PREMIÈRE PARTIE
s'aperçut cn5n de notre intelligence, et me marqua sur-ie-champ autant d'égards que M°° de Tonins m'en témoignoit. On m.e trouva mille fois plus d'esprit qu'auparavant ; mais j'étois peu sensible à la gloire du bel esprit. Autrefois les gens de condition n'osoienl y aspirer ; ïi sentoient qu'ils ne prenoient pas assez le som de cultiver leur esprit pour la mériter ; mais ils a voient une considération particulière et une espèce de respect pour les gens de lettres. Les gens de condition se sont avises depuis de vouloir courir la carrière du bel esprit, et ce qu'il y a de plus bizarre, c'est qu'en même temps ils y ont attaché un ridicule, j'étois bien éloigné d'avoir un sentim.ent si faux, j'ai toujours pensé qu'il n'y avcit personne qui ne dût êti^e honoré du litre d'homme d'esprit et de lettres ; mais je me sentois ni talent ni étude.
La fureur de jouer !la comédie régnoit alors à Paris ; on 4rouvoit partout des théâtres. La société de M'"^ de Toni^is prenoit le même pbisîr et portoît l'ambition plus haut. Pour comble de ridicule, en n'y vouloit jouer que du neuf ; presque tous les acteurs éîoient auteurs des pièces qu'ils jouoient.
Nos représentations, car je fu? bientôt admis dans la troupe, étoient d'un ennui mortel ; on se dissimuloit : noue applaudissions tout haut, et nous nous ennuyions tout ba^. M™ de Tonins m'obligea aussi de faire une com.édie. l'eus beau lui représenter combien j'étoi<; incapable ; elle blâma cette mo-
destie, et m'assura qu'avec ses conseils je ferois d'exceilens ouvrages. Je n'en crus rien : mais par complaisance je me mis à travailler.
Dans ce temps-là, Dufresny, qui étoit un peu engagé dans^iotre société, nous proposa d'essayer sur notre théâtre sa comédie du Mariage jaii et rompu, avant de la donner au public ; on l'accepta, et on la joignit à la mienne. Dix ou douze spectateurs choisis furent admis à cette représentation ; ma pièce réussit au m.!eux, celle de Dufresny fut trouvée détestable, je fus moi-même indigné d'un )ugem'ent si déraisonnable ; je pris seul le parti de la comédie de Dufresny.
La dispute s'échauffa tellement à ce sujet que M""^ de Tonins voulut absolument faire donner ma pièce aux comédiens françois en même temps que le Mariage fait et rompu. Je voulus en vain m'y op|x>ser, et 'lui présenter que c'étoit un ridicule de plus que je me donnerois, que les gens de mon état n'étoient point faits pour devenir auteurs, parce Qu'ordinairement ils n'y réuss.ssent pas, et que. s'ils l'étoient par complaisance pour l'amusement d'une sociétés, ils ne dévoient jamais se donner en public. M"*^ de Tonins me cita quelques exemples de gens à peu près de ma sorte qui avoient bravé avec succès ce préjugé, et me promit que jamais on ne me connoîtroit pour l'auteur de cette pièce,
Ouoioue ces raisons ne fussent que spécieuses, il fallut céder et me soumettre à tout. Les deux pièces