PREMIÈRE PARTIE
Ce qu'il y avcit de plus fâcheux pour moi, c'est que son cœur étcit toujours asscivi à son esprit, dont li buivoil la bizarrerie et les écarts.
Quelquefois elle m'aciô'bloit de caresses, et ie moment d'après j'étois l'objet de ses mépris.
fiiste, gaie, étourdie, sérieuse, libre, réservée, M"" d'Albi réunissoit en elle tous les caractères, et celui qu'elle éprcuvoit étoit toujours si marqué qu'il eût paru être le sien propre à ceux qui ne Tauroient vue que dans cet instant- Un jour elle me chafga de lui trouver une petite maison, pour nous voir, disoit-élle, avec plus de liberté.
Le premier usage de ces maisons particulières, appelées communément petites maisons, s'introduisit à Paris par des amans qui étoient obligés de garder des mesuras et d'observer le mystère pour se voir, et par ceux qui vouloient avoir un asile pour faire des parties de débauche qu'ils auroient craint de faire dans des maisons publiques et dangereuses, et qu'ils auroîent rougi de faire chez eux. Telle fut l'origine des petites maisons, qui se mu'îtiplièrent dans la suite et cessèrent d'être des asiles pour le mystère. On les eut d'abord pour dérober ses affaires au public, mais bientôt plusieurs ne les prirent que pour faire croire celles qu'ils n'avoient pas. On ne les passoit même qu'à des gens d'un rang supérieur : cela fit encore que plusieurs en prirent par air. Elles sont enfin devenues
si communes et si publiques qu'il y a des extrémités de faubourgs qui y sont absolument consacrées. On sait tous ceux, qui les ont occupées ; les maîtres en sont connus, et ils y mettront bientôt leur marbre. Il est vrai que, depuis qu'elles ont cessé d'être secrètes, elles ont cessé d'être indécentes ; mais aussi elles ont cessé d'être nécessaires.
Une petite maison n'est aujourd'hui pour bien des gens qu'un faux air, et un lieu oij, pour paroître chercher le plaisir, ils vont s'ennuyer secrètement un peu plus qu'ils ne f croient en restant tout uniment chez eux. Il me semble que ceux qui ont imagmé Iles pet-tes maisons n'ont guère connu le cœur. Elles sont la perte de la galanterie, le tombeau de l'amour, et peut-être mêine celui defe plaisirs.
Nous ci-oyicns. M""" d'Albi et moi, faire un meilleur Usage de celle que nous cherchions.
l'eus soin de la choisir dans un quartier perdu et où nous ne pouvioris être connus de qui que ce fut. ,
Je ne saurois peindre le plaisir et la vivacité avec lesquels M™* d'A'loi vint prendre possession de notre retraite. Elle la trouvoit préférable à tous les palais.
Nous y soupâmes et y passâmes la nuit la olus délicieuse. Nous ne sentîmes en sortant que l'impatience d'y revenir. Nous convînmes que ce seroit dans deux jours. Heureusem.ent qu'avant d'aller l'y attendre, je passai chez elle. Je la trouvai seule ;
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mais, au lieu de l'empressement que j'attendois de sa part, elle me reçut avec mépris, et me dit qu'elle étoit fort surprise qu'au lieu de chercher à lut faire oublier l'outrage que je lui avois fait en la conduisant dans une petite maison, j'osasse encore le lui proposer. J'eus beau lui représenter que c'étoit par ses ordres que j 'avois pris cette maison, les. précautions que j'y avois apportées, et le secret avec lequel nauz nous y étions vus ; elle me répliqua que, si j 'avois été jaloux de sa gloire, je l'aurois détournée d'une pareille idée ; qu'une femme raisonnable, pour peu qu'elle ait soin de sa réputation, ne de voit jamais se trouver dans ces sortes d'endroits, et que les parties les plus secrètes sont les plus malignement interprétées, lorsqu'on vient à les découvrir ; enfin, il n'y eut point de reproches que je n'essuyasse à ce sujet-
C'étcit ainsi que je passois ma vie avec M"'" d'Albi ; il sembloit qu'elle eût dix âmes difrérentss, dent il y en avoit neuf qui faisoient mon supplice.
J'étois toujours prct à 'la quitter, dans ces momens d'orage, qui étoient fcrt fréqucns ; mais sa figure, son e~,prit et un caprice plus favorable de sa part m.e ramenoient bientôt vers elle. Cependant la tête m'auroit infailliblement tourné, si, pour adoucir la rigueur de ma .situation, je n'eusse trouvé une femme qui, sans raffiner sur le pJsiisir, s'y livroit naïvement et Tinspiroit de même.
C'étoit une riche marchande de la rue Saint- Honoré, qux se nommoit M"" Pichon. J'eus occaiicn de la connoître parce que M. Fichon venoit de lahe l'habillement de mon régiment.
Les marchands de Pans sont flallés de donner des repa"S aux oliiciers des régimens qu'ils fournissent ; je me rendis aux instances de M. Pichcn, qui voulut absolument me donner à souper.
Je m'y ctois engagé par complaisance, comptant m'y ennuyer, et je m'y amusai beaucoup.
Je fis connoissance avec M™*" Pichon ; elle étoit jeune et jolie, vive et mêm.e un peu brurque, et ce qu'on appelle dans le bourgeois une bonne grosse maman. On la vouîoit avoir dans tous les repas qui se donnoient dans son quartier : elle chantoit, elle agaçoit, elle avoit ila repartie prompte, plus libre que délicate, et le plus long souper n'altéroit en aucune façon sa raison.
J'imaginai que le nôtre ne s'étoit poussé fort avant dans la nuit qu'en ma considération ; la suite me fît voir que c'étoit l'ordinaire de la maison. J'eus envie d'avoir M""^ Pichon ; et, pour y parvenir, je fus obligé de me soumettre à ses parties et de me livrer à sa société.
ly/jmc pjçJ^Qj^ ^j.Qj{^ portée à une hauteur naturv^lîe à toutes les femmes, et qui se m.amfeste suivant leurs difFérens états.
Elle me dit que c'eût été la mépriser que de se cacher de l'avoir, et qu'elle étoit assez jolie pour
être aimée ; que, si cela ne me convenoit pas, elle s'étcic bien passée jusqu'ici d'un homme de condition, et qu'elle vouloit avoir son amant dans l'arrière de sa boutique, à sa campagne, et chez ses amies ; qu'elle n'avoit enfm à rendre compte de sa conduite à personne qu'à son mari, à qui elle n'en rcndoit point. Il fallut donc que je fujse de toutes ses parties de ville et de campagne, et que j'eusce encore l'attention d'en dérober la connoisrance à M'"" d'Aibi, dont la Hertc cOt été extrêmement offensée de la rivalité, et qui ne me l'eût jamais pardonnée.
Quelque nouvelle que fût pour moi la société de M"" Pichon, j'en faiscis la comparaison avec celles oij j'avois vécu, et je fus bientôt convaincu que le monde ne diffère que par l'extérieur et que tout se ressemble au fond. Les tracasseries, les ruptures et les ménages sont les mêmes.
J'ai remarqué aussi que les marchands, qui s'enri-' chissent par le commerce, se perdent par la vanité. Les fortunes que certaines familles ont faites les portent à ne point élever leurs enfans pour le commerce. De bons citoyens et d'excellents bourgeois, ils deviennent de plats anoblis. Ils aiment à citer les gens de condiUon et font sur leur compte des histoires qui n'ont pas le sens commun. Leiirs femmes, qui n'ont pas moins d'envie de paroître instruites, estropient les noms, confondent les histoires et portent des jugemcns véritablement comiques pour
un homme mstruit. Ces mêmes femmes, croyant imiter celles du monde, et pour n'avoir pas l'air emprunté, disent les mots les plus libres, quand elles sont dans la liberté d'un souper de douze ou qumze personnes. D'ailleurs, elles sont solides dans leuns dépenses, dlles boivent et mangent par état ; l'occupation de la semame leur impose la nécessité de rire et d'avoir, les jours de fête, une joie bruyante, éveillée et entretenue par les plus grosses plaisanteries.
Il m'eût été imjx>ssibîe de soutenir ce genre de vie : mon départ pour mon réwiraent me donna les moyens honnêtes de quitter la bonne M'"* Pichon. Elle me parut touchée de mon départ, et je me crus obligé de lui conseiller de ne jamais prendre d homme du monde, je lui repiésenlai les avantages et les commodités de vivre avec un homme de son état qu'elle choisiroit à son gié.
Elle me remercia de mes conseils et convint d'en avoir fait quelquefois la réfiexion. Elle me fit promettre, pour la ménager dans son quartier, de la venir voir à mon retour, et je n'y manquai pas. D'ailleurs, toutes les femmes avec qui j'ai eu quelque intimité m'ont toujours été chères, et je ne les ai jamais retrouvées sans ressentir un secret plaisir.
j ai mis à profit pour le monde la société de M"'' Pichon, je l'ai toujours comparée à une excel-
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lenlc parodie qui jette un ridicule' sur une pièce qui ' a séduit par un faux brillant.
A PAcn retour du régiment je comptois bien nouer quelque intrigue nouvelle, et quitter décemment r.r" d'Alibi, dont je ne voulois plus essuyer les capr'.ces. J'ignore si elle avoit prévu mes arrangemens, mais elle m'avait donné un successeur penoarit mon absence, je fus piqué d'avoir été prévenu. Quoique je ne sentisse plus de dégoût pour elle et que je fusse déterminé à rompre, je ne l'aurois fait Qu'cvec les ménagemens cpie j'ai toujours eus pour les femmes ; m.ais je crus devoir me venger, je ne négligeai lien pour renouer, bien résolu de la quitter après avec éclat, j'allai la trouver, elle venoit d'avoir avec son nouvel amant un de ces caprices que je lui ccnnoissois : il était sorti piqué- La circonstance étoit favorab!e ; elle me reçut au mieux, et nous soupâmes ensemble.
Le ilendem.am je la menai à L'Opéra en grande lon;e, ef trois jours après je la quittai authentiquement. Elle en eut uh dépit qu'elle ne m'a jamais pardonné, et que je lui pardonne volontiers ; je me suis mêm.e reproché ce procédé, que je n'aurois jras ru si je n'eusse été emporté par un mouvement cV fa^nité. je n'eus pas plus* tôt terminé cette afTairC'là que je songeai à d'autres.
Lin jeune homme à la mode, car j'en avois déjà la réputation, se croiroit déshonoré s'il dcm.auroît
quinze jours sans intrigue, et sans voir /le public occupé de lui. /
f^our ne pas Tester oisif et conserve/ ma réputation, j 'attaquai dix femmes à la foi? ; j'écrivis à toutes celles dont les noms me revinrent dans la mémoire. Cette façon de commencer une intngue doit paroître ridicule à tous les gens sensés ; c'est cependant une de celles qui réussissent le mieux aux jeunes gens à la mode. La plupart de leurs lettres sont rnal reçues ; mais de vingt, qu'il y en ait une qui fasse fortune, on n'a pas perdu son tem.ps ; cela suffit avec le courant pour entretenir commerce.
La comtesse de Vignolîes étoit une de celles à qui j'avois écrit. Je ne la connoissois que de vue ; mais sa coquetterie, ou plutôt son libertmage étoît si bien établi qu'elle ne fut point étonnée de ma déclaration. Comme le hasard faisoit qu'elle n'avo.it point alors d'amant en btre. elle ne baiança pas à me faire une répon'^e favorable, je crus qu'il ne m.e convenoit p^as de lui rendre des soins qu'en effet elle ne méritoit guère ; je me contentai de lui envoyer l'adresse de ma petite maison, en l 'avertissant que je l'y attendrois le lendemain à souper. Elle ne manqua pas de s'y rendre, comme je l'avois prévu. Elle avoit tellement secoué les préjugés de bienséance qu'elle ne m.e donna pas la peme de jouer rhomrrie amoureux. Nous scupâmes avec plus de gaieté que si nous eussions eu véritable amour l'un pour l'autre. Son cœur n'avcit aucune part à