PREMIÈRE PARTIE
Cependant mes amis n'oublièrent rien pour me tirer de la retraite où je m'obstinois à vivre et pour dissiper les noires impressions d'une mélancolie dont ils craignoient les suites pour moi. Je me prêtai d'abord par complaisance à leurs empressemens et à leurs conseils, et bientôt je m'y livrai par raison. Outre les motifs de chagrin qui m'étoient particuliers, on contracte en Angleterre un air sérieux que l'on porte jusque dans les plaisirs. Le mal m'avoit un peu gagné ; l'air et le commerce de France sont d'excellens remèdes contre cette maladie. ,
Aussitôt que je me fus rendu à la société, mon goût pour les femmes se réveilla; mais je fus d'abord assez embarrassé de ma personne. Je retrouvai heureusement quelques-unes de mes anciennes maîtresses assez complaisantes pour moi. Je vis bien qu'on peut compter sur la constance des femmes, quand on n'en exige pas même l'apparence de la fidélité. Cependant une conquête nouvelle m'étoit nécessaire, et je me trouvoisdans un assez grand embarras. Après un an d'absence, c'étoit une espèce de début ; on étoit attentif au choix que j'allois faire : de ce choix seul pouvoient dépendre tous mes succès à venir. Mme de Limeuil me parut d'abord la seule femme digne de mes soins; mais la réflexion sut réprimer ce premier transport. Elle étoit jeune, elle passoit pour sage, et il falloit
qu'elle le fût, car on n'avoit point encore parlé d'elle. L'attaquer et ne pas réussir, c'étoit me perdre; un homme à la mode ne doit jamais entreprendre que des conquêtes sûres. Tandis que je combattois par ces réflexions judicieuses le goût que je me sentois pour M^^ de Limeuil, j'entendis parler dans plusieurs maisons de l'esprit, des agrémens et surtout du mérite de M^^ de Tonins. On citoit sa maison comme la société des gens les plus aimables de Paris; c'étoit une faveur que d'y être admis. Non seulement les hommes de la meilleure compagnie lui faisoient une cour assidue, on voyoit même les femmes les plus respectables s'empresser à devenir ses complaisantes. On m'offrit de m'y présenter, et je l'acceptai. M^^^ de Tonins me reçut poliment. Je la trouvai au milieu d'un cercle de quelques beaux esprits et de gens du monde, donnant le ton et se faisant écouter avec attention. Je trouvai réellement beaucoup de ce qu'on appelle esprit dans le monde à M^^ de Tonins et à quelques-uns de sa petite cour, c'està-dire beaucoup de facilité à s'exprimer, du brillant et de la légèreté; mais il me parut qu'ils abusoient de ce dernier talent. La conversation que j'avois interrompue étoit une espèce de dissertation métaphysique. Pour égayer la matière, Mme de Tonins et ses favoris avoient soin de répandre dans leurs discours savans un grand nom-