‹ Les confessions du comte de --Chapitre 67 sur 76 · PREMIERE PARTIE «y · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE «y

alloit forcer Milady à un éclat affreux pour elle et pour moi. Dans cette situation j'allai voir l'abbé Dubois, qui depuis a été cardinal, et qui étoit alors chargé à Londres des affaires de France. Il s'aperçut de mon trouble et me pressa de lui en dire le sujet.

Son caractère, qui le portoit plus à l'intrigue qu'à la négociation, lui avoit fait découvrir mon aventure; il m'en avoit souvent parlé, et je ne lui avois répondu que ce qu'il est permis à un honnête homme de dire pour faire respecter son goût et prévenir les questions. L'abbé, qui, de tous les hommes, étoit celui qui avoit la plus mauvaise opinion des femmes, attendu l'espèce de celles avec lesquelles il avoit toujours vécu, n'auroit pas eu grand égard pour Milady même, mais il en avoit pour moi; c'est pourquoi je m'ouvris à lui dans cette occasion. L'affaire lui parut importante. Tout est parti en Angleterre, et les femmes sont aussi attachées que les hommes à l'un ou à l'autre de ceux qui la divisent ordinairement. Milady étoit tory, et le régent avoit intérêt dans ce moment de les ménager. L'abbé, qui sentit la conséquence d'un éclat causé par un François dans les circonstances présentes de sa négociation, ne négligea rien pour m'engager à repasser promptement en France. Je lui représentai les risques de mon retour sans avoir accommodé mon affaire. Il m'offrit

une lettre pour M. le duc d'Orléans, et m'assura que ce prince feroit terminer mon affaire à ma satisfaction. Il ajouta même les menaces, voyant que je balançois à suivre ses conseils; et les menaces de la politique sont assez communément sérieuses. En un mot, l'abbé me força de partir sans voir Milady, et me permit simplement de lui écrire. Je lui écrivis dans les termes les plus passionnés; je lui marquai le regret que j'avois de la quitter; je l'assurai que les reproches que j'aurois à me faire en acceptant ses dernières propositions s'opposoient trop aux sentimens d'un homme d'honneur, et m'obligeoient à partir pénétré de ses bontés, dont je conserverois un souvenir éternel. Mon retour fut heureux, le régent fut sensible à ma situation, 4 comme l'abbé me l'avoit assuré, et mon affaire fut heureusement et promptement terminée. Peu de jours après mon retour à Paris, je reçus une lettre de Milady, où tout ce que l'amour outragé peut inspirer étoit exprimé. Elle finissoit par me dire un éternel adieu, et j'appris fort peu de temps après qu'elle s'étoit elle-même donné la mort. Cette nouvelle me plongea dans la plus vive douleur; je ne fus plus sensible au plaisir de me retrouver dans ma patrie. Je m'accusai cent fois de barbarie. L'image de l'infortunée Milady étoit toujours présente à mon esprit, et même aujourd'hui je ne me la rappelle point sans émotion.

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