PREMIÈRE PARTIE 8l
d'un tel caractère. Je commençai par chercher à mériter sa conversation, en retranchant les bagatelles qui sont nécessaires auprès de nos Françoises. Je cherchai la simple expresssion du sentiment, je lui donnai un air dogmatique, et bientôt milady B**" prit plaisir à s'entretenir avec moi. La première faveur qu'elle m'accorda fut celle de me parler françois, ce qu'elle n'avoit pas encore voulu faire; mais elle n'en conserva pas moins son air froid et imposant. Je ne lui marquois point d'empressemens; je sentois qu'ils ne convenoient pas, surtout ne la voyant jamais en particulier. Je passai plus de trois mois sans retirer d'autre fruit de mes soins que celui d'être souffert et de ne point voir de rival; je n'osois lui témoigner combien l'indifférence avec laquelle elle me vojoit arriver ou sortir des endroits où je la rencontrois m'étoit insupportable; je n'avois pas encore acquis le droit de me plaindre. J'étois enfin au moment de tout abandonner, quand un de mes gens vint me dire un matin qu'un cocher de place demandoit à me parler. Ce cocher me dit qu'une femme m'attendoit dans son carrosse à la porte Saint-James. Je m'y rendis, ne comprenant pas quelle affaire pouvoit m 'attirer un pareil rendez-vous; mais quelle fut ma surprise, en ouvrant la portière, de trouver milady B***, cachée dans ses coiffes, qui m'ordonna de monter; je lui obéis. Elle dit au cocher de nous conduire Confessions du comte de ***. 1 1
dans l'endroit qu'elle lui avoit indiqué. Je voulus lui parler, elle m'imposa silence, et nous arrivâmes dans la Cité, où nous entrâmes par une petite porte dans une maison dont l'extérieur étoit fort simple. Nous passâmes dans un appartement magnifique, dont elle avoit la clef. Je lui témoignai ma vive reconnoissance, et je vis qu'elle en recevroit toutes les marques que l'amour peut en donner. « Vous devez sans doute être étonné, me dit-elle, de la démarche que je fais aujourd'hui ?
— Je voudrois, lui répondis-je, la devoir à l'amour.
— Soyez content, me dit-elle, je vous aime depuis longtemps. — Vous m*aimez î repris-je avec vivacité; comment ne m'en avez-vous rien témoigné? Que vous m'avez fait souffrir ! — Ne parlons point du passé, reprit-elle; j'ai examiné votre conduite; je me suis dit à moi-même plus que vous ne m'auriez osé dire : vous devez en être convaincu par la démarche que je fais. Ma fortune et ma vie sont entre vos mains. » Je profitai d'un aveu si favorable, et je trouvai cette beauté, qui m*avoit paru si froide et si fière en public, si vive et si emportée dans le tête-à-tête que j'avois peine à me persuader mon bonheur. Nous nous séparâmes après toutes les protestations de fidélité, telles que des amis sincères les peuvent prononcer, c'est-à-dire dégagées de tout le langage froid et puéril de la galanterie. c( Ne vous attendez pas, me dit-elle, que je