‹ Les confessions du comte de --Chapitre 59 sur 76 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

et même un peu brusque, et ce qu'on appelle dans le bourgeois une bonne grosse maman. On la vouloit avoir dans tous les repas qui se donnoient dans son quartier : elle chantoit, elle agaçoit, elle avoit la repartie prompte, plus libre que délicate, et le plus long souper n'altéroit en aucune façon sa raison. J'imaginai que le nôtre ne s'étoit poussé fort avant dans la nuit qu'en ma considération; la suite me fît voir que c'étoit l'ordinaire de la maison. J'eus envie d'avoir M^e Pichon; et, pour y parvenir, je fus obligé de me soumettre à ses parties et de me livrer à sa société. M"ie Pichon étoit portée à une hauteur naturelle à toutes les femmes, et qui se manifeste suivant leurs différens états. Elle me dit que c'eût été la mépriser que de se cacher de l'avoir, et qu'elle étoit assez jolie pour être aimée; que, si cela ne me convenoit pas, elle s'étoit bien passée jusqu'ici d'un homme de condition, et qu'elle vouloit avoir son amant dans l'arrière de sa boutique, à sa campagne, et chez ses amies; qu'elle n'avoit enfin à rendre compte de sa conduite à personne qu'à son mari, à qui elle n'en rendoit point. Il fallut donc que je fusse de toutes ses parties de ville et de campagne, et que j'eusse encore l'attention d'en dérober la connoissance à M^^ d'Albi, dont la fierté eût été extrêmement offensée de la rivalité, et qui ne me l'eût jamais pardonnée.

yo CONFESSIONS DU COMTE DE "' "

Quelque nouvelle que fût pour moi la société de Mi^e Pichon, j'en faisois quelquefois la comparaison avec celles où j'avois vécu, et je fus bientôt convaincu que le monde ne diffère que par l'extérieur et que tout se ressemble au fond. Les tracasseries, les ruptures et les ménages sont les mêmes. J'ai remarqué aussi que les marchands, qui s'enrichissent par le commerce, se perdent par la vanité. Les fortunes que certaines familles ont faites les portent à ne point élever leurs enfans pour le commerce. De bons citoyens et d'excellens bourgeois, ils deviennent de plats anoblis. Ils aiment à citer les gens de condition et font sur leur compte des histoires qui n'ont pas le sens commun. Leurs femmes, qui n'ont pas moins d'envie de paroître instruites, estropient les noms, confondent les histoires et portent des jugemens véritablement comiques pour un homme instruit. Ces mêmes femmes, croyant imiter celles du monde, et pour n'avoir pas l'air emprunté, disent les mots les plus libres, quand elles sont dans la liberté d'un souper de douze ou quinze personnes. D'ailleurs elles sont solides dans leurs dépenses, elles boivent et mangent par état; l'occupation de la semaine leur impose la nécessité de rire et d'avoir, les jours de fête, une joie bruyante, éveillée et entretenue par les plus grosses plaisanteries.

Il m'eût été impossible de soutenir ce genre de

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