‹ Les confessions du comte de --Chapitre 69 sur 76 · PREMIERE PARTIE 9I · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE 9I

bre de traits, d'épigrammes, et malheureusement des pointes assez triviales. Ce bizarre mélange m'étonna. J'étois mécontent de moi-même de ne pouvoir m'en amuser. Ils rioient ou applaudissoient tous avec tant d'excès, au moindre mot qui se proféroit, que je crus de bonne foi que c'étoit ma faute si je n'admirois pas aussi. Je demandai h M.^^ de Tonins la permission de lui faire souvent ma cour; elle me l'accorda et me pria même à souper pour le lendemain.

!VI"ie de Tonins, pour se délivrer de l'importunité des devoirs et se donner une plus grande considération, jouoit la mauvaise santé, et, en conséquence, sortoit rarement de chez elle. Sa maison étoit le rendez-vous de tous ceux qu'elle avoit admis à l'honneur de lui faire leur cour. Je ne manquai pas de m'y rendre de bonne heure le lendemain. J'y trouvai à peu près la même compagnie que la veille; les propos furent aussi les mêmes. Au bout d'une heure je m'aperçus que la conversation languissoit; je proposai une partie de jeu, moins par goût que par habitude de voir jouer. M'^^ de Tonins me dit que le jeu étoit absolument banni de chez elle, qu'il ne convenoit qu'à ceux qui ne savent ni penser ni parler. «C'est, ajouta-t-elle, un amusement que l'oisiveté et l'ignorance ont rendu nécessaire. » Ce discours étoit fort sensé; mais malheureusement M^^ de Tonins et sa société

étoient, malgré tout leur esprit, souvent dans le cas d'avoir besoin du jeu, et ils éprouvoient que la nécessité d'avoir toujours de l'esprit est aussi importune que celle de jouer toujours. Le jeu devint la matière d'une dissertation qui dura jusqu'au souper. Les discours de la table étoient d'une autre nature; toute dissertation et même toute conversation suivie en étoient bannies. Il n'étoit pour ainsi dire permis de parler que par bons mots. Mme de Tonins et ses adorateurs partirent en même temps : ce fut un torrent de pointes, de saillies bizarres et de rires excessifs. On tiroit l'élixir des moins mauvais; on renchérissoit sur les plus obscurs. Je cherchois à entendre et à pouvoir dire quelque chose; mais, lorsque j'avois trouvé un mot, je m'apercevois que la conversation avoit déjà changé d'objet. Je voulus prier celui qui étoit à côté de moi de me tirer de peine et de m'aider du moins à entendre ce qu'on disoit. Il me fit en riant un discours beaucoup moins intelligible que tous ceux qu'on avoit tenus jusqu'alors. Le rire étonnant qu'il excita ne servit qu'à me déconcerter, et je fus tenté un moment de le prendre au sérieux ; mais, craignant de me donner un ridicule, je pris le parti de répondre sur un pareil ton, quoique je le trouvasse détestable. Je me livrai à ma vivacité naturelle, je répliquai par quelques traits assez plaisans à ceux qu'on me lançoit :

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