PREMIÈRE PARTIE
mais la platitude de la' compagnie, les plaisanteries de la robe, qui tiennent toujours du collège, la pédanterie de ses usages et la triste règle de la maison, me la rendirent bientôt insupportable.
Je vis bien que je devois songer à m'amuser ailleurs, et garder M'"* de *** pour mes heures perdues.
Je commençai à me rendre à la société dont M"'° de Grémonville m'avoit éloigné.
Aussitôt que je fus entré dans îe monde, je fus prié à tous les soupers connus. Pans est le centre de la dissipation, et les gens les plus, oisifs par goût et par état y sont peut-être les plus occupés ; ainsi je n'étois embarrassé que sur le choix des soupers qui m'étoient proposés chaque jour. Je ne les tiouvois pas toujours aussi agréables qu'ils avoient la réputation de l'êire ; mais je m'y amusois quelquefois.
Après avoir examiné les maisons qui pouvojent me convenir davantage, je préférai celle de M" " de Gerville. J'y allois plus souvent que dans aucune autre, parce que la compagnie y étoit mieux choisie et que le jeu étoit fort rare ; on n'en faisoit jamais une occupation ni un amusement intéressé.'
Je m'y trouvai un jour à souper avec M""' d' Albi. Elle me toucha moins par sa figure, qui étoit ordinaire, sans être çorrimune, que par les grâces et In vivacité de son esprit, la singularité de ses idées et celle de ses expressions, qui, sans être précieuses,
étoient neuves. Je jugeai que personne n'éloit pluol propre que M""" d'Albi à me guérir de l'ennui que me causoiî le commerce de M'"" de *'*'*.
Le hasard m'ayant placé à table auprès d'elle,] la conversation, qui étoïc d'abord générale, devint' particulière entre elle et moi ; nous oubliâmes parfaitement le reste de la compagnie et en fûmes bientôt à parler bas,
M'"^ d'Albi m'accorcja la permission d'aller chez elle, et j'en profitai des le lendemain. Dans les premiers jours de notre connoissance, notre vivacité réciproque nous fit croire que nous nous convenions parfaitement, et nous vécûmes bientôt confcrménient à cette idée ; mais je ne fus pas longtemps sans m'apercevoir de l'humeur la plus inégale et la plus capricieuse, jamais elle ne pensoit deux jours de suite d'une façon uniforme ; une chose lui déplaisoit aujourd'hui par H'unique raison qu'elle lui avoit plu le jour précédent. Son e.^prit, qui changcoit à chaque instant d'objet, lui fournissoit aussi les raisons les plus spécieuses et les plus persuasives pour justifier son changement ; quand elle partoit, elle cessoit d'avoir tort. Quelque sentiment qu'elle défendît, on étoit o'bligé de l'adopter, tant on étoit frappé de la sagacité de son esprit, du feu de ses idées et du brillant de ses expressions. On auroit imaginé qu'elle ne devoit jamais s'écarter de la raison, si l'on avoit pu oublier que son sentiment actuel étoit toujours la contradiction du précédent.