‹ Les confessions: souvenirs d'un demi-siècle, 1830-1880 (volume 2)Chapitre 10 sur 14 · LE XX' SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE XX' SIÈCLE

Louis XIV, qui était un roi et un homme, disait, quelques années avant sa mort, avec beaucoup de sens : Du tems que fêlais roi. Je me contente de dire : Du tems que j'étais.

je puis donc déjà parler du xx' siècle en toute impersonnalité.

On demandait à un homme s'il savait jouer de la flûte.

« Je n'en sais rien, répondit-il, car je n'ai jamais essayé, s

C'est l'histoire de tous ceux qui, en France, font de la politique. Ils n'ont pas appris à en faire, mais ils en font. Ils n'ont jamais joué de la flûte, mais ils en jouent.

Voilà pourquoi le charivari est si beau. Voilà pourquoi c'est un devoir, pour quiconque croit à son pays, de jeter une note grave dans le concert, même s'il ne sait pas jouer de la flûte.

Quiconque a une vérité sur les lèvres doit la dire à haute voix, même s'il la dit mal.

Je suis le voyageur qui s'embarque pour un autre monde; il a déjà le pied sur la passerelle, il jette un dernier regard sur la patrie et serre les mains de ses amis en pensant qu'il ne reviendra pas.

Je partirai donc aujourd'hui, peut-être demain, si Dieu le veut, pour le « nouveau monde », quand déjà tous les compagnons de ma jeunesse sont partis.

Je Tai dit ailleurs : « Un mort est un voyageur qui part en avant .» Je remercie Dieu à Theure suprême pour les joies et les douleurs que j'ai traversées. Je remercie le monde où j'ai vécu, puisque je n'y ai trouvé que des sympathies. 11 me reste quelques minutes avant la cloche du départ, je ne les veux pas perdre : je vais dire à ceux qui m'écoutent mes aspirations et mes vœux pour l'humanité future.

Les dieux jaloux n'ont pas voulu que Thomme escaladât le ciel ; ils ont créé pour lui la terre promise, mais ils ne lui ont pas permis d'y aborder. Le Ciel et la Terre promise ne sont pour nous que des aspirations vers le Beau et vers le Bien, mais ces aspirations sont déjà le Chant du départ vers les stations rêvées. C'est un souffle divin sur les misères de Thumanité, c'est un mirage rayonnant qui nous appelle et nous console, mais ce n'est toujours qu'un mirage. Un philosophe hindou ou plutôt un poète, car là-bas il n'y a pas eu de philosophes, rêvait au bord de la mer, à l'heure du flux, con-

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duisant son enfant par la main. « Mon père, demanda Tenfant, pourquoi la mer vient-elle à nous? — Mon fils^ elle n'en sait rien, ni moi non plus; les dieux l'ont condamnée à toujours marcher sans avancer d'un pas, elle obéit aux lois du mouvement et de la vie. C'est l'histoire de l'homme; l'homme n'est qu'une vague toujours agitée qui vient saluer le rivage et qui s'en retourne pour se perdre bientôt dans les profondeurs inystérieuses de rinfini. »

Depuis que le poète hindou parlait à l'enfant, combien d'hommes ont salué le rivage et se sont perdus dans les siècles après avoir un instant espéré marcher sur la terre ferme à la conquête définitive de ce qu'on appelait il y a cent ans les Droits de l'Homme!

Les Droits de l'Homme grevés des Droits de Dieu, qu'est-ce autre chose que la lutie pour la vie, surtout depuis que l'homme a renié sa part du ciel sans espoir du lendemains^

Tous les siècles se sont remués pour enfanter une humanité plus humaine, mais c'a toujours été Tœuvre du néant Vainement les religions, filles des dieux, se sont mises dans le mouvement; mais les religionnaires ont-tls jamais été dignes du sentiment divin qui enflammait les religions? Cet axiome : « Sois mon frère, ou je te tue » a toujours été le mot fraternel des peuples. Certes, la science a émerveillé les hommes par ses trouvailles, mais a-t-elle fait l'homme meilleur? Que nous a appris l'imprimerie ? Le néant des choses. A quoi bon la vapeur, si c'est pour aller au Tonkin? Pourquoi la tour Eiffel, si ce n'est pour nous montrer Thomme plus petit et le ciel plus loin ?

Le XX® siècle ménage-t-il aux hommes des révélations

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miraculeuses ? Il est hors de doute que le sentiment de rhumanité touche plus fortement le cœur qu'aux siècles passés. La Charité n'a jamais monté sur son piédestal de marbre blanc pour montrer une figure plus souriante et des seins plus abondans. Qu'elle soit la bienvenue au XX* siècle comme le fut sous les Égyptiens la belle Isis aux quatre mamelles.

Ce qui est fait est bien fait. Arrangeons-nous sur la terre telle qu'elle est, en nous faisant meilleurs les uns les autres. C'est notre patrie : aimons notre patrie. La science fait des miracles, mais elle ne changera ni Dieu ni l'homme ; Dieu dans sa force, l'homme dans sa destinée.

Le mal ne sera jamais étouffé ; mais plus nous allons, plus il se cache, tant la lumière du bien frappe le mal. Le mal sera désarmé. En attendant les jours espérés, il faut que toute âme soit la sentinelle avancée de son corps, mais sans se retourner pour tirer sur lui. Conduisons gaiement nos passions et n'oublions pas que « les vallées se réjouissent sous leshyménées, que les collines, sont revêtues d'allégresse et que les montagnes chantent rhymne de la vie ».

Les nations sont comme les femmes, je pourrais dire les honnêtes femmes dont parle La Rochefoucauld, celles-là qui sont souvent lasses de leur métier. Les nations ont leurs jours de crise, leurs nuits de névrose, où elles ne croient plus à rien, pas même en leur vertu. C'est l'heure où l'on demande un homme pour dompter les rébellions. C'est l'heure où l'amant prend

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la place du mari, c'est l'heure où la lionne se roule toute éperdue sous les yeux du dompteur, c'est l'heure où la France ouvre ses bras tantôt à la tyrannie, tantôt au peuple, ivre de sang français ou d'aspirations généreuses.

Depuis longtemps, on appelle ces crises-là des révolutions, mais au fond ce ne sont que des coups d'État ; qu'ils viennent d'en haut, qu'ils viehnent d'en bas, c'est toujours le même principe. De quelque côté qu'ils arrivent, ils sont acclamés parce qu'ils apportent l'empire du nouveau, parce qu'ils rejettent dédaigneusement sur le fumier du passé un régime dont le tort irréparable est celui de durer trop longtems.

Qu'est-ce que la vie, sinon un spectacle } Que diriezvous d'un théâtre qui jouerait toujours la même pièce, à moins qu'elle ne fût renouvelée comme les féeries ou comme le Couteau de Jeannot? C'est surtout en France, le pays des hardiesses et des nouveautés,, depuis cent ans surtout, qu'il faut souvent changer l'affiche ou brûler le théâtre.

Aux jours de crise les nations appartiennent à ceux qui veulent les prendre ; mais le Lovelace politique est toujours rare qui ose se jeter violemment sur la société pour l'étreindre et la dompter, car il y va de sa tête. En vain a-t-il voulu sauver la nation de ses déchéances et lui redonner la santé; s'il manque son coup, on le jette aux gémonies, on lui casse la tête sur la roche tarpéienne ; tandis que s'il réussit, il pourra dire le mot de César tombant sous les poignards : « Je sens que je deviens dieu. » Presque tous les hommes de la génération lui font cortège, toutes les femmes — même M""® de Rémusat, même M"* de Staël et leurs pareilles — lui jettent des fleurs et

lui permettent de leur jeter le mouchoir, comme a dit un homme d-esprit. Si c'est Napoléon I*', il devient par ses actions le héros, le législateur, le poète de son règne. Qui donc a fait une pareille Iliade depuis le siège de Toulon jusqu'à l'abdication de Fontainebleau? Qui donc une pareille Odyssée de TÉlysée à Sainte-PIélène? Si c'est Napoléon III, il brouille quelque peu la liberté avec le socialisme; il meurt par la guerre parce qu'il est l'empereur de la paix ; s'il chasse les poètes de la République, Lamartine et Victor Hugo, du moins il les arrache à la politique, il inspire les Dernières Méditations de Lamartine, il inspire à Victor Hugo les Châtimens et la Légende des siècles. Le coup d'État de 1830 crée le roi-citoyen, comme le coup d'État de 1848 crée la reine Anarchie, comme le coup d'État du 4 septembre crée la République des fonctionnaires, jusqu'au jour prochain où quelque coup d'État nous donnera la République autoritaire.

Il y a encore de bonnes gens qui croient que nous marchons en pleine lumière vers la Terre promise. Quelle terre promise } H serait bien difficile à cette heure de s'entendre la-dessus. Toutes les opinions se disputent la France, sans bien dire d'où elles viennent et où elles vont. Autrefois, il y avait trois partis : la République, l'Empire, la Royauté ; aujourd'hui, il y a, par delà, les communistes, les nihilistes, les anarchistes. Mais ce sont les anarchistes qui triomphent, puisque l'anarchie est partout, au Corps législatif comme au Conseil municipal,

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dans les finances de l'État comme dans celles du citoyen, dans le ministère présent, dans le ministère passé, dans le ministère futur dans toutes les actions et dans toutes les idées, chez les travailleurs et chez les penseurs, dans le gouvernement et à la Sorbonne. Il n'y a guère qu'à Charenton qu'on puisse trouver un peu de suite dans les idées. La marée révolutionnaire monte, monte, monte, tandis que les personnalités, qui sont en tout tems la la suprême ressource, descendent, descendent, descendent. Naguère encore, l'opinion venait d'en haut, par l'éloquence parlementaire, par les philosophes, par les publicistes. Aujourd'hui, elle vient d'en bas, puisque c'est surtout le cabaret qui vote. Mais l'engrenage fatal a raison de toutes les bêtises humaines, il est toujours un tems où tout le monde est remis à sa place.

Dieu a créé le monde du premier coup, mais il a voulu y semer tous les germes de l'avenir. L'homme ne connaît pas la pensée de Dieu, c'est seulement après avoir observé pendant des siècles à la lumière de l'expérience les faits et les idées qu'il dégage la raison supérieure de ce qui fut. Et même, si l'homme était assez puissant pour formuler, d'après les événemens, la loi de l'histoire comme un Newton et un Kepler formulant les lois de l'astronomie, il pourrait connaître la marche future de l'humanité.

Comme on prévoit les éclipses et les conjonctions d'astres, il se ferait l'oracle des nations de l'avenir ; car, étant donné ce qui a été et ce qui est, l'avenir est une conséquence inévitable, nous dirions fatale si ce mot n'était susceptible de mille interprétations.

La destinée des peuples obéit donc à l'esprit de Dieu, mais non à son caprice. C'est un syllogisme dont la dé-

duction est absolue ; c'est le corollaire d'un divin théorème dont la démonstration est là-haut dans les régions de la vérité.

Les événemens marchent sous le vent plus ou moins orageux de la Fatalité. Nous avons beau faire, nous obéissons à notre destinée comme les comédiens qui jouent un drame; Tauteur est dans la coulisse, mais c'est lui qui dicte les mots. Les petits esprits s'imaginent créer de grandes choses; ceux-là jouent à peine les utilités, mais les premiers rôles eux-mêmes comptent bien peu quand la toile tombe. Je ne dis pas cela pour empêcher ceux qui sont nés héros de jouer de l'héroïsme, ceux qui sont nés aventureux de courir les aventures, ceux qui sont nés enthousiastes de faire des poèmes ou des tragédies, des tableaux ou des statues : à chacun selon son œuvre. Cest la loi de Dieu, c'est la loi des hommes ; mais pour quiconque regarde de haut et de loin, il y a des destinées. Si la volonté humaine était une force invincible, elle triompherait du lendemain. Or, le lendemain est à Dieu. — Je dois vous paraître bien démodé en parlant de Dieu, mais ma mère croyait en lui. — Quand on étudie la vie des grands capitaines, des grands poètes, des grands législateurs, des grands hommes d'État, on se convainc bientôt que tous ont obéi aux desseins impénétrables d'un maître absolu qui nous a fait jouer à perpétuité la comédie du Bien et du Mal. C'est vainement qUe Dieu s'est fait homme, ou que l'homme s'est fait Dieu pour vaincre le mal. Jésus-Christ est venu révéler la divinité de l'âme en face des voluptés toutes corporelles du monde païen ; mais les beautés des Évangiles n'ont pas triomphé des orgies de l'esprit et de la chair. Le flambeau radieux a passé vainement

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de main en main : la torche des bacchantes ne s'éteindra pas, regardez plutôt dans tous les mondes! Et combien de larmes et de sanglots, de convulsions et de délires, de bûchers et d'échafauds pour que ceci ait raison de . cela ! La vérité a deux armées foudroyantes toujours en guerre, ensanglantant tous les drapeaux sans que jamais , le mot pax y soit inscrit. Les guerres de religions et les guerres de révolutions nous ont entraînés à travers tous les martyres sans que jamais les ténèbres se fussent évanouies. C'est dans la nuit profonde que nous courons à nos espérances. Quand vient le matin, c'est à peine si nous voyons le ciel, parce que déjà les nuées de l'orage nous envahissent, bourreaux et victimes. C'est l'histoire éternelle : il n'y a point de triomphe sans défaite, il n'y a point de victoires sans hécatombes.

On a dit que le passé enseignait l'avenir : on s'est trompé, sinon pour les actions du cœur humain, du moins pour la figure des événemens. César n'est pas Alexandre, Charlemagne n'est pas César, Napoléon n'est pas Charlemagne. Chaque révolution du cœur humain a son caractère original. Qui soulèvera le mystère } Il n'est pas un philosophe ou un historien qui puisse saisir la vérité corps à corps. C'est que la vérité est une ombre qui passe. On a dit souvent : « La science écrira le dernier mot. » Mais la science est un autre labyrinthe où Ariane disparaît dès qu'on l'entrevoit. Il n'y a que les demisavans qui croient à Tomniscîence. A chaque génération, il y a des imbéciles patentés qui s'imaginent escalader les cieux ; mais ils retombent sur la terre la tête brisée. George Sand, revenue de toutes ses illusions, après avoir heurté son front à tous les nuages, m'écrivait à propos de Notre-Dame de Thermidor : « Les voies jde

la vérité s'embranchent à tant de chemins étranges et abruptes, les ténèbres se répandent si fréquentes et- si noires sur ce pèlerinage éternel, que nous ne saurons jamais notre chemin. » Il ne faut donc pas jouer au rôle de Titans. Le monde se renouvelle comme la nature. Il a ses jours de sève généreuse, comme il a ses jours de déchéance. Les grandes époques sont faites par les grands hommes; mais ils obéissent à une inspiration inconnue qui bientôt nous rejette dans la nuit. Le bien ne tuera pas le mal, cela est écrit au seuil de la terre, comme la parole du Dante aux portes de TEnfer. Prométhée a montré le néant de la grandeur de l'homme. Dieu nous a donné la volonté, mais en nous emprisonnant dans un cercle fatal où nous obéissons aux lois de rinfini. Chacun de nous donne sa note, bon gré, mal gré, dans le concert, sans pouvoir juger rharmonie universelle, sans mieux voir son œuvre que les ouvriers des Gobe lins ne voient Tœuvre du maître, parce qu'ils font la tapisserie à Tenvers.

Voilà les idées qui m'ont empêché d'être apôtre en politique et de prêcher dans le désert. J'ai laissé faire ceux qui ne croient pas à l'action mystérieuse de Dieu, ou qui se croient plus forts que Dieu.

Les esprits qui ne doutent de rien ou plutôt qui doutent de tout, disent en se réjouissant : « Enfin le XX* siècle est sans Dieu, ce qui sera le comble de la perfection humaine, puisque ce sera la liberté de l'esprit. » Selon moi, ce sera le dernier des esclavages. Dieu laissera faire sans lui, sa main ne se montrera plus ni de près ni de loin. Les églises seront des monumens historiques où les derniers prêtres prêcheront dans le désert à Theure même où les passions ne seront plus que

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les bêtes féroces dont parle saint Paul. Les réformateurs contemporains qui déjà ne se contiennent plus de joie, les écoliers qui ont banni leur maître ne tiendront pas compte des dernières paroles d'un croyant.

Et pourtant il n'y a pas d'athées, puisque, selon la parole d'un philosophe, l'homme est un animal religieux. Et à ce propos Henry Fouquier a dit avec son esprit philosophique : « Beaucoup de grands esprits, de plus en plus nombreux en notre siècle, sont dégagés ou ennemis de toute religion. Mais, là encore, il y a plus d'apparence que de réalité. Les matérialistes purs, ceux qui tiennnent pour assuré que la matière est éternelle et que ce qu'on appelle l'âme ou l'esprit ne vit pas en dehors d'elle et autrement que par elle, n'en sont pas moins préoccupés des questions d'origine et de fin de l'humanité, ce qui est une préoccupation antérieure et postérieure à la vie, par conséquent une religion. Imaginez que ces opinions soient devenues universelles : je défie qu'elles échappent à la nécessité de se formuler en dogmes, de se traduire, pour l'imagination populaire, en un culte. On aurait, comme on les a eus dans certains mystères helléniques ou syriens, les prêtres et les fêtes de la Matière et de la Nature, c'est-àdire un culte. »

Je ne croirais pas à Dieu, que je croirais aux fatalités de la nature, même en m'appuyant sur la science, parce

que la force des choses est la loi inviolable de la Création ou de la Vie universelle. Le Ciel a ses destinées écrites. La Terre a les siennes. Quel est donc le Josué de l'Académie des sciences qui pourrait allumer une étoile ou créer une rose? Plus le philosophe est grand, plus il se voit petit dans sa volonté en face des mondes connus et inconnus.

A force de vivre, on apprend la vie, et l'on s'étonne de voir des réformateurs du monde, qui, la plume à la main, décident vaillamment que Dieu n'a aucune action sur la terre et que le Hasard donne le pouvoir les yeux fermés. Si les cnseignemens de l'histoire n'étaient pas marqués du sceau divin, même aux jours nocturnes des cataclysmes, l'amour du beau et du juste aurait-il son action fécondante? Soyons justes et nous serons logiques; nous reconnaîtrons que la « domination » des « êtres privilégiés » est une manifestation providentielle; domination pour domination, puisqu'il faut que le monde soit dominé, j'aime mieux celle-là.

Victor Hugo croyait à son âme sans Dieu, je suis plus hardi ou plus humble, je crois à mon âme et à Dieu. Voilà pourquoi je crois aux hommes prédestinés. Je crois qu'il en naîtra trois ou quatre, peut-être sont-ils nés, pour mettre à la raison, au xx** siècle, ceux qui, sans âme et sans Dieu, se proclament les grands prêtres de la raison humaine.

Quand on voit trois souverains — le premier se croit le grand Frédéric, — le second descend des Césars, — le troisième est roi de Rome, — se donner la main par dessus les peuples ahuris pour avoir raison de la France — dernière patrie de la Civilisation, — on ne doit plus s'étonner de rien. Qu'est-ce que le peuple euro-

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péen sinon un bétail qu'on chasse devant soi à coups de crosse de fusil.

Et quand on pense qu'il y a, chez tous les peuples, des sociétés protectrices des animaux I Si les grandes assemblées qui sont nommées pour protéger les peuples comprenaient leur mission, elles ne discourraient pas pour les opprimer, car font-elles autre chose en contresignant les budgets homicides?

Qui donc oserait dire que Tintelligence gouverne le monde? illusion des illusions! On ouvrirait aujourd'hui un congrès de tous les esprits supérieurs du globe pour prouver que les souverains européens sont les revenans d'un autre monde, que ces grands enfans couronnés n'en fondraient pas un canon de moins. Serons-nous donc toujours sous le règne de la bêtise humaine? Oh l'admirable XX® siècle qui montrera des arsenaux comme musées, et, comme champs de bataille, des moissons d'hommes!

Le xx° siècle ouvrira ses portes de fer dans la brume si la politiquaille continue à rejeter avec mépris l'idée de Dieu dans la future histoire du monde. L'âme humaine refermera ses ailes radieuses dans la solitude en attendant que Dieu se montre. Et il se montrera à l'heure où on reconnaîtra que sans l'idée de Dieu il n'y a plus, en France ni ailleurs, de gouvernement possible.

Mais ne désespérons pas.

Le monde est une petite hostellerie où nous nous arrêtons un instant dans notre voyage perpétuel. Nous arrivons de loin dans le passé, mais nous repartons pour aller plus loin dans l'avenir. .

Alors pourquoi tant de voyageurs tombent-ils sur la route ? C'est qu'ils n'ont pas fait leur philosophie avec

les Évangélistes. C'est que Dieu n'appelle que les vaillantes créatures, c'est qu'il rejette au limon tous ceux qui ont refusé de voir sa lumière.

Le drapeau de la science flotte victorieusement sur les chemins de fer, sur les navires, sur les palais de l'électricité, sur le dôme de l'École de médecine (où pourtant le plus savant me disait hier : t II y a une médecine, mais il n'y a pas de médecins, ou bien, s'il y a des médecins, il n'y a pas de médecine.») Le drapeau flotte aussi sur la coupole de l'Académie des sciences ; mais où il devrait flotter, c'est sur la coupole de la Sorbonne. Au lieu d'y cultiver les pâles fleurs de rhétorique, pourquoi n'y formule-t-on pas les lois d'une instruction humanitaire? Quand on pense qu'un bachelier es lettres, s'il sait lire plus ou moins le grec et le latin, ne sait pas lire la première page du livre de la vie ! Les professeurs lui ont à peine entr'ouvert la géographie du ciel; s'il avait quelque peu parcouru le pays des étoiles, il saurait mieux que le monde où il va vivre n'est qu'une infiniment petite province de l'univers. Il s'acharnerait moins à y disputer son grain de poussière. Il reconnaîtrait que ce n'est pas la peine de faire la guerre à ses voisins. Cette forte éducation lui révélerait le rôle de l'homme, lequel ne doit marquer sa traversée que par les grandes vertus de la fraternité. Ce qui serait le bonheur pour tout le monde, puisqu'on supprimant les frontières et les armées on supprimerait la misère des peuples, tout en glorifiant le caractère de Thomme.

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AU XX® siècle, pour arriver au Bien et au Vrai, il faudra ne pas méconnaître les aspirations de rhumanité : le corps ne sera plus sacrifié à Tâme; Tâme ne sera plus sacrifiée au corps.

En s'indignant du cilice jeté sur \z, nature, on s'est vautré si profondément dans le matérialisme qu'on a perdu le sentiment de la lumière. Les horizons se sont rapprochés, on étouffe dans une atmosphère malsaine.

Là est la maladie du jour, maladie mortelle s'il en fut. Aussi il faut voir avec quel dédain les savants parlent de la joie de vivre, qu'ils traduisent par la douleur d'exister!

Les saints-simoniens, qui avaient pris pour devise : « Tout est dans tout, » rêvaient un panthéisme rayonnant. Ils n'avaient pas, comme les matérialistes, supprimé l'âme, ils l'avaient mariée plus intimement avec le corps pour que l'amour fût tout à la fois la rêverie et la volupté. C'était traduire éloquemment Tidée dé la création. Pendant dix-huit siècles, on avait malmené la matière; le jour de la revanche était venu, selon les nouveaux apôtres, qui publiaient une autre traduction de l'Évangile. Mais il est toujours dangereux de se proclamer dieu. Enfantin et ses fils, puisque ses apôtres rappelaient le Père, furent traduits en police correctionnelle pour avoir dit que la Madeleine était aussi sainte par ses amours terrestres que par ses amours divines. Le vieux monde étouffa encore le nouveau, ne se doutant pas qu'en condamnant le mariage de l'âme et de la

nature il allait créer le matérialisme devant Tautel du néant.

Mais le matérialisme aura beau invoquer la science, il sera fauché dans son ivraie; carie matérialisme n*aura pas le verbe assez haut pour inquiéter la vérité.

Tout est bien, parce que tout sera mieux. C'est l'aspiration de rhumanité.

En attendant les destinées entrevues dan s la profondeur de l'infini, pourquoi ne pas marier plus gaiement et plus intimement le ciel et la terre? C'est là « l'institution divine du mariage ».

Toutes les philosophies se sont égarées à la recherche du souverain bien. Or, le souverain bien n'est-il pas souvent à notre porte, comme la fortune de La Fontaine? De tous les rêveurs, Épicure est peut-être le plus sage, parce que, tout en embrassant la nue, il n'a pas perdu pied. Guenille si Ton veut, ma guenille m'est chère.

Molière, élevé dans la philosophie d'Épicure, ne croyait pas pour cela s'enfoncer dans le bourbier des voluptés terrestres. Fut-il plus grande âme que la sienne ?

Pascal, qui au tems de Molière donnait la comédie des Provinciales y n'a-t-il pas dit : « L'homme n'est ni ange ni bête, et qui veut faire l'ange fait la bête. »

Pourquoi perpétuer le duel entre l'âme et le corps? Dieu, en. nous créant idée et matière, rayon et poussière, n'a pas voulu emprisonner Tâme dans le corps; donc le corps n'est pas une prison qui doive humilier l'âme, c'est la maison : on doit aimer sa maison. Que deviendrait l'âme si elle n'avait pas ce refuge où elle se repose de ses ascensions?

Le XX^ siècle 3^3

Tout le génie humain doit donc s'évertuer au mariage temporaire de Tâme et du corps. Mariage d'amour et de raison qu'il faut poétiser par les conquêtes de nos ascendans, sans oublier que tout homme travaille pour Tavenir.

Un soir que nous prophétisions entre amis, au dîner des Spartiates, Théophile Gautier niait le progrès, parce que TÉgypte du temps des Pharaons était sa vraie patrie. Je jetai cette prophétie entre deux coupes de vin de Champagne :

« Nous sommes en Tan 2000. Grâce à la rapidité vertigineuse qui nous emporte à toute électricité, le XX® siècle a été une période de prodiges inespérés.

« L'épreuve qu'attendaient les habitans de toutes les planètes a victorieusement abouti. Paris était hier et sera pour mille ans l'auberge de tous les vivans, le foyer central de tous les arts. A ce septième jour de notre genèse, nous avons le droit de nous arrêter en face du monument des six jours et de juger que cela est bien. Les hôtes qui nous viennent de Saturne et Mars oublient en débarquant ici les horizons de la planète maternelle. Paris est désormais la métropole de la création, avec la mer qui vient battre ses murs, avec des navires aériens pour voisiner avec le monde d'à côté !

« Paris a trente lieues de tour; Versailles et Fontainebleau, quartiers égarés entre tant d'autres, projettent sur des arrondissements moins pacifiques les rafraîchissantes senteurs de leurs arbres séculaires. Sèvres, devenu le marché permanent des Chinois,

3^4 ^^^ Confessions

étale, à quelques kilomètres de la rue de Rivoli, ses pagodes aux clochettes retentissantes, au milieu desquelles existe encore la manufacture d'autrefois, reconstruite en porcelaine à la reine. Où êtes-vous, ombrages jadis trop célèbres de Fontenay et et de Saint-Maur, de Ville-d*Avray et de Bellevue > Maintenant, c'est dans ces faubourgs que s'agitent les industries bruyantes, c'est là que sont les usines où les fondeurs durcissent leurs rails sous-marins et les délicats réseaux d*acier qui sont les ailes sur lesquelles les promeneurs vont tenter tous les courants de l'atmosphère. Où êtes-vous, Champs-Elysées, thème favori des nouvellistes de Tan 1860?

« Villas urbaines, cirques, abris des clowns, sanctuaires de Polichinelle, où êtes-vous? Dans cette allée, pavée enfer, couverte Thyver de toitures de cristal, bourdonnent les abeilles et les frelons de la finance. Les capitalistes de la Grande-Ourse discutent avec les agioteurs de Mercure! On vient de mettre aujourd'hui même en actions les débris de Vénus à moitié incendiée par ses propres flammes! Quel conflit de Pactoles! quel tapage de milliards !

ft Qu'était-ce donc que ce prétendu palais Mazarin, cet Institut à présent en ruines, où un de nos coifl'eurs à la mode a établi un magasin de perruques à l'enseigne des Mondes-Réunis? Notre Institut occupe tout l'espace qui s'étend du Champ-de- Mars, ce magnifique restaurant de nos écoliers, jusqu'au Jardin des Plantes, prolongé jusqu'à Sceaux. Dans cette voie sacrée de nos Académies, les portiques conduisent à des écoles bâties sur les modèles d'Athènes, de Rome, de Thèbes, de Babylone, de New-York et de Pékin.

Le XX^ siècle SjS

« Et maintenant que le ciel baigne de son rayon perpétuel la cité où le grand œuvre est accompli, maintenant que rhumanité, réconciliée avec Dieu par Teffort indéfini de son travail, peut se reposer le long de ses sillons généreux et renouveler incessamment un cantique d^allégresse ; maintenant que dans ces murs faits de marbre et d'or tous les fléaux sensibles, la maladie, la misère, la mort même, sont vaincus par la science ; maintenant qu'on se souvient à peine des époques mythologiques où le monde a vécu de haine ; maintenant que la discorde des esprits est domptée comme les flots de rOcéan ; maintenant que la femme, maîtresse de sa destinée, a désappris le mensonge qui convenait jadis aux esclaves; maintenant que pour Paris, capitale des univers, tout est sérénité, lumière et joie : qui donc oserait encore nier Dieu î^ Qui donc ne plaindrait pas nos ancêtres du dix-neuvième siècle si déplorablement dénués, si étrangers à tous ces biens dont nous jouissons par droit de conquête, nous les Parisiens de Tan 2000 ? »

J'avais fini. Des éclats de rire jaillirent tout autour de la table où il n'y avait que des railleurs. Théophile Gautier s'écria : a. Messieurs, que reste-t-il de Golconde, de Babylone, d'Athènes, de Carthage, de Thèbes aux cent portes, de Rome aux cent ruines : six grains de sable ; Paris sera le septième. »

Prenons garde! Quand les colères de la Commune ont éclaté en flammes furieuses, beaucoup de graves esprits ont cru un instant à la fin d'un monde, puisqu'ils voyaient déjà la fin de Paris !

Le det

lier Sonnel

Acteur et spectateur du théâtre du monde, fai tout vu. J'ai joué mon rôle avec gaité D'esprit, sinon de cœur, en toute liberté, Courant la passion, seule muse féconde.

William Shakspeare a dit : Perfide comme l'onde l La femme me fut douce et bonne en sa beauté.

Fleur de vie et de mort, vigne de volupté Où fai trop vendangé d'une main vagabonde.

Mais la vendange est faite : adieu la vigne, adieu! Le drame de la vie aboutit à la tombe :

Quittons la scène avant que la toile ne tombe.

L'auteur de cette pièce est le poète Dieu,

Un poêle inoui dont l'œuvre est mes délices ;

Et je vais l'applaudir jusque dans les coulisses.

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