PREMIÈRE PARTIE
que temps vous êtes occupée d'une chose que vous me cachez; croyez-vous que ma délicatesse n'en soit pas blessée ? Ouvrez-moi votre cœur. — C'est, reprit-elle, 'pour vous découvrir le fond de mon âme que j'ai voulu vous parler aujourd'hui. J'ai été jalouse, c'est tout dire pour exprimer ce que j'ai souffert, et, puisque ce sentiment n'a pu me forcer à vous quitter, je vois que je vous aime pour ma vie. J'ai eu tort dans cette occasion ; je ne veux plus être exposée à l'avoir. Vous êtes porté à la galanterie; vous serez aimé, et bientôt vous me serez infidèle. Je veux vous posséder seule, sans la crainte de vous perdre. Londres m'est odieux, je n'y serois pas tranquille : voyez si vous voulez me suivre, et venir au bout de l'univers. J'y suis résolue; si vous me refusez, votre amour est foible, et votre cœur n'est pas digne de moi. »
Ce projet m'étonna; mais, ne voulant pas m'opposer avec trop de vivacité à son sentiment, je lui représentai les engagemens qu'elle avoit avec son mari, l'éclat que feroit son départ. J'ajoutai que ma fortune ne me permettoit pas de l'exposer dans un pays où je n'avois aucune ressource. Elle m'écouta sans m'interrompre, et quand j'eus cessé de parler : « J'ai tout prévu, répliqua-t-elle; les engagemens que j'ai avec mon mari ne sont à mes yeux qu'une convention civile. Je n'ai point d'enfans; j'ai fait la fortune de mon mari par les biens
que je lui ai apportés, et que je lui laisse; mais je suis maîtresse de vendre des habitations considérables que j'ai à la Jamaïque. C'est là que nous irons d'abord. Nous porterons les fonds que nous en aurons retirés dans les lieux qui vous plairont le plus; les nations me sont égales; celle que vous choisirez deviendra ma patrie. Je ne vis que pour vous, l'éclat de mon départ m'intéresse peu. Mais parlez-moi vous-même avec sincérité : regretteriez-vous votre pays? Un tel attachement seroit bien éloigné de l'amour, et même de la raison. Songez-vous que ce même pa^ys vous a proscrit pour avoir eu des sentimens dont la privation vous eût déshonoré? Peut-on regretter des hommes dont les idées sont si fausses et si méprisables? Si vous m'aimez, je dois vous suffire; l'amour doit détruire tous les préjugés. Mon projet, qui est au-dessus du caractère de vos Françoises, peut vous étonner : ainsi je n'exige pas votre parole dans ce moment; je vous donne huit jours, pendant lesquels je vous verrai sans vous faire la moindre question sur le parti que je vous propose. » En achevant ces mots elle me quitta, et me laissa dans un trouble et un embarras inexprimables. La probité étoit révolté'e du parti que me proposoit Milady; mais l'excès de son amour m'attendrissoit et redoubloit mon attachement pour elle. Je voyois avec douleur que mon refus