PREMIÈRE PARTIE
A peine étois-je arrivé à Paris que je reçus de la signera Maria la lettre que je viens de rapporter. J'en reçus aussi beaucoup de Marcella, pleines de passion et d'emportement. Je lui écrivis plusieurs lois, mais bientôt l'absence l'efïaça de mon esprit ; apparemment que la persévérance d'un autre amant m.e remplaça dans son cœur, car elle cessa de m'écrire, et je n'entendis plus parler d'elle.
Je trouvai, en arrivant à la cour, qu'elle avoit absolument changé de face- Le feu roi, qui dans sa jeunesse avoit été extrêmement galant, avoit toujours apporté beaucoup de décence dans ses plaisirs. Les fêtes superbes qu'il avoit données avoient rendu sa cour la plus brillante qu'il y eût jamais eu dans l'Europe, et avoient plus que toute autre chose favorisé le progrès des talens et des arts. 11 suffisoit que les courtisans eussent le goût délicat pour qu'ils imitassent le roi ; mais ils furent obligés de recourir à ila flatterie, lorsqu'il fut parvenu à un âge plus avancé.
Le roi, en vieillissant, se tourna du côté de la dévotion, et dans l'instant toute la cour devint dévote, ou parut l'être.
Après sa mort le tableau changea totalement, et sous la Régence on fut dispensé de l'hypocnsie. Le petit nombre de ceux qui étoient véritablement vertueux restèrent tels qu'ils étoient, et ceux qui avoient joué la vertu devinrent en l'abandonnant plus honnêtes gens qu'ils n'avoient été, puisqu'ils cessèrent
d'êtie hypocrites. Plusieufs furent aussi faux dans le libertinage qu'ils l'avoient été dans la dévotion, et crurent faire leur cour en se livrant aux plaisirs ; ce qu'il y a de sûr, c'f st que cela étoit parfaitement indifîérent.
Pour moi, qui n'avois point de prétentions, et qui n'étois pas dans l'âge de l'ambition, je suivis mon goût ; mon cœur ne pouvoit pas dem.eurer oisif, et mon premier soin fut de chercher une femme à qui je pusse m'attacher.
M'"' de Sézanne, jeune, belle, bien faite et nouvellement manée, me parut digne de m.on hommage, je m'attachai auprès d'elle, et lui rendis les soins les plus assidus ; heureusement elle n'avoit point d'engagement, car je n'ai jamais compté un mari pour quelque chose. M™" de Sézanne étoit un caractère franc et sincère ; elle reçut mes vœux, et, sitôt qu'elle eut pris du goût poui moi, elle me l'avoua et bientôt m'en donna des preuves. Nous vécûmes environ deux mois dans une union parfaite ; mais insensiblement M""" de Sézanne devint coquette, ou du moins je commençai à m'en apercevoir. Je lui en fis des reproches, elle en parut étonnée, et me dit qu'elle ne croyoit pas avoir rien à se reprocher à mon sujet, puisqu'elle m'aimoit uniquement ; je me rendis à ses protestations, mais ce ne "fut pas pour lonortemps.
M™^ de Sézanne ne parut p^s apporter beaucoup de soin à me détromper ou de précautions à me
tromper. Sa beauté commençoit à faire du bruk, et rr.ille amans s'empressèrent auprès d'elle. Quoique je ne remarquasse pas qu'elle m'en préférât aucun, je brouvois qu'elle se prêtoit avec trop de facilité à toutes les agaceries qu'on lui faisoit, et je recommençai mes plaintes. M'"" de Sézanne, qui m'avoit d'abord rassuré avec bonté, me dit alors que mes reproches lia fatignoient. Je ne pris pas son chagrin peur une preuve d'innocence, je sortis, et je fus deux jours sans la voir ; mais l'amour me ramena vers elle. Je lui fis tout à la fois "des reproches et lui demandai pardon, et nous nous raccommodâmes. Nous vécûmes quelque temps ensemble en passant le temps à. nous brouiller et à nous raccommoder tous les jours. Enfin, fatiguée de mes plaintes autant que je l'étois de sa coquetterie, elle me déclara qu'elle ne pouvoit plus supporter mon humeur, qu'elle avoit pris son parti ; elle me donna mon congé, et je l 'acceptai- Dans le dépit oij j'étcis, je m'emportai contre elle et contre toutes les femmes en déclamant contre leur infidélité. Ce qu'il y a de singulier, c'est qii'elle n'a jamais pris d'autre amant ; le public î'a toujours regardée comme un caractère fort opposé à la coquetterie, et elle m'a paru depuis à moi-même mériter le jugement du public.
Si j'en jugeois différemment lorsque je vivois avec elle, c'est que j'avois l'esprit gâté par les deux aventures qui m'étoient arrivées en Espagne et en Italie.
Je fis une sérieuse réflexion sur les femmes et sur moi-même. Je compris que je ne devois pas chercher à Paris la passion italienne, ni la constance espagnole; que je devois reprendre les mœurs de ma patrie, et me borner à la galanterie françoise. Je résolus de me conduire sur ce principe, de ne me point attacher, de chercher le plaisîr en conservant la liberté de mon cœur, et de me livrer au torrent de la société.
Je ne rapporterai point le détail et toutes les circonstances des intrigues où je me suis trouvé engagé. La plupart commencent et finissent de la même manière. Le hasard forme ces sortes de liaisons ; les amans se prennent parce qu'ils se plaisent ou se conviennent, et ils se quittent parce qu'ils cessent de se plaire, et qu'il faut que tout finisse.
Je m'attachai simplement à distinguer les différens caractères des femmes avec qui j'ai eu quelque commerce.
Je n'eus pas plus tôt rompu avec M"'* de Sézanne que je trouvai dans M'"'' de Persigny tout ce qu'il me falloit pour me confirmer dans mes nouveaux sentimens, et dans la résolution que je venois de prendre de n'avoir point de véritable attachement de cœur.
Les femmes à Paris communiquent moins généralement entre elles que les hommes. Elles sont distinguées en différentes classes qui ont p>eu de commerce les unes avec les autres. Chacune de ces