‹ Les confessions du comte de --Chapitre 71 sur 76 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

lorsqu'il ne me sera plus permis de prétendre ni à la jeunesse ni à la beauté. Une femme n'a point alors d'autre parti à prendre que le bel esprit ou la dévotion. Le dernier parti est trop contraire à mon goût, et je ne le soutiendrois pas; au lieu qu'en embrassant celui du bel esprit, je puis jouir dès aujourd'hui de la considération, sans être obligée de renoncer aux plaisirs, dans lesquels je veux apporter toute la décence possible. Il j a peu de femmes qui ne fussent flattées de votre hommage, et qui peut-être n'en fissent gloire; pour moi, en prenant un amant, je n'en veux pas l'éclat. » J'approuvai le plan de M"^^ de Tonins; je me jetai à ses genoux, et je lui promis une discrétion inviolable, si elle m'accordoit ses bontés. « Doucement, Monsieur, me dit-elle, il faut que votre conduite me prouve vos sentimens. » Dans ce moment il arriva du monde, et je sortis. J'allai quinze jours de suite chez M^^ de Tonins sans pouvoir vaincre sa résistance. Elle crut à la fin mon amour si sincère qu'elle consentit à me rendre heureux. Nous vécûmes ensemble, dans le plus grand mystère, pendant près d'un mois; la société s'aperçut enfin de notre intelligence, et me marqua sur-le-champ autant d'égards que M"^e de Tonins m'en témoignoit. On me trouva mille fois plus d'esprit qu'auparavant; mais j'étois peu sensible à la gloire du bel esprit. Autrefois les gens

de condition n'osoient y aspirer; ils sentoient qu'ils ne prenoient pas assez de soin de cultiver leur esprit pour la mériter; mais ils avoient une considération particulière et une espèce de respect pour les gens de lettres. Les gens de condition se sont avisés depuis de vouloir courir la carrière du bel esprit, et ce qu'il y a de plus bizarre, c'est qu'en même temps ils y ont attaché un ridicule. J'étois bien éloigné d'avoir un sentiment si faux, j'ai toujours pensé qu'il n'y avoit personne qui ne dût être honoré du titre d'homme d'esprit et de lettres; mais je ne me sentois ni talent ni étude. La fureur de jouer la comédie régnoit alors à Paris; on trouvoit partout des théâtres. La société de Mine de Tonins prenoit le même plaisir et portoit l'ambition plus haut. Pour comble de ridicule, on n'y vouloit jouer que du neuf; presque tous les acteurs étoient auteurs des pièces qu'ils jouoient. Nos représentations, car je fus bientôt admis dans la troupe, étoient d'un ennui mortel; on se le dissimuloit : nous applaudissions tout haut, et nous nous ennuyions tout bas. M™^ de Tonins m'obligea aussi de faire une comédie. J'eus beau lui représenter combien j'en étois incapable; elle blâma cette modestie, et m'assura qu'avec ses conseils je ferois d'excellens ouvrages. Je n'en crus rien; mais par complaisance je me mis à travailler. Dans ce temps-là, Dufresny, qui étoit un

Page 1