PREMIERE PARTIE
VOUS donne jamais en public le moindre témoignage de tout ce que vous m'avez inspiré. Si vous voulez continuer à me plaire, soyez aussi réservé dans le monde que s'il ne s'étoit rien passé entre nous. J'en jugerai ce soir, ajouta-t-elle, au cercle où je compte vous voir, et ne pas même vous regarder. Laissez donc agir mes sentimens, que rien ne peut changer. C'est à moi de vous instruire des jours où je pourrai vous voir, sait ici, soit ailleurs. Je me charge de vous écrire et de vous faire rendre mes lettres; vous n'aurez que des réponses à me faire. »
Nous vécûmes quelque temps sans la moindre altération dans notre commerce; mais la jalousie vint le troubler. Une Françoise de mes parentes fut attirée à Londres pour quelques affaires; elle devint pour Milady un sujet de jalousie, dont l'effet mérite d'être rapporté.
Elle ne me fît aucun reproche; je remarquai seulement en elle un air plus sombre et plus farouche. Loin de chercher à me ramener par des reproches, ou par une plus grande vivacité, ou par des ridicules jetés sur l'objet qui lui déplaisoit, elle évita même de le nommer. Pour moi, qui n'avois rien à me reprocher, et qui ignorois les soupçons de Milady, j'étois tranquille, lorsque j'en reçus un billet dont le sens étoit, que, transportée de dépit et de fureur sur ma perfidie, elle se sentoit au
moment de se donner la mort, après m'avoir arraché la vie. Ce billet me fît frémir pour elle; je savois le mépris que les Anglois font de la mort, par les exemples fréquens de ceux qui se la donnent. J'écrivis sur-le-champ à Milady pour lui demander un rendez-vous. Ma lettre portoit un caractère de candeur, de simplicité et d'innocence. Je l'aimois, et j'étois incapable de lui manquer, et, quoique ce commerce ne paroisse pas séduisant, la sincérité en fait pardonner la dureté, et un amant est flatté d'inspirer des sentimens aussi déterminés. Milady m'accorda ce rendez-vous, et j'achevai de la détromper; mais son âme avoit éprouvé des agitations dont elle ressentoit toujours l'impression; son amour et sa fierté avoient été trop frappés des seules alarmes qu'ils avoient ressenties. Je voyois qu'elle étoit agitée. Ce n'étoit pas une femme à laquelle on pût faire dire ce qu'elle n'avoit pas résolu. Je prévoyois un orage; mais je ne m'attendois pas à la façon dont il éclata.
Elle me donna un rendez-vous dans sa maison de la Cité; je m'y rendis. Après m'avoir témoigné plus d'amour qu'elle n'avoit encore fait : « M'aimez-vous véritablement? me dit-elle; je ne veux point être flattée, parlez-moi avec candeur. — Pouvez-vous en douter? lui dis-je, mon amour fait tout mon bonheur: mais, ajoutai-je, mon cœur n'est pas satisfait. Je vois que depuis quel-