PREMIÈRE PARTIE
dif^ne de mes soins ; mais la réflexion sut réprimer ce premier transport. Elle étcit jeune, elle passoit pour soge, et il falloit qu'elle le fût, car on n'avoit point encore parlé d'elle. L'attaquer et ne pas réussir, c'étoit me perdre ; un homme à la mode ne do:t jamais entreprendre que des conquêtes sûres. Tandis que je combattois par ces réflexions judicieuses le goût que je me sentois pour M'"° de Limeuil, j'entendis parler dans plusieurs maisons de re<;prit, des agrémens et surtout du mérite de M'"" de Tonins. On citoit sa maison comme la soc'élé des gens les plus aim.ables de Pans ; c'étoit une faveur que d'y être admis. Non seulement les hommes de la meilleure compagnie 'lui faisoient une cour assidue, on voyoit mêm.e les femmes les plus respectables s'empresser à devenir ses complaisantes. On m'offrit de m'y présenter, et je l'acceptai.
M"'" de Tonins me reçut poliment. Je la trouvai au milieu d'un cercle de quelques beaux esprits et de gens du monde, donnant le ton. et se faisant écouter avec attention.
Je trouvai réellement beaucoup de ce qu on appelle esprit dans le m.onde à M'"* <^ Tonins et à quelques-uns de sa petite cour, c'est-à-dire beaucoup de facilité à s'exprimer, du brillant et de la légèreté ; mais il me parut qu'ils abusoîent de ce dernier talent. ^
La conversation que j'avois interrompue étoit une
9v^ CONFESSIONS DU COMTE DE ''"''*
esi^èce de dissertation métaphysique. Pour cgr.ycr la maiière, M^^ de Tonins eî ses favoris avoieiît som fl? répandre dans leurs discours savans un grand noinbre de traits, d'épigrarp.mes,. et malheureusement des poinî<"s assez trivialeà. Ce bizarie mélange m'étonna. j'élois mécontent de moi-même de ne pouvoir m'en amuser. Ils rioicnt ou appiaudissoient tous avec tant d'excès, au moindre mot qui se proicroit, que je crus de bonne foi que c'étoit ma faute si je n'admirois pas aussi.
Je demandai à M™^ de Tonins la permission de 5ui faire souvent ma cour ; elle me l'accorda et me pria niêm.s à souper pour le lendemain.
M"'^ de Tonins, peur se délivrer de rimpciti;?.'té des devoirs et se donner une plus grande considération, jouoit la mauvaise santé, et, en conséqucaïce, sortoit -rarement' de chez elle. Sa maison étoit le rendez-vous de tous ceux qu'elle avoit admis à ! honneur de lui faue leur cour, je ne manquai r-'^ de m'y rendre de bonne heure le lendemain, retrouvai à peu près la même compagnie que la veille; les propos furent aussi les mêmes. Au bout d'urc heure je m'aperçus que la conversation languisse, t ■ je proposai une par'ie de jeu, moins par goût que - ar habitude de voir jouer. M'"* de Tonins me du cm le jeu étoit absolument banni de chez eHe, qu'il b'.' convenoit qu'à ceux qui ne savent ni penser ri parler.