PREMIÈRE PARTIE
(( C'est, ajoula-t-elle, un amusement que Toisiveié et rifjncrance ont rendu nécessaire. »
Ce discours était fort sensé; mais malheureusement M"" de Tonins et sa société étoient, malgré tout leur esprit, souvent dans le cas d'avoir besoin du jeu, et iis éprouvoient que ia nécessité d'avo-r toujours de l'esprit est ausi importune que celle de jnuer tonjours.
Le jeu devint la matière d'une dissertation qui dt.ia jusqu'au souper. Les discours de la table étoient d'une autre nature ; toute dissertation et même toute conversation suivie en étoient bannies. 11 n'étoit pour ainsi dire permis de parler que par bons mots. M""* de Tonins et ses adorateurs partirent en même temps : ce fut un torrent de pointes, de saillies bizarres et de rires excessifs. On tiroit l'élixir des moins mauvais ; on renchérissoit sur les plus obscurs.
Je cherchois à entendre et à pouvoir dire qur^que chose ; mais, lorsque j'avois trouvé un met, je m'apcrcevois que la conversation avoit déjà changé d'objet. ïe voulus prier celui qui é^oit à coté de moi de me tirer de peine et de m'aider du moins à entendre ce qu'on disoit. Il me fît en riant un disc-'iirs beaucoup moins intéllirible que tvous ceux qu'on avoit tenus jusqu'alors. Le» rire étonnant qu'il excita ne servit qu'à me déconcerter, et je fus tente un moment de le prendre au sérieux ; mais, craignant de me donner un ridicule, je pris le parii de
répondre sur un pareil ton, quoique je le trouvasse détestable.
je me livrai à ma vivacité naturelle, je répliquai par quelques traits assez plaisans à ceux qu'on me lançoit : M'""^ de Tonins y applaudit ; chacun suivit son exemple, et je devins le héros de la plaisanterie dont j'étois auparavant la victime.
Le souper finit bientôt après.
On paria alors de deux romans nouveaux et d'une com.édie que l'on jouoit depuis quelques jours ; on me demanda mon avis. Comme ]'ai toujours été plus sensible au beau qu'au plaisir de trouver des défauts, je dis naturellement que dems les deux romans j'avois trouvé beaucoup' de choses qui m'avoient fait plaisir, et que la comédie, sans être une pièc», avoit de grandes beautés.
Mme de Tonins prit la parole pour faire la critique de ce que je venois de louer. Je voulus défendre mon sentiment, et je cherchai des yeux quelqu'un qui pût être de mon avis. J'ignorais qu'il n'y en avoit jamais qu'un dans cette société. Mme de Tonins, peu accoutumée à la contradiction, soutint son opinion avec aigreur, et la compagnie en choeur app'laudissoît sans cesse à tout ce qu'elle disoit.
Je pris 'le parti de me taire, m'apercevant un peu trop tard que le ton de cfette petite république étoit de blâmer généralement tout ce qui ne venoit pas d'elle ou qui n' étoit pas sous sa protection.
Je reconnus cette venté à l'éloge qu'on fit de