‹ Les confessions du comte de*** [par] Ch.P. Duclos [Pref. de Henry Frichet.]Chapitre 42 sur 45 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

furent jouées à quelques jours de distance. Cclie de Dufresny fut applaudie comme elle le méritoit : elle est restée au théâtre, et le public la revoit toujours avec plaisir ; et ma comédie, dont en ne connoissoit point l'auteur, fut trouvée fort ennuyeuse. Le parterre, désespéré de ne pouvoir s'y intéresser, ' ni rire, ni même siffler, fut réduit à bâiller. Le bon ton et l'esprit qu'on admiroit chez M'"" de Tonins ne firent point d'effet au théâtre. Point d'action, peu de, fond, quelques portraits de sociétés qui ne pouvoient pas être entendus, et qui ne valoient guère la f>eme de l'être, ne faisoient pas une pièce qu'on pût hasarder en public. Je vis clairement que les gens du monde, faute d'étude et de talent exercé, sont rarement capables de former un tout, tel que le théâtre l'exige, ils composent comme ils jouent, mal en, général, et passablement dans quelques endroits. Ils ont quelques parties au-dessus des comédiens de profession, mais le total du jeu et de la pièce est toujours mauvais : l'inteHigence générale de toute l'action et le concert ne s'y trouvent jamais.

Le dépit de me voir auteur malgré moi, la nécessité d'admirer tout ce qui émanoit de notre société, et surtout de M'"" de Tonins, me dégoûtèrent bientôt et d'elle et du bel esprit. Ce fut alors que je commençais , à connoître véritablement M'°* de Tonins et sa petite cour.

Je m'aperçus que chaque société, et surtout cel-

les de bel esprit, croient ccmpo&sr le public, et que j'avois pris pour une approbation générale le sentiment de quelques personnes que les airs imposans et !a conF.ance de M"* de Tonins avoieiit prévenueis et séduites. Le public, loin d'y applaudir, s'en moquoit naulemenî. Le droit usurpé de juger sans appel les hommes et les ouvrages, notre mépris afrecté pour ceux qui réduisoient notre société à sa juste valeur, étoient autant d'objets qui excitoient la plaisanterie et la satire publiques.

Outre ces ridicules que je partageois en communauté, on m'en donnoit encore de particuliers. On prétendoit que M"^ de Tonins, qui donnoit de l'esprit à qui il lui plaisoit, n'en pouvoit pas rcifuser à celui qui avoit l'honneur de ses bonnes grâces. D'ailleurs notre société n'étoit pas moins ennuyeuse que ridicule ; j'étois étourdi et excédé de n'entendre parler d'autre chose que des comédies, opéras, acteurs et actrices. On a dit que îe dictionnaire de l'Opéra ne renfermoit pas plus de six cents mots ; celui des gens du m.onde est encore plus borné.

Tous ces bureaux ce bel esprit ne servent qu'à dégoûter le génie, rétrécir l'esprit, encourager les m.édiocres, donner de l'orgueil aux sots et révolter le public. Je cédai au dépit, et quittai M"" de Tonms assez brusquement. Je rentrai dans le monde, bien convaincu que toute la société tyrannique et entêtée de l'esprit doit être odieuse au public, et souvent à charge à elle-même.

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