle leva simultanément la main et les yeux vers le ciel, avec un geste pathétique qui aurait fait le plus grand honneur à une tragédienne de profession.

— Ah 1 Dieu de Dieu ! ! — s’écria-t-elle avec véhémence après avoir laissé à cette première émotion le temps de se calmer quelque peu, — Dieu de Dieu l ! — est-il bien possible que ce soit mon enfant que j’entende II ma propre enfant!! — Quel manque de tact, de délicatesse et de dignité dans les goûts ! ! — Fleuriste!... Blanchisseuse !... Couturière !..

— Voilà donc ies états qu’elle rêve, la petite malheureuse, et elle ose l’avouer ! ! — Mais, fille dénaturée, fille ingrate, tu ne comprends donc pas que tu es née pour les destinées les plus hautes et les plus brillantes ! !

— Tu ne sais donc pas que tu dois un jour nager dans l’or et les perles fines 1 ! — que tu auras des remises, avec des voitures à ressorts ! — des écuries, avec des chevaux dedans ! I — des laquais galonnés, en culottes

Si

courtes et en faux mollets f ! — sms compter le reste!

— Tu ne sais donc rien de tout cela ? — Est-ce que tu te figures par hasard que de jolies petites mains comme les tiennes peuvent faire des métiers ignobles ? — Plus souvent 1! — Je te dis, Tullia, que tu seras reine! !

— Reine de théâtre... — répliquai-je en riant.

— Et ce sont les vraies... — ce sont les plus riches et les plus heureuses... et, tant qu’elles sont jeunes et belles, elles n’ont pas de révolutions à craindre, celles* là ! ! — Les autres n’en pourraient point dire autant!...

— Oui, une grande actrice est une reine... et tu seras

une grande actrice, quand tu seïas grande

— Vous voyez, cependant, que les directeurs ne veulent pas de moin.

— Parce que tu es une petite Hile... mais ça changera dans quelques années?...

— Oui, mais d’ici-là j’aurai oublié ce que je sais.

— Nous y mettrons ordre...

— Gomment?

— Puisque nous ne pouvons pas faire autrement, acceptons les propositions de M. Comte.

— Vous avez dit que ce serait m’enterrer.

— Je l’ai dit... je l’ai dit parce que j’espérais mieux... — Tu sais le proverbe : — Foute de grives , on mange des merles l! — Les grives nous manquent, mangeons des merles... — C’est un théâtre d'enfants, mais enfin, c’est un théâtre... — Allons, remets vite ton chapeau, — nous allons passage Clioiseul.

LE THÉÂTRE DES JEUNES t LEVES.

Monsieur le physicien du roi nous reçut à merveille, et ne se fît point prier pour signer l’engagement.

Seulement, — en homme habile qu’il était, — il devina que puisque dous revenions les premières après avoir, si peu de temps auparavant, repoussé ses propositions, c’est que nous avions absolument besoin de lui, et il ne donna plus que soixante francs par mois au lieu de soixante et dix.

En revanche il me fit force compliments, — me dit qu’il m’avait vu jouer, — qu’il me trouvait des dispositions merveilleuses, — qu'il me prédisait un brillant avenir; — il me cita les noms de toutes les artistes qui, après avoir commencé chez lui, étaient devenues les étoiles des autres théâtres, — et enfin il m’annonça qu'il allait commander à ses auteurs attitrés une pièce de début, et qu’il tiendrait la main à ce qu’on me fit un rôle magnifique, étincelant, dans lequel je ne pourrais manquer d’obtenir un succès de première grandeur.

Ensuite, fidèle à l’innocente manie qu’il avait de faire de la direction paternelle, M. Comte me prit par la main et me conduisit sur son théâtre afin de me le faire visiter dans tous ses détails.

Certes, la scène de Belleville ne pouvait en aucune façon rivaliser avec celle de la porte Saint-Martin ou du Cirque ; mais enfin, elle était de grandeur raisonnable.

Celle du théâtre de M. Comte me parut de proportions tellement exiguës qu’il me sembla que, toute pe-

tite que je fusse, je toucherais les coulisses des deux côtés à la fois avec mes coudes, à chaque geste.

Enfin, — selon l'opinion maternelle, — il valait encore mieux jouer là que de ne pas jouer du tout.

M. Comte nous donna des billets pour la représentation du soir, et nous partîmes, enchantées de lui.

Six semaines plus tard, je débutais dans un vaudeville en trois actes, fait exprès pour moi et intitulé : la Poupée dè l’Infante.

Je jouais le rôle de la Poupée , — une poupée, bien entendu, qui marchait et qui parlait tout comme une personne naturelle.

Mes débuts furent un triomphe. — Le vaudeville, grâce à moi, fit quelque argent. — Divers pensionnats vinrent en masse m’applaudir et les feuilletons de plusieurs journaux parlèrent de moi, — ce qu’ils n’avaient pas fait tant que j’étais restée à Belleville.

Ma mère nageait en plein enthousiasme, et ne cessait de me répéter : — Vois-tu, mon enfant, je savais bien, moi II — le vrai talent finit toujours par percer ! I...

Il fallait alors que le mien fût d’une qualité singulièrement douteuse, — car, s’il perça, il ne perça guère.

On s’occupa quelque peu de moi pendant quelques semaines, puis personne ne songea plus au petit prodige, excepté les rares habitués du passage Choiseul, . et ces habitués composaient un public assez médiocre- x ment connaisseur. *

L’ITALIEN

L'ITALIEN

Plusieurs années s’écoulèrent, pendant lesquelles j’achevai d’être enterrée si bien et si complètement que, certes, personne au monde ne se doutait plus de mon existence.

Je jouais la comédie presque tous les soirs, — si toutefois les pièces de ce théâtre pouvaient s’appeler des comédies, — et pourtant je n’apprenais rien, non-seulement comme art, mais encore comme métier.

Je dirai plus! — mes qualités natives s’étiolaient et ge perdaient peu à peu. — Je devenais une sorte de petite marionette, maniérée et grimaçante, disant tout de la même manière uniformément fausse.

Cependant, — pour me servir d’une expression tri-

viale qui rend parfaitement ma pensée, — on me met tait à toutes sauces.

Je jouais tour à tour des rôles comiques et des rôles dramatiques, — des ingénues et des grandes coquettes, — des duègnes et des travestis, — je figurais dans les pantomimes, — je chantais des chansonnettes, — je dansais dans les ballets, — enfin, jamais utilité ne se rendit plus utile.

Mais, encore une fois, j’aurais pu faire ce métier jusqu’à ma vieillesse la plus reculée sans devenir une comédienne. — On me demandait de la mémoire et de l’exactitude, voilà tout, et j’en arrivais à penser que l’intelligence était la chose du monde dont on pouvait le mieux se passer au théâtre.

On sait ce que c^lst que le théâtre. — On n’ignore pas que les trois quarts des comédiennes, — ou soidisant telles, — considèrent leur profession comme un simple détail.

Eh bien! les mœurs de ces dames sont presque vertueuses à côté de ce qu’étaient celles des théâtres d’enfants, qui, grâce à Dieu, n’existent plus aujourd’hui.

Ces théâtres d’enfants, il faut bien le dire, étaient des bourbiers, des fumiers, des égouts, — tout ce qu’on pouvait imaginer de pire et de plus immonde.

Je me trouvais là à une triste école, et malheureusement mon esprit actif, mon imagination vive, ne s’assimilaient que trop bien les funestes enseignements qui m’entouraient.

L’ITALIEN

') Je n’ai point la prétention de me poser en moraliste, et cependant je crois devoir passer une foule de détails qui ne sont point indispensables pour me faire comprendre, et qui soulèveraient un dégoût pareil à celui que je ressens moi même quand ces souvenirs se présentent à moi.

Contrairement aux autres enfants, mes camarades de théâtre, qui, une fois qu’ils avaient mis le pied sur les planches et respiré les vapeurs délétères des coulisses et de la rampe, cessaient de grandir et s’étiolaient de manière à paraître, à dix-huit ans, de petits vieux et de petites vieilles, je me développais, moi, comme si j’avais vécu au milieu des champs, en plein soleil et inondée d’air pur.

Ma nature vigoureuse était de celles qui résistent à tout et arrivent quand même à toute la splendeur de leur croissance.

Un peu avant d’atteindre ma quinzième année, je n’étais plus une petite fille, j’étais une jeune fille grande et svelte, brune et souple comme une Italienne ou comme une Espagnole, avec ces yeux que tout Paris connaît et ces cheveux noirs qui me font encore, quand je les dénoue, ce manteau de roi dont parle Musset. |

Décidément le sang de Catilina qui coulait dans mes i \ veines se manifestait et je lui faisais honneur. — J’a- ' i . vais de la race jusqu’au bout des ongles. 1

' / Un jour, — c’est-à-dire un soir, — au moment où je venais d’entrer en scène, je vis en face de moi, aux stalles d’orchestre— les fauteuils n'existaient point dans

ce temps-là, — je vis, dis-je, un personnage qui produisit sur moi l’impression la ' plus désagréable et la plus répulsive.

L’ensemble du spectateur me frappa tout d’abord, ainsi que la persistance avec laquelle il braquait sur moi, sans relâche, le double canon de sa lorgnette énorme.

— Les détails m’échappaient, car, tant que dura le vaudeville, il me fut impossible de l’examiner à loisir;

— d’ailleurs je baissais les yeux malgré moi, et je me sentais rougir involontairement sous le regard fixe et pénétrant de cet homme.

Enfin la toile tomba.

Je ne quittai point la scène et je collai mon œil au trou du rideau, afin de détailler à mon tour le spectateur dont je viens de parler, et de voir si réellement il y avait en lui quelque chose qui justifiât le dégoût instinctif et l’involontaire répulsion que j’éprouvais.

Il était toujours à la même place, seulement il avâit déposé sa jumelle à côté de lui et il lisait un journal du soir.

C’était un vieillard de soixante ans environ, petit,' un peu bossu, et la tète enfoncée dans ses épaules inégales.

Des plaques rougeâtres, bizarrement réparties, zébraient çà et là son visage blafard et soigneusement v rasé, et son front qui semblait verni.

Ses yeux gris et très-brillants clignotaient sans cesse sous ses paupières rouges presque dépourvues de cils.

L’ITALIEN

N Son crâne proéminent et bossué était chauve, seulement, de chaque côté des oreilles, se voyaient deux mèches de cheveux d’un gris verdâtre, qu'il ébouriffait toutes les trois minutes et ramenait avec obstination • vers le haut de la tète pour en déguiser tant bien que mal la calvitie.

Mais ces mèches ne se prêtaient point à la destination qu’on voulait leur imposer et retombaient avec obstination sur les tempes, dressant à demi leurs pointes en façon de cornes de bouc.

Ce bizarre spectateur était vêtu avec une prétention et une richesse singulières et d’un goût plus que douteux.

Son pardessus de drap blanc, aux revers de satin ouverts largement, laissait voir un habit bleu à boutons de métal et un gilet de velours noir dont chaque bouton était un diamant monté sur émail.

Trois gros diamants fermaient le plastron brodé et bouillonné de sa chemise.

Une épingle de diamant attachait sa cravate de satin d’un bleu saphir.

Une énorme chaîne d’or, constellée de diamants, serpentait sur le velours du gilet.

Enfin, sa main gauche dégantée, courte et large, d’une forme canaille, laissait voir à ses doigts spatulés des bagues éblouissantes de diamants.

Tel était le personnage qui m’avait lorgnée avec tant de persévérance. Je n’avais jamais rien vu d’aussi laid, et surtout d’aussi étrange. Je ne pouvais détacher de

lui mes yeux, et il produisait sur moi l’effet d’une repoussante curiosité japonaise.

Tout à coup je sentis une main légère se poser sur mon épaule nue.

Je tressaillis, et, me retournant vivement, je vis à mes côtés une de mes camarades de théâtre, — un peu plus âgée que moi, — assez jolie, blonde, et qui se nommait Hortense.

— Qu’est-ce que tu regardes donc là depuis un quart d’heure ? — me demanda-t-elle.

— Un monsieur.

— Jeune et beau?

— Vieux et laid.

— Ah ! bah l

— Oh ! mais [laid, ma chère, — continuai-je, — comme les sept péchés capitaux 11!...

— Laisse-moi voir ce monsieur.

— Bien volontiers... — Prends ma place.

Hortense s’installa au trou du rideau.

— Où est-il ? — me demanda-t-elle.

w — Au second rang des stalles d’orchestre. — D’ailleurs tu ne peux pas t’y tromper, il est saupoudré de diamants et brille plus qu’une escarboucle.

Hortense ne jeta qu’un regard dans la salle et se redressa aussitôt.

— Ah! fit-elle, — c’est lui! — Je m'en doutais.

— Tu le connais? — demandai-je vivement.

— Qu’est-ce qui ne le connaît pas à Paris ?

— Moi, d’abord...

L’ITALIEN

— Eh bien, ma chère, c’est le fameux Guiseppe Scarlati.

Ce nom ne m’apprenait rien... — Je l'avouai à Hortense.

— Guiseppe Scarlati, le célèbre marchand d’eau de Cologne !... Une célébrité, s’il en fut!...

— Célèbre?... Pourquoi? — Pas pour avoir vendu de l’eau de Cologne, je suppose ?

— Pas précisément... mais pour avoir gagné dans ce commerce une dizaine de millions, et surtout pour l’usage qu’il fait de cette fortune.

— Quel usage?

Au lieu de me répondre, Hortense me questionna.

— Y a-t-il longtemps qu’il est là? — dit-elle.

— Depuis le commencement du spectacle.

— Tu jouais dans la première pièce? I

— Oui.

— Avec qui ?

— Avec Henriette, Marie, Victorine et Julie.

— A-t-il paru remarquer une de vous ?

— Oui.

— Serait-ce toi, par hasard ?

— Mon Dieu oui !... — Sa grosse jumelle était sans cesse braquée sur moi...

— Eh bien, ma chère, comme je t’aime beaucoup je souhaite que tu ne te sois pas trompée... Il est aussi généreux qu’il est riche... il fait des folies pour les femmes... et 6i Scarlati m’avait regardée comme tu

prétends qu’il l’a fait pour toi, je te réponds que ses diamants auraient bien vite changé de propriétaire.

— Quoil tu l’aimerais?

— Jamais de la vie!... Je lui permettrais de m’aimer, ce qui n’est pas la même chose...

— Mais il est vieux !

— Qu’est-ce que ça me fait ?

— 11 est affreux !

— C’est un détail...

— Il est bossu !

— Tant mieux.

— Voilà de vilaines idées ! — m’écriai-je

— ■ Point romanesques, assurément, mais raisonnables et pratiques au plus haut point... — Je suis une femme sérieuse. — Je songe à l’avenir, ma petite...

— Eh bien, moi, ni pour or, ni pour argent, je ne voudrais de ce magot !...

— Ta! ta! ta! — Tu dis cela en ce moment... — = non-seulement !u le dis, mais tu le penses... — Eh bien, que Guiseppe se présente et te fasse la cour, et tu ne le trouveras plus ni si vieux, ni si laid, je t’en

réponds — Sa bosse elle même te semblera jolie

quand tu songeras qu'elle est pleine d’or. — Le langage de l’Italien te fera complètement oublier son plumage ! Les millions ont tant d’éloquence ! ! !

Hortense allait continuer sans doute, mais la cloche annonça que la seconde pièce commencerait dans quelques minutes. — Le régisseur cria : — Place au théâtre ! et la conversation fut interrompue.

L’OÜVHEUSE DE LOGES.

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