‹ Les confessions du comte de --Chapitre 35 sur 76 · PREMIÈRE PARTIE I · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE I

une dame voudroit avoir une conversation avec vous; trouvez-vous demain à onze heures dans la grande église. » J'acceptai le rendez-vous. Le lendemain, après avoir apporté beaucoup d'attention à ma parure, je me rendis au lieu indiqué. Je n'y vis que des femmes couvertes de mantes noires, parmi lesquelles j'en aperçus une qui se distinguoit au milieu de deux autres par la majesté de sa taille. Elles se mirent toutes trois à genoux auprès de moi, elles s'armèrent d'un grand rosaire, firent plusieurs inclinations dévotes, et j'entendis une voix qui me dit : « Trouvez-vous ce soir à l'heure de l'oraison sur le bord du Tage, et suivez la personne qui vous abordera en vous présentant un bouquet : adieu, sortez de l'église sans témoigner la moindre curiosité. » Le son de cette voix me parut si flatteur que je me sentis ému. Je me rendis au lieu marqué deux heures plus tôt qu'on ne m'avoit ordonné, et je vis paroître celle qui devoit me présenter le bouquet; elle me dit de la suivre, je lui obéis. Il étoit nuit, nous marchâmes quelque temps pour trouver une calèche, dans laquelle nous montâmes. « Votre jeunesse et votre figure, me dit-elle, ont fait une vive impression sur le cœur de dona Antonia, ma maîtresse; l'amour lui a fait oublier tous les dangers d'une entrevue, et l'on vous aime malgré la différence de votre religion. Quelle consolation pour dona Antonia, si son

exemple et ses discours pouvoient vous ramener au sein de l'Eglise! Je suis sa nourrice, c'est vous dire combien je l'aime; mais l'espérance de votre conversion m'a plus déterminée à la servir aujourd'hui que ma tendresse pour elle. Vous allez juger dans quelques momens de la beauté de ma maîtresse; elle est dans une maison qui m'appartient, rendez-vous digne de posséder le cœur de la plus belle femme de toutes les Espagnes. »

Malgré l'agitation que la nouveauté d'une pareille situation peut causer, je sentis toute la bizarrerie de cette conversation, et je réfléchissois sur la différence de ces mœurs, quand notre voiture s'arrêta dans une petite cour. Nous descendîmes; je suivis la duègne, je traversai deux ou trois pièces meublées simplement et médiocrement éclairées. Elles nous conduisirent dans une chambre dont les meubles magnifiques et l'éclat des lumières portées dans de grands flambeaux de vermeil me frappèrent beaucoup moins qu'une femme couchée sur une estrade et appuyée sur des carreaux d'étoffes superbes. «Approchez, Seigneur », me dit-elle. J'obéis à un ordre si doux, mais que devins-je en voyant toutes les grâces réunies dans la même personne, et relevées par toutes les recherches de la parure! Je tombai à ses genoux. « Que puis-je faire, lui dis-je, Madame, pourreconnoître les bontés dont vous m'honorez ? » Elle me répon-

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