PREMIÈRE PARTIE
me donnoit étolent presque toujours en l'air. Un souper tête à tête dans une petite maison lui paroissoit toujours trop long ; il falloij; se contenter d'y aller passer quelques momens. L'envie de s'y rendre lui prenoit au moment que je m'y attendois le moins; ainsi je m'accoutumai à recevoir à sa toilette mes rendez- vous les plus ordinaires, parce qu'elle avoit remarqué qu'ils lui prenoient moins de temps. Il ett vrai qu'elle n'avoiî pas même l'apparence du tempérament, et que la complaisance et les ouï-dire la déterm.moient uniquement. Elle prenoit un amant comme un meuble d'usage, c'est-à-dire de mode : sans les faveurs il se retire, il faut bien consentir à lui en accorder.
Les lettres qu'elle écrivoit partoient du même principe ; on trouvoiî à la fin quelques mots tendres consacrés par l'usage, le reste avoit toujours la diss.pation pour objet.
Son mari, qui étoit un fort galant homme, avoit si bien senti l'impossibilité de fixer un tel caractère qu'il ne la contraignoit en rien, et s'étoit rassuré sur l'indifTérence que la nature lui avoit donnée en naissant ; on voit qu'il n'y gagnoit pas davantage. Indépendamment de toutes les raisons fnvoles et des motifs ridicules de M'"° de Persigny pour avoir toujours un amant en titre et des aspirans, l'envie d'avoir quelqu'un absolument à ses ordres l'engag^oit à en conserver toujours un qui ne devoit pas être infiniment flatté d'une préférence dont le hasard
décidoit ; mais elle étoit jolie et brillante : il n'en faut pas tant dans le monde pour être recherchée.
Je ne fus pas k)ngtemps sans ressentir tous les d'^goûts et toutes les peines d'une vie aussi agitée. L'imagination de M""" de Persigny n'étant jamais arrêtée, l'on ne pouvoit être sûr d'aucun plaisir avec t.iC : le souper même, qui sembloii l'amuser, se passoit ordinairement dans les arrangemens de ce que l'on pouvoit faire le lendemain-
Pour ne point donner au public des scènes que Sun étourderie pouvoit aisément occasionner, et que je craignois de partager, je prétextai plusieurs voyages à !la campagne ; j'eus soin d'en avertir longtemps auparavant, et les parties s'arrangèrent sans moi. A peine M"'*" de Persigny s'aperçut-elle de mon absence ; je ne sais même si elle eut le temps de voir que nous ne vivions plus ensemble. Elle ne manqua pas de gens aimables qui s'empressèrent à me remplacer, et qui bientôt le furent euxmêmes par d'autres. Enfin, sans rompre précisément avec elle, je cessai d'être son amant en titre.
M"" de Persigny m'avoit si parfaitement corrigé des fausses délicatesses dont j'avois tourmenté M""^ de Sézanne que celle-ci, dont j'avois blâmé la coquetterie, m'auroit alors paru une prude.
Il sembloit que l'amour eût entrepris de me faire l'humeur en m 'assujettissant aux caractères les plus opposés.