‹ Les confessions du comte de --Chapitre 70 sur 76 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

M"i^ de Tonins y applaudit; chacun suivit son exemple, et je devins le héros de la plaisanterie dont j'étois auparavant la victime. Le souper finit bientôt après. On parla alors de deux romans nouveaux et d'une comédie que l'on jouoit depuis quelques jours; on me demanda mon avis. Comme j'ai toujours été plus sensible au beau qu'au plaisir de trouver des défauts, je dis naturellement que dans les deux romans j'avois trouvé beaucoup de choses qui m'avoient fait plaisir, et que la comédie, sans être une bonne pièce, avoit de grandes beautés. M"ie de Tonins prit la parole pour faire la critique de ce que je venois de louer. Je voulus défendre mon sentiment, et je cherchai des yeux quelqu'un qui pût être de mon avis. J'ignorois qu'il n'y en avoit jamais qu'un dans cette société. M'^e de Tonins, peu accoutumée à la contradiction, soutint son opinion avec aigreur, et la compagnie en chœur applaudissoit sans cesse à tout ce qu'elle disoit. Je pris le parti de me taire, m'apercevant un peu trop tard que le ton de cette petite république étoit de blâmer généralement tout ce qui ne venoit pas d'elle ou qui n'étoit pas sous sa protection. Je reconnus cette vérité à l'éloge qu'on fit de trois ou quatre ouvrages qui m'avoient paru, ainsi qu'au public, au-dessous du médiocre. Je résolus donc de me conduire à l'avenir en conséquence de cette découverte.

Ce qui me rendit encore plus complaisant pour les sentimens de M"^^ de Tonins fut ceux qu'elle m'inspira. Sans être absolument jeune, elle étoit encore aimable; d'ailleurs, la considération où elle vivoit, quoique assez peu méritée, étoit ce qui piquoit mon goût. L'opinion nous détermine presque aussi souvent que l'amour. M"^e de Tonins étoit à la mode, et dès lors elle me paroissoit charmante. Le respect que l'on avoit pour elle ne laissoit pas de m'imposer, et je fus un peu embarrassé sur ma démarche: je pris enfin mon parti. J'arrivai un jour chez elle de si bonne heure que je la trouvai seule, et je lui déclarai mes sentimens.

M"ie de Tonins ne fut ni offensée ni embarrassée de ma déclaration. « Je n'emploierai point avec vous, me dit-elle, la dissimulation si ordinaire aux femmes en pareille occasion; je suis sensible à votre hommage. Votre figure me plaît, j'estime votre caractère, et votre esprit m'amuse; mais, avant d'écouter vos sentimens, il faut que vous soyez instruit des miens, et c'est déjà vous donner une très grande marque de confiance.

« Il y a deux choses auxquelles je suis également sensible, et que je prétends concilier, quoiqu'elles paroissent inalliables, le plaisir et la considération. Par le genre de vie que j'ai embrassé, je me suis fait d'avance une retraite honorable,

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