PREMIERE PARTIE
peu engagé dans notre société, nous proposa d'essayer sur notre théâtre sa comédie du Mariage fait et rompu, avant de la donner au public ; on l'accepta, et on la joignit à la mienne. Dix ou douze spectateurs choisis furent admis à cette représentation; ma pièce réussit au mieux, et celle de Dufresny fut trouvée détestable. Je fus moimême indigné d'un jugement si déraisonnable; je pris seul le parti de la comédie de Dufresny. La dispute s'échauffa tellement à ce sujet que M'iie de Tonins voulut absolument faire donner ma pièce aux comédiens françois en même temps que le Mariage fait et rompu. Je voulus en vain m'y opposer, et lui représenter que c'étoit un ridicule de plus que je me donnerois, que les gens de mon état n'étoient point faits pour devenir auteurs, parce qu'ordinairement ils n'y réussissent pas, et que, s'ils l'étoient par complaisance pour l'amusement d'une société, ils ne dévoient jamais se donner en public. M"^e Je Tonins me cita quelques exemples de gens à peu près de ma sorte qui avoient bravé avec succès ce préjugé, et me promit que jamais on ne me connoîtroit pour l'auteur de cette pièce. Quoique ces raisons ne fussent que spécieuses, il fallut céder et me soumettre à tout. Les deux pièces furent jouées à quelques jours de distance. Celle de Dufresny fut applaudie comme elle le méritoit : elle est restée Confessions du comte de **'^. i3
au théâtre, et le public la revoit toujours avec plaisir; et ma comédie, dont on ne connoissoit point l'auteur, fut trouvée fort ennuyeuse. Le parterre, désespéré de ne pouvoir ni s'intéresser, ni rire, ni même siffler, fut réduit à bâiller. Le bon ton et l'esprit qu'on admiroit chez M"^e Je Tonins ne firent point d'effet au théâtre. Point d'action, peu de fond, quelques portraits de société qui ne pouvoient pas être entendus, et qui ne valoient guère la peine de l'être, ne faisoient pas une pièce qu'on pût hasarder en public. Je vis clairement que les gens du monde, faute d'étude et de talent exercé , sont rarement capables de former un tout, tel que le théâtre l'exige. Ils composent comme ils jouent, mal en général, et passablement dans quelques endroits. Ils ont quelques parties au-dessus des comédiens de profession, mais le total du jeu et de la pièce est toujours mauvais : l'intelligence générale de toute l'action et le concert ne s'jjrouvent jamais.
Le dépit de me voir auteur malgré moi, la nécessité d'admirer tout ce qui émanoit de notre société, et surtout de M^^ de Tonins, me dégoûtèrent bientôt et d'elle et du bel esprit. Ce fut alors que je commençai à connoître véritablement M"^e de Tonins et sa petite cour. Je m'aperçus que chaque société, et surtout celles de bel esprit, croient composer le public , et que