PREMIÈRE PARTIE 3l
est complet; adieu, je ne tiens plus au monde. » En disant ces mots, elle se débarrassa de mes bras et prit la fuite dans les détours du bosquet, sans qu'il me fût possible de la retrouver. Pendant cette recherche inutile le jour parut, et je fus obligé de me retirer.
Quand je fus de retour chez moi, je trouvai dans ma poche un écrin de diamans d'un grand prix, qu'elle avoit eu l'adresse d'y mettre sans que je m'en aperçusse. Je passai mille fois sous la même fenêtre dans l'espérance de donner des lettres, d'en recevoir et de remettre l'écrin; mes soins furent inutiles, je ne vis rien. Je demandai à parler à l'abbesse, je lui dis que j'avois des choses de la dernière conséquence à communiquer à une dame qui étoit dans sa maison, et dont je lui fis le portrait. L'abbesse feignit de ne la pas connoître; je jugeai par ses réponses qu'il étoit inutile d'insister davantage, et je me retirai au désespoir.
Quelques jours après je reçus ordre d'assembler le régiment et de joindre l'armée; je le fis défiler devant l'abbaye : je me flattois que mon départ feroit naître l'envie de me donner une dernière consolation; mais je n'aperçus rien, et fus obligé de partir le cœur pénétré de douleur.
Il n'y eut que les opérations de la campagne qui furent capables de me distraire du chagrin qui
me dévoroit. Nous fîmes le siège de Girone, que nous prîmes; le reste de la campagne se passa entre M. de Vendôme et M. de Staremberg à s'observer et se fatiguer mutuellement. On fit venir de nouvelles troupes de France, et l'on y fît repasser quelques-unes de celles qui avoient le plus souffert; mon régiment fut de ce nombre, et, en arrivant en France, il fut envoyé en quartier de rafraîchissement à ***. Les conférences qui commencèrent alors à Utrecht donnèrent les premières espérances de la paix. J'aurois pu, dans ces circonstances, demander un congé pour revenir à Paris; mais j'ai toujours cru qu'on ne devoit guère en faire usage que pour des affaires indispensables, et je n'en avois aucune : ainsi je demeurai au régiment.
La vie que l'on mène dans la garnison n'est agréable que pour les subalternes qui n'en connoissent point d'autre, mais elle est très ennuyeuse pour ceux qui vivent ordinairement à Paris et à la cour; le ton de la conversation est un mélange de la fadeur provinciale et de la licence des plaisanteries militaires. Ces deux choses, dénuées par elles-mêmes d'agrémens, ne peuvent pas produire un tout qui soit amusant. Heureusement ma maxime a toujours été de me faire à la nécessité, de ne rien trouver mauvais, et de préférer à tout la société présente. Je me livrai donc à la vie de garnison;