‹ Les confessions du comte de --Chapitre 58 sur 76 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

longtemps sans m'apercevoir de l'humeur la plus inégale et la plus capricieuse. Jamais elle ne pensoit deux jours de suite d'une façon uniforme; une chose lui déplaisoit aujourd'hui par l'unique raison qu'elle lui avoit plu le jour précédent. Son esprit, qui changeoit à chaque instant d'objet, lui fournissoit aussi les raisons les plus spécieuses et les plus persuasives pour justifier son changement; quand elle parloit, elle cessoit d'avoir tort. Quelque sentiment qu'elle défendît, on étoit obligé de l'adopter, tant on étoit frappé de la sagacité de son esprit, du feu de ses idées et du brillant de ses expressions. On auroit imaginé qu'elle ne devoit jamais s'écarter de la raison, si l'on avoit pu oublier que son sentiment actuel étoit toujours la contradiction du précédent.

Ce qu'il y avoit de plus fâcheux pour moi, c'est que son cœur étoit toujours asservi à son esprit, dont il suivoit la bizarrerie et les écarts. Quelquefois elle m'accabloit de caresses, et le moment d'après j'étois l'objet de ses mépris. Triste, gaie, étourdie, sérieuse, libre, réservée, Mme d'Albi réunissoit en elle tous les caractères, et celui qu'elle éprouvoit étoit toujours si marqué qu'il eût paru être le sien propre à ceux qui ne Tauroient vue que dans cet instant. Un jour elle me chargea de lui trouver une petite maison, pour nous voir, disoit-elle, avec plus de liberté. Confessions du comte de***. 9

Le premier usage de ces maisons particulières, appelées communément petites maisons, s'introduisit à Paris par des amans qui étoient obligés de garder des mesures et d'observer le mystère pour se voir, et par ceux qui vouloient avoir un asile pour faire des parties de débauche qu'ils auroient craint de faire dans des maisons publiques et dangereuses, et qu'ils auroient rougi de faire chez eux.

Telle fut l'origine des petites maisons, qui se multiplièrent dans la suite et cessèrent d'être des asiles pour le mystère. On les eut d'abord pour dérober ses affaires au public, mais bientôt plusieurs ne les prirent que pour faire croire celles qu'ils n'avoient pas. On ne les passoit même qu'à des gens d'un rang supérieur : cela fit encore que plusieurs en prirent par air. Elles sont enfin devenues si communes et si publiques qu'il y a des extrémités de faubourgs qui y sont absolument consacrées. On sait tous ceux qui les ont occupées; les maîtres en sont connus, et ils y mettront bientôt leur marbre. Il est vrai que, depuis qu'elles ont cessé d'être secrètes, elles ont cessé d'être indécentes; mais aussi elles ont cessé d'être nécessaires. Une petite maison n'est aujourd'hui pour bien des gens qu'un faux air, et un lieu où, pour paroître chercher le plaisir, ils vont s'ennuyer secrètement un peu plus qu'ils ne feroient en restant tout uniment chez eux. Il me semble que

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ceux qui ont imaginé les petites maisons n'ont guère connu le cœur. Elles sont la perte de la galanterie, le tombeau de l'amour, et peut-être même celui des plaisirs.

Nous croyions, M^^ d'Albi et moi, faire un meilleur usage de celle que nous cherchions. J'eus soin de la choisir dans un quartier perdu et où nous ne pouvions être connus de qui que ce fût. Je ne saurois peindre le plaisir et la vivacité avec lesquels M"^e d'Albi vint prendre possession de notre retraite. Elle la trouvoit préférable à tous les palais. Nous y soupàmes et y passâmes la nuit la plus délicieuse. Nous ne sentîmes en sortant que l'impatience d'y revenir. Nous convînmes que ce seroit dans deux jours. Heureusement qu'avant d'aller l'y attendre, je passai chez elle. Je la trouvai seule; mais, au lieu de l'empressement que j'attendois de sa part, elle me reçut avec mépris, et me dit qu'elle étoit fort surprise qu'au lieu de chercher à lui faire oublier l'outrage que je lui avois fait en la conduisant dans une petite maison, j'osasse encore le lui proposer. J'eus beau lui représenter que c'étoit par ses ordres que j'avois pris cette maison, les précautions que j'y avois apportées, et le secret avec lequel nous nous y étions vus; elle me répliqua que, si j'avois été jaloux de sa gloire, je l'aurois détournée d'une pareille idée; qu'une femme raisonnable, pour peu

qu'elle ait soin de sa réputation, ne devoit jamais se trouver dans ces sortes d'endroits, et que les parties les plus secrètes sont les plus malignement interprétées, lorsqu'on vient à les découvrir ; enfin, il n'y eut point de reproches que je n'essuyasse à ce sujet.

C'étoit ainsi que je passois ma vie avec Mmecl'Albi; il sembloit qu'elle eût dix âmes différentes, dont il y en avoit neuf qui faisoient mon supplice. J'étois toujours prêt à la quitter, dans ces momens d'orage, qui étoient fort fréquens; mais sa figure, son esprit et un caprice plus favorable de sa part me ramenoient bientôt vers elle. Cependant la tête m'auroit infailliblement tourné, si, pour adoucir la rigueur de ma situation, je n'eusse trouvé une femme qui, sans raffiner sur le plaisir, s'y livroit naïvement et l'inspiroit de même.

C'étoit une riche marchande de la rue Saint- Honoré, qui se nommoit M^^^ Pichon. J'eus occasion de la connoître parce que M. Pichon venoit de faire l'habillement de mon régiment. Les marchands de Paris sont flattés de donner des repas aux officiers des régimens qu'ils fournissent; je me rendis aux instances de M. Pichon, qui voulut absolument me donner à souper. Je m'y étois engagé par complaisance, comptant m'y ennuyer, et je m'y amusai beaucoup. Je fis connoissance avec Mn^e Pichon; elle étoit jeune et jolie, vive

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