PREMIERE PARTIE Sy
grâces étoit un jeune officier d'infanterie parfaitement bien fait. L'honneur de la couche de madame l'intendante l'avoit flatté, et par ses soumissions aveugles il avoit séduit son orgueil, mais il me fut sacrifié. J'étois obligé d'essuyer l'ennui des discours de l'intendante sur les prérogatives de sa place. On ne conçoit pas les hauteurs qu'elle avoit en ma présence avec tous les autres; enfin elle n'oublioit rien et outroit tout pour me persuader de la dignité et de l'éminence de l'intendance, et pour me faire oublier qu'étant souveraine en province, elle n'étoit qu'une bourgeoise à Paris.
Cependant tout annonçoit la paix, et elle fut bientôt conclue. J'avois toujours eu envie de voyager, et surtout de voir l'Italie ; je me trouvois assez à portée d'y passer du lieu où j'étois : je demandai un congé, et je l'obtins.
Les charmes de madame l'intendante ne furent pas capables de m'arrêter; le commerce que j'avois avec elle n'étoit apparemment attaché qu'à la ville où je l'avois rencontrée, car, l'ayant retrouvée l'année suivante à Paris, il ne fut jamais mention de rien qui eût rapport à ce qui s'étoit passé entre nous; mais je remarquai combien la vanité d'un intendant a quelquefois à souffrir dans une ville qui sert si parfaitement à corriger les fatuités subalternes.
Après avoir quitté "**, je parcourus toute l'Ita-
lie, je n'oubliai rien de tout ce qui pouvoit intéresser la curiosité et me faire retirer le fruit de mes voyages. Je m'attachai particulièrement à éviter tout ce qui décrie la jeunesse françoise. J'étois surtout en garde contre le danger des courtisanes, et je serois, je crois, revenu sans connoître les Italiennes, si une aventure qui m'arriva à Venise ne m'en eût procuré l'occasion.
Une femme jeune, belle et bien faite, qui se nommoit la signora Marcella, m'y retint trois mois dans les plaisirs les plus vifs. Il n'y a point de pays où la galanterie soit plus commune qu'en France; mais les emportemens de l'amour ne se trouvent qu'avec les Italiennes. L'amour, qui fait l'amusement des Françoises, est la plus importante affaire et l'unique occupation d'une Italienne. Au lieu de raconter moi-même cette aventure, je joindrai ici une lettre que Marcella écrivit quelques jours après mon départ de Venise à une de ses amies, et que celle-ci me renvoya; on y verra des circonstances que j'omettrois comme frivoles, et qui sont trop importantes pour qu'une Italienne les oublie.