SA VIE ET SES ŒUVRES V
vigilance de sa mère s'aperçut assez vite de l'insuffisance de CCS leçons, et elle résolut de lui faire terminer ses études à Paris.
Duclos avait neuf ans quand, en 1718, // fut adressé par le coche à un certain correspondant de Paris, ami de M. Pellenec, gentilhomme du prince de Conti, qui devait le conduire dans une institution de la rue de Charonne, ou s'achèverait l'œuvre du petit précepteur de Rennes. L'histoire de cette odyssée a été trop agréablement racontée par Duclos lui' même pour que nous nous substituions à lui.
Quoique le cocher fût mon principal mentor, on m'avoit recommandé à des femmes de la connoissance de ma famille, et qui alloient aussi à Paris. Un petit garçon vif, et parlant à tort à travers, les amusoit assez pour qu'elles prissent de moi le plus grand soin, et un vieux prêtre de notre voiture me trouvoit déjà tant d'esprit, et en avoit tant lui-même, qu'il prétendoit que je serois un jour docteur en Sorbonne. Il auroit depuis bien rabattu de ses espérances. A mon arrivée à Paris, un ami de mon beau-frère, gentilhomme du prince de Conti, devoit venir me recevoir. Mais, n'ayant pas apparemment bien calculé le temps du voyage, il ne vint que le lendemain. Cependant chacun, supposant qu'on alloit venir me prendre, comme je l'avois dit en route, étoit parti pour se rendre où on l'attendoit, de sorte que je restois dans le bureau, rue de La Harpe, à la Rose rouge, avec les autres paquets, mais sans adresse sur le dos poui être porté à ma destination. Cela m'inquiéta fort peu. Tous les objets étoient nouveaux pour moi, et, naturellement gai, je me trouvois bien partout. Le cocher n'étoit pas de même... Voyant approcher l'heure où le bureau devoit se fermer, il alla dans le quartier chez un marchand à qui il portoit souvent des paquets, et le pria de se charger de moi
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pour la nuit. 11 y consentit, et sa femme vint avec le cocher au bureau, d'où elle m'emmena chez elle... Ces honnêtes bourgeois paroissoient à leur aise. Ils n'avoient point d'enfans; mais, ayant eu un fils qui étoit mort depuis deux ans, el qui, s'il eût vécu, eût été à peu près de mon âge, cela leur fit croire que je lui ressemblois, et ils me firent mille caresses. La servante apporta le souper, où je montrai beaucoup d'appétit, et l'on me mit ensuite dans un petit lit bien propre, où je dormis comme on dort à l'âge que j'avois, et comme je ne dors plus. Le lendemain la matinée se passa sans que personne vînt me réclamer. Le cocher étoit le seul qui s'en inquiétoit. Je ne m'en embarrassois nullement, et mes bonnes gens ne paroissoient point ennuyés de me garder. Je les amusois apparemment par du bruit et ma confiance en eux. S'ils trouvoient encore que je ressemblois à leur fils, il falloit qu'il fût un petit étourdi. Je déjeunai et dînai toujours à bon compte. Vers cinq heures parut enfin cet ami de mon beau-frère qui devoit me recevoir. 11 remercia mes hôtes qui ne voulurent rien accepter pour mon gîte, et m'auroient volontiers gardé plus longtemps, me fit monter en carrosse avec lui, me conduisit tout de suite rue de Charonne, à la pension où l'on m'atlendoit, et m'y laissa.
Cette pension, ou institution, de Charonne, avait été fondée par le marquis de Dangeau, grand maître des ordres de Saint-Lazare et du Mont-Carmel, depuis 1693, et destinée à recevoir vingt jeunes gentilshommes pauvres, qui y étaient élevés et instruits. Le célèbre mémorialiste , qui n était pas seulement un courtisan, comme on l'a trop souvent représenté, mais un homme instruit et charitable, se plut jusqu'à sa mort, en 1720, à visiter cette école, aussi bien que faisait son frère, l'abbé Dangeau, le grammairien, comme lui membre de l'Académie française,
SAVIEETSESŒUVRtS VII
qui lui survécut de trois ans. Saint-Simon, qui n'est pas toujours tendre pour Dangeau, a rendu justice à cette fondation et aux sentiments de son auteur. « // est pourtant vrai, dit-il, qu'il faisoit un très noble usage de sa commanderie magistrale , qui étoit bonne, et qu'il abandonna tout entière, pour y élever de pauvres gentilshommes, qui y apprenaient gratuitement tout ce qui peut convenir à leur état, et y étaient fort honnêtement nourris et entretenus. » Ce n'est pas à titre de gentilhomme, — bien que plus tard il ait été anobli, — que le jeune Duclos fut admis à cette école. Mais, à côté des élèves chevaliers, on y élevait d'autres enfants dont les parents payaient pension, « ne fut-ce que pour y exciter l'éducation convnune » . C'est parmi ceux-ci que Con reçut Duclos, qui d'ailleurs avait eu déjà deux parents élevés dans l'établissement. Un sentiment de fierté, qui ne manqua jamais à Duclos, contribua beaucoup aux rapides progrès quil y fit. S'il n'avait pas pour lui la supériorité de la naissance^ il voulut avoir celle du savoir. Placé d'abord dans la dernière classe, où Von commençait le rudiment latin, il passa rapidement dans la seconde, a Je n'oubliai rien, dit-il, pour éclipser mes petits compagnons d'étude dans les deux premières classes, et j'y par-vins. » Nous voulons bien en croire Duclos sur ses succès scolaires ; mais il ne faudrait pas s imaginer qu'il neut pas de rivaux. Parmi les élèves chevaliers.