PREMIERE PARTIE yy
Ces femmes de réserve sont de celles que l'on a sans soins, qu'on perd sans se brouiller, et qui ne méritent pas d'article séparé dans ces mémoires.
Comme je n'avois quitté M"^e de Vignolles que pour satisfaire à l'opinion publique, je songeai à la remplacer dignement pour me réconcilier avec le public, et mon choix tomba sur M"ie Je Léry. Elle n'avoit d'autre beauté que des yeux pleins d'esprit et de feu; mais elle passoit pour sage, et l'étoit en effet avec un fonds de coquetterie inépuisable.
Je la trouvai au bal de l'Opéra, qui étoit alors dans sa nouveauté, et peut-être le plus sage établissement de police qui se soit fait dans la Régence, parce qu'il fit cesser les assemblées particulières, où il arrivoit souvent du désordre. Je liai conversation avec elle, et, profitant de la liberté du bal, je lui offris mon hommage. Elle le reçut avec une facilité qui me fit croire que mon commerce seroit bientôt établi, et que je serois l'écueil de sa sagesse; mais je n'en fus pas plus avancé. M^i^ de Léry avoit trente amans qui l'assiégeoient; elle les amusoit tous également et n'en favorisoit aucun. J'allois tous les jours chez elle; chaque jour elle me plaisoit davantage, et mes affaires n'en avançoient pas plus. Comme je m'aperçus bientôt du manège et de la coquetterie de M^ie de Léry, je ne voulus pas perdre mon
temps avec elle, et je songeois à l'employer plus utilement ailleurs; mais elle savoit conserver ses amans avec autant d'art qu'elle avoit de facilité à les engager. Elle ne vit pas plus tôt que j'étois prêt de lui échapper qu'elle employa toutes les marques de préférence pour me retenir. Je crus toucher au moment d'être heureux, et je me rengageai de nouveau. Le succès fut bien différent de ce que j'espérois.
Nous nous trouvions toujours chez M"^^ de Léry une demi-douzaine d'amans, et ce n'étoit pas le quart des prétendans. Elle étoit vive, parlant avec facilité et agrément, extrêmement amusante, et par conséquent médisante. Elle plaisantoit assez volontiers tous ceux qui l'entouroient ; mais elle déchiroit impitoyablement les absens, et les chargeoit de ridicules d'autant plus cruels qu'ils étoient plus plaisans. Il est rare que les absens trouvent des défenseurs, et l'on n'applaudit que trop lâchement aux propos étourdis d'une jolie femme. J'ai toujours été assez réservé sur cette matière; mais l'homme le plus en garde n'est jamais parfaitement innocent à cet égard. Un jour que M^^ de Léry tournoit en ridicule le comte de Longchamp en son absence, je me prêtai à la plaisanterie, sans rien dire de fort offensant pour lui. Comme elle ne Taimoit point, elle n'eut rien de plus pressé que de recommencer devant lui la même plaisanterie,