PREMIÈRE PARTIE
veut avoir affaire à tout le parti. M'^e de Grcmonville disposoit à son gré d'un bien considérable; tout ce que la magnificence a de solide et de recherché l'environnoit, sans avoir d'autre apparence que celle de la propreté et de la simplicité; on le sentoit, mais il falloit examiner pour s'en apercevoir.
Mme de Grémonville fut la première des dévotes qui adopta la mode singulière des petites maisons, que le public a passée aux femmes de cet état par une de ces bizarres inconséquences dont on ne peut jamais rendre compte; c'est là que, sous le prétexte du recueillement, il leur est libre de faire avec très peu de précautions tout ce que ce même public, si réservé sur elles, ne passeroit point aux femmes du monde. Enfin, sur cet article, les choses en sont au point que toute la dilîérencene tombe que sur les heures : on y dîne avec la dévote, on y soupe avec la femme du monde, de façon que la même maison pourroit en quelque sorte servir à l'une et à l'autre.
Les visites des prisonniers, celles des hôpitaux, un sermon ou quelque service dans une église éloignée, donnent cent prétextes à une dévote pour se faire ignorer, et pour calmer les discours, quand par hasard elle est reconnue. Dès que le rouge est quitté, et que par un extérieur d'éclat une femme est déclarée dévote, elle peut se dis-
penser de se servir de son carrosse; il lui est libre de ne se point faire suivre par ses gens, sous prétexte de cacher ses bonnes œuvres : ainsi, maîtresse absolue de ses actions, elle traverse tout Paris, va à la campagne seule ou tête à tête avec un directeur. C'est ainsi que, la réputation étant une fois établie, la vertu, ou ce qui lui ressemble, devient la sauvegarde du plaisir.
Mme de Grémonville commença par me faire cent questions différentes sur les femmes avec qui j'avois vécu, tantôt en déplorant la conduite des femmes du monde, tantôt en leur donnant des ridicules. Elle éprouvoit ma discrétion sur les autres, afin de s'en assurer pour elle-même. L'amour-propre ne me fit jamais rompre le silence qu'un honnête homme doit garder sur cette matière. J'ai toujours été plus sensible au plaisir qu'à la vanité de la bonne fortune. Cette discrétion fit impression sur son fes^rit, car j'avois déjà touché son cœur. J'achevai de la séduire en l'accablant d'éloges sur sa beauté, ses grâces, et même sur sa vertu. J'admirois toujours les sacrifices qu'elle faisoit à Dieu; mes discours étoient flatteurs, sans paroîtie hj'pocrites. Je lui vantois les plaisirs du monde, et mes yeux l'assuroient que j'étois prêt de lui en faire le sacrifice. Dans la crainte que l'on ne pénétrât le motif de mes visites, elle m'avertit des heures"*de ses exercices de piété, et