‹ Les confessions du comte de --Chapitre 61 sur 76 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

de Vignolles étoit une de celles à qui j'avois écrit. Je ne la connoissois que de vue; mais sa coquetterie, ou plutôt son libertinage étoit si bien établi qu'elle ne fut point étonnée de ma déclaration. Comme le hasard faisoit qu'elle n'avoit point alors d'amant en titre, elle ne balança pas à me faire une réponse favorable. Je crus qu'il ne me convenoit pas de lui rendre des soins qu'en effet elle ne méritoit guère; je me contentai de lui envoyer l'adresse de ma petite maison, en l'avertissant que je Py attendrois le lendemain à souper. Elle ne manqua pas de s'y rendre, comme je l'avois prévu. Elle avoit tellement secoué les préjugés de bienséance qu'elle ne me donna pas la peine de jouer l'homme amoureux. Nous soupâmes avec plus de gaieté que si nous eussions eu un véritable amour l'un pour l'autre. Son cœur n'avoit aucune part à la démarche qu'elle faisoit : ainsi son esprit et sa gaieté parurent en pleine liberté.

Mme de Vignolles possédoit éminemment le talent de donner des ridicules, et nous fîmes une ample critique de toutes les personnes de notre connoissance. Quand il fut question du principal objet qui conduit dans une petite maison, au défaut de l'amour nous en goûtâmes les plaisirs, et nous nous séparâmes fort contens l'un de l'autre. L'imagination vive et même déréglée de M"^^ de

Vignolles m'amusoit, et sa personne m'étoit agréable. Après cinq ou six soupers j'étois près d'en devenir amoureux, lorsque je m'aperçus que j'étois l'amant qu'elle avouoit en public, et que le jeune comte de Varennes étoit celui qu'elle préféroit en secret. Je voulus faire l'amant jaloux, éclater en reproches; M^^e de Vignolles n'y répondit qu'en plaisantant. « Quoi! me dit-elle, la façon dont nous nous sommes pris a-t-elle dû vous faire imaginer que j'aurois une fidélité à toute épreuve pour un homme qui n'a pas même pris la peine de me faire croire qu'il m'aimoit? Nous nous convenions tous deux; nous n'avions personne ni l'un ni l'autre : voilà les motifs qui vous ont déterminé à me choisir; j'avoue que ce sont ceux que j'ai eus en vous acceptant si facilement. » ^ Cet aveu singulier me surprit, et bientôt me calma. Le sentiment n'étoit point outragé; l'amourpropre seul étoit blessé; ainsi je me déterminai à prendre cette aventure légèrement. Je lui fis seulement promettre pour la forme de me sacrifier Varennes; mais, loin de me tenir parole, elle lui associa un jeune homme de robe, sans compter les passades, qu'elle regardoit comme choses qui ne tiroient pas à conséquence. L'aventure de Varennes avoit éteint l'espèce d'amour naissant que je sentois pour M^^ de Vignolles; les autres achevèrent de me la faire mépriser. Cependant, comme

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elle étoit devenue nécessaire à mon amusement, je n'aurois pu me résoudre à la quitter, s'il m'avoit été possible de ne la voir qu'en secret; mais c'étoit précisément ce qu'elle ne prétendoit pas, parce que j'étois l'amant de représentation.

Il ne se passoit guère de jours que je n'entendisse raconter quelques-unes de ses aventures, ou rapporter le détail de quelque nouveau ridicule qu'elle s'étoit donné. L'esprit seul n'en a jamais garanti; celui de M"^e Je Vignolles ne lui servoit qu'à s'en faire accabler. J'avois, outre cela, la mortification de voir qu'aucune femme ne vouloit aller avec elle. Celles mêmes qui avoient un amant déclaré croyoient satisfaire le public en la méprisant, au point de refuser jusqu'aux parties de spectacle qu'elle leur proposoit; ainsi elle se trouvoit réduite à n'aller que dans les maisons ouvertes, où elle vouloit absolument que je la suivisse. On partage le ridicule de ce qu'on aime; j'avois beau en parler légèrement tout le premier, on regardoit mes discours comme un nouveau genre de fatuité, et l'on s'obstinoit à me croire amoureux pour avoir le plaisir de m'associer aux ridicules de Mme de Vignolles. Il faut non seulement se marier au goût du public, mais encore prendre une maîtresse qui lui convienne, et mon attachement pour Mn^e de Vignolles étoit généralement blâmé. Mon amour-propre eut tant à souffrir pendant

trois mois que je vécus avec elle que je me déterminai enfin à rompre entièrement. Il m'en coûta, je l'avoue; je trouvois à la fois dans M^e de Vignolles la commodité et les agrémens que l'on rencontre avec une fille de l'Opéra et le ton et l'esprit d'une femme du monde. Vive, libertine, emportée, sérieuse, raisonnable, avec beaucoup d'esprit et d'agrémens, elle réunissoit toutes les qualités qui peuvent séduire et amuser : heureusement que le mépris où elle étoit donnoit des armes contre elle; ce fut ce mépris qui me détermina à finir un commerce qui me paroissoit honteux pour moi. M^^e de Vignolles fut désespérée de me perdre. Elle n'épargna rien pour me ramener; mais mon parti étoit pris : j'étois résolu d'immoler mon plaisir à l'opinion et aux caprices du public; je résistai aux larmes que le dépit lui arrachoit, et je la quittai aussi malhonnêtement que je l'avois prise.

C'est l'usage parmi les amans de profession d'éviter de rompre totalement avec celles qu'on cesse d'aimer. On en prend de nouvelles, et on tâche de conserver les anciennes, mais on doit surtout songer à augmenter la listey J'étois trop enivré des erreurs du bon air pour avoir négligé un point aussi essentiel; ainsi j'avois toujours quelque ancienne maîtresse qui me recevoit sans façon, lorsque je me trouvois sans affaire réglée.

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