PREMIERE PARTIE
j'avois pris pour une approbation générale le sentiment de quelques personnes que les airs imposans et la confiance de M"^e de Tonins avoient prévenues et séduites. Le public, loin d'y applaudir, s'en moquoit hautement. Le droit usurpé de juger sans appel les hommes et les ouvrages, notre mépris affecté pour ceux qui réduisoient notre société à sa juste valeur, étoient autant d'objets qui excitoient la plaisanterie et la satire publiques. Outre ces ridicules que je partageois en communauté, on m'en donnoit encore de particuliers. On prétendoit que M^e de Tonins, qui donnoit de l'esprit à qui il lui plaisoit, n'en pouvoit pas refuser à celui qui avoit l'honneur de ses bonnes grâces. D'ailleurs notre société n'étoit pas moins ennuyeuse que ridicule; j'étois étourdi et excédé de n'entendre parler d'autre chose que des comédies, opéras, acteurs et actrices. On a dit que le dictionnaire de l'Opéra ne renfermoit pas plus de six cents motj; celui des gens du monde est encore plus borné.
Tous ces bureaux de bel esprit ne servent qu'à ^ dégoûter le génie, rétrécir l'esprit, encoiirager;,, les médiocres, donner de l'orgueil aii* sots ph^volter le public. Je cédai aj Mme de Tonins assez brus^ dans le monde, bien convaincu qio^^^'^^^j^ociété tyrannique et entêtée de^^Fpmooit être
odieuse au public, et souvent à charge à elle-même.
Pour me guérir radicalement et me dégager la tête de toutes les vapeurs du bel esprit, je résolus de vivre quelque temps dans la finance, et ce remède me réussit; mais il n'étoit pas sûr, et je reconnus que j'avois eu jusque-là sur les financiers des idées très fausses à bien des égards.
La finance n'est point du tout aujourd'hui ce qu'elle étoit autrefois. Il y a eu un temps où un homme, de quelque espèce qu'il fût, se jetoit dans les affaires avec une ferme résolution d'y faire fortune, sans avoir d'autres dispositions qu'un fonds de cupidité et d'avarice; nulle délicatesse sur la bassesse des premiers emplois; le cœur dégagé de tous scrupules sur les moyens et inaccessible aux remords après le succès. Avec ces qualités on ne manquoit pas de réussir. Le nouveau riche, en conservant ses premières mœurs, y ajoutoit un orgueil féroce dont ses trésors étoient la mesure; il étoit humble ou insolent, suivant ses pertes ou ses gains, et son mérite étoit à ses propres yeux, comme l'argent dont il étoit idolâtre, sujet à l'augmentation et au décri.
Les financiers de ce temps-là étoient peu communicatifs; la défiance leur rendoit tous les hommes suspects, et la haine publique mettoit encore une barrière entre eux et la société.
Ceux d'aujourd'hui sont très différens. La plu-