‹ Les confessions: souvenirs d'un demi-siècle, 1830-1880 (volume 2)Chapitre 9 sur 14 · A TRAVERS MA VIE · texte numérisé non relu

A TRAVERS MA VIE

A deux curieuses

Ces deux lettres à deux curieuses du nouveau mondi. sont des ébauches de ma figure pour les curieuses de l'ancien monde qui veulent bien s'inquiéter de mon caractère.

Ces deux Américaines voulaient tout simplement un autographe de moi pour avoir l'occasion de frapper à ma porte à leur prochain voyage à Paris, C'était la carte forcée, mais à ce jeu-là qui perd gagne. Voici la première lettre :

Madame,

Le \

J'ai fait de ma vie u a/enitre. C'est tout.

14 ou 1815. Je suis mort vers 1895.

L voyage. Lisez plutôt Le Voyage i

Peut-être ai-je aimé quelques curieuses comme vous, jolies

comme vous, perfides comme vous. Je ne m'en souviens pas ou

je m'en souviens trop*

Je vous baise les mains.

Voici ia seconde lettre :

MADAMk,

je ne retrouve sur ma vie, en dehors de mes Mémoires^ qu la contiennent toute, que des pages de Théodore de Banville, de Théophile Gautier, d'Edmond Âbout, qui me connaissaient mieux que moi-même.

Tour à tour soldat, poëte, historien^ mondain, rustique, di-^ recteur de théâtre, un peu peintre, un peu architecte, un feu musicien, }e ne sais quoi encore, j'ai couru toutes les fortunes à travers le monde, me faisaut ici des amis, là des ennemis presque avec le même plaisir.

Si vous voulez quelques détails : j'ai horreur de la plume, je dicte même mes vers. J'ai deux secrétaires, deux femmes, parce que les femmes résonnent mieux à tous les sentimens : je vois tout de suite si je frappe juste. Depuis mon septennat au Théâtre-Français, je ne vais presque plus au théâtre, mais les artistes viennent me voir, surtout les comédiennes. Je crois être un bon maitre pour l'art de bien dire ou de parler par le silence. Mais rassurez-vous, je ne professe pas. Après les femmes et les enfans, ce que j'aime le plus, ce sont les tableaux ; j'en ai beaucoup à Paris et au château de Parisis, où je passe l'été. C'est un château Louis XIII planté dans un beau parc, à deux heures de Paris. Vous pouvez venir jusquelà si vous aimez les solitudes.

J'aime un peu plus les bêtes que les hommes, parce que les bêtes ne font pas le mal pour faire le mal.

Ma grande philosophie a été de ne jamais faire que ce qui m'était agréable à faire. C'est pourquoi je vous écris.

Je dépense un peu plus d'argent que je n'en ai, mais je me retrouve toujours sur pattes, parce que le travail m'est doux. Je n'ai pas un livre chez moi ; toute ma bibliothèque est dans ma tête ; j'ai dicté Les Destinées de Vdme sans autres livres : je n'ai pas pour cela la prétention de tout savoir. J'ai d'ailleurs écrit cette maxime contre les savans : « Savoir, c'est perdre. » J'ai écrit aussi: « L'esprit humain est comme la mer, qui p^rd d'un côté ce qu'elle gagne de l'autre . »

J'aime la bonne compagnie et même la mauvaise.

A travers ma vie 227

Hier, je dînais chez la veuve de l'empereur de Russie avec la princesse LabanofT, la princesse OurousofF, le prince Napoléon, la princesse Mathilde; aujourd'hui, je dînerai chez une comédienne bien connue avec des princesses de la rampe. La femme est partout et je Taime dans toutes ses expressions.

En voilà assez, en voilà trop pour vous donner le secret de mon caractère, quelque peu sceptique, tour à tour païen et chrétien. Mon âme cherche toujours mon cœur, un cœur foudroyé mille fois, mais qui retrouve toujours son avril pour refleurir après tous les hyvers de la douleur, après toutes les neiges du linceul.

A vos pieds, Madame.

Coups de pinceaux et coups de plume

Comme tous les philosophes, je me demande qui je suis, d'où je viens et où je vais. Mon nom } Arsène Houssaye. Je n'ai jamais parlé de mon âge. Selon mon passeport pour l'étranger, sinon pour l'autre monde : « Taille un mètre soixante-seize centimètres. Le « front haut, les cheveux blonds, les sourcils châtains, « les yeux bleus, le nez aquilin, la bouche rougeu Toute « la barbe, blonde comme les cheveux, mais d'un blond « plus vénitien que parisien. Le visage ovale, le teint « clair, le menton rond ». Et c'est tout. C'est ainsi du moins que m'a toisé TAutorité au bureau des passeports.

Me reconnaîtrez- vous si vous me rencontrez? J'en doute, puisque je ne me reconnaîtrais pas moi-même. La physionomie passe avant les traits. L'âme donne une expression à la figure. La personnalité ne s'imprime que par la pensée.

On veut bien me trouver encore jeune à un âge fabuleux. Les penseurs ne vieillissent pas, à moins qu'ils

niaient chassé de leur répertoire les passions qui sont la fleur et le fruit de la vie; mais l'homme qui ne ferme pas sa porte aux belles visions laisse aux autres les rides, les abattemens, les ravages. Il conduit sa vie évitant tous les écueils comme le nautonnier conduit sa barque.

Des journalistes et des curieux de tous les pays m'écrivent de loin en loin pour avoir mon portrait gravé ou mon portrait à la plume. Je ne réponds guère à ces lettres-là que par un portrait gravé. Il est plus simple à un poète de donner son portrait gravé que son portrait à la plume. Pour tout physionomiste on se révèle mieux par une image que par des phrases. Mais quelle image donner } image de la première jeunesse, de la seconde ou de la troisième } Mon premier portrait a été peint quand j'avais vingt ans, par Louis Boulanger dans le Triomphe de Pétrarque en compagnie de Théophile Gautier et de Gérard de Nerval; le second, huit ans après, est signé Henri Lehman; le troisième, qui est de 1848, est de Jean Gigoux. C'est en ce tems-Ià que Clésinger fit de moi une fleuve désordonné sous prétexte de faire mon buste.

A la Comédie-Française le comédien Geffroy, élève de M. Ingres et de lui-même, comme disait Manet, me fit une place glorieuse entre Rachel et Brohan, dans une des deux éditions de son tableau des Comédiens modernes de la maison de Molière, ainsi qu'on peut le voir au théâtre d'Application. Je passe sur toute une série de figures inachevées et point ressemblantes, par Bonnegrâce et quelques autres coloristes sans dessin. Vidal me peignit dans une jolie aquarelle où je jouais trop au dandy, comme fit Gavarni dans un croquis aux trois crayons, un jour qu'il se souvenait mal à propos de ses physionomies de la mode»

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Plus tard, dans le même style, Henry de Montaud reprit ma figure au tems même où les caricaturistes s^amusaient à me défigurer. Après quoi une eau-forte de Léopold Flameng et une ébauche lumineuse, mais ne ressemblant guère, d'Eugène Delacroix.

Ce fut alors que le comte d'Orsay, qui sculptait en se jouant, fit de ma figure un très joli buste vraiment digne du marbre. Parmi les graveurs je ne veux citer que Cucinotta, grand artiste inconnu, fusillé par mégarde au lendemain de la Commune. Sa gravure a survécu à toutes les autres, elle est plus vraie que les photographies.

Pendant la guerre Victor Giraud, qui, comme Henri Regnault, était du même bataillon que moi, me représenta en soldat. Vers 1880, Horace de Callias me peignit dans mon cabinet de travail. C'est un excellentissime portrait, par la vérité, le caractère et le style.

A la dernière exposition, Stevens et Gervex m'ont peint dans leur tableau grandiose parmi les Hommes du siècle. On voit trop que je n'ai pas posé, puisqu'on me prend pour Alfred de Musset, sauf à prendre Alfred de Musset pour moi, simple histoire de barbe.

Il n'y a pas longtems M"' Amélie Colombier, quia comme sa sœur un vif sentiment de Tart, me sculpta dans un marbre où je ne fais pas trop mauvaise figure.

Depuis, je suis bon camarade avec les portraitistes, mais je refuse de poser, trouvant que c'est trop de figures d'Arsène Houssaye, car on a toujours peur que les survivans ne disent t Portrait, que me veux-tu ? »

Il n'y a que les souverains dont on garde et dont on regarde la figure, parce qu'elle est gravée sur des pièces de cent sous.

23o Les Confessions

Ma destinée a été de vivre dans un roman perpétuel. C'est à ce point que je me suis toujours demandé si je vivais dans le réel. Soit que ce fût écrit là-haut — ce qui n'était certes pas la peine, — soit que le romancier appelle le roman comme Tarbre appelle les chansons de Toiseau et les coups de foudre. Les aventures les plus simples prenaient, avec moi et autour de moi, un caractère romanesque.

On pourra reprocher à ma plume de courir çà et là par quatre chemins. Certes je n'ai pas voulu suivre l'école de Bossuet en écrivant l'histoire universelle de mon siècle. J'ai été vrai, mais je ne me suis pas mis sous la protection de la Sagesse.

Montaigne plutôt que Bossuet est mon maître. Ce n'était ici ni le lieu ni le moment de prendre les grandes poses de Thistorien, j'en ai tant vu rejetés dans l'oubli pour leur air sacerdotal !

Pourquoi ne pas suivre les leçons que nous donne la vie qui brise son style à chaque page par les incohérences de la destinée ou de l'imprévu > Ce que j'ai voulu c'a été d'écrire l'histoire des choses qui ne sont plus, mais que j'ai vu vivantes ; de rouvrir la galerie des mille et un tableaux, des mille et un portraits que l'oubli frappe déjà avant la fin du siècle. 11 ne faut donc pas me demander de suivre la grand'route de la raison escortée des sentences et des moralités, qui sont le trésor des petits esprits.

Quand j'allais beaucoup dans le monde, j'aimais le coin des femmes. S'il y a des gens ennuyeux et ennuyés, ce

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sont les hommes errans dans les salons. On les dirait désarmés de toute pensée et de tout esprit. Ils errent comme des Ombres en peine qui cherchent leur corps et leur âme ; les plus sayans ne savent plus rien, les plus philosophes disent des enfantillages. Les femmes au contraire ont Tair d*être chez elles dès qu'elles sont chez les autres. Les salons sont leurs champs de bataille. Cest là qu'elles prennent des drapeaux sur Tennemi. Je laissais donc les hommes se morfondre par groupes, et je me jetais dans la gueule du loup — c'est-à-dire au milieu des femmes. — C'est ainsi que j'ébauchais des passions d'un jour, c'est ainsi que je jouais du platonisme pour cacher mon jeu. Les femmes se laissent toujours prendre quand on leur dit qu'on ne les veut pas prendre. Aussi j'avais beaucoup d'amoureuses sur la planche grâce à mes adorations éphémères. Il y a des amours qui durent toute une existence, il en est qui ne durent qu'une heure. Ce ne sont pas les moins immortelles.

On a beau appeler cela brûler sa poudre aux moineaux, on y recueille une volupté presque charnelle. Cherchez bien dans vos souvenirs. Ne vous est-il pas arrivé de faire une déclaration galante à brûle-pourpoint quand une femme, toutes voiles dehors, vous prenait par la magie de ses yeux et de sa bouche, par le feu de son regard et le charme de son sourire ? Ce n'est pas tout : dans les salons bien stylés les femmes sont décolletées à souhait. Ce qui faisait dire à M. Thiers : « La belle chair ! on en mangerait. ». Et cette chair est toute parfumée de jeunesse, comme ces cheveux en révolte sont excitans par leurs senteurs sauvages. Et les douceurs de la voix I et les malices du mot! et les mutineries du silence! et le jeu de l'éventail ! et tout ce qu'elles disent et tout ce

qu'elles ne disent pas I On sait bien que cela va s'évanouir; la causerie amoureuse ne durera qu'une demiheure ou qu'une nuit, mais qu'importe, si on se verse toutes les ivresses inattendues qui entraînent l'un vers l'autre! C'est du bien volé, mais l'amour est un voleur de grand chemin.

J'avais plus d'une corde à mon arc pour ne pas manquer l'ennemi. J'évoquais Lavater,Gall, les Sibylles. Cela me donnait la faveur de soulever de jolis cheveux, de lire de plus près dans les physionomies, de prendre de jolies mains dans les miennes.

C'est un jeu passionnant qui réussit presque toujours, tant les femmes ont soif de la sorcellerie et de l'inconnu. La familiarité devient intime. On a le droit de débiter des mots à deux tranchans, des folies inattendues sous prétexte que tout est permis à un augure..

Histoire d^une pièce de cent sous

C'est un passe-tems adorable que d'attaquer ainsi les femmes qui se croient impeccables, mais n'est-ce pas aussi un joli passe-tems que de surprendre au passage les jolies filles qui ne se défendent pas à la Vauban }

En mon très jeune temps, il y avait des pièces de cent sous à l'effigie de Louis XVI. Quoique j'eusse seize ans sonnés, mon père me donnait, le dimanche, avec des façons de roi, deux pièces de trente sous pour m'amuser, ce qui ne m'amusait pas. Je lui fis observer que

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le père de M. de Voltaire, un tabellion de Paris, donnait à son fils, toujours le dimanche, un écu de trois francs, lequel, eu égard au discrédit de plus en plus marqué de l'argent, correspondait à douze francs d'aujourd'hui. Mon père trouvait avec raison que M. de Voltaire et moi n'avions aucun point de ressemblance. Mais ma mère me donnait quelquefois, en.«ecret, une belle pièce de cent sous. Donc un dimanche, je descendis à Bruyères avec les deux fois trente sous de mon père el les cent sous de ma mère. Cette pièce de cent sous, je la vois encore, c'était la tête de ce bon Louis XVI qui semblait être sur un plat d'argent. Le soir, au jeu de paume de Bruyères, j'entre dans la danse avec l'assurance d'un hortime qui a du foin dans ses bottes. Je prends pour danseuse une très jolie fille qui venait, deux fois par semaine, repasser le linge de la maison. Chez mon père, sous l'œil de ma mère, il n'y avait pas moyen déjouer aux jeux innocens. Mais, ce jour-là, je me risque à battre en brèche la vertu d'Angéllne. « Quel joli minois et quel Joli bonnet! — Je crois bien, MonsieurI figurez-vous qu'il m'a coûté cent sous. — Cent sous! c'est pour rien. Je vous donnerais bien cent sous pour le jeter par-dessus les moulins » — Le feu est ouvert, on cause, on rit toujours. Enfin je ne sais pas comment cela se fit, mais j'étais si content d'avoir mis la tête près du bonnet, que je donnai mes cent sous à la repasseuse avec la désinvolture d'un enfant prodigue.

Or, le lendemain ce fut tout un drame. Angéline vient à la maison. En arrivant, elle pend son tablier au mur de la lingerie. Pendant le déjeuner des gens, ma mère passe par la lingerie, fait tomber le tablieret voit rouler une pièce de cent sous. Elle la ramasse pour la remettre

Confes

dans la poche du tablier ; mais elle reconnaît le Louis XVI de la veille. « C'est ma pièce de cent sous, dit-eile. C'est la pièce de cent sous d'Arsène. Quel est donc ce mystère ? » J'arrive fort à propos ; ma mère prend une figure de circonstance : « Tu donnes donc de l'argent aux demoiselles? » me dit-elle, en m'éborgnant avec ma pièce de cent sous. Moi, bête comme un Champenois, m'imaginant qu'Angëline a tout dit à ma mère, je réponds par ces mots : « Où esl le mal? — Comment, où est le mal ? A ton âge ! de l'argent aux demoiselles ! — Cent sous ! — Tiens ! petit chenapan, regarde bien cette pièce de cent sous : je ne t'en donnerai plus. * Elle eut pourtant la grandeur d'âme de me redonner mes cent sous, que j'eus la grandeur d'âme de redonner à Angéline.

Angéline ne repassa plus beaucoup de bonnets -à la maison. Mais comme elle en a décousu ailleurs! Je l'ai retrouvée à quelques années de là une des plus pimpantes et des plusjolies coquines des chœurs de l'Opéra, donnant des leçons de maintien à un pair de France.

Elle m'a crié de loin : « J'ai toujours ta pièce de cent sous, car elle m'a porté bonheur. »

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Une femme qui se Jette par la fenêtre

Ce n'était pas pour moi, mais je faillis en devenir victime — victime de Tamourl Les gens de lettres dînaient le dimanche rue Visconli dans la maison de Racine, plus tard la maison de M"® Clairon, enfin celle du célèbre M. Verdet, éditeur de Balzac et d'un grand nombre de romanciers. Ce n'était pas lui qui avait ouvert une salle à manger dans sa boutique, c'était sa femme, ci-devant jolie femme, mais encore agréable, quoiqu'un peu mûre, puisqu'elle avait posé tour à tour pour la Femme de trente ans de Balzac et pour la Femme de quarante ans de Charles de Bernard. Jules Sandeau, ami des dimanches, me devint bientôt ami de tous les jours. Il me rappela un soir que nous avions été bien heureux dans notre petit cénacle de la rue du Doyenné. « Pour moi, poursuivit-il, j'ai toujours vécu seul ; mon premier ami c'a été George Sand,qui n'a pas de lendemain ; mon second ami c'a été Balzac, qui n'est l'ami de personne, pas même de lui. » Et se reprenant Sandeau me dit : « Je serais injuste si j'oubliais un ami d'enfance, qui habite à côté de moi, porte à porte et qui me joue du violon toute la journée- — Moi aussi je joue du violon, lui dis-je. — Eh bien! mon cher Houssaye, il y a des petits appartemens à mon quatrième étage. Venez donc y demeurer. » J'acceptai avec d'autant de plaisir que je ne pouvais pas rester plus longtems rue

de rOdéon. Voici pourquoi : là, dans la même maison, à Tentresol, j'étais voisin de la femme la plus charmante et la plus fâcheuse du monde, une comédienne de la Gaîté : M"' Côralie, qui débutait à TOdéon. J'avais joué Tadmiration à chaque rencontre dans Tescalier; sans doute, si nous avions demeuré au cinquième étage, les choses eussent été plus vite, mais comme nous demeurions à Tentresol, la rencontre ne me laissait pas le tems d'avoir raison. La dame avait un amant lieutenant aux hussards. Le soldat, qui était né batailleur comme doit être tout bon soldat, voulut lui prouver que j'étais bien dans ses papiers. Il n'en était rien; mais en vraie femme, elle s'amusa à attiser sa jalousie. Il la menaça un soir d'aller sans elle au bal de l'Opéra. Quand elle vit que c'était sérieux, elle voulut se rattraper aux branches, mais il était déjà dans l'escalier. « Écoute, lui dit-elle, si tu ne remontes pas tout de suite, je serai avant toi dans la rue. » L'amoureuse tint parole, elle se jeta par la fenêtre. Ce fut tout un événement; la pauvre se cassa la jambe, mais on peut dire qu'en même tems elle cassa son amour. En effet, quand le lieutenant fut remonté en la portant dans ses bras, elle l'envoya au bal de TOpéra, en lui disant qu'elle ne le reverrait pas. « Mais pourquoi, pourquoi, pourquoi? lui disait-il, plus amoureux que jamais. — Pourquoi) c'est parce que je ne vous aime plus. » M"' Alice, une ingénue de l'Odéon habitant la même maison, accourut au bruit de la chute de M"® Coralie, qui la pria de m'appeler à elle sans s'inquiéter du médecin déjà survenu. Je suivis M"* Alice. « Un vrai roman, me dit-elle; j'espère bien que vous allez écrire cela. — Oui, si cela vous amuse. — Après tout, qui est-ce qui n'a pas son roman? — Le vôtre est-il aussi tragique? — Le

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mien n'est pas commencé, j'en suis toujours au preniiier chapitre.

M"' Alice était beaucoup plus belle que la dame à la jambe cassée. « Si vous voulez, lui dis-je à mi-voix, nous ferons le second chapitre. — Pourquoi pas? » dit-elle en rougissant comme une véritable ingénue. Je com-. mençai une phrase, je veux dire une phase du roman, en baisant les beaux cheveux de cette charmante fille. En amour il n'y a que l'imprévu qui charme le cœur. Plus la passion est soudaine, plus elle est vive. Ce n'est souvent qu'un feu de paille, mais un beau feu flambant et joyeux comme le feu de la Saint-Jean.

Quand je fus sur le seuil de celle qui s'était jetée par la fenêtre, la belle inconnue me dit : «c Âh I n'allez pas l'aimer au moins l » Ce qui était une déclaration en bonnes formes.

Je fus très sympathique à l'amoureuse éplorée; elle était pâle comme la mort, elle me tendit la main en me disant: « C'est pourtant à cause de vous. — Non, c'est à cause de lui. Vous aurez votre figure dans les amours célèbres. — J'en serais désespérée. Gardezrvous bien de dire un mot de ma bêtise. Puisque je ne me suis pas tuée, je veux vivre gaiement. J'espère que vous serez de mes amis. — De tout mon cœur. » M"*» Alice me coudoya doucement. « Oui, votre ami, » repris-je, en appuyant sur le mot.

Ce fut ainsi que je fus détourné d'un amour par un autre. Mais on n'envoie pas une ambassadrice appeler un amoureux, quand l'ambassadrice est belle.

Pour terminer cette histoire, la dame qui s'était jetée par la fenêtre finit, au bout de trois mois, par marcher comme auparavant. Naturellement ce fut pour courir

après les hussards. J'avais continué le roman avec Tambassadrice» mais nous en étions arrivés aux scènes orageuses. Je ne pouvais pas recevoir une lettre ni une femme, qu'elles ne fussent « décachetées » par cette belle jalouse. Elle était à poste fixe dans la maison parce qu'elle habitait avec une de ses tantes qui ne voulait plus déménager.

Je me sentais emprisonné, je n*avais plus qu'à déménager moi-même, aussi ce fut avec une vraie joie que j'emportai mes pénates au voisinage de Jules Sandeau.

Le bruit avait couru qu'une femme s'était jetée par la fenêtre pour moi, on prenait M"** Alice pour la hussarde; or, chaque fois que M"' Alice montait les quatre étages de mon nouveau gîte, Sandeau et son ami ne manquaient pas de dire: « Elle va aussi vite en montant qu'en descendant. »

Le brûle-parfums

Chez la comtesse de Juvisy on contait des histoires de mondaines et de demi-mondaines, car c'était au commencement du demi-monde, quand tout ruisselait d'inouïsme autour des Lola Montés, des Ozy, des Madone, des Soubise, des Chabrillan et autres comètes échevelées. Il ne fallait pas être pris sans vert, car on était condamné à des gages effrayans., Par exemple, faire un sonnet à rimes redoublées ou danser une gavotte. Un soir que c'était mon tour, je pris ainsi la parole sans savoir ce que j'allais conter. Or, voici mon

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conte : « Un jeune cavalier très à la mode, fils de famille jetant l'or par les fenêtres, devint follement épris d'une marquise d'occasion, la marquise de ***. M. de Clacy voulut y aller, mais par quel chemin ?

« Elle avait alors pris cette devise : Ni pour or ni pour argent. Il fit mille folies pour attirer ses rega'rds. Il caracolait au bois autour de son landau. Il était en sentinelle trois fois par semaine à l'Opéra et à la Comédie, devant la loge de la marquise. Elle le rencontrait partout, beau comme Roméo, mélancolique comme Werther. Si elle allait aux eaux, elle le trouvait; pareillement à la mer. Il se fit présenter. La marquise fut railleuse, mais charmante. Elle était touchée de tant d'amour. On causa, on causa encore; on se quitta en se disant à demain. L'amoureux ravi alla au club, où on se moquait de son idolâtrie : — Tu perdras ton tems », lui dit un camarade.

« Il paria mille louis qu'il deviendrait sous huit jours l'amant de la marquise. On tint le pari, car on la savait prise par une passion plus sérieuse. Mais le lendemain, M. de Clacy attaqua la redoute avec beaucoup d'art. Il savait comment on prend une place forte. Il mit tous ses soldats en campagne. Le surlendemain il ne désespéra pas de monter à l'assaut. Il joua si bien la folie amoureuse et la desesperanza que la marquise lui dit tout à coup : « Ni pour or ni pour argent; mais je veux pourtant faire un sacrifice aux dieux. Un impertinent a osé me dire que vous aviez parié mille louis que sous quelques jours vous entreriez le soir chez moi pour ne vous en aller que le lendemain. Je n'en crois pas un mot, car si je croyais ces vantardises, je vous ferais jeter à la porte par mes laquais. On ne passe pas la nuit chez moi;

l'empereur lui-même m'avait demandé cette grâce :à tout prix. On ne refuse rien à Jupiter quand on n*a connu que des demi-dieux et même des demi-princes. J'ai accordé dix minutes à l'empereur, pas une de plus. Je vous accorderai cinq minutes, mais moyennant que pendant ces cinq minutes, sur ce brûle-parfums qui est là devant nous, vous allumerez vingt billets de mille francs tout fraîchement imprimés à la Banque de France. Pendant tout le temps qu'ils brûleront jusqu'au dernier nuage de fumée je serai votre esclave, m'enivrant de votre passion et de votre sacrifice. »

Ici je fus interrompu par une levée d'éventails, mais je n'en continuai pas moins :

€ Ce qui fut dit fut fait. L'amoureux arriva tout vaillant et déploya un à un sur le trépied les billets de mille francs. La déesse le regarda d'un œilcurieuxet charmé. . Elle jouissait déjà du sacrifice, et le feu jaillit d'un allumette, le premier billet fut allumé. Le héros de cette histoire se jeta aux pieds de son héroïne de roman. Que se passa-t-il? je n'étais pas là ; je sais seulement que le dernier billet étant brûlé, la marquise se leva tout à la fois radieuse et altière comme si elle eût touché de ses lèvres la coupe des dieux. Vingt mille francs d'un coup, ce n'était rien pour elle, mais vingt mille francs qu'on jette au feu, c'est quelque chose.

« Et maintenant, dit-elle, tout est fini; allez-vous-en et ne revenez pas. »

« Le jeune affolé trouvait qu'on le mettait à la porte un peu trop sans façon. Il éclata de rire, car on a déjà deviné qu'il n'aimait pas la dame. Comme Don Juan, il avait voulu dompter sa rébellion. « Non, ma belle amie, non, je ne reviendrai pas. Seulement, comme moralité de

A travers ma vie ^^J*

Taventure, je. veux vous dire que tout n*est qu'illusion. Ainsi vous vous imaginez que j'ai mis en sacrifice vingt billets de mille francs. Eh bien, descendez de votre Olympe : les vingt billets que j'ai brûlés en votre honneur étaient vingt billets de la Banque de Nadar. vingt, billets merveilleusement photographiés. Vous n'êtes qu'une fausse vertu, et je vous ai payé en faux billets. »

Ce conte plut beaucoup à mes auditeurs, surtout aux femmes. Je ne le rappelle ici que parce que dès le lendemain, le conte fut pris pour une histoire, et que le Figaro l'imprima sous des masques transparens : grand tapage dans le Tout-Paris !

Les survivans d'aujourd'hui me soutiennent tous, à moi qui ai inventé cette histoire, que la marquise de *** fut jouée par un joli cavalier du Jockey Club.

Les dernières paroles d'Eugène Delacroix

On a enfin élevé une statue à Eugène Delacroix. Comme Ta dit Auguste Vacquerie : « De Tiniquité de ses contemporains le tems a fait une apothéose. »

Jusqu'à la dernière heure Eugène Delacroix évoqua les figures du monde des arts.

« Ah ! me dit-il, l'avant-veille de sa mort, si j'avais encore à faire le Plafond d'Apollon^ sans trop m'inspirer de r École d'Athènes ni de l'Apothéose d'Homère, ni de la grande machine de Delaroche, je peindrais un Olympe de tous les dieux et demi-dieux du xix® siècle avec David, Prud'hon, Gros, Géricault, Chateaubriand VI r6

Lamartine, Hugo, Musset; au sommet Napoléon, le grand poète en action.

— Pourquoi pas Delacroix, lui dis-je?

— Non. Ingres passerait avant lui. Je ferais la justice, je vengerais tous les grands paysagistes d'aujourd'hui qui ne sont pas de Tlnstitut : Decamps, Rousseau, Dupré, Millet, Diaz.

Un spasme l'interrompit.

— Je reconnais bien là, mon cher Delacroix, votre droiture et votre loyauté.

— Et vous, me dit-il, vous qui avez fait VHistoire du 4i^ fauteuil^ ne Tavez-vous pas faite par esprit de justice? »

Delacroix avait été mon témoin à mon second mariage. 11 me parla de ma femme :

« Une femme, voilà ce qui m'a manqué, dit-il; mais j'avais une si haute idée de la femme que j'aurais sans doute perdu mes illusions. Et puis, que de chagrin si elle fût morte avant moi! et quel chagrin s'il m'avait fallu partir sans elle! En fin de compte, je crois que tout est bien après avoir cru que tout était mal. »

La servante de Delacroix, qui était presque une sœur pour lui, m'a dit qu'après ma visite il s'était endormi d'un sommeil qui était déjà le tombeau. 11 ne s'était reveillé que pour souffrir dans les étoufFemens et les angoisses de la mort. Je transcris donc ses dernières paroles avec la religion de l'amitié.

Pendant le siège de Paris

A la fête que je donnai pendant le siège de Paris pour les blessés, Auber, qui avait quatre-vingt-onze ans, fut le lion de cette nuit tout étoilée : toujours souriant, jetant de groupe en groupe des mots spirituels, daignant accompagner au piano les cantatrices, entre autres Marie Roze, qui chanta le Premier jour de bonheur.

Ce fut le dernier jour de bonheur pour Auber, qui ne survécut que trois mois à ce triomphe improvisé.

Comme quelques généraux complimentaient les actrices et l'illustre compositeur, Auber retint tout un groupe par le charme de sa causerie. Il n'y avait que lui au monde pour bien dire et pour tout dire : < J'en ai tant vul » soupira-t-il. Et, s'adressant au général Read : e Songez, général, que j'ai assisté à la tragédie d'André

bulancières. On ne se figure pas à quel travail je m'étais voué, moi qui, réengagé, passais deux fois par semaine ma nuit aux avant-postes. J'avais fait une razzia au Jardin

Finistère et cinq mobiles de la Drôme. Quelques officiers furent reçus à l'ambulance: MM.de Lacombe, capitaine; Navré, capitaine ; César Gueit, sous-lieutenant; de Falletans, capitaine.

Les choses allaient vite dans le iiy régiment d'infanterie de marche, car un blessé dont j'ai oublié le nom fut promu lieutenant et capitaine en restant à l'ambulance pour guérir ses blessures. Sans doute son prénom de César y fut pour quelque chose.

Je retrouve encore parmi les noms des sous-officiers et soldats Grall, Jaffret, Maucher, Paris, Mer, Cyrus Dupuy, Vînay, Guergnon, Lecoq, Defresne, Gauthier, Blanquet, Pluzer ; enfin un mobile prédestiné, puisqu'il s'appelait Mobile.

Un soir on y vit venir Henry Houssaye, officier au fort d'Issy, légèrement blessé dans une reconnaissance; mais le lendemain il trouva que l'air des ambulances lui était plus mauvais que sa blessure : il repartit pour le fort. Charles Coligny administrait l'ambulance. Il y tomba malade et il prit un lit; mais lui aussi trouva qu'il valait mieux respirer l'air vif : le lendemain il me releva de garde au Point du-Jour.

Beaucoup de blessés, d'ailleurs, ne s'éternisaient pas dans leur lit de repos; mais quelques-uns, qui n'avaient pas le nerf de la guerre, s'accommodaient trop volontiers du farniente. Ricord,un des médecins de l'ambulance, était forcé de leur donner leur feuille de route. Il y avait là d'ailleurs une quasi-cantinière, très jolie et très vaillante, qui bon gré, mal gré, leur chantait le chant du départ; elle se nommait Pauline Nez-au-Vent. Par malheur quelques mobiles parisiens lui apprirent à boire; elle continua après le siège; elle finit par tomber de chute en chute jusqu'à se faire chiffonnière. Jusqu'à la fin du règne des chiffonnières on la rencontrait encore le matin dans les Champs-Elysées, chassant un âne et lorgnant les cabarets.

Un des soldats, qui n'était pas né pour devenir Turenne ni Canrobert, aima mieux s'empoisonner que de retournei: au régiment. N'ayant pas sous la main d'acide prussique, il s'empoisonna avec du tabac.

Je ne veux pas dire le nom de ce peintre de talent qui s'attardait aussi à l'ambulance, dans l'horreur des coups de fusil. Le jour où Ricord lui donna sa feuille de route, il se coupa la gorge pour ne pas mourir d'un coup de feu.

A travers ma vie 2^7

des plantes, d'où je rapportai des quartiers d*éléphant, des autruches, des perroquets et des perruches. Le bruit se répandit que je me nourrissais trop bien. Le bruit a persisté. Je retrouve à propos dans VÈvénement cette lettre que j'écrivais à Aurélien Scholl :

ft Maurice d'Hérisson, aussi vaillant par la plume que « par Tépée, voudrait bien me faire passer pour un < gourmand du siège, mais je ne passerai pas.

« Il nous accuse, Ricord, toi et moi, d'avoir mangé « tous les perroquets du Jardin d'Acclimatation. Nous « n'avions pas besoin de cela pour répéter toutes les. « bêtises humaines, mais la vérité, c'est que nous avons « été bons camarades avec nos amis affamés : nous « n'avions acheté les perroquets et les perruches que « pour les offrir en des déjeuners qui étaient de vrais « déjeuners de corps, où tu trompais la faim des autres ft à force d'esprit. Demande plutôt au général Schmidt, « au général Monselet, deux survivans à la famine, « car, combien en sont morts, comme Théophile Gautier, « hélas! — Ton ami, Arsène Houssaye. »

Quoique ma table ne fût pas alors très hospitalière, j'avais tous les jours des amis qui venaient me deman- •dep une cuisse de lapin ou une aile de perruche. Ah ! comme alors la pomme de terre remplaçait la truffe! Coligny me disait le soir : « Donnez-moi deux pommes de terre pour ma mère », comme il m'eût dit : « Donnezmoi deux perles pour ma maîtresse. »

Je retrouve des lettres de Charles Monselet, d'Olivier Métra, d'Arnold Mortier, qui s'invitaient à dîner chez moi dans les mêmes termes que je les invitais moimême. Par exemple :

« Monsieur Charles Monselet prie M. Arsène Houssaye

de lui faire l'honneur de dîner avec lui chez Thistorién du Quarante-et'Unième fauteuil, avenue Friedland, 49. »

Janvier 1871

Pour la seconde fois, Métra et Monselet voulaient casser une croûte chez moi. Un simple déjeuner qui leur tienne lieu de dîner. Je me suis mis moi-même en campagne pour qu'ils ne puissent pas dire, en prenant place à table :

Au banquet de la vie infortunés convives.

La boucherie anglaise est toujours ma ressource ^iiepuis les premiers jours du siège. Le maître de céans, qui se dit mon ami et qui mérite ce titre, m'a proposé quatre perruches, un filet d'éléphant et du saucisson d'âne. Total : soixante-dix francs. Cest pour rien. J'ai couru tout le faubourg. Il y a encore des pâtés chez les pâtissiers, mais je ne m'y laisse pas prendre, tant j'ai peur d'y trouver des rats. On me propose un chat pour huit francs; je passe outre. Un chasseur sur les toits me propose trois pierrots pour six francs, je les prends tout de suite. J'ai encore chez moi des œufs et des pommes de terre. Mon fils, qui est venu me voir hier de Champigny, m'a-apporté du pain d'officier « pour moi seul »,m'a-t-il dit. Je donnerai de ce pain-là à Métra et à Monselet, mais en les rationnant. Dieu soit loué! une femme passe, cachant une poule sous son tablier. Je suis sûr que c'est une poule volée. « Combien votre poule ) Je n'ai pas de poule. — Allons donc! » Et je saisis la bête par le cou.

— Prenez garde. Monsieur, si on nous voyait ! — Vingt francs, n'est-ce pas ? — Oh ! là là là, c'est se moquer du monde!.. Pas moins de cinquante!

A travers ma vie 24c

Le dix janvier, c'était pour rien ! Je donne cinquante francs et j'emporte la poule, méditant de n'en donner que la moitié pour le déjeuner. Me voilà revenu, poule et pierrots à la main, jusqu'à la boucherie anglaise, d*où tout est porté chez moi. Là je préside au travail du festin ; heureusement, j'ai encore quelques terrines de beurre salé. Je sacrifie quatre œufs et quatre pommes de terre. A onze heures et demie, mes convives arrivent, je détaille le menu. Métra promet pour le dessert de pianoter deux valses. Si Monselet est content, il rimera trois strophes. On met la table dans la galerie comme aux grands jours. « Pourquoi quatre couverts ? dit Monselet d'un air effrayé. — Ici on met toujours un couvert pour Timprévu. — C'est bien, mais pour aujourd'hui on dira que vous êtes absent. »

Monselet n'a pas plustôt parlé que le timbre retentit par tout l'hôtel. En toute hâte Monselet va sur l'escalier dire à un jeune mobile de service à l'ambulance que je suis sorti.

Ce n'est pas un ami qui a sonné, c'est une amie. Monselet est quelque peu ébranlé. Métra court au-devant de la visiteuse. Tout justement sa première parole est celleci. « Le déjeuner est-il servi } »

Tout va bien, mais un nuage passe sur ma figure. C'est que je pense aux deux officiers de mon ambulance. Je décide qu'on leur enverra leur part du déjeuner. Ah ! comme il faisait faim ce jour-là I « Si on leur faisait une petite place? dis-je à Monselet. — Non! répondit-il, en frappant sur la table; il faut les tuer. »

On n'alla pas jusque-là, mais on se promit de leur réserver la tête et les pattes de la poule. Fatalité ! le timbre retentit encore. Cette fois, c'est Ricord. Celui-là

2 5o Les Confessions

ne demande pas la permission. Il nous voit à table, il s'écrie : « Quelle belle fortune ! » Monselet avait pâli. Mais Ricord, qui est bon prince, après avoir menacé de tout manger, nous dit gaiement : « Vous êtes bien heureux que je sorte de table. » Mes deux convives respirèrent. Je crois bien me souvenir que Sarah Bernhardt et Marie Colombier, en ce tems-là deux amies, apparurent au dessert. Métra leur promit la dédicace d'une valse qui aurait pour titre : Les Anges du Siège. On sait que ces deux comédiennes — vingt autres comédiennes — firent des prodiges de dévoûment.

La dernière nuit du siège on ne dormit pas. Le matin il n'y eut ni aurore ni soleil. Un brouillard glacial jeta son voile sur toutes choses; il semblait que le ciel pleurât notre douleur. Ahuit heures on voyait encore, par les fenêtres fermées, la lampe studieuse ou la bougie réveil-matin .

Nous avions passé la nuit, Charles Coligny et moi, remuant des papiers, cherchant à percer Tavenir, découragés, mais ne croyant pas encore que le dernier mot fût dit. J'avais écrit à mes deux fils, Tun sous les armés, Tautre encore enfant, malade à Biarritz. Trois ou quatre fois pendant la nuit nous étions montés pour parler aux soldats de mon ambulance; la dernière fois, le silence et le sommeil avaient envahi toute la pièce, jusqu'aux gardes-malades.

Le duc d'Acquaviva, un de mes amis du siège, me surprit à ma porte. « Si matin } lui dis-je en lui serrant la main. — Vous savez, dit le duc, que les Prussiens vont entrer dans Paris par l'avenue de l'Impératrice ou par f avenue de la Grande- Armée .^ — Ils n'oseront pas, dit

A travers ma vie 25/

Coligny. — Vous allez voir s'ils n'oseront pas! » En une minute nous fûmes à l'Arc de Triomphe perdus dans un groupe de curieux, de gardes nationaux et de gamins hurlant : « A bas les Prussiens! » Un capitaine d'une compagnie de marche représentait aux curieux, tout en menaçant les gamins, qu'il fallait de la dignité, même dans la défaite. « Nous sommes vaincus, disait-il, mais nous ne sommes par désarmés. Les Prussiens viennent jusqu'ici ; ne les regardons pas. » Mais nul n'écouta le capitaine. Les Parisiens montaient par l'avenue des Champs-Elysées, par l'avenue Friedland, par l'avenue de Wagram.

Quelques autres amis survinrent : Eugène Giraud, le docteur Contour, Maddrazo, Hector de Callias. « Que faisons nous là ? dis-je. Venez chez moi; les Prussiens seraient trop fiers de nous voir assister à leur triomphe. »

Mais le flot chasse le flot ; nous étions refoulés de toutes parts contre les chaînes et les bornes de l'Arc de Triomphe. Tout à coup des échos de la musique militaire allemande scandée par le galop des chevaux. C'étaient les Prussiens ! c'étaient les uhlans ! c'étaient les Bavarois ! Ils venaient par les avenues de l'Impératrice et de la Grande- Armée. Hélas ! la grande armée, où était-elle? Il nous semblait à tou5 subir un horrible rêve. Tout à coup, quoique les régimens ennemis fussent à quelque distance, des cavaliers apparurent tout près de TArc de Triomphe. Il semblait qu'ils fussent sortis de dessous terre. Malheur des malheurs! Ils balayèrent tous les Parisiens qui avaient franchi les chaînes de ce monument élevé à Théroïsme de ceux qui naguère avaient battu les Allemands. Ils dégainèrent et jouèrent du sabre à tort et à travers.

a 52 Les Confessions

c'était leur manière de s'annoncer dans cette capitale qui avait mis bas les armes. Ils furent suivis de près par le. roi Guillaume tout fier de faire retentir les sabots de son cheval sous les victoires de Napoléon. La musique jouait toujours ses airs victorieux. J'aurais voulu être à cent pieds sous terre, mais il me fallait affronter le spectacle ; spectacle forcé, puisque nous ne pouvions ni avancer ni reculer; nous nous regardions pâles, désolés, haletans comme pour tenir conseil. Tout à coup des hurrahs, deshurrahs; c'était le roi! De violens sifflets partirent de toutes parts, mais Guillaume ne voulut pas subir les sifflets, il éperonna son cheval et, tout colère, il le lança vers notre groupe. Nous le regardâmes de haut, cet homme à cheval qui n'avait pas droit par ses victoires mathématiques de passer sous notre arc de triomphe. Nous n'en fûmes pas pour cela réduits en poussière.

Après cette secousse de colère, le roi fit reculer son cheval pour galoper plus solennellement sous cet arc de triomphe où n'était point passé Napoléon I II fut encore salué par des sifflets, mais il passa, suivi à distance de deMoltke, de Bismarck et des autres. Mes yeux se fermèrent; je ne vis pas bien si ceux-là se pavanèrent sous TArc de Triomphe; je crois qu'ils n'osèrent pas. Dès que le roi fut de l'autre côté et qu'il vit le Paris ruiné sous les bombes et sous la faim, il fut content de lui et rebroussa chemin. Il avait été convenu qu'il n'entrerait pas à Paris, mais il a voulu défier Paris sous l'Arc de Triomphe. « Eh bien, dit un de nous, toute la gloire est pour Paris tué lâchement par la faim. »

La gloire, hélas! n'était pas pour les vainqueurs ni pour les vaincus.

Le coup de vent

Il me fallut. me réfugier, à Versailles pendant la Commune. Ce fut sur le conseil de Félix Pyat et d'Alphonse Esquiros, qui ne voulaient pas qu'on me prît pour otage sous le prétexte que j'avais valsé aux Tuileries et. que Napoléon 111. m'avait décoré de la médaille de Sainte-Hdène. A Versailles, je me réconciliai avec Buloz et Veuillot dans une rencontre mémorable.

Mais il me faut retourner en arrière de quelques pas dans ma vie littéraire.

Après avoir publié La couronne de bluets, je trouvai comme par miracle un autre éditeur qui avait lu mon livre. C'était des Essarts, encore à son début. 11 avait tout justement épousé la sœur de mon ami Van der Hell, aussi elle eut pour moi une amitié familiale.

Hélas ! le premier livre que je publiai chez des Essarts ne lui donna pas de cœur à l'ouvrage. La couronne de bluets s'était bien vendue, La Pécheresse ne se vendait pas, mais des Essarts ne se découragea pas et ne me découragea pas. 11 créamême un journal, Z.e don Qui-

chotte, pour défendre son jeune romancier que prônaient d'ailleurs tous ses amis, les saint-simoniens Théophile Thoré, Duveyrier et Enfantin. Thoré, qui n'y allait pas de main morte, écrivit dans Le Siècle et dans Le Temps que La Pécheresse était un chef-d'œuvre.

Des Essarts fut payé de sa pervérance par Les aventures galantes de Margot^ un roman rustique qui fut un succès bruyant et qui m'amena Téditeur de Balzac, ce Werdet tour à tour brave homme et coquin, qui calomnia plus tard tous ses romanciers en disant qu*il s'était ruiné à les faire célèbres. De la boutique de Werdet mes romans passèrent dans celle de Magen, l'éditeur de Georges Sand et d'Alfred de Musset, un viveur qui mourut d'avoir trop vécu. On n'était pas son ami ni son édité quand on n'avait pas soupe avec lui. Et le souper durait toute la nuit I M™* Sand elle-même fut obligée d'en passer par là. Après Magen, ce fut Charpentier, un lettré, qui fit une révolution dans le format des livres. Il publia mes Poésies, la Galerie du XVIII'' siècle, Philosophes et comédiennes. Chaque éditeur avait sa personnalité ; tous couraient après la fortune, maïs tous aimaient les livres, même ceux qu'ils publiaient et qui ne s'obstinaient pas trop à rester sur les rayons de leur librairie. Les succès en ce tems-là n'étaient rien en regard des succès d'aujourd'hui : un livre qui se vendait à trois mille exemplaires, était un phénomène ; les premières éditions de Balzac et de George Sand ne dépassaient jamais mille exemplaires. Les contes d'Espagne et d'Italie, d'Alfred de Musset, se vendirent à peine, comme La comédie de la Mort, de Théophile Gautier. Mais qu'importe, si le bataillon sacré des lecteurs criait victoire I

A travers ma vie 255

On pouvait donc à peine vivre de son livre. Heureusement pour moi, un matin que je déjeunais chez Jules Janin, Félix Bonnaire vint se mettre à table. Le prince des critiques me dit en nous présentant : « C'est le directeur de la Revue de Paris, rien que ça I Prenez garde ! il va vous demander un conte ou un roman. — Pourquoi pas? dit Bonnaire; Sainte-Beuve et Sandeau m'ont parlé de La Pécheresse, »

Ce fut mon entrée à la Revue de Paris, où je débutai par un petit roman.

J'y écrivis beaucoup de mes portraits du xviii* siècle et j'y fis trois ou quatre fois le Salon.

Mon entrée à la Revue des Deux Mondes fut encore plus simple. On sait que les deux revues étaient du même format. Buloz, roi de la Revue des Deux Mondes, était aussi roi de la Revue de Paris. Il transbordait de l'une à Tautres les romans, les contes, les critiques, les poésies, selon son bon vouloir, si bien qu'un matin je fus quelque peu surpris de voir en tête de la Revue des Deux Mondes une grande étude de moi sur Jacques Callot, destinée à la Revue de Paris,

Buloz me fut très bon prince jusqu'au jour où je le remplaçai au Théâtre-Français avec des pouvoirs plus étendus et avec des parts de sociétaire. Il ne me pardonna jamais.

La Revue des Deux Mondes ne perdit pas une occasion de mal dire de moi, mais Buloz ne parvint pas à troubler ma quiétude. Quand je le rencontrais dans un dîner officiel ou ailleurs, je lui disais bonjour comme de coutume. Mais lui, tout à son journal, me disait : « Vous n'avez donc pas lu la Revue des Deux Mondes? — Non, est-ce qu'elle paraît toujours ? »

a 5*6 Les Confessions

Buloz était exaspéré. Il me dit un jour: «Vous vous apercevrez trop que la Revue des Deux Mondes paraît toujours. »

C'est à Versailles pendant la Commune que je le rencontrai pour la dernière fois, devant la statue de Louis XIV. Veuillot se trouvait là aussi, si bien que ce fut la rencontre de trois ennemis, car Veuillot, qui m'avait été si fraternel dans une grande maladie, ne me pardonnait pas d'avoir survécu à sa bénédiction : il parait qu'il m'avait mis en état de grâce. Nous nous donnâmes la main, sans conviction.

Le premier mot de Buloz fut de parler de la Revue des Deux Mondes^ son royaume. Je fis signe à Veuillot : nous prouvâmes à l'autocrate que son royaume n*était plus de ce monde. « La Revue des Deux Mondes ,, dis-je gaiement à Buloz, est une Revue de l'autre monde, puisque tous ceux qui ont fait son succès sont morts pour ses péchés. « Ah I s'écria Buloz, poussé à bout, je vous prouverai bien que mon journal est plus vivant que vous. — Oh! ne parlez pas si haut, dit Veuillot, vous êtes des Deux Mondes, mais moi je suis de VUnivers. Si vous ne croyez à rien, moi je crois à Dieu. »

On connaît le vent de Versailles, bourrasques sur bourrasques. Tout à coup un de ces terribles coups de vent enlève le chapeau de Veuillot et l'emporte comnie une plume jusqu'à la grande grille. Veuillot lève tes bras au ciel. — Vous attendez, lui dit Buloz en riant, que Dieu vous rapporte votre chapeau } »

A l'instant même, comme par une vengeance du ciel, Buloz est décoiffé à son tour. Plus pratique, il ne lève pas les bras au ciel, il prend ses jambes à son cou pour ressaisir son tuyau de poêle pendant que, profitant

A travers ma vie 25j

de la leçon, je retenais des deux mains mon chapeau sur ma tête.

Je ne vous peindrai pas Téclat de rire de Veuillot, ni la course vertigineuse de Buloz qu'on n'avait jamais vu courir.

Je ne pus réprimer moi-même un éclat de rire quand nous vîmes un grand chien danois se précipiter sur Buloz. Ils furent ainsi à deux de jeu dans cette course effrénée. Le chien dépassa l'homme de plusieurs têtes et emporta le chapeau.

Et voilà Buloz qui court après le chien ! Vous voyez le tableau.

L'enfer des vivans

J'ai vu la dernière bataille de la Commune, effrayante mêlée où douze cents mobiles commandés par un marin triomphèrent de plus de douze mille insurgés. Il y a des ironies de la destinée : cette dernière bataille se donna au Père-Lachaise.

J'avais un laissez-passer de M. Thiers et du maréchal de Mac Mahon. Terrible carte d'entrée pour le plus horrible des spectacles. J'ai entr'ouvert pendant une heure la porte de l'enfer des vivans.

Le dimanche, nous parcourions avec deux amis le dernier théâtre de la bataille : le faubourg du Temple, la Bastille et le Père-Lachaise.

Ce fut ce jour-là que nous vîmes Delescluze qu'on avait recueilli à l'église Sainte-Elisabeth, comme si on eût voulu le réconcilier avec Dieu.

On se battait encore, mais on voyait bien que la fin approchait.

Nous voulûmes pénétrer dans le Père-Lachaise ; quoique notre laissez-passer fût signé du maréchal Mac Mahon, la porte nous fut défendue à la baïonnette. On nous conseilla d'aller voir le colonel des marins campés à la Roquette.

C'était tout justement un de nos amis, un soldat bronzé au feu et à la renommée, un brave s'il en fut. — Brave et marin, d'ailleurs, ne sont-ils pas synonymes ?

C'est à peine si nous le reconnûmes, tant il était noirci à la poudre et à la poussière ; depuis huit jours, depuis le dernier dimanche, il ne s'était pas couché un seul instant. Quand ses soldats avaient dormi une heure, il croyait avoir dormi lui-même.

Il nous accueillit avec son loyal sourire, vrai rayon de soleil dans cette figure sévère.

« Que venez vous faire ici } — Serrer la main d'un brave. — Les triomphes de la guerre civile ne sont pas des victoires. On fait son devoir tristement, on ne s'en enorgueillit jamais. Est-ce que vous voulez faire l'histoire de cette infernale semaine ? — Oui, mon colonel, aussi je compte sur vous. Vous avez tout vu, vous me direz tout. — Nul n'a tout vu, ni moi ni les autres, mais enfin je vous dirai ce que j'ai vu. »

Nous étions au seuil du dépôt des condamnés, sur le lieu même oii se dresse encore la guillotine.

« Autres tems, autres supplices, reprit le colonel ; ils ont brûlé la guillotine, mais ils ont appris

A travers ma vie 25ç

Part de fusiller leurs ennemis. Si vous êtes curieux des choses tragiques, je vais vous conduire dans le chemin de ronde où les communeux ont sacrifié les otages. — Nous supposions que c'était là qu'on fusillait les fédérés par représailles. — Non, on a respecté la place où Tarchevêque de Paris et ses vénérables anris sont morts en chrétiens. On fusille dans la prison des jeunes détenus. »

Nous suivîmes le colonel ; nous vîmes encore toutes les traces sanglantes de Todieux assassinat. Les figures se dressèrent devant nous. Un prisonnier de la Commune, qui venait d'être délivré, nous raconta tout ce drame lugubre.

« Et maintenant, nous dit le colonel en rebroussant chemin, nous allons voir les assasins, car plus d'un retrouvé ici a été fusillé par là. »

Nous allâmes à la prison des jeunes détenus.

A tout instant on amenait des fédérés pris les armes à la main. Ceux qui étaient ivres de poudre, de vin et de sang étaient fusillés.

Le colonel, qui avait en horreur tous ces drames atroces, nous abandonna pour un instant à notre curiosité.

Un lieutenant nous conduisit au chemin de ronde- Épouvantable spectacle ! Tout un champ de morts couches péle-méle dans toutes les attitudes : la résignation, l'angoisse, la fureur, le désespoir; les uns tendant les bras, les autres ouvrant la bouche : l'appel et le cri suprêmes ; ceux-ci menaçant encore, ceux-là souriant comme si la mort leur fût une grâce.

Ils étaient là cent vingt-cinq, beaucoup de têtes hideuses, de celles-là qu'on ne voit que les jours de révolu-

lion et de fêtes publiques, des faubouriens qui ne descendent jamais dans Paris, des ébauches d'hommes plutôt que des hommes. Parmi ces horribles figures, quelques visages sympathiques, des jeunes, des égarés, des fous; des femmes aussi, qui avaient abdiqué les vertus et les privilèges de la femme sous Thabit des fédérés. Une d'elles était parmi les derniers fusillés. On ne voyait que sa main et sa bottine : main blanche, bottine mordorée.

Que faisaient-là cette main et cette bottine >

« On a voulu la sauver, dit le lieutenant, mais elle a insulté tout le monde. Il paraît que c'était une petite blanchisseuse de Ménilmontant qui était venue faire le coup de feu avec son amant, un mécanicien dont vous voyez là-bas la tète toute hérissée. »

Le colonel était venu de notre côté. Il nous montra la cour où « jouaient » cent cinquante petits drôles qui n'avaient pas voulu devenir des enfans de troupe selon les vœux de la Commune. L'un d'eux s'interrompit dans sa haute voltige pour apostropher gaiement le colonel : « Mon colonel, est-ce que la marmite est renversée ? J'ai l'estomac dans les talons. — Oui, dit un lutre, ce « cochon » de geôlier a mieux aimé se faire fusiller que de nous faire la soupe, i

Le colonel imposa silence.

Dans la cour voisine étaient les fédérés graciés de la mort en si grand nombre qu'ils prouvaient la clémence du colonel; ceux-là, heureux de n'être pas fusillés, se promenaient comme des hommes de loisir, insoucians et inconsciens. Quelques-uns vinrent vers nous, jusqu'à la grille, pour nous parler de leur innocence et pour nous demander du tabac. Cependant

A travers ma vie 261

c'était toujours la même procession funèbre de fédérés pris les armes à la main ; les uns arrivaient fiers encore devant le colonel, les autres s'humiliaient dans la peur, pas un seul dans le repentir.

Ils ne se laissaient pas prendre comme des agneaux sans tache, il fallait les traquer comme des bêtes fauves. Ils montraient encore les dents, mais ils n'osaient plus résister avec leurs fusils. Ils se sentaient vaincus, ils ne voulaient pas, comme le condamné à mort, « aggraver leur situation » ; tous espéraient vaguement qu'ils pouvaient encore obtenir leur grâce, c'est-à-dire Cayenne ou la Nouvelle-Calédonie à Thorizon. Pour des gens exilés de tout, qu'est-ce qu'un exil de plus ? . Quelques fenimes étaient prises, comme les hommes, les armes à la main ; plus d'une avait tout à la fois un chassepot et un revolver.

Qui les avait entraînées à ces prouesses sanglantes ? Les passions nocturnes, l'amour qui se cache, l'ivresse de la bière et de l'eau-de-vie. Peu de femmes légitimes parmi toutes ces femmes. Aces concubines la Commune tenait lieu de mariage ; elles croyaient vaguement que la République dispensait de tous les sacremens, ou plutôt qu'elle les administrait tous. -

La République, comme la Commune, n'administrait alors que Textrême-onction.

Ces femmes étaient presque toutes habillées en gardes nationaux ; quelques-unes avaient pour ainsi dire changé de sexe : on eût dit des hommes ou des gamins.

Il en survint pourtant une qui était restée femme sous son habit militaire, elle portait la capote et le pantalon d'un soldat de la ligne, flottant là-dedans comme dans un manteau ou dans une robe. •

262 Les Conjessions

Elle arriva carrément, sans doute décidée à tout, même à mourir; elle était si jolie que nous la regardions tout étonnés de voir une pareille figure égarée en telle tragédie. Une vraie figure faite pour rire : des yeux noirs très vifs, une bouche empourprée, des dents de loup.

€ Eh bien ! me voilà, dit-elle, en se campant devant nous et en regardant face à face le colonel. — Cette femme a été prise, les armes à la main, sur une barricade? demanda le colonel aux soldats. — Oui, mon colonel ; elle nous a tué trois hommes et elle m*a blessé moi-môme. Il n'y avait plus qu'elle seule à la barricade des Amandiers. Elle travaillait comme quatre, cette citoyenne-là. Quand je Tai saisie, j*ai cru désarmer un tigre. Voyez, j'en porte les marques. » Le soldat montra son bras tout ensanglanté.

La combattante toisa de haut celui qui parlait ainsi.

c Eh bien, ne fallait-il pas qu'on te présente les armes? Si j'avais eu une cartouche de plus, je te Taurais présentée, et tu ne serais pas là ! »

Le soldat, encore tout surexcité, lui montra le poing.

« On n'en aura donc jamais fini avec toute cette racaille?

— Va toujours, reprit la jeune fille, nous n'avons pas dit notre dernier mot. La Commune aura sa revanche. Je vous cambronne tous.

— C'est le mot de la fin, dit le colonel; cette femme ne veut pas qu'on la sauve; eh bien ! qu'on la juge.

Cela voulait dire conduisez-la parmi les prisonniers qu'on juge à Versailles.

c Oh! je suis toute jugée : frappez là, » reprit-elle en montrant sa poitrine.

A travers ma vie 263

— A genoux, crièrent les soldats.

La combattante se révolta.

— A genoux? Je ne crois ni à Dieu ni au diable.

— A genoux! crièrent encore les soldats.

— A genoux? Est-ce que j'ai fait mettre vos camarades à genoux pour les tuer? Allons-y gaiement. Collezmoi ça là!

— Non ! dit le colonel pour la défendre des soldats. Elle ira jusqu'à Versailles.

— Je ne veux pas être fusillée par ces cochons de Versaillais. Vous êtes des lâches si vous n'avez pas le courage de me « foutre » une balle dans le cœur!

La coquine était superbe.

Elle se frappa une seconde fois la poitrine.

« Collez-moi ça là ji. Ce fut son dernier mot.

Le colonel voulait la sauver quand même. Nous le voulions aussi et nous parlâmes pour elle; mais la jeune fille tomba sous deux coups de revolver avant qu'il eût donné des ordres. Le soldat qu'elle avait insulté s'était fait justice.

Elle n'avait pas voulu s'agenouiller, mais elle tomba à genoux *.

' Et quand on pense que si les députés radicaux qui étaient à VersaiUes, comme Louis Blanc, si Gambetta, qui était à Saint-Sébastien, avaient eu le courage de revenir à Paris, diriger, en la maîtrisant par leur présence, cette révolte de la Commune, il ne fallait que vingt-quatre heures pour pacifier Paris et Versailles !

Mademoiselle Putiphar

On discutait, un soir, dans le salon académique d'une jolie duchesse, sur ces mois : Galant homme et homme galant. Chacun forçait les textes : Mârimée, Lavalette, du Sommerard, Saint-Bcuve, Théo et Saint- Victor. La duchesse voulut avoir mon opinion. On avait à peu près dit jusque-là qu'il y avait toujours un galant homme dans un homme galant ou un homme galant dans un galant homme. Je contai cette histoire toute personnelle :

« Il n'y a pas longtemps qu'une très jolie fille de dix-huit ans, brune, grande, svelte, tomba chez moi comme un aérolithe.

— Je ne vous connais pas, me ,dit-elle, mais je vous reconnais. J'ai lu deux romans de vous, M'" Cléofiâtre

M'" Mariani; voilà des livres que j'aime, parce qu'ils

A travers ma vie 265

me parlent de moi et parce que j'y retrouve mon cœur.

— Vous avez le cœur bien romanesque, Madame.

— Dites Mademoiselle, s'il vous plaît ; il est vrai que ma belle-mère veut me marier.

— Tant mieux, puisque vous quitterez votre belle-mère.

— Je voudrais la quitter sans me marier ; d'ailleurs, en me mariant, n'aurai-je pas une autre belle-mère ?

La demoiselle me conta rapidement qu'elle était petite-fille d'un maréchal de l'Empire, mais que son père, tout duc qu'il fût, n'avait pas eu l'art de laisser une fortune à ses enfans. A peine pouvait-on lui donner à elle une dot de cent mille francs; moins que rien aujourd'hui, si bien qu'il lui fallait épouser un bourgeois enrichi. Horrible extrémité pour une fille qui rêvait dans le bleu; aussi était-elle résolue à toutes les folies plutôt que de passer par la porte de la raison. Et pour commencer, elle venait bien moins pour me demander un conseil que pour faire une fin, c'est-àdire, pour se jeter la tête la première dans Tabyme de l'imprévu. Quand on voit une belle pêche qui va tomber de l'espalier, tout épanouie sous son duvet virginal, on a bien envie de la cueillir. Eh bien ! j'eus la vertu de ne pas cueillir la pêche. La belle créature fut pourtant aussi éloquente par tout ce qu'elle me dit que par tout ce qu'elle ne me dit pas. Jusque-là elle n'avait aimé aucun des beaux fils qui papillonnaient autour d'elle. Je lui avais tourné la tête, parce qu'elle ne m'avait jamais vu. Il me fallut jeter beaucoup d'eau sur le feu pour éteindre un pareil incendie. Jamais prédicateur ne trouva plus d'onction pour remettre une pécheresse future dans son chemin; elle s'en alla furieuse, en me jetant ces mots : « Prenez garde que je ne vous

laisse mon manteau. » Ce à quoi je répondis : « Adieu, mademoiselle Putiphar. » Étais-je un galant honome? » On vota pour et contre à chiffre égal.

Un malin qui savait toute Thistoire me demanda s'il n'y avait pas eu un lendemain. « Je ne me souviens plus bien, lui répondis-je. Mais supposons que je me sois risqué dans l'aventure, diriez-vous encore que je suis un galant homme > »

On vota encore trois contre trois.

La maîtresse de la maison prit la parole : « J'ai voté pour, dit-elle, parce qu'il ne faut jamais que M""® ou M"® Putiphar laissent leur manteau dans les mains de Joseph. •

La marguerite des marguerites

La République ni une ni indivisible de 1 870 commença par s'indigner des mœurs du second Empire, mais elle donna naturellement dans les mêmes travers; bien plus, elle accentua le gâchis des salons. Ce fut ainsi qu'on vit les mondaines et les demi-mondaines se rencontrer dans les premières fêtes après la Commune. Un soir, chez une grande dame étrangère, à un dîner d'apparat, on me plaça entre une princesse sérieuse et une princesse de la rampe. Je les présentai l'une à l'autre en disant à la princesse qui était à ma main droite : « Je vous présente une princesse de la main gauche. » Pendant toute la soirée elles furent les meilleures amies du monde, je crois même qu'elles s'embrassèrent au cotillon.

Ce n'était pas, d'ailleurs, la seule curiosité de cette fête mémorable : je me demandais à tout instant si j'étais au

A travers ma vie 267

château des Fleurs ou au château des Tuileries. Depuis, on tria sur le volet, mais du côté du bon grain, le seigneur de Brantôme eût rencontré encore plus d'une de ses honnestes dames. J'avoue que je n'ai jamais mis le pied dans un salon, — je ne parle pas ici des salons de la finance étrangère, 011 je ne daigne pas aller, — mais des vrais salons du faubourg Saint-Germain et des Champs-Elysées, sans reconnaître du premier coup d'œil une de ces très honnestes dames. L'une d'elles me disait : « N'est ce pas que je porte une robe blanche idéale.^ » Ce à quoi je répondais : ce II n'y a que les couturières pour refaire des virginités. » Une autre : « N'allez pas dire que vous m'avez rencontrée ailleurs. — Pourquoi pas } Ne vous ai-je pas vue aux sermons du P. Monsabré ) » Quand Paris fut bien rentré chez lui après la Commune, quelques jolies étrangères vinrent y donner des fêtes en attendant que les vraies Parisiennes fussent de la partie. C'est ainsi que la marquise Anforli, dans son hôtel de la rue des Vignes, reçut à sa table de hauts personnages de la politique, de la diplomatie et de la littérature, sans compter Carolus Duran, son portraitiste ordinaire, qui l'a peinte en pied, le plus joli pied du monde. C'est ainsi que M"® Massart, cette savoureuse Flamande, reçut ce qui restait de la cour et de la ville dans son appartement des Champs-Elysées. C'est ainsi que la vicomtesse de Rugy, cette Viennoise toute couronnée de cheveux blonds enflammés, ouvrit ses salons de la rue François-Premier. Là, dans ce monde de tous les mondes, c'était fulgurant. On jetait l'or par les fenêtres. Un musicien très connu arrivait avec quinze musiciens habillés à la Watteau, qu'on masquait dans des bosquets de camélias.

A la première fête, je reçus une lettre d'invitation pour le dîner, qui n'en était que la préface. Je n*ai pas rhabitude d'aller dîner là où je ne connais pas la maîtresse de céans ; mais le petit billet joint à la carte imprimée était si joliment tourné, que je ne fis pas de manières; d'ailleurs c'était l'imprévu, et j'aime l'imprévu.

Oui, l'imprévu I La vicomtesse se plaça à table entre un ministre de M. Thiers et un ambassadeur de la République. Â côté de l'ambassadeur je lus sur une coupe de cristal : « Princesse Rattazzi ». C'était ma voisine. De l'autre côté je lus le nom de milady Coulbak. « J'ai deux voisines, dis-je à la vicomtesse; seulement elles ne sont pas venues. — Oh! elles viendront. — Je ne vous demande pas si M"*® Ratazzi est jolie; mais qu'est-ce que milady Coulbak } — *Vous êtes trop curieux I vous allez voir. »

On s'était décidé à se mettre à table sans ces deux dames. J'avais conduit à sa place une très jolie Espagnole dont j'aurais voulu être le voisin ; mais tout était réglé comme à la cour. Il fallut me résigner à me placer entre deux absentes.

Mais au même instant milady Coulbak fit son entrée. La maîtresse de la maison ne la connaissait pas, mais elle la devina. Après l'avoir saluée, elle lui dit : c Venez vous asseoir à droite de M. Arsène Houssaye. »

Milady Coulbak vint à moi. Je fis un pas vers elle pour lui tendre la main :

« C'est vous ! — C'est vous ! — On se retrouve toujours. — Oui, mais on ne se reconnaît plus après de pareilles révolutions. — Vous êtes plus belle que jamais. -rVous n'en pensez pas un mot. — Pourquoi diable vous appelez-vous milady Coulbak? — Ah, c'est toute une his-

A travers ma vie 26g

toire que je vous conterai ; mais ne vous inquiétez pas de milord Coulbak : je l'ai embarqué pour les grandes Indes. — Ah ! les grandes Indes! quelle belle institution pour faire bon ménage en Angleterre !.., A propos, donnez-moi donc des nouvelles de celui que vous appeliez votre seigneur. — Je ne Tai pas revu, le pauvre empereur, qui a toujours été avec moi un si galant homme. »

On a compris que la nouvelle venue était Marguerite Bellanger.

Nous en étions encore aux préliminaires, quand la belle M""' Rattazzi fit son entrée. Il était huit heures. La maîtresse de la maison lui dit : « Princesse, je ne vous attendais que pour huit heures et demie. Nous nous étions promis de vous faire une ovation après les horsd'œuvre. — J'aime mieux les hors-d'œuvre que les chefsd'œuvre. — Vous en parlez bien à votre aise, vous qui en faites. »

Marguerite Bellanger me dit à Toreille : « La princesse est une femme d'esprit : elle ne s'est pas inclinée sur ce dernier mot- Mais, dites-moi, mon voisin, vous allez ne plus causer avec moi. — Rassurez-vous; ma voisine, M™' Rattazzi aime trop les grands de ce monde pour ne pas s'acoquiner avec l'ambassadeur. —On dit qu'elle est sourde .> — Ni sourde ni muette. Dites-lui un peu qu'elle est jolie, vous verrez si elle ne vous enr tend pas. — On le lui a dit tant de fois ! — Les complimens, c'est comme l'argent, on n'en a jamais assez. -^ En avez-vous beaucoup ? — Oui et non. Voyez-vous, il n'y a que l'argent comptant qui compte. »

Cependant M"*' Rattazzi s'était assise à ma gauche.

Nous sommes des amis de 1850, ce qui ne l'empêche pas d'être toujours belle et jeune. Je lui dis quelques

tendresses et je lui présentai Tambassadeur, qui lui fit mille m'amours. « Nous voilà seuls, dis-je à Margot. Elle va conquérir Tambassadeur, et elle ne se retournera plus de notre côté. »

Mais à peine avais-je dit ces mots que M"*** Rattazzi me demanda le nom de ma belle voisine. « Vous ne l'avez donc jamais vue? — Si, mais j'ai perdu son nom. — Vous avez été adorées toutes les deux par le même potentat. Voulez-vous que je vous présente Marguerite Bellanger ?»

Je n'eus pas plus tôt prononcé ce nom que M"® Rattazzi se jeta devant moi pour tendre la main à Margot, laquelle, confuse de tant de bonne grâce, se jeta pa« reillement devant moi, si bien que nous nous embrassâmes tous les trois. Sans doute à la table d'une impératrice, on y eût mis moins de sans-façon. La vicomtesse n'était pas bégueule; elle voulait que l'on s'amusât chez elle ; l'entrain le plus endiablé courait sur la nappe. L'ambassadeur, homme de beaucoup d'esprit, avait déjà raconté que M. Thiers, son ami, ne devenait éloquent à sa table qu'en frappant tour à tour les bras de la duchesse Colonna et de la princesse Troubetskoï : honni soit qui mal y pense! Des bourgeoises se fussent offensées de cette familiarité pittoresque ; mais de vraies grandes dames passaient cette fantaisie au chef du pouvoir. Pareillement , nul ne s'offensait de voir une princesse Bonaparte tendre la main à une maîtresse de Napoléon 111. N'était-ce pas un monument historique ? Du moins c'était ainsi que M'"'' Rattazzi envisageait Marguerite Bellanger.

Marguerite demanda à M"'^ Rattazzi des nouvelles du comte de Solms. « Quel fils charmant vous avez là, princesse I Et le vôtre? — Moi! est-ce que j'ai un

A travers ma vie 27/

fils.^ — On m'a dit qu'il ressemblait à l'impératrice. — Des contes, descentes! »

Après un dîner somptueux, le bal commença. Tout le monde en fut, vaille que vaille.

Palsembleu I je fis un tour de valse avec la vice-impératrice, qui n'eut jamais tant d'adorateurs que ce soirlà. Je crois qu'elle eût trouvé plus d'un second mari si milord Coulbak y eût donné la main. Là, d'ailleurs, on coudoyait des mirliflors aspirant à la fortune, qui ne demandaient qu'à redorer leur blason avec cette vertu en similor.

Marguerite Bellanger, cette belle créature inconsciente, est morte en Dieu en son château de Villeneuve. Elle s'appelait de son vrai nom Julie Lebœuf. Ses amans éconduits l'appelaient Julie la Vache, mais rien ne Tempêcha d'arriver triomphante à l'empereur des Français. On a dit que c'était bien naturel, puisqu'elle avait commencé par être marchande de plaisirs — ces petites gaufrettes si minces qu'il n'y en a pas.

J'ai conservé de cette étoile filée quelques lettres curieuses sur celui qu'elle appelait: « Cher seigneur ».

Je dois dire tout de suite que Marguerite Bellanger ^st morte avec toutes les consolations de la religion, elle qui ne s'était jamais consolée de rien.

Depuis la mort de l'empereur, elle s'était mariée par distraction à un gentleman de la marine anglaise qui a bien voulu mettre son nom sur les lettres de faire part. Ces demoiselles-là ne se refusent rien I Elle s'était même payé un fils qu'elle a galamment attribué à Napoléon III. Où est ce fils? Jusqu'ici il n'a pas fait acte de prétendant. Peut-être conserve-t-il l'anonyme pour ne pas être exilé l

Une nuit parisienne

J'ai vécu dons tous les moodes, ne fuyant jamais les coups de théâtre, les affolemens, les abymes, les risquons-tout de ces gentilhommes étrangers qui viennent à Paris comme ils iraient dans l'enfer des passions. Le prince Kadziwîll me dit un jour, sur le boulevard des Italiens, qu'il me rencontrait fort à propos, puisqu'il voulait m'inviter à dîner le soir même au restaurant russe de la rue Favart, à la condition, toutefois, que j'aurais une femnneàmon bras, comme tous Icsconvives. Une femme, pour dîner, ça se trouve. Tout justement, une jolie comédienne, M"° de la Colombe, pour ne pas dire son nom, vint à nous. Celle-là sait dîner, car elle a bec et ongles. Elle a le droit d'opiner du bonnet, puisqu'elle est souvent la jolie amphitryonne des meilleurs dîners parisiens.

A travers ma vie 2j3

A huit heures précises, je faisais mon entrée avec elle dans une société de seigneurs russes et de femmes de tous les pays : femmes divorcées, femmes séparées de leurs maris sans le divorce, héroïnes des deux mondes, coureuses d'aventures : au demeurant, la plus joyeuse société de Paris.

Celui qui donnait le dîner eut un accueil charmant, me faisant des phrases avec les titres de tous mes livres, me disant, par exemple, qu'il allait m'ofïrir la meilleure place, en m'offrant le 4 1^ fauteuil de la fête. C'était, en effet la meilleure place, puisqu'il me mit à côté de la maîtresse d'un absent, une admirable créature, surnommée la Perle du nouveau monde, après avoir pris son nom de guerre dans un célèbre roman anglais — Clarisse — si vous voulez bien.

L'absent, le duc de***, ne devait venir qu'au dessert, forcé qu'il était de dîner à l'ambassade italienne.

Ma belle voisine avait lu Mademoiselle Cléopdtre; elle s'imagina que je connaissais les femmes, c'est-à-dire que je m'en moquais. Aussi, pour me mettre au défi, elle dit, dès que je fus à table : — Vous êtes venu avec cette colombe qui est en face de nous : je vous défends de la regarder, ou bien vous ne serez jamais. mon amant. — Être votre amant? c'est mon rêve. Aussi, je vous jure que si vous voulez être ma maîtresse pendant une heure, je serai une semaine sans regarder cette femme, que je trouve très agréable. — Frappez dans ma main, le pacte est signé.

Je faillis répliquer par le mot du prince de Joinville : « Où? quand? combien ? » mais, ma voisine avait de trop beaux diamans pour me permettre la dernière question.

Elle alla au-devant de mes deux premiers points VI 18

2J4 ^^^ Confessions

d'interrogation. — Quand tous ces gens-là, qui ne sont venus ici que pour dîner et pour jouer, seront au dessert, nous irons croquer la pomme chez vous. Je veux voir votre galerie aux flambeaux.

Le dîner fut bruyant, même avant le dessert. Tout à coup ma voisine me demanda mon bras. — Fantasio, vous allez me conduire cinq minutes dehors, pour que je respire un peu. J'ai déjà trop bu de vin de Champagne. »

On ne parut pas s'inquiéter de cette sortie quelque peu étrange. Nous sautâmes dans une des voitures de cercle qui stationnaient sur la place de rOpéra-Comique. Douze minutes après, nous arrivions devant ma porte. Naturellement, je fis à la belle les honneurs de ma galerie aux flambeaux, une galerie qui commence à la salle à manger, qui se continue par les salons et qui finit à la chambre à coucher. Je crois même que nous commençâmes par la fin. Le plus beau tableau, le plus beau pastel, le plus beau marbre, c'était toujours elle. Aussi, élevée dans les principes de la princesse Borghèse, elle ne fit pas la bégueule pour se montrer dans toute la splendeur du nu, voulant rivaliser avec toutes les déesses peintes, crayonnées et sculptées.

Quand nous reparûmes au restaurant russe, le front haut comme des gens qui viennent de commettre une bonne action, le duc de*** était arrivé, ne s'étonnant pas trop de Tabsence de sa maîtrese. 11 était déjà tout au jeu en face du comte Kazikofl*. Vous allez voir quel jeu. Ah ! ce n'était pas pour amuser les cartes.

Celui que tout le monde a connu à Paris sous le nom du Cacique, — le comte de Kazikoff — n'avait pas voulu débuter à moins de cent louis ; on était passé de cent louis à mille louis. Il perdait et demandait toujours sa

A travers ma vie 278

revanche. Or la belle Américaine, pressentant que la soirée serait bonne pour elle, me tourna le dos prestement et alla embrasser son amant en lui disant : « Duc, puisque je suis de moitié dans votre vie, je veux être de moitié dans votre jeu. »

Quand le Cacique eut perdu tout son argent comptant en bank-notes, plus cent mille francs sur parole, il proposa au vainqueur de lui jouer son hôtel du parc des Princes contre deux cent mille francs. C'était le prix.

— Comme il vous plaira, dit le duc. Ici Témotion fut grande. Les plus endurcis eurent des battemens de cœur. Clarisse murmura : « L'hôtel sera pour moi. »

Je me rappelai alors un autre grand coup de cartes entre Walewski, fils de Napoléon I", et Thibaudeau, fils du Conventionnel, partie qui avait pour enjeu 300,000 francs, que Thibaudeau laissa sur la table. Singulier jeu de la fortune, Walewski n'avait pas le sou; le lendemain Thibaudeau n'avait plus le sou.

J'étais furieux contre le Cacique, car je connaissais sa femme, la plus douce des créatures, qui souffrait beaucoup de cette passion pour le jeu.

Le Cacique marqua trois, puis quatre. On respira, car, après tout, il allait sans doute regagner son argent. Les cartes ne le voulaient pas! Le duc marqua comme lui trois, puis quatre.

— N'allez pas retourner le roi! dit le Cacique. Le duc retourna le roi.

Pour cacher son dépit, le Cacique murmura :

— Je n'ai jamais aimé les rois.

Il avait été surpris dans une révolte à Wilna, d'oi!i on l'avait expédié sur Kazan, sous le coup d'une con-

damnation à mort. Alexandre II lui avait fait grâce, mais le Cacique n'avait pas fait grâce à Alexandre II.

— Je veux vaincre la déveine, dit-il d'un air décidé. Duc, je vous joue le mobilier de Thôtel.

— Je croyais avoir gagné le mobilier avec l'hôtel, dit le duc. Mais je n'insiste pas. Jouons le mobilier.

On estima, pour être agréable au Cacique, le mobilier à 75,000 francs.

Ce fut le même jeu que pour Thôtel. Le prince gagna encore en retournant le roi. Ce n'était pourtant pas un roi d'occasion.

— Eh bien ! dit le Cacique, puisqu'il me faut jouer mon va-tout, je mets dans le dernier coup de cartes les tapisseries et les tableaux de mon hôtel. Il y en a bien aussi pour 75,000 francs : deux Boucher, deux Van Loo, deux Delacroix, deux Diaz, plus quatre tapisseries du seizième siècle.

Le duc, effrayé et confus de sa veine, dit qu'il prenait les tapisseries et les tableaux pour 100,000 francs.

Nous ne respirions plus. La belle Américaine seule était riante, sachant bien que l'hôtel, le mobilier, les tapisseries et les tableaux seraient pour elle. Or, comme dans la vie elle gagnait à tout coup, elle ne doutait pas que le Cacique ne fût roulé jusqu'au fond de la ruine.

Elle ne se trompait pas. On joua lentement ce dernier coup. Le Cacique alla encore jusqu'à trois. Mais, au cinquième coup, quoique le roi fût dans son jeu, il perdit le point.

On pourrait supposer que ce joueur effréné, qui n'avait plus rien, que sa maîtresse, proposa alors au duc de la jouer contre tout ce qu'il avait perdu, mais la figure de sa maîtresse s'effaça sous celle de sa femme.

A travers ma vie 277

Il avait été héroïque jusque-là. La pâleur le prit. Il se leva , salua et sortit en murmurant : « Ma femme ! »

En effet, qu*allait-il dire à sa femme qui arrivait tout exprès de Wilna pour passer trois mois dans Thôtel du parc des Princes?

— Clarisse, dis-je à TAméricaine, puisque tout cela est à vous, vous ne pouvez pas moins faire que de laisser Mme de Kazikoff passer la saison dans son hôtel, — je veux dire dans votre hôtel.

— De tout mon cœur, dit TAméricaine, mais pour vous faire plaisir et pour me venger de là vertu. — Toutes les femmes ont leur vertu. — Par exemple, son mari m'eût offert tout ce qu'il vient de perdre contre ma vertu à moi, que j'aurais crânement refusé.

On s'était promis une vraie partie de baccarat. Mais après ce coup de théâtre, on déclara qu^on ne pouvait pas jouer la petite pièce après la grande.

La belle Clarisse prit le bras du duc de*** et me dit à l'oreille : « Tu me conduiras demain au bal de Rosalie Léon. »

Je connaissais la dame : une dilettante en art, mais surtout en ameublement. Tout le monde sait qu'elle avait son hôtel presque en face de celui de Girardin. C'était un petit musée où le baron Double marchait sur la pointe des pieds, comme s'il eût craint d'inquiéter tant de merveilles du xviii* siècle.

Rosalie Léon ne donnait des bals que de loin en loin, dans la peur qu'on ne lui brisât pour 50,000 francs de saxe ou de sèvres.: Oh le joli nid pour cette amoureuse qui devait mourir avec un million de rente de par son amant I

Le lendemain nous allâmes donc nous affoler pour

une heure dans ce nid-là; je pourrais dire pour une nuit, car le bal ne finit qu'au grand jour.

Naturellement, Tout-Paris était là. Ce qui veut dire le Tout-Paris qui n'est pas de Paris, mais le dessus du panier de toutes les nations. Vous comprenez que la belle Américaine y fut la fête des yeux. Tout le monde lui voulait faire la cour; mais, comme elle m'avait dit la veille, je lui disais : «Je te défends d'écouter une parole d'or ou d'argent de celui-ci, ou de regarder le col cassé de celui-là. »

Pour faire comme tout le monde, nous fîmes un tour de valse.

Mais voilà qu'un de ses vingt amoureux, qu'elle tenait à distance par son haut dédain, vint à moi et me dit devant elle ces paroles charentonnesques ; « Monsieur, je suppose que vous êtes un galant homme. — Pas un mot de plus. Monsieur, ou bien retirez votre mot « je suppose ». — Eh bien. Monsieur, vous êtes un galant homme. Aussi je viens à vous en toute confiance. Madame ici présente est ma fiancée. Je veux bien qu'elle dialogue avec vous, mais je ne veux plus que vous valsiez avec elle. — Nous éclatâmes de rire, Clarisse et moi. — Monsieur, lui dis-je, le roi et Madame disent : « Nous voulons. » — Je vous déclare, Monsieur, continua-t-il en le prenant de plus haut, que j'épouserai Madame à la fin du mois. — On dit « fin courant », Monsieur, car j'imagine que c'est pour payer une échéance.

Il prit une carte et me la présenta : — Monsieur, je ne ris pas. Madame sait bien que je l'épouserai avant quinze jours parce que je l'aime et qu'elle veut être princesse, fi Comment ! encore un prince ! dis-je en regar-

A travers ma vie 279

dant Clarisse. — Je n*ai pas vu autre chose en Russie.

— Alors c'est « un prince sans rire » ?

Je trouvais à la dame un air quelque peu singulier, où il y avait du sérieux et de la raillerie.

C'était bien vrai qu'elle devait Tépouser pour porter son titre. Elle ne voulait donc dire ni oui ni non.

Le prince devint plus provocateur. Ce que voyant, je lui dis, avec une gravité britannique : « Monsieur, vous épouserez Madame ces jours-ci ; c'est très bien. Mais j'ai le droit de valser avec elle par une bonne raison : c'est que je Tai épousée hier. »

Un silence.

Je savais bien où j'allais; mais il faut savoir, dans la vie, passer par toutes les portes.

Après avoir regardé Clarisse, qui ne me démentit pas : « Monsieur, me dit-il, vous allez recevoir mes témoins»

— Monsieur, j'y compte bien. »

Séance tenante, voilà le .mari futur qui court les salons pour trouver deux témoins. Ce fut bientôt fait.

— Si nous dansions? me dit Clarisse.

— Oui, ma belle amie, à une condition, c'est que notre vis-à-vis sera un de mes témoins. L'autre est au fumoir.

Une Française eût jeté les hauts cris, puisqu'elle pouvait perdre un amant ou un fiancé. Mais les Américaines sont plus pratiques et ne prennent jamais l'envers des choses. Clarisse se mit à danser gaiement, déployant ses grâces comme l'oiseau de Junon déploie sa queue.

Un peu plus, les témoins du prince entraient dans le quadrille. Mais ils respectèrent notre gaieté.

28o Les Confessions

, Après la dernière figure, ils m'abordèrent tous les deux comme un seul homme. Je leur indiquai mes témoins. Le prince avait dit : « Un duel à mort! » croyant que s'il me couchait dans le tombeau, il aurait raison du même coup de tous les amoureux de la dame, surtout du duc de ***. Mais je n'ai pas l'habitude de me laisser coucher dans le tombeau. Mes témoins refusèrent un duel au pistolet à cinq pas, puis à dix pas. Ils proposèrent Tépée; mais le prince avait eu le bras cassé. Ils offrirent de me faire tuer à vingt-cinq pas, soutenant d'ailleurs que j'étais l'offensé, puisque le prince était venu « m'embêter au milieu d'une fête où j'étais venu pour m'amuser».

Cet original daigna consentir à me tuer à vingt-cinq pas.

Je n'aime pas beaucoup aller voir l'aurore entr'ouvrant les portes du soleil et les portes du tombeau. Mais en ces sortes d'affaires il faut prendre tout de suite son parti et y aller gaiement.

La même chose m'était arrivée au bal de l'Hôtel de Ville avec le député Lherbette. On ne dut quitter le bal que pour s'entre-tuer. Or, la fin ne fut plus tragique qu'avec le prince. On devait se battre à Bagatelle. Les témoins avaient réveillé, aux Champs-Elysées, Gastine Renette pour avoir des pistolets de combat.

On se retrouva au rendez-vous.

Quand je dis « on se retrouva », je me trompe : il manquait quelqu'un.

Ce quelqu'un c'était le prince, qui avait dépêché un ambassadeur. Maintenant il savait mon nom et il ne voulait plus me tuer; d'ailleurs il me vouait une éternelle reconnaissance pour l'empêcher ainsi de faire une bê-

lise en épousant, fin courant, une femme que j'avais endossée la veille.

On s'en revint fort méconlent d'avoir élé sur le pré pour rien. Ce n'était pas le Pré-aux-Clercs, et pourtant nous venions de faire un pas de clerc.

Pour me consoler, je continuai à épouser la dame pendant quelques jours. Elle est devenue depuis une très 1 honneste femme » mariée à un joli prince espagnol. Vous lui donneriez le bon Dieu, même après ces Confessions.

Une toute petite royauté de si:

Aoat 187s

Je viens de traverser une infiniaient petite royauté qut a duré six semaines. Ce qu'il y a eu de beau en cette affaire, c'estque j'étais roi sans royaume ; je n'en avais pas moins mes courtisans, je pourrais dire mes courtisanes si je n'étais retenu dans la haute dignité de mon sacer-

* Le Figaro, qui a les yeuï ouverts sur les deux mondes sans compter les demi-mondes, a traduit de La Tribune de New~ York, une des lettres du dimaoche que je donnais à ce grand journal. C'est donc une traduction de l'anelais que Le Figaroa faite. J'ai télégraphié à New- York pour avoir le texte original que je publie ici.

A travers ma vie 283^

doce. N'est pas roi qui veut, par ce tems de république ; et pourtant j'ai abdiqué aux premiers jours de règne, car je suis revenu des vanités de la terre. Voici ce qui s'est passé : il y a quelques mois, des députés mélomanes, désolés de n'avoir pas en France un opéra qui fît du nouveau, me décidèrent à donner mon nom pour que l'Assemblée nationale votât une subvention à un nouveau théâtre lyrique. On reconnaissait que depuis long~ temps l'Opéra ni TOpéra-Comique n'avaient rien joué. Ils s'étaient peut-être endormis dans leur gloire ou dans leur métamorphose. Les jeunes compositeurs mouraient sur pied ; on ne fauchait ni les bleuets ni les épisd'or ; on se rappelait le beau tems où Carvalho mangeait deux millions pour mettre au monde quelques chefs-d'œuvre comme le Faust de Gounod. On était con-vaincu que nous avions en France beaucoup de grands musiciens qui jetaient le chant du cygne avant d'avoir modulé le chant du rossignol.

La subvention votée, à peu près 200,000 francs, le ministre m'appela. Ma nomination était toute prête, mais, je lui dis du plus loin que je l'aperçus : « Monsieur le ministre, ne signez pas. »

Le ministre des beaux-arts, c'était M. Wallon, l'auteur de notre République, puisque c'est lui qui l'a fait proclamer par son célèbre amendement. — République Wallon jusqu'à ce qu'elle devienne République Montagne. M. Wallon a tous les titres pour ôlre ministre des beaux-arts et de l'instruction publique. Il a vécu dans les écoles, dans les livres, dans les musées. Il a professé le bien, il aime le beau. C'est l'historien de saint Louis et de Jeanne d'Arc — deux légendes. — Il est pénétré à un haut degré du sentiment national. Je devais.

donc n'être que très flatté de toutes ses bonnes grâces pour moi. Entre une vingtaine de candidats, c'était moi qu'il choisissait pour la régénérescence de la musique française. On savait que je n'étais ni Allemand ni Italien, en cette belle période qui nous a mis au m.onde Hérold, Berlioz, Halévy, Auber, Gounod, Massenet, Saint-Saéns, Olivier Métra, Bizet et tant d'autres. Mais, par malheur, je ne crois pas beaucoup aux chefs-d'œuvre méconnus; j'avais peur de mettre au monde des opéras qui ne chanteraient pas, comme il y en a trop en France. L'opéra a tué l'opéra, et l'opéra-comique s'est tué luimême, parce qu'il n'a plus voulu être comique. De même qu'il y a beaucoup de poètes sans poésie, il y a beaucoup de musiciens sans musique.

Toutefois, j'ai accepté cette royauté en priant le ministre de ne pas dire tout haut que j'étais nommé. Mais nous avons en France des reporters qui sont mieux renseignés sur les nouvelles que ceux qui font les nouvelles : le jour même, dans les journaux du soir, on annonçait que j'étais directeur du Théâtre lyrique, salle Ventadour.

Le lendemain, dès la première aurore, ma royauté commença : ces dames de la halle, quatre gaillardes qui auraient pu jouer chez moi les basses et les contraltos, me vinrent apporter des brassées de roses. Je payai royalement la bienvenue, en souvenir de toutes les bienvenues que j'avais déjà payées.

Le même jour, ce fut une procession de cantatrices éperdues, chanteuses légères en tête. Depuis la fête vénitienne de cet hiver, la galerie de tableaux n'avait pas été à pareil concert, car les cantatrices ne parlaient pas, elles chantaient. Elles me demandaient de les en-

A travers ma vie 285

gager sur tous les airs connus. C'était adorable. Il me fallut en inviter quatre à déjeuner. Je me hâte de dire qu'aucune des quatre ne fut engagée si ce n'est à se mettre à table. D'autres vinrent au dessert, accompagnées de ténors, de barytons et de basses. Nous déjeunions dans mon jardin devant une source d*eau vive de l'ancien château Beaujon. Or, le jardin n'est pas grand. J'avais déjà autour de moi tout un personnel : Fervacques, mon secrétaire général des relations extérieures ; Roger de Beauvoir, secrétaire général des affaires intérieures; Moreau-Sainti, directeur de la scène; Henri Littolff, chef d'orchestre ; Justamant, maître de ballets.

Je ne voulais pas perdre une heure, j'étais décidé à entendre tous les jours une partition et une demi-douzaine de chanteurs.

Mais que de tems perdu par les lettres de recommandation signées des meilleurs noms du monde politique et littéraire! L'homme le plus sérieux du monde me recommandait M"® Azélia, première danseuse du théâtre d'Odessa, et M"° Ophélie, seconde danseuse arrivant de New-York à toute vapeur. Et tout en décachetant les lettres, j'admirais des monstres barbouillés de poudre de riz.

Le timbre de la porte résonnait cent fois par jour. Croiriez-vous qu'au bout de deux jours, treize médecins étaient venus me supplier de les nommer médecins du théâtre? « Ah ! Monsieur, dis-je au treizième médecin, mon théâtre est donc déjà bien malade? — C'est un un mot, murmura-t-il en riant. Vous me nommerez en souvenir de ce mot-là. »

Je ne riais pas du tout, je pensais sérieusement à ins-

tituer mon théâtre sur les fondations les plus solides. Je voulais ouvrir par Armide de Gluck, qui a fait dire il y a près de cent ans à son rival Piccinni : « Gluck est le Corneille de TOpéra. » Rien n*est grandiose, profond et mélancolique comme cette musique û' Armide, qui garde l'éternelle jeunesse des chefs-d'œuvre de l'antiquité. C'était un frontispice digne de ce beau livre vivant qui devait s'appeler VOpéra Parisien, Nous avions dessiné les décors, car il faut, à l'opéra, que tout chante aux yeux comme aux oreilles. J'avais imaginé les jardins d' Armide qui auraient fait le tour du monde avec leurs nymphes, leurs danses et leurs divertissemens : les merveilles de la nature. Tout justement, Roger m'amena un matin à déjeuner la plus belle Armide qui fût au monde. C'était une grande dame russe plus ou moins princesse qui avait quelque peu vécu parmi les petites dames étrangères après un mariage fâcheux. Fort belle voix, encore un peu sauvage, mais avec des accents souverains. J'avais été fortement amoureux d'Armide en lisant vers ma douzième année le poème du Tasse, mais je le devins plus fortement encore dans les yeux de cette belle créature.

J'avais déjà choisi pour les autres rôles de jeunes chanteuses plus ou moins jolies, mais toutes charmantes. Justamant, mon maître de ballets, m'avait juré qu'aucune de ces affreuses figures qui déshonorent l'Académie nationale de musique ne défigurerait son corps de ballet. Il m'avait amené trois douzaines de danseuses très protégées par la nature, le dessus du panier du Conservatoire.

Le monde politique était déjà content, car je ne sais pas si c'est en Amérique comme en France : sachez que chez nous le corps politique ne va pas sans le corps de ballet.

A travers ma vie 28j

Tout était pour le mieux dans le meilleur des opéras possibles. Je portais pacifiquement ma couronne de carton, j'étais salué roi tous les matins par les journaux et par mes gens, que dis-je, par les librettistes et les compositeurs. Plus d'une étoile célèbre se fixait déjà à mon ciel. J'avais les promesses les plus cordiales des illustres ténors et des illustres cantatrices retour de Russie. Les reporters venaient tous les matins demander si Sa Majesté allait bientôt ouvrir ses Tuileries au public impatient qui n'attendait que l'heure des bravos. Mais heureusement, j'étais toujours directeur de théâtre in partibus : il ne me manquait rien, sinon un monument. Je voulais ouvrir à Ventadour et y frapper un grand coup, sauf à aller ailleurs au bout de six mois, puisque le théâtre devait appartenir aux Italiens dans six mois. Mais le ministre craignait — je le craignais bien un peu aussi — que le Théâtre-Lyrique par ses promenades ne rappelât la charrette du Roman comique. Or tous les autres théâtres qu'on m'indiquait étaient en mains — ou en faillite. Il fallait perdre trois mois à discourir au lieu de chanter. Je pensai à bâtir une salle, rue Royale, ce vrai centre du monde parisien international, mais lés compositeurs étaient impatients, surtout ceux-là qui ne seront jamais joués. Il fallait donc ouvrir à tout prix.

Ma couronne ne me tenait pas fort à la tête. J'avais trouvé vingt amis qui prenaient avec moi les hasards de l'aventure, je n'avais donc pas grand'chose à craindre pour le budget de mon royaume. Mais ma vive inquiétude était dans les opéras à donner. Il est si difficile de faire un bon opéra, et il est si facile d'en faire un mauvais!

Ce n'est pas tout : quand le bon opéra est fait, il est encore très difficile de lui faire un succès, parce qu'au-

jourd'hui le goût est à Topérette. Tout s'émiette en France, tout se dissout, tout tombe, surtout la pièce de théâtre. Le maestro Offenbach s'est créé roi lui-même, il a voulu trôner à Tavant-scène de la Gaîté pour y faire jouer ses opéras-bouffes. La féerie de sa royauté n'a pas duré longtems, il ne lui a fallu que deux saisons pour manger un million. Je ne voulais pas jouer le jeu d'Offenbach.

Mon autre ami, Nestor Roqueplan, cet homme si gai, est mort de chagrin pour avoir voulu reprendre, au théâtre du Châtelet, son ancienne royauté de l'Opéra. Il a fermé les yeux pour ne pas voir la ruine sur son seuil. Je connais bien le théâtre, ses grandeurs et ses décadences, ses bonnes fortunes et ses ruines. J'ai gouverné le Théâtre-Français dans les tems les plus difficiles, acceptant un million de dettes, mais je tenais Rachel par la main. Quand j'ai donné ma démission, les dettes étaient payées et les sociétaires s'étaient partagé plus d'un million de bénéfices, au bout de sept années de jeu pas mal joué. Mais au Théâtre-Lyrique, outre que je n'avais pas Rachel avec moi, je ne me sentais pas de bonnes cartes sous la main. Parmi tous les opéras que j'ai entendus il y en a un ou deux qui seront acclamés, les autres sont destinés à paraître et à disparaître dans le De profundis qui entraîne aujourd'hui tant d'œuvres sans lendemain. Les vrais maîtres sont partis ou ne travaillent plus. Combien faut-il de jeunes maîtres pour faire un maître ? Non pas que je désespère de l'avenir musical : on chantera toujours, mais quand chantera-t-on bien> Et puis il ne suffit pas de faire un bon opéra pour réussir, il faut encore un bon libretto. Et quand le libreltoest bon, il faut encore

A travers ma vie 28g

un bon chanteur, après quoi il faut une bonne chanteuse. Et si ce jour-ià ils sont enrhumés? Et si ce jour-là le ténor a affaire à un mari jaloux! Et si ce jour-là la première chanteuse a rencontré sa rivale dans un huitressorts qui Ta éclaboussée !

Et le droit des pauvres ! ce droit qui fait des pauvres, pour nourrir des pauvres — administrateurs du droit des pauvres.

Ce n'est pas tout : il faut encore un bon public. Or le public est un animal fort variable, surtout par ce tems de révolutions permanentes. Le public met partout de la politique, il ne veut pas que les chanteurs et les chanteuses aient d'autres opinions que les siennes.

Vous voyez que rien n'est plus facile que de gouverner un opéra français.

Du reste, j'aime ce qui est difficile, et l'impossible m'a souvent tenté. Tous mes amis me disaient : « Pouvezvous, à l'heure de la sagesse, faire une pareille folie ? » Ainsi parlaient Thiers, Girardin, Nigra, Victor Hugo, Scholl, Saint-Victor, Théodore de Banville et vingt autres moins sages. J'ai failli leur donner tort, mais j'ai mieux aimé leur donner raison. J'ai prié le ministre de vouloir bien agréer ma démission. Ce qui aussi m'a déterminé à me croiser les bras, ce sont les nuages qui masquent l'horizon politique. Nous avons devant nous les élections qui vont refaire ou défaire le pays ; nous avons aussi la Prusse, qui a toujours un pied sur la France. 11 n'est donc pas question de chanter, si ce n'est : Ote donc ton pied de là! J'ai abdiqué et j'ai jeté ma couronne aux orties. .

Ainsi finissait ma lettre à la Tribune de New-York.- Quand le Figaro la traduisit, il y eut un vrai caquetagc VI 10

dans tous les journaux qui pour me donner tort, qui pour me donner raison de n'avoir pas tenté l'aventure.

Le Gaulois résuma ainsi l'histoire :

a Un directeur d'Opéia voulait jouer Armide.

a Armide, qui était fort jolie, joua Renaud. On dit même « qu'elle Tenleva.

K Voilà pourquoi la royauté de r Opéra parisien ne dura « que six semaines. »

Cabarrus

On sait que Cabarrus, fils de M"*' Tallien, n'avait pas un état civil de la plus austère régularité. Il était selon la loi fils de Tallien, mais il se pouvait qu'il fût le fils du prince de Chimay, peut-être du marquis de Fontenay, peut-être d'Ouvrard, sans vouloir le moins du monde porter atteinte aux hautes vertus de l'héroïne du Neuf Thermidor. Que celle qui n'ait point péché sous le Directoire lui jette la première pierre.

En fin de compte Cabarrus portait le nom de sa mère, parce qu'il était bien sûr d'être le fils de sa mère. L'empereur Napoléon III , quelque peu son cousin par l'impératrice, lui demanda un jour pourquoi il ne portait pas le nom de Tallien. Cabarrus n'était jamais embarrassé : il répondit que c'était la faute du divorce. Mais quelques jours après l'empereur donna tort à son cousin. Voici comment :

Le fils de Cabarrus, consul je ne sais où, avait une audience de l'empereur, il donne sa carte à l'officier de service, « Cabarrus ». L'empereur prit la carte et dit tout haut devant son monde, car il avait retenu deux amis et deux ministres à déjeuner : « Annoncez M, Tallien. »

A travers ma vie 29/

Et pendant Taudience, Tempereur dit plusieurs fois : Monsieur Tallien, vous ferez ceci, vous ferez cela.

Comme tous les mortels, quoique Tempereur, vers 1865, après son Histoire de César ^ fût passé à l'état de dieu, il avait ses médecins de la main droite et de la main gauche; quand il n'était pas content des médecins officiels, il appelait Cabarrus en secret et se soumettait à rhomœopathie.dont plus d'une fois il a chanté les miracles.

Quand Ponsard fit représenter le Lion amoureux au Théâtre-Français, Cabarrus fut appelé pour la mise en scène et donna des conseils aux décorateurs comme aux costumiers.

Roqueplan et Cabarrus, deux amis du même temps, du même esprit, sont morts à quelques jours l'un de l'autre, comme s'ils se fussent entendus pour faire le voyage ensemble.

Le docteur Cabarrus est mort en sage, puisque son dernier mot a été celui-ci : « Cela va bien. »

Le jour même de sa mort, Faure se présentait chez Cabarrus, à midi, pour le consulter ; il demeura atterré en apprenant qu'il avait cessé de vivre. On rappela Faure. « iMonsieur Faure, le docteur vous attendait : avant de mourir il a voulu écrire votre ordonnance. »

Girardin, qui fut son meilleur ami — ami de tous les jours et de tous les dîners — disait en mourant : « Cabarrus m'avait pourtaiit promis de vivre plus que moi pour m'empêcher de mourir. »

Cabarrus était un habitué fervent de l'Opéra, dont il ne manquait pour ainsi dire aucune représentation. Le spectacle fini, il allait s'installer au café Riche, où on était sûr de le rencontrer tous les soirs après minuit, en

compagnie de quelques amis. Très lié autrefois avec Méry, ils prétendaient tous deux être seuls à comprendre les profondeurs babyloniennes de la Sémirantis de Rossini. Il était très ami des Rothschild; on le rencontrait souvent dans le cabinet du vieux baron James, qui aimait mieux sa conversation que ses ordonnances. J'étais très lié avec Cabarrus; sans lui je n'aurais pas ' écrit Notre-Dame de Thermidor , car c'est à lui que j'ai dû tous mes documens : récits, lettres, portraits. Il a lui-même revu les épreuves en historien, qui avait vu les choses par ses yeux ou par les yeux de ses vieux amis.

Les deux extravagantes

Une jolie extravagante jetant sa vie à tous les vens et à toutes les mers, m'offrit, un jour qu'elle s'ennuyait, l'hospitalitéchez elleàTrouville. Jolie maisonnette sur le rivage, « avec tout ce qu'il faut pour ne pas écrire ». Femme étrange entre toutes, elle se croyait amoureuse de moi et elle s'imaginait que je me jetterais à ses pieds, comme les vagues de la Manche. Elle avait des amis et des amies qui passaient la saison avec elle. On m'improvisa une chambre dans un des salons, si bien que je n'étais séparé de la dame que par son cabinet de toilette, à deux pas de toutes les joies. Mais jugez des folies du cœur: j'étais amoureux moi-même d'une jolie dame, qui m'avait suivi malgré moi à Trouville et qui était descendue à l'hôtel des Roches-Noires.

Dès le premier jour elle menaça de venir me surprendre la nuit, à l'abordage, du côté de la mer, elle en barque, moi sur le rivage. C'est-à-dire au bout d'un

A travers ma vie 2ç3

petit jardinet, où je pouvais descendre par la fenêtre. C'était Juliette allant chez Roméo. Naturellement je devais cacher mon jeu à la maîtresse de la maison. Je fis tout au monde pour repousser mon amoureuse en pleine mer; mais elle débarqua hardiment sur la terre ferme du jardinet. On devisa au clair de la lune; il était passé minuit; je croyais que tout le monde dormait; survint une averse. Comment refuser l'hospitalité à une femme qui n'a sur les épaules qu'un fichu de dentelles, et une robe presque transparente? Elle passa gaillardement par ma fenêtre, et alla tout droit se nicher dans le lit. Singulière idée, direz-vous, mais elle était tout aussi extravagante que l'autre extravagante. C'est ici que commence la comédie. A peine avais-je apaisé la jalousie de cette nymphe aquatique, que la maîtresse de la maison frappa à la porte donnant sur le cabinet de toilette.

— Mon voisin, puisque vous ne dormez pas, venez donc nouer un brin de causerie, car la pluie qui tombe m'a réveillée.

Juliette leva les bras au ciel : — Comme j'ai bien fait devenir! murmura-t-elle.

— Et tu vas t'en aller, lui dis-je, riant de travers.

— M'en aller? jamais!

Cependant il fallait répondre à la dame du logis.

— Attendez-moi, je vais à vous.

— Non, tu n'iras pas, dit l'autre, ou bien j'irai aussi.

— Tais-toi, ou je te jette à la mer.

— Non; je ferai du bruit si tu ne viens pas avec moi. Tu aimes Watteau, c'est l'embarquement pour Cythère.

J'allai tirer le verrou dans la peur que la voisine n'entrât, mais au lieu de passer par cette porte, elle était descendue dans le jardinet pour venir chez moi. Je

2ç^ Les Confessions

n'avais qu'un parti à prendre : courir à la fenêtre et descendre dans le jardinet.

— Ah I vous voilà, mon voisin?

— Pourquoi cette insomnie, ma belle voisine?

— Je n'en sais rien ; je suis ce soir comme une somnambule qui ne sait pas où elle va. Un peu plus je me jetterais à la mer.

La pluie avait cessé.

— Voulez-vous faire une promenade avec moi ? Voici tout à propos une barque attachée sur la grève.

Et j'entraîne la dame; nous m.ontons dans la barque. A peine avons-nous pris mer que la belle éclate de rire.

— Vous savez, me dit-elle, que vous ne rentrerez pas dans votre chambre. Au point du jour je donnerai Tordre à un serrurier d'emprisonner par des grilles de fer la Juliette qui est venue trouver Roméo.

J'ai beau dire qu'il n'y a pas de Juliette : la dame avait tout entendu par les miracles du téléphone.

— N'est-ce pas, me dit-elle, que j'ai bien le droit de me loger dans sa barque quand elle s'est logée dans vos bras }

— Pur platonisme, répondis-je

Un peu plus l'aventure devenait tragique, mais tout finit par un éclat de rire.

Quand nous rentrâmes une heure après il n'y avait plus d'amoureuse au gîte. La dame lui écrivit le matin pour l'inviter à déjeuner.

.« C'est bien le moins, disait-elle, dans sa lettre, que venant la nuit chez moi, vous y veniez le jour. » *

La dame à la barque ne fit pas de façons pour venir déjeuner. Elle dit gaiement à l'oreille de sa rivale : « Il y en a pour deux, puisqu'il y a le jour et la nuit. »

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Figures disparues

Tout fuit dans le passe comme dans un tombeau, tant nous avons hâte d'aborder au xx' siècle. Naguère on donnait aux figures mortes le temps de s'efTacer peu à peu comme les pastels que dévore le soleil. On les voyait sourire encore dans la pénombre. Elles réveillaient en nous des sentiments trop tût évanouis. Aujourd'hui on ne prend plus le tems de lire leur épitaphe. Et pourtant les nouvelles figures n'ont ni la couleur ni le caractère des anciennes. On dirait des images d'occasion qu'on ne daigne même plus accrocher aux muis. Comparez la nouvelle génération à celle d'il y a cent ans, à celle de beaucoup de fins de siècle, vous serez attristés de votre comparaison. Tout s'en va, lés

2ç6 Les Confessions

lieux, les héros, les hommes de génie ; heureusement

ru y a encore des femmes.

Il faut que les historiographes des mœurs soulèvent ce sombre voile qui s'appelle l'oubli pour ranimer çà et là quelques personnalités qui ont fait leur tems, mais qui méritent un souvenir. D'ailleurs chaque génération doit imposer ses figures à la chronique et à la légende. Je parle des figures qui ne méritent pas le coup de pinceau de l'histoire.

Il y a dix ans — il me semble qu'il y a déjà cent ans. — je vivais dans un rayonnement de personnages bien vivans que la mort a couchés pour jamais. Qui m'eût dit qu'après une si courte période il ne resterait que moi debout de tant d'amis d'une heure, d'un jour ou d'un demi-siècle?

Voilà pourquoi je remets en scène quelques acteurs de la comédie humaine qui ne me semblaient pas destinés à disparaître si tôt.

On n'a pas oublié le nom de M"*® Musard, qui fit un si grand tapage sous le second Empire et sons la troisième République. Traversons rapidement cette vie immorale qui a sa moralité.

Un dimanche de 1877 à 7 heures et demie, je montais le petit perron de l'hôtel Musard, avenue d'Iéna, en compagnie d'Albéric Second.

«Est-ce qu'on est à table? demandai-je au valet de chambre. — Non, Monsieur, on attend M"*** la Marquise de Ricci. » Un second valet de chambre avait pris mon pardessus, le premier m'annonça malgré moi.

« Cela ne se fait plus, » lui dis-je pour couvrir sa voix.

J'étais dans le salon : don José Guëll y Rente, qui avait épousé une infante d'Espagne vint à ma ren-

A travers ma vie 297

contre. — La maîtresse de la maison n'est pas encorelà? « Elle inaugure sans doute une nouvelle robe, » dit Alberic Second. — Non, j'ai noué le dernier ruban d'une robe que tu connais : la robe à trois mille perles qu'elle a mise au dernier dîner pour le prince de Chimay. — Pourquoi ne descend-elle pas? — Elle est descendue.

— Où est elle! — Elle est à l'écurie. » Je me rappelai que la déesse, quand elle se trouvait belle, voulait donner à ses chevaux le spectacle de sa beauté.

Ziem entra. « Je vous croyais à Venise ? lui dit du Sommerard. — J'arrive à l'instant de Constantinople.

— Élisa sera contente, dit l'amphitryon. Quand me faitesvous un tableau ? — Demain. Je vous amène la com tesse Nina Zatti.

On annonça le prince de Villafranca, le général Fleury et Edmond About. On n'attendait plus que la marquise de Ricci.

Guéll s'impatientait :

« On attend tout le monde. Si cela continue, dans dix ans le dîner s'appellera le souper. »

Survint Chaplin, qui se mira dans ses peintures, car le salon était tout éblouissant par ses femmes roses et bleues. « On en mangerait, » dit le prince de Villafranca.

La maîtresse de la maison entra, retour de l'écurie.

Tout le monde l'embrassa un peu, le premier sur la main, le second au bras, celui-ci sur les cheveux, celuilà à l'oreille pour lui dire qu'il l'aimait.

« Ah I dit-elle comme mes chevaux sont contens de ni'avoir vue! Il me faut un peintre hippique. Je lui donnerai autant d'argent que mes chevaux m'ont coûté s'il me peint toute l'écurie.

2g8 Les Confessions

Chacun de nous admirait plus ou moins la beauté tout américaine de cette sportswoman qui portait haut la tête pour mieux accuser ses seins. Tête fière et fine à la Diane chasseresse dessinée par un maître et peinte par elle-même, un chef-d'œuvre au pastel !

Deux autres figures apparurent alors. Celle de la marquise de Ricci et celle de sa nièce, dont j*ai oublié le nom. C'était un tout autre caractère de femmes, ces deux nouvelles venues. Plus brunes que la blonde Américaine n'était blonde, des yeux d'enfer, un teint bistré et pas peintes du tout.

Guéll y Rente offrit le bras à la maîtresse de la maison. Je me chargeai de celui de la marquise ; le mot chargé n'est pas de trop, car c'était un bras rond, bien en chair, avec une main surchargée de pierres plus ou moins précieuses. Nous fûmes bientôt douze à table dans une salle à manger où les yeux dévorèrent encore des femmes de Chaplin. — lesquelles n'étaient vêtues que de l'air du tems. Ce cjui achevait la décoration, c'étaient trois nègres et trois blancs alternant comme la strophe et l'antistrophe pour le service de la table : culottes courtes, bas de soie, boucles de cailloux du Rhia sur les souliers, avec des perruques à faire sortir Louis XIV de son tombeau.

La déesse était à un bout de la table sur un fauteuil qui ressemblait fort à un trône. Guêll y Rente et moi nous faisions à la déesse l'honneur d'être à ses côtés. — Pourquoi } parce que nous l'avions connue avant ses grandeurs.

Et puis, disons-le tout haut, quand on n'avait pas dans sa poche un billet de mille francs pour secourir une grande infortune, on n'avait qu'un mot à dire pour

A travers ma vie 299

que la dame se métamorphosât en sœur de charité *.

Après quelques secondes de silence pour la mise en scène d'une table bien entourée, la gaieté et Tesprit commencèrent à courir sur la nappe. — Arsène Houssaye, me dit Guëll y Rente, n'oublie pas que c'est aujourd'hui la sainte Élisa.

— Oh ! s'écria M"*® Musard; pas de fleurs ! pas même de fleurs de rhétorique.

Voulait-elle faire oublier qu'elle avait été marchande de fleurs ?

Singulière destinée que celle de cette femme. Musard, second du nom, violoniste comme Musard premier, ne trouvant pas son chemin en Europe Musard, partit pour

* EUe n'hésitait pas à gravir les mansardes les plus sombres. Elle entrait les mains pleines, le sourire sur les lèvres, rayonnante de toute sa beauté, et, quand tous ces pauvres qu'elle secourait et dont elle soulageait la misère, lui demandaient son nom pour le bénir, elle répondait simplement ces mots : « Une envoyée de la Providence. » Et elle partait, toute joyeuse du bien qu'elle venait de faire, retrouver ce luxe qui lui permettait d'être bonne. Un jour Louis Énault vint la trouver pour une souscription charitable. « Quelle est la plus grosse somme que vous avez reçue jusqu'ici,lui demanda-t-elle ? — Mille francs. — Voici quatre njille francs, lui dit-olle avec un gracieux sourire, mais vous ne mettrez que mille francs à mon nom ; les trois autres mille francs seront pour M"»* Anonyme. »

Quand elle se levait de bonne heure, c'est qu'elle voulait coudre pour les pauvres.

Coudre pour les pauvres, peindre des bouquets et des paysages, conduire des chevaux anglais avec une main d'acier. Voilà qui est bien, quand on n'a rien à faire.

3oo Les Confessions

rAmérique, rêvant la fortune des pianistes, car jusqu'ici le violon n*a pas fait fortune comme le piano. C'était bon au temps d'Orphée I

A peine débarqué à New-York, Musard rencontre Élisa Parker. Elle dansait et jouait du violon. Le voilà pris d'un fol amour. Il lui propose de l'enlever à Paris. Elle est si enthousiaste que c'est elle qui l'enlève avec sa sœur par-dessus le marché. Deux anges de beauté, ou plutôt deux diables à figure d'ange. Elles sont à peine arrivées à Paris qu'elles font tourner toutes les têtes. Musard prend la direction des concerts du bois de Boulogne. Le Tout- Paris y vient pour les beaux yeux des deux sœurs. M™' Musard est douce au pauvre monde, mais la jeune M"° Parker s'enveloppe dans sa vertu. C'est alors que Musard fonde aux Champs-Elysées le concert qui a pris son nom. Grand succès. Toutes les belles mondaines y viennent, parce que Musard en a banni les filles galantes. Les demi-mondaines elles-mêmes n'y entrent que si elles sont accompagnées d'un cavalier qui a son état civil; c'est à peine si on y laisse pénétrer M"« Musard. Et toujours les deux sœurs errent çà et là protégées par la musique de Musard. Un peu plus elles valseraient quand on joue des valses, mais elles se contiennent et prennent des airs de duchesse. Musard les conduit à Bade. Un roi septentrional passe par là. Le bruit se répand que ia belle Élisa est partie avec lui pour la Haye sous prétexte d'y admirer les tableaux. Musard est très inquiet. Pourquoi le roi ne lui a-t-il pas dit à lui qui est un amateur : « Vous êtes du voyage? » Dans ses angoisses, il part lui-même pour la Haye avec la plus jeune sœur. Ici l'historien ne peut pas mettre les points sur les i : il aurait peur d'y mettre des trémas. Ce qui est hors de

A travers ma vie 3oi

doute, c'est qu'il retrouva la dame admirant Rubens et Rembrandt, mais devenue plus ou moins dame du palais. Ce qui est hors de doute aussi, c'est que Musard la ramena à Paris et qu'il envoya à tous ses amis des lettres de faire part annonçant son mariage avec Élisa Parker.

Ce n'était pas le moment. Ceux qui étaient les amis de la mariée continuèrent à la voir. Je fus de ceux-là. Ceux qui étaient les amis de M. Musard, car on cessa de dire Musard tout court, cessèrent de le voir, parce que M"® Musard avait trop admiré les Rembrandt, et les Rubens. Alors on mena la grande vie. Non seulement on fit bâtir un hôtel aux Champs-Elysées, mais on fit bâtir une écurie dans le haut style du sport, où M"* Musard donnait à déjeuner au milieu de vingt chevaux illustres. Ces déjeuners furent célèbres. Il fut même du bel air d'y être invité. On vanta les menus tout égayés par des portraits de chevaux. On se disait au Champ de courses : « Déjeunes-tu à l'écurie? »

M"® Musard n'avait plus sa sœur avec elle, mais elle s'entourait de quelques marquises exotiques qui illuminaient encore sa beauté. On exilait Musard au bout de la table, ce qui était bien naturel, puisque Élisa tenait l'autre bout. C'était le bon bout.

Si on déjeunait à l'écurie, on dînait dans Thôlel entre princes et artistes. Caria dame ne se refusait rien. Nous avons dîné là, gaiement, avec le prince de Chimay, Théophile Gautier, Ziem, le prince de Villafranca, Charles

3o2 Les Confessions

Chaplin, le prince de Monaco, Albéric Second, le prince de Polignac, Paul de Saint-Victor, des grands d'Espagne et des chevaliers de la Jarretière — de sa jarretière — disait-on.

Un beau jour on apporta au dessert une très jolie fillette aux cheveux d'or. M""® Musard ne voulut pas dire si elle était sa fille, ou la fille de son mari, ou la fille de sa sœur. ^ C'est la fille des fées », dit-elle en l'embrassant .

Nanine fut élevée comme l'enfant de la maison. Jusqu'ici tout est joie et fête, mais les nuages noirs émergent à l'horizon. Élisa prend des leçons de peinture; à force de fixer les roses et les pêches, la lumière tombe de ses yeux; elle en perd un ou à peu près. Pourrat-elle encore d'un seul œil admirer les Rubens et les Rembrandt?^ Que va devenir cette fortune dont on sait bien l'origine, mais dont on ignore le chiffre ? Tout s'attriste dans la maison. Élisa veut lutter encore par les fureurs du luxe pour prouver aux jaloux qu'elle n'a jamais été plus aimée. Pour accentuer sa fortune, elle achète le château de Villequier, un château royal, puisque François l*"" y a beaucoup chassé. Aussi toutes les portes sont illustrées des plus beaux bois de cerf, cornes par-ci, cornes par-là; ce sont les armes sur fond d'or de M. et M""® Musard.

A quelque tems de là, nous allions passer huit jours au Havre, Guéll y Rente, Ziem, Paul de Saint-Victor et moi. Nous avions promis à M™® Musard de lui serrer la main en passant à Villequier. Elle nous attendait à la

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gare prochaine, guides et fouet en main, juchée sur le siège d'un landau traîné par quatre chevaux anglais.

Elle prenait ses maris en France, ses amans en Hollande et ses chevaux en Angleterre. Elle fut si enjôleuse que nous nous décidâmes à passer deux jours chez elle ; d'ailleurs nous voulions saluer la tombe de M""® Victor Hugo, Pendant le trajet, Guéll y Rente raconta sa vie àZiem — je la connaissais déjà, — pour lui prouver que les aventures de M"*® Musard n'étaient rien en face des siennes. La voici en quatre mots, telle qu'il la débita :

« Ze suis le dernier des sauvages, ce qui m'a appris à connaître les hommes. » Il se tourna vers moi : — N'estce pas que ze les connais bien } Ze t'ai présenté un coquin célèbre; ne t'ai-ze pas dit qu'il mourrait sur Téchafaud ou ministre des finances ? Ze ne me suis pas trompé. Il esta Mazas, sur le chemin de la guillotine ou des honneurs. » (Nous étions en 1878.) C'était vrai : ce coquin a failli être ministre, il n'y a pas bien longtems.

Guéll y Rente continua :

« Né à Cuba, ze m'enfumais trop par là, ze suis venu à Madrid. A première vue, ze tombai amoureux de la reine Christine. Comment arriver zusqu'à cette mazesté ? Ze me zetai devant les sevaux de son carrosse, qui prirent le mors aux dents, mais ze me suis fait rouer pour sauver la reine. C'était une belle présentation : elle me donna son cœur et sa fille. Voilà comment z'épouzai une infante et comment ze devins grand d'Espagne. L'infante a mis au monde des fils qui sont dignes de moi, tous grands d'Espagne. Z'écris des livres comme Cervantes, n'est-ce pas, Arsène Houssaye ? Ze fais tous les zours zémir la presse française et espagnole, ze fais la pluie

3o4 ^^^ Confessions

et le beau tems à Madrid et à Cuba. Ze tiens dans ma main toutes les révolutions espagnoles, car ze domine tous les hommes dÉ'tat. »

M°*' Musard, qui se penchait vers nous, tout en conduisant notre char, dit à ce dernier sauvage si parisien : Il n'y a qu'une volonté au monde qu'on ne domine pas, c'est celle d'Élisa. c Taistoi, lui dit-il, ze te domine comme tout le reste, parce que ze ne t'aime pas. » Ce que Guêll y Rente ne dit pas à Ziem c'est qu*il était le plus aimable et le plus fin des civilisés, ce sauvage qui n'avait pas eu besoin de passer par la cour de Madrid pour être grand seigneur.

Mais nous arrivons au château de Villequier. Nous voilà les hôtes de la maison avec le comte Gabrielli et je ne sais plus quel prince russe. Au dîner, ce qui nous frappe le plus, c'est la gentille Nanine, qui est devenue une jeune fille adorable par toutes les beautés. Elle est simple, elle est chaste, elle est naïve; elle ne comprend rien ou elle ne veut rien comprendre quand la causerie s'égare. Par malheur, M"' Musard ne Taime pas; elle lui parle avec hauteur et l'envoie se coucher avant le dessert. Nous sommes indignés, Ziem, Saint-Victor et moi. Après le dîner on joue du piano et on chante; Musard prend son violon et dit qu'il va appeler sa fille, parce qu'il lui a appris à jouer du violon. M"*' Musard crie avec fureur que sa fille ne viendra pas. Elle a seize ans, mais il faut continuer à la traiter en gamine.

Le lendemain nous allons au cimetière de Villequier saluer la tombe de M""® Victor Hugo, car Villequier est

A travers ma vie 3o5

le pays des deux Vacquerie, le poète si heureusement hugolâtre et son frère qui est mort fatalement et héroïquement pour sauver sa femme, la fille de Victor Hugo, dans une promenade sur la Seine. Devant cette tombe, jy^me Musard s'écrie : — Vous voyez bien qu'il y a de la place à côté ? Eh bien, mon mari dit qu'il m'enterrera là ! Et M. Musard, tout souriant, ajoute : — Est-ce que l'endroit n'est pas bien choisi? Voyez le beau soleil qui vient ici. — Oui, continue M""® Musard, mais le soleil ne va pas à six pieds sous terre. » Et elle poignarde le musicien d'un regard de Tolède.

Le soir, Guèll y Rente et Ziem viennent dans ma chambre. Guèll y Rente me dit en prenant une figure de sibylle : — Sais-tu, mon cher ami, qu'un drame terrible se prépare ici? M""® Musard, sa fille et son mari finiront mal. — Je n'ai pas dormi la nuit passée, dit Ziem, en accentuant la terreur.

Quoique je ne fusse pas inquiet comme mes deux amis, j'avais aussi quelques vagues pressentimens.

Nous cherchâmes ce qui pourrait bien arriver. « Il arrivera ceci, reprit Guèll y Rente : M""® Musard va perdre un œil, elle le pleure déjà des deux yeux. Elle se tirera un coup de revolver pour ne pas survivre à sa beauté. — Oui, dit Ziem, et sa fille mourra de chagrin, et son mari désespéré. . . — Reprendra son violon } dis-je. — Non, reprit Guèll y Rente. Il retournera en Amérique pour épouser la sœur de sa femme, car qui vous dit que cette sœur n'est pas la vraie mère de cette jeune fille adorable que M"® Musard ne peut voir de face ni de

profil ? »

Nous cherchâmes d'autres dénou«emens.

Comme Ziem prenait trop la chose au sérieux, j'es-

3o6 Les Confessions

sayai de lui prouver que tout cela finirait gaiement, parce que la vertu est toujours récompensée.

J'oubliais de dire que, ce jour-là, M"** Musard, jugeant que ce brave Gabrielli, qui porte bonheur, lui portait malheur, avait fait atteler à quatre chevaux pour le reconduire à la gare. « 11 a le mauvais œil, » disait-elle sans penser au sien. Mais Gabrielli, furieux, finit par lui dire : — C'est vous qui avez le mauvais œil î

Et il s'en alla à pied à la gare, ce qui était digne d'un comte napolitain.

Très peu de temps après, le jour de l'ouverture de l'Exposition de 1878, je vis venir à moi, à la porte du palais du Trocadéro, M. et M"** Musard tout de noir habillés. « Pourquoi êtes-vous si noirs? — Vous ne savez donc pas ? dit M™® Musard, d'un air dégagé ; ma fille est morte I »

J'étais plus pâle que la mère. « Comment I elle est morte ) Où) quand ? Vous m'avez frappé au cœur î — Elle est morte au château il y a huit jours. — Elle est morte ! il y a huit jours ? Et vous venez ici ! — Voyezvous, mon ami, me dit M""® Musard avec un sourire étrange, c'est que je fais primer mes vaches. — Primer des vaches ) vous êtes folle! »

Elle avait pris mon bras, mais je laissai tomber sa main en lui disant : « De grâce, ne vous montrez pas ici après un tel malheur; on dirait que vous n'avez ni cœur ni âme. »

A travers ma vie 3oj

M. Musard, qui ne contrariait jamais sa femme, me dit: — Que voulez-vous, il lui faut des distractions dans son malheur...

J'étais renversé! Un de mes amis passa : j'allai à lui pour quitter ce couple étrange.

A quelques jours de là, M. Musard vint chez moi «Vous savez le malheur qui m'est arrivé? — Oui, votre fille est morte ! Vous n'imaginez pas comme la mort de cette adorable enfant m'a attristé... — Ce n'est pas tout, reprit M. Musard, la mère est folle. — Elle est folle? Pauvre femme ! elle a toujours été folle. — Une folie furieuse ! Elle est chez le docteur Blanche ; elle veut vous voir, ma voiture vous attend. »

Je fis ce triste pèlerinage vers ce qui avait été Tidole parisienne pendant trois ou quatre saisons.

Ce fut à peine si elle me reconnut. Elle lançait la toudre et elle grinçait les dents. Moi-même je la reconnaissais à peine, car elle avait vieilli de dix ans. Elle eut pourtant un moment de raison : « Vous vous souviendrez de moi, n'est-ce pas? Vous direz que tout cela n'était qu'un songe. »

Puis tout à coup elle cria: « C'est la faute de Chaplin, qui m'a appris à peindre * ! » Alors ce fut vers Chaplin qu'elle jeta ses imprécations et qu'elle lança la foudre. Puis elle demanda ses bijoux. M. Musard me

*J'ai deux petits tableaux d'elle, signés É^/sa, qui réjouissent mes yeux par la gaieté de la lumière et le velouté du pinceau. Ces tableaux, en vente publique, ne s'étaient pas vendus bien cher : de cinq à dix louis, ce qui est déjà quelque chose pour des tableaux de femme à la mode.

On disait dans la salle des ventes, en voyant que les tableaux se vendaient mal : « Il parait que le roi de Hollande n'est pas là ! »

3o8 Les Confessions

dit : — Je lui ai apporté hier un collier de fausses perles qu'elle a égrenées et piétinées. »

Et sans autre transition, il ajouta : t Voulez-vous être curateur à sa folie ? — Curateur à la folie ! »

Je ne compris pas. Je refusai sans vouloir comprendre.

La grande coquette ne survécut que peu de jours au renversement de sa raison. Avant de mourir, elle demanda une plume pour écrire au roi de Hollande.

Elle jouait aux cartes toute seule, ou plutôt elle se tirait les cartes. Quand elle expira, on trouva dans sa main le roi de trèfle et la dame de carreau.

M. Musard avait dit : « Ce n'est pas tout. » Eh bien, non, ce n'était pas tout! Après la mort de sa femme, il revint chez moi et me confia qu'il n'était pas son mari. « Insensé! lui dis-je, comment n'avez-vous pas toujours crié cela, et par-dessus les toits! » J'achevai ma pensée par mon regard. On peut être l'amant de M""® Musard, on ne peut pas être son mari. — Je vous comprends, dit-il; mais la pauvre femme voulait un mari à tout prix. — A tout prix? Et qu'allez-vous faire de sa fortune > — Oh ! je ne garderai que ce qui m'appartient, tout le reste sera pour sa sœur. » Cette fois, je serrai la main de bon cœur à Musard. — Si vous n'étiez pas son mari, pourquoi restait-elle avec vous } Jouons

cartes sur table. — Elle restait avec moi parce que

elle m'aimait. — Et le roi de trèfle?»

Je n^osai lui demander si la pauvre petite morte était la fille de sa femme.

A travers tna vie 3oç

On fit bientôt la vente du mobilier et des tableaux. J*y achetai la Jeune fille aux fleurs, de Chaplin, qui était le portrait de la jolie Nanine que nous avions tant admirée au château de Villequier. Tout le charme des seize ans, toute la douceur souriante d'une beauté qui s'éveille î

On vendit aussi le château comme on vendit Thôtel, parce que Musard ne voulait rien garder de cette fortune trop facile. Il répéta à ses amis qu'il ne lui restait que ce qu'il avait gagné dans ses concerts.

La comtesse de Loynes acheta l'hôtel et eut peur de l'habiter. Le duc d'Alta-Villa acheta le château et eut peur d'y chasser, tant le drame eschylien ou plutôt shakspearien tombait comme la nuit sur cette demeure seigneuriale.

Musard partit pour l'Algérie, voulant voyager pour oublier. Il trouva bientôt l'oubli éternel, car il mourut en pleine mer. A cette nouvelle, je me rappelais les prédictions de Ziem. Savez-vous rien de plus tragique que ce drame si rapide? Les braves gens qui vivent dans le devoir et la religion de la famille ne manqueront pas de dire que ce drame pourrait s'appeler la Vengeance des dieux. Et pourtant de quoi la pauvre fille de seize ans était- elle coupable devant Dieu ?

Châteaux bâtis sur le sable

Un de mes ascendans portait le titre de marquis de Trychâteau. Est-ce par la loi fatale d"es chiffres que je me suis trouvé un jour, comme Lamartine, à la tête de trois châteaux? C'était trois de trop pour ma fortune. J'ai commencé par le château de la Folie-Riancourt en Breuil. Le pavillon, du temps de Henri IV, était resté debout ; je l'avais vendu à M. Lemaitre, un bibliophile de race, qui promet de publier un volume curieux sur l'histoire du Livre d'Amour de Sainte-Beuve. Le château de la Folie-Riancourt que j'ai rebâti dans un style composite, esl un vrai château pour la chasse, car ia forêt de Lavergny y attenant est très féconde en san-

A travers ma vie 3ii

gliers et en chevreuils. Je m'y suis plu beaucoup de 1860 à 1873. Comme ma fortune a toujours été fort variable, j'ai vendu ce premier château dans un jour de crise et de désenchantement.

Et pourtant, combien de jours heureux dans cette solitude quasi-forestière ! Ce fut là que je donnai cette fête antique, cette kermesse flamande , où s'amusa le Tout-Paris, où sept ou huit mille rustiques vinrent danser et pantagruéliser. Cette fête où rôtissaient en plein vent, sur une broche à perte de vue, des bœufs, des vaches, des veaux, des moutons, des chevreuils, des lièvres, des oies, des faisans, des volatiles de tout plumage, jusqu'à l'ortolan.

Trois ans après, je bâtissais le petit château de Valbon dans une vallée voisine de Bruyères, vallée célèbre jusqu'à la Révolution par un pèlerinage à la chapelle de la Reine-Blanche, où on but tout autant d'eau miraculeuse qu'on en a bu à Lourdes et autres sources consacrées.

Je ne fis que passer au château de Valbon en une période ondoyante et diverse. Alors je réédifiai un château Louis XIII à une portée de fusil du jeu de paume de Bruyères. Saint- Victor et Albéric Second le baptisèrent du nom de Parisis, le héros des Grandes darnes^ me faisant ainsi l'honneur de me confondre avec ce personnage un instant glorieux. Les habitants de Bruyères qui, naturellement, n'avaient pas lu mon roman, baptisèrent ce château du nom de Château de Par-Ici. Beaucoup de mes amis me firent la grâce de venir jusque-là, sachant bien que ma porte est toujours ouverte. C'est à Parisis que j'écrivis Mes Confessions et quelques autres volumes dont je ne me souviens plus.

3i2 Les Confessions

A propos de ces trois châteaux qui continuaient mes sept châteaux du roi de Beaujon et mes sept mille châteaux en Espagne, on a bien voulu dire que j'avais le sentiment du style architectural, il faudrait dire plutôt du paysage architectural. Si j'ai été un jour architecte, c'a été pour mon hôtel à double façade de l'avenue Friedland, où j'ai marié le style de la Renaissance au style vénitien.

Châteaux ou chaumières, jours de plaisir et jours de deuil, quoi qu'on bâtisse, hélas ! c'est toujours le tombeau des visions adorées, châteaux des fées! chaumière de Philémon et de Baucis.

On m'a dit que j'étais né avec le diable au corps; mais qui n'a son démon } Le mien a plus d'une fois dominé ma sagesse et m'a jeté dans beaucoup d'aventures périlleuses. C'est ce diable-là qui m'a fait signer un premier engagement en 1831, qui m'a jeté dans l'insurrection de juin 1832, qui, en 1848, avec Thoré et Esquiros, m'a mis du côté de ce qu'on appelait la vraie république. Je ne saurais dire toutes les autres frasques qui prenaient ma raison ; mais est-on un poète ou un artiste en suivant la grande route du sens commun } M. Prudhomme est irréprochable, mais il n'a pas bâti le Parthénon, il n'a pas signé Y Iliade, Ni moi non plus, direz-vous. Je le reconnais trop, mais du moins j'ai vécu par l'enthousiasme et l'illusion, quand je ne tombais pas dans le scepticisme amer, quand je ne m'enivrais pas au vin pur de la gaieté française ou à la coupe des passions amoureuses.

En 1848, j'écrivis cent pages sur la république de Platon pour ouvrir des horizons à la république de Lamartine. Je sentais encore deux hommes en moi, celui qui

A travers ma vie 3i3

croit se promener sous le portique et celui qui rêve des horizons entrevus.

Et à toute époque de ma vie j'ai senti la même lutte. Socrate avait son démon ; Musset ne parlait-il pas d'un sombre inconnu qui lui ressemblait comme un frère .^ Racine n'a-t-il pas chanté ce dualisme dans ses cantiques de Port-Royal ? La moitié de moi-même était attirée par ici quand l'autre moitié était attirée par là.

J'ai cherché souvent la raison de cet éparpillement fatal: est-ce la prédestination du poète d'aller toujours où vont les nuages ? faut-il rechercher ce secret dans le livre familial ?

Fut-ce parce que mon grand-père paternel et mon grand -père maternel, qui étaient deux caractères, le premier fidèle aux idées et aux coutumes de la vieille France, l'autre tout entier à la France moderne, me donnèrent chacun une goutte de leur sang?

Je me trouve ainsi la proie de deux autres aspirations, )a vie de Paris et la vie rustique. C'est que je suis d'origine parisienne et que j'ai passé toute mon enfance au milieu des bois, des prairies et des champs de blé d'or. Aussi, je me trouve chez moi à Paris comme à Bruyères 011 je suis né ; je me sens un peu dépaysé devant la mer, devant les Alpes et devant le désert, car Bruyères est une oasis incomparable, abritée par ses montagnes boisées ou plantées de vignes.

Tous les esprits qui ont l'émotion des grandes époques de l'histoire ne peuvent se retrouver partout; mais en parcourant les siècles, ils croient reconnaître des tems où ils ont déjà vécu. Qui donc fera un beau livre sur les existences antérieures, qui donc tracera cette géographie où les hommes retrouveront leur chemin

3 14 L,^^ Confessions

dans le passé comme le comte de Saint-Germain? Je me souviens. Oui, à travers je ne sais combien de voiles funéraires, je retrouve ma figure à certaines périodes des histoires anciennes jusque dans le monde préhistorique. Cherchez bien, et vous vous retrouverez vous-même; mais, comme les chats, il faut savoir percer la nuit par les étincelles des yeux. Je ne doute pas d'avoir vécu au tems de la Régence, au tems de la Renaissance, tantôt dans les Décaméron de Boccace, tantôt dans la pléiade de Ronsard. J*ai vu Rome, j'ai vu Athènes, j'ai vu Carthage. Quand j'ai traversé ce qui reste de Thèbes aux cent portes, j'ai dit à Lesseps: « Vous souvenez-vous comme moi que nous avons vécu là? » 11 m'a répondu par une multitude de souvenirs . Mais nous sommes sur le sable mouvant des hypothèses; retournons sur la terre ferme.

Les trois rosières.

Il y a deux manières de vivre : vivre pour soi, vivre pour les autres. Je m'explique : Vivre pour soi, c'està-dire vivre selon son cœur, selon sa fantaisie, braver l'opinion si c'est celle des imbéciles; n'avoir qu'un souci, celui des belles femmes, des beaux chevaux, des beaux paysages, de toutes les belles choses. Ne jamais se soumettre à la bêtise officielle qui vous enchaîne dans ses mille réseaux, qui vous opprime à tout propos, qui vous casse le cou sur tous les chemins de l'idéal.

Vivre pour les autres, c'est-à-dire ne hanter que les prisons de la sagesse patentée par tous les gouvernements, depuis l'Elysée jusqu'à l'Institut : n'avoir que des

A travers ma vie 3i5

demi-passions, mais surtout les cacher; ne hanter que ceux qui font profession de sagesse; se montrer souvent aux séances de l'Académie, mais jamais dans les coulisses de rOpéra; étouffer son luxe et cacher son or même pour une œuvre de charité; inspirer Testime, jamais l'enthousiasme ; débuter en littérature comme en art, par des thèmes grecs et romains; n'être pas trop Français, n'être jamais Gaulois ; si on travaille en philosophie, prouver qu'on est philosophe, mais ne pas créer une philosophie; fuir toujours le paradoxe comme la mort; donner de loin en loin un petit dîner d'amis, mais se bien garder d'avoir un salon oii l'on s'amuse et prouver ainsi que pour arriver à l'estime publique, il faut être du coin où l'on s'ennuie.

On m'a toujours reproché de n'être pas de ce coin-là. C'est que je voyais plus haut et plus loin ; même en mes jours d'idées noires, j'ai toujours voulu que ma maison fût gaie, tout en n'oubliant pas qu'une maison doit porter le deuil en soi de ceux qui sont partis avant l'âge. Il faut que le soleil rayonne autour des poètes.

Le hasard du reste a mis souvent la gaieté et la jeunesse dans ma maison. C'était la maison du bon Dieu, quand j'avais pas mal d'argent. Tout le monde y gouvernait hormis moi-même ; pour être le maître chez soi, il faut n'avoir que la maison de Socrate. Je voyais sans cesse autour de moi des figures nouvelles que je n'avais pas appelées, mais qui s'étaient élues elles-mêmes. C'est ainsi qu'un jour trois sœurs de mon voisinage, filles de mon jardinier, qui avait une boutique aux Champs-Elysées, s'implantèrent chez moi. Le soir, j'avais quelques amis à dîner, elles firent leur entrée l'une avec des fleurs, l'autre avec la soupière, la troisième avec une amphore à vin de Cham-

3r6 Les Confessions

pagne. Tout le monde applaudit à celte entrée en scène. C'était M"" de Saînt-Amé, une amie de ma sœur, qui les avait enrôlées et stylées pour la circonstance. Elles étaient souriantes comme des roses et modestes comme des violettes, un vrai bouquet de jeunesse, car la moins jeune n'avait guère que dix-huit ans. Je croyais que, le soir, ces trois grâces sans le savoir allaient retourner chez elles pour faire des bouquets; point du tout, elles se trouvaient mieux à la maison, elles y restÈrent. Cette prise de possession dura deux ou trois ans, ce qui donna un air de fête du haut en bas. Il faut bien dire qu'il y avait d'autres figures tout aussi souriantes. Un beau matin ces trois demoiselles Dallé vinrent me prier, non pas de leur donner un certificat, mais une lettre pour le directeur de l'Opéra afin qu'il les prît dans son personnel en qualité de bouquetières. Ce qui fut demandé fut accordé : les voilà nommées officiellement marchandes de fleurs de l'Académie de musique. Là comme chez moi, n'en doutez pas, elles furent impeccables. La première est morte dans un magnifique lit de lilas blanc encore en son printems; la seconde s'est mariée, un mariage riche qui lui a donné un hôtel et des chevaux ; la troisième trône sous l'auréole de ses cheveux blonds dans sa boutique des Champs-Elysées.

L'amour des (leurs pour les fleurs.

L'esprit et le cœur

Paul de Saint-Victor qui, après tout, était une âme religieuse aimant mieux croire à tous les dieux que de ne croire à aucun, affectait au dîner des athées comme au dîner des Spartiates, l'athÉisme de bonne compagnie, si on peut réunir ces deux mots des philosophes du xviii' siècle. Il parlait volontiers du sommeil éternel que révent les Indiens comme la récompense d'une vie de sacrifices. Sainte-Beuve ne disait pas plus crânement que lui « Rien en haut, rien en bas ». Or, un matin, le jour de l'Ascension, je vais sonner à la porte de Saint- Victor pour l'enmcner déjeuner au café d'Orsay. Une vieille sorcière vient ouvrir : < M. de Saint-Victor csl sorti. — Où donc est-il allé si matin ? — A la messe. — Que diable va-t-il faire à la messe ? — Prier Dieu, Mon-

3j8 Les Confessions

La gouvernante était choquée, je la calmai en lui disant : « Après tout il a peut-être raison. — Et à quelle église? — Naturellement à sa paroisse, à Saint-Germaindes-Prés. »

Me voilà en route pour Saint-Germain-des-Frés. Il n^y avait pas loin. Je surprends mon ami Saint- Victor, dans un des bas-côtés de Téglise, agenouillé la tête appuyée sur ses mains, en proie à la contemplation religieuse. 11 m'aperçoit pourtant, il se lève, il me prend le bras et veut, si je puis dire, remettre son masque d'athée. « Savez-vous pourquoi je viens ici } C'est parce que mon père et ma mère s'y sont agenouillés. Il ne se passe pas une seule grande fête que je ne les salue dans cette église où ils sont venus prier pour moi. — Voilà qui est bien, mon ami. Vous n'imaginez pas, j'espère, que je veuille vous faire un crime de vous agenouiller devant le grand Invisible. N'oublions pas que Théophile Gautier tout en jetant des fleurs de rhétorique à l'athéisme, portait religieusement sur son cœur une médaille de la Vierge Marie que sa mère lui mit au cou à sa naissance. » Saint-Victor, qui pensait à sa fille, me dit • « S'il y a une religion, c'est celle de la famille. )»

Je n'avais jamais eu plus de plaisir à rencontrer Saint- Victor, qui me sembla illuminé par ce beau sentiment chrétien, surtout à cette heure où l'église, toute parfumée d'encens, retentissait sous les chants de l'orgue emportant le Credo par delà l'autel. Or, hier, ce sentiment familial m'a ressaisi en pleine nature, cette autre église vivante qui a aussi ses encens et ses orgues, ses alléluia et ses sursum corda; c'est que je venais de retrouver en me promenant dans la montagne un sentier perdu où mille et une fois je m'étais rencontré avec quelques souriantes

A travers ma vie 3iç

figures des miens, mon aïeul et mon aïeule, mon père et ma mère, puis des tantes, des cousines, toute la smala des Houssaye et des Mailfer. Ce fut une réapparition qui me donna une violente secousse. Toutes les images de ma jeunesse erraient autour de moi peuplant la solitude de la montagne. Cest que le théâtre était toujours le même. Sans doute les arbres, les taillis, les buissons d'autrefois avaient été taillés et fagotés, mais les pousses nouvelles ressemblaient aux anciennes, je croyais cueillir encore, aux mêmes touffes et aux mêmes buissons, des noisettes et des mûres; je croyais qu'on chantait les mêmes chansons dans les chênes feuillus, les bouleaux aux troncs argentés, les cerisiers ,sauvages rougis par l'automne. Quelques oiseaux attristés venaient becqueter aux baies pourpres des sorbiers ; les derniers papillons se brisaient les ailes aux fruits des églantiers. Je respirais les mêmes senteurs forestières. La petite fontaine murmurait, toujours source claire à travers les grandes herbes. Je ne saurais dire combien j'étais heureux de me retrouver ainsi dans le cortège aimé de mes souvenirs.

Le soleil pâlissant d'octobre me rappelait aux mélancolies des dernières heures, quand ce n'est plus le jour, quand ce n'est pas encore la nuit. Il est des momens suprêmes où Tâme se recueille pour mieux pénétrer le mystère de ses destinées. Qui nous dit qu'à ces momenslà, les âmes des morts aimés ne passent pas invisibles et frémissantes autour de nous.>

L'année où mourut un de mes chers amis, Albéric Second, je me promenais avec Léon Tyssandier dans le parc de Parisis vers dix heures du soir; je lui racontai que, peu de tems auparavant, quand nous voyagions

en Flandre sous prétexte de conférencier, Albéric inquiet du noir lendemain, me promit, s*il mourait le premier, de me prouver par je ne sais quel bruit ou quelle apparition Timmortalité de son âme. Tout justement à ce moment-là, une flamme traversa le ciel, c C'est Pâme dWlbéric, » me dit mon ami. Je secouais la tête en sceptique. Mais tout aussitôt Témotion me prit, quoique je fusse loin encore d'être convaincu. Nouvelle flamme au ciel t Albéric ! dis-je tout haut dans la solennité de la nuit silencieuse, si c'est ton âme, montre-toi encore. » Une troisième flamme passa dans le ciel.

Nous commencions à nous regarder sans rire. Des amis vinrent à nous, mais ils nous raillèrent dès que nous parlâmes des flammes qui apparaissaient à notre évocation. Le plus savant, qui descendait tout droit de rObser>atoire, nous dit d'un ton dogmatique : « Vous ne savez donc pas que tous les ans dans les premiers joors d'août, le ciel est ébloui de flammes pareilles r b

Mais j'interrompis !e savant : c Ce que tous ne savez pas vous-même, c'est que les âmes se manifestent aux vivans par tous les effets inattendus des forces de la nature. Les âmes ne peuvent rien changer aux lois immuables, mais qui les empêche de se révéler à yeux par les phénomènes célestes.- »

Visi\^« du passé

^^uoîque Victor Huco fraîenxisdt avec les hommes de la Sa du siècle, iî ne se cachai: pas pour se retooiBer avec recreî vers la belle rèriode de 1S20 à iS^o.

A travers ma vie 32i

d'ailleurs se retourner vers sa jeunesse et vers le triomphe de sa renommée. Il avait beau dire avec tant d'autres qu'il est glorieux de marcher en avant, il se demandait secrètement si le passé ne renfermait pas plus de souveraine poésie que l'avenir scientifique noyé dans les brumes de la démocratie. Il voyait de trop haut pour se méprendre sur les destinées plus ou moins accomplies de celui qui travaille et qui souffre. En quelque tems que ce fût, le peuple a travaillé et a souffert; il n'a jamais manqué de vaillance pour traverser gaiement, peut-être plus gaiement qu'aujourd'hui, les périodes douloureuses de l'histoire du monde. Victor Hugo avait beau dire avec Voltaire : « Tout est mal, tout sera bien, » il croyait que de tout tems Dieu a répandu d'une main prodigue le bien et le mal, loi fatale qui impose à l'humanité le devoir de ne se point croiser les bras.

Victor Hugo, tout en voyant sa renommée acclamée par les nouveaux venus de la fin du siècle, sentait que son tems était passé, le beau tems où son cœur jaillissait en vers sublimes, le beau tems où son esprit éclatait sous les rayonnements de la génération si poétique et si enthousiaste.

En vain il proclamaitles victoires delà science, il s'avouait que la lumière électrique répandait moins de lumière que le grand art, que le soleil de cet olympe radieux où il avait joué le rôle de Jupiter quand Lamartine jouait le rôle d'Apollon. Tout en ayant foi en la patrie, il ne croyait pas que le vingtième siècle retrouverait un autre Napoléon bientôt suivi d'une pléiade de grands poètes et de grands artistes. Il disait tout haut qu'il y aurait beaucoup plus de poètes et beaucoup plus d'artistes,

mais il croyait qu'on enterrerait avec lui le symbole du génie français.

Et d'ailleurs, descendant des hauteurs, il étudiait le monde nouveau qui s'agitait autour de lui. Député et sénateur, avait-il entendu à la tribune les grandes voix delà Révolution!^ Tous ceux qui se disaient ses amis l'aimaient-ils pour lui-même comme il avait été aimé par les romantiques, dans leur généreux enthousiasme.^ Très entouré, il se sentait seul. Un soir, pendant le dîner, il regarda les convives, presque tous des amis politiques et de la dernière heure. Ce n'était que des courtisans de Victor Hugo, homme politique. Mais j'étais là. Combien peu qui avaient lu ses chefs-d'œuvre! « Tout à coup Victor Hugo, comme le conte si bien Champsaur, se lève gravement et silencieusement; il va droit à Arsène Houssaye, qui se retourne tout ému. Victor Hugo le prend dans ses bras, il l'embrasse et s'en va lentement dans sa chambre pour cacher ses larmes. Personne ne comprenait, sinon Arsène Houssaye, qui avait deviné ce mouvement de l'âme. Le grand maître avait eu la vision plus nette de tant de visages nouveaux dans sa vie, et alors, ne pouvant dominer son émotion, il avait embrassé un peu de sa jeunesse en embrassant son ami des beaux jours. »

Et tristement Champsaur poursuit ainsi : « Mais on ne parle plus de Hugo aujourd'hui, à ce qu'il paraît ; on délaisse ce Charlemagne dans sa tombe au Panthéon, et les capitaines se partagent son empire. » De très petits capitaines si on descend à étudier toutes les écoles plus ou moins naturalistes et décadentes, qui ne trompent que les esprits éphémères et les appétits malséans.

A travers ma vie 323

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Victor Hugo aimait ses contemporains, mais il ne les lisait pas. C'est à peine s'il lisait ses fils et Vacquerie. Il n'a lu les autres que le jour où ils parlaient de lui. Ne lui en voulonspas: cfuiconque lit trop n'écrit pas. Hugo a lu les anciens et les modernes jusqu'au sortir du collège. Il n'a connu les contemporains que par cette diffusion des idées qui bruissent autour de nous. Il lui suffisait, pour connaître le style de ses amis, de lire une page de prose ou une page de vers. On ne s'y trompe pas : c'est de l'or ou du cuivre. Tous les esprits doués ont la pierre de touche. Je savais cela quand j'ai envoyé à Hugo mon premier volume de vers, avec un sonnet autographe dont voici le début :

toi qui chantes l'hymne^ accueille la chanson.

Je suis la fraîche églogue aux pieds parfumés d'herbe.

Je glane. Que glaner au champ de ta moisson ?

Un épi d'or tombé de ta splendide gerbe.

J'ai perdu la fin du sonnet, mais ce sonnet, sans doute, plut à Hugo, puisqu'il m'écrivit une lettre fabuleuse d'où je détache ces lignes :

« Votre sonnet vaut un volume, mon cher Houssaye, votre volume vaut une bibliothèque. Je rouvre, en vous lisant, Théocrite et Virgile. »

Un autre eût été ébloui et fasciné ; pour moi, je ne pus m'empêcher de rire à la seconde lecture, mais je n'en fus pas moins reconnaissant à Hugo d'avoir voulu me faire croire à moi-même. Les railleurs diront qu'il écrivait ainsi pour se moquer. Oui et non; mais dans sa fortune apollonienne il ne pouvait pas parler comme un simple mortel.

. De quelques conférences

Les grands cercles de la Belgique m'ont dépêché cette année un de leurs présidens pour me prier de faire des conférences devant leurs habitués. Mon ami Albéric Second était avec moi. Comme je ne répondais pas, il a dit que j'acceptais, tout en demandant lui-même à monter à la tribune.

En la compagnie d'Albéric Second ce n'était plus un travail, mais un plaisir. Je donnai ma parolç. Si ce fut un plaisir, ce fut une rude besogne. En effet, monter tous les soirs à la tribune pendant huit ou dix jours, c'est un travail à la Sarah Bernhardt. Les comédiens respirent pendant la réplique, mais un conférencier parle pendant plus d'une heure sans une minute d'arrêt. Je veux remercier ici les journaux français et Qamaads

A travers ma vie 325

qui nous ont été si sympathiques à mon compagnon et à moi en cette aventure.

Mon fils Albert, jeune chasseur d'Afrique, arriva de son régiment juste la veille de notre départ pour être des nôtres. Nous voilà en route. Ce fut le plus gai de tous mes voyages. Nous allâmes d'abord droit à Anvers. En passant à Bruxelles, nous nous arrêtâmes trop au buffet, si bien que ne retrouvant plus notre compartiment, nous nous jetâmes en aveugles dans le compartiment voisin, qui portait le mot Réservé où le roi Léopold venait d'entrer avec un aide de camp. Nous ne le reconnûmes pas. Son droit était de nous prier de descendre, il fut bon prince et répondit par un sourire à notre salut. Et plus d'une fois, de Bruxelles à Anvers, nous causâmes presque gaiement avec le petit-fils du roi-citoyen sans nous douter que nous parlions à une Majesté. Sa distinction et sa courtoisie auraient dû nous le révéler. Comme nous devisions des curiosités d'Anvers, Léopold II voulut bien nous dire qu'entre autres curiosités nous aurions une représentation de M"' Nilsson et une conférence de M. Arsène Houssaye. « Je le savais, dis-je, car M. Albéric Second a lui-même quitté Paris pour venir conférencier. » Le roi voulut bien ajouter gracieusement que ces conférences-là ne seraient pas ennuyeuses comme tant d'autres.

On se salua à l'arrivée, naturellement sans se donner sa carte, si bien que nous n'eûmes pas à nous excuser d'avoir forcé l'hospitalité.

Vie très gaie à Anvers ; bonne table et bon gîte ; beaucoup de visites cordiales des membres du cercle; beaucoup de courses à l'aventure à travers le musée, lôs églises, les cabinets d'amateurs.

Un directeur de théâtre me vint dire :. « Vous allez paraître en scène pour un billet de cinq cents francs. Si vous voulez monter sur le théâtre, je vous offre un cachet de cinq mille francs. » Un galant homme D*a que sa parole, nous étions venus au théâtre du cercle, nous ne voulions pas jouer notre jeu sur un théâtre de la ville. « Ce serait pourtant une bonne fortune, dit Albéric. — Mais nous ne serions plus que des comédiens sans en avoir toutes les prérogatives. »

Au fond, un conférencier est tout simplement un comédien, il en a les émotions, les pâleurs et les joies. Ainsi, quand je fus accueilli par trois salves d'applaudissemens, je ressentis un beau mouvement d'orgueil que je n'avais jamais ressenti jusque-là. Ce £ut d'ailleurs Albéric Second qui ouvrit les conférences par le récit tout plein de verve de son premier voyage à Anvers. Il avait une peur bleue quand nous le conduisîmes à Testrade. Il nous dit : « Je suis comme Jésus entre ses deux larrons, la peur me crucifie. » Cette terreur du début m'aguerrit pour le lendemain. Ma première conférence fut un discours sur la Destinée et la Volonté. Je fus bien plus applaudi que je ne le méritais. Parmi ces applaudissemens beaucoup de jolies mains bien gantées. On me jeta même quelques bouquets mignons, de ceux qu'on porte au corsage. Il est vrai que j'avais parlé avec admiration des belles Anversoises de Rubens et de Van Dyck.

Un membre du cercle nous avait invités à dîner, un autre membre du cercle nous emmena souper chez lui. Et quel dîner et quel souper ! Les victuailles les plus délicates et les vins de. France les plus rares. Anvers

A travers ma vie J37

fait bien les choses ; on devrait dire aussi : l'hospitalité aaversoise.

D'ailleurs, il en fut ainsi à Bruxelles, à Gand, à Liège, partout enfin, car nous fûmes toujours accueillis avec une grâce athénienne et une cordialité flamande. Maintenant, dirai-je qu'après dix jours de conférences je me sentis tout dépaysé de ne plus paraître en scène. Les trois salves d'applaudissemens qui m'accueillaient chaque soir à neuf heures me manquèrent absolument, je me croyais partout dans le désert et dans la nuit. J'ai compris ce jour-là toutes les joies du comédien et tous ses regrets quand il quitte le théâtre.

L'historien et le romancier ne reçoivent que bien vaguement les contre-coups du succès; les comédiens doivent une part de leurs triomphes à l'auteur de la pièce, tandis que le conférencier, comme le tribun, reçoit le succès en pleine poitrine. Le succès est même plus doux que celui du tribun, puisqu'en ces conférences la femme tient la moitié des places, mais dans notre existence studieuse et tourmentée, ne prenons ces succès-là que comme une brise parfumée qui nous caresse la figure à travers l'orage.

33o Les Confessions

pleine sève par le coup mortel de la hache, mais le feuillage est vert encore. Non seulement on revit avec les absens d'une existence déjà vécue, mais encore on s'évertue à vivre avec eux des jours de leur existence qu'ils ont passés sans nous.

Ainsi, quand j'ai perdu mon fils Albert, ce vaillant soldat que je croyais appelé à une belle destinée, j'ai repassé anxieusement tous les chapitres de sa jeunesse, que je savais par cœur, mais j'ai voulu aussi le retrouver les jours mêmes où je ne le voyais pas. Que de points d'interrogation posés devant ses amis, ses camarades de collège, ses camarades de régiment ! Combien j'ai regretté de n'être pas allé vivre avec lui en Algérie, à Cran, à Tlemcen, à Aïn-Sefra, à Géryville, jusque dans le désert!

Son colonel a bien touché mon cœur en m'écrivant de longues lettres sur sa vie au camp. J'ai compris alors l'Impératrice allant jusque chez les Zoulous pour voir la terre même qui avait bu le sang de son fils *.

* Un camarade de régiment, voyant qu'il y avait en Albert Houssaye un homme et une âme, jugea qu'il méritait un souvenir; il écrivit donc sur son ami un tout petit volume digne de survivre, tant l'amitié y est éloquente. Pourquoi n'en pas détacher un chapitre ?

« Albert Houssaye ne parlait jamais de lui; me pardonnerat-il d'en parler ? Je veux pourtant dédier à sa mémoire quelques pages, moi qui ne suis pas familier à la plume, pour rappeler ce noble caractère, ce cœur vaillant, cette âme virile et tendre.

« Albert Houssaye est mort à vingt-quatre ans. Il entra dans la vie par la porte des deuils, sa mère mourut en le mettant au monde. Sa grand'mèrc ne survécut guère à sa fille; aussi Arsène Houssaye éleva-t-il son fils maternellement.

a II en a fait un homme pour la patrie et pour la famîHe, Albert s'engageait en même temps que moi. Devenu bien vite

A travers ma vie 33i

maréchal des logis, mais frappé par les fièvres d'Afrique, il lui fallut revenir. Combien de lettres de vrai soldat il m'écrivit de Paris, regrettant de ne plus être avec nous! Aussi il s'était réengagé il y a un an pour pouvoir entrer à l'école de Saumur. Mais en Afrique, la fièvre typhoïde, si périlleuse dans les casernes, le surprit à Tlemcen et le tua à moitié. Il se vit encore forcé de regagner la France par ordonnance des médecins de l'hôpital militaire.

< A Paris comme au château de Parisis, où je suis allé le voir, il ne voulait pas s'avouer vaincu, quoiqu'il se sentît atteint mortellement. Il fit toujours bon visage à la vie et à la mort, toujours gai devant sa famille et devant ses amis, mais profondément triste dès qu'il se trouvait en face de lui-même, caressant pourtant ses rêves de soldat, écrivant un mémoire sur le rôle futur de la cavalerie dans la guerre promise.

« Il s'est couché dans son manteau militaire comme un preux la veille d'une bataille! Ce ne sont pas les chants mortuaires qui auront la puissance de l'éveiller. Non ; chez ceux-là, voyezvous, il faut autre chose pour les faire remuer dans leur cercueil que des sons plaintifs. La voix lointaine du clairon seule a le pouvoir de troubler le sommeil de ces jeunes morts.

« C'est surtout dans le Sud Oranais qu'il se distingua en plusieurs escarmouches contre les Arabes faucheurs de nos moissons et incendiaires de nos baraquements ; une fois même, il alla plus vite que les violons du régiment, entraînant quelques camarades aussi endiablés que lui. Les jeunes sous-officiers furent punis de plusieurs jours de garde du camp. Mais le général se ravisa, comprenant bien que les soldats qui vont trop loin sont plutôt à encourager que ceux qui restent en arrière : l'escadron fut mis à l'ordre du jour.

tt L'Afrique a cela de particulier, d'éfrange même, qu'en nous prenant notre ardente jeunesse française, elle en fait presque tout de. suite des héros. On dirait que le sang gronde sous la peau de nos chasseurs en se mesurant avec les cavaliers numides, avec ces fils du désert dont les chevaux semblent défier le vent, dont l'adresse dépasse celle des Indiens. Les souvenirs classiques viennent hanter, malgré tout, ces jeunes têtes à peine échappées des enceintes collégiales. Albert Houssaye, qui avait commencé déjà un important travail sur la ca Valérie, était certainement sous l'empire de ses dernières études, les guerres de Jugurtha et les campagnes d'Annibal. Mais c'était surtout l'action qui l'emportait, l'arrachait au repos obligatoire

et k jetait avec toutes ses vaillances au-devant des dangers.

« On peut dire de ce vaillant Albert qu'il s*est endormi dans son rêve de guerre. En son dernier jour, il était midi, n'y voyant plus, il voulut qu'on apportât une lampe. Hélas ! il allait cesser d'être nuit pour lui ! Les clartés augustes du grand lendemain allait succéder aux ténèbres terrestres. Enfin la terlible messagère apparut. Visionnaire de la mort, il entendait l'appel lointain des armes ; il voyait encore la France dans les funèbres obscurités qui l^nvahissaient. Et lui, le père désespéré, dont le survivant amour le disputait aux rites sacrés du trépas, rappelait une dernièie fois. Mon pauvre ami ouvrit les bras et murmura : « Voilà donc le grand mystère..,^ Les assistans fondirent en larmes. Il avait cessé de vivre.

«c Je ne puis recueillir ici tous les noms illustres ou aimés qui ont voulu marquer leur expression sympathique dans la cérémonie des funérailles, soit à la maison mortuaire, soit à l'église, soit au cimetière.

« Quelques amis trop éloignés, comme ceux de son régiment, ont voulu y être de cœur, par des couronnes de fleurs et des télégrammes éloquents. Et parmi les assistans : Lord Lyttpn.

— L'archevêque de Cambrai. — Alexandre Dumas. — Le maréchal Canrobert. — Ferdinand de Lesseps — Charles Floquet. — Alphonse de Rothschild. — Duc de Broglie. — Beaucoup d'artistes, entre autres Gérôme, Meissonier, Henner.

— M**» Brohan et beaucoup d'artistes de la Comédie-Française avaient envoyé une superbe couronne. — Andrieux. —Princesse Mathilde. — Princesse Dolgorowski. — Princesse LabanofT. — Le prince de Bourbon. — Leconte de l'Isle. — Georges Hugo.

— Général Schmith, etc., etc.

« Pourquoi cette cruelle fatalité qui prend un fils à Arsène Houssaye, un défenseur au pays ?

« Et quel entraîneur d'hommes nous aurions vu en lui ! Mais ceux-là qui, de même qu'Albert Houssaye, partent maintenant, qui disparaissent avant la première fauchée de la moisson sanglante, n'en font pas moins partie des apothéoses de l'avenir. Ils sont allés devant, guettant l'envahisseur germain!

4c Sentinelle muette du grand sommeil, dans le cercueil, sous son dolman, son sabre à la main, j'ai cru voir un blessé sur un champ de bataille. Saluons, c'est un soldat qui tombe!

<t Un camarade de régiment. »

Juin 1887

Albéric, cette belle arcbiteclure humaine, a subi sans résistance le dernier coup de foudre.

11 devait venir passer quelque temps dans mes bois, où il venait tous ies ans, quand il tut mortellement atteint. Il m'appela près de lui à l'heure suprême. Il ne voyait pourtant pas la mort, quoiqu'elle fût devant lui. Mais quand je lui parlais de son avant-dernier article du Figaro qui avait paru le matin, il me dît avec un sourire railleur : < J'ai peur qu'e ce ne soit le chant du cygne. »

Il s'intéressait encore aux choses de ce moode, quoique n'en étant déjà plus. Il n'oublia aucun de ses amis.

Et, tout à coup, il parut s'endormir: c'était le sommeil éternel. Sa mort fut douce comme sa vie ; il eut tûut de suite cette transfiguration que donne la pâleur suprême et qui éclaire la figure d'un rayoa d'immortalité.

334 ^^^ Confessions

Mort, il était plus beau que vivant. Avec son expression ironique et vaillante, on eût ditdeCharlemdgne ou de Henri IV. Vous verrez son portrait d'hier par notre ami et contemporain Nadar.

On sait qu'il ressemblait à un maréchal de France bien connu, si bien qu'un soir, aux Tuileries, l'Impératrice, le voyant venir vers elle, lui dit : « Monsieur le maréchal, vous êtes encore mieux en civil qu'en militaire . »

Il est des esprits qui sont contemporains de tous les siècles et de tous les mondes. Albéric Second était un esprit au jour le jour, qui n'avait pas de racine dans l'antiquité. I) oubliait toutes ses études sérieuses pour ne voir que les tableaux vivans du monde où Ton s'amuse et du monde où Ton s'ennuie. Mais comme il voyait juste et comme il voyait bien ! Comme il répandait son ironie toujours vaillante quoiqu'elle fût toujours sans amertume !

La destinée, en lui donnant Angoulême pour berceau^ l'avait créé Parisien du Tout-Paris. Mais il avait teté à la vigne bordelaise, comme Montaigne et Montesquieu^ ces grands maîtres de l'esprit français. Nous étions des amis de première date, amis à ce point qu'il se voyait en moi et que je me voyais en lui.

On peut dire qu'il a été un des trois ou quatre chroniqueurs par excellence. Si on recueillait toutes les pages qu'il a jetées au vent, on y retrouverait mille et un tableaux quelque peu effacés de la vie intime et familière au dix-neuvième siècle. Plus d'une fois il a voulu réunir toutes ses pages volantes en un volume, mais il a dit comme le poète grec : « Ci-gît le bruit du vent. »

£h bien ! tout ne s'envolera pas si vite : on relira bien

A travers ma vie 335

longtems, sinon toujours, ce petit chef-d'œuvre qui s'appelle la Semaine des quatre jeudis ; on feuillettera souvent le Tiroir aux Souvenirs, où il a évoqué tant d'illustres figures disparues. Et, tout en lisant Albéric Second, on se souviendra que le meilleur de ses livres, c'était lui-même.

Il voyait de trop haut pour jamais tomber dans les criailleries de la vie publique; d'ailleurs, il était né souverainement bon. Dédaignant de jouer au démocrate, il avait l'amour de l'humanité, jusqu'à s'oublier soi-même dans les jours de crise, pour donner sa pièce de cent sous, ou son louis d'or, quoiqu'il n'eût jamais que de l'argent de poche. Après tout, il a vécu riche, puisqu'il a vécu sans souci du lendemain I

Albéric donnait son obole à toutes les loteries, mais aussi à toutes les bonnes œuvres, tantôt rêvant la fortune ici-bas, tantôt croyant se payer une stalle dans le ciel. L'église du Sacré-Cœur de Montmartre lui doit un beau cierge. Il n'a jamais rien gagné dans les loteries, ni dans les valeurs à lots ; mais Dieu lui donnera sa stalle parmi les Chamfort, les Rivarol et les Roqueplan.

Quand il avait pris des billets de loterie, ou quand il jouait au baccara, il n'oubliait jamais son fétiche ; c'est ainsi qu'à la fête de la Presse je le rencontrai dans une grande loge toute pavoisée de femmes et de fleurs, tenant à la main une petite pantoufle turque qui avait chaussé le plus joli pied du nwnde — naturellement le pied d'une femme qui avait de la veine. — La pantoufle le trahit ce soir-là comme tous les autres fétiches l'avaient trahi.

Il s'était figuré qu'il faut tenter la fortune en lui faisant des avances. Voilà pourquoi il avait acheté un coffrefort, tout petit pour ne pas faire peur à c l'aveugle déesse». ironie ! elle ne vint jamais frapper à sa porte ; elle avait trop à faire en face chez M* Segond, le notaire.

Ce fut sans préméditation qu'il alla, il y a bien longtems, prendre pied rue Laffitte, n^ 5, dans la maison de ce très aimable notaire, son homonyme.

Il aurait pourtant pu mettre une fortune de lettré dans le petit coffre-fort, car il fit plus d'un héritage, sans compter que pour sa part dans le Grand Journal Villemessantlui donna une part du Figaro^ qui représente aujourd'hui vingt-cinq mille francs de rentes. Mais je Tai dit déjà: Albéric Second n'avait pas le souci du lendemain.

On sait que c'était un maître en l'art de parler. A table nul ne jetait le mot sur la nappe avec plus de brio et d'imprévu. Et comme il gardait son sérieux en débitant les choses les plus comiques, ce qui donnait plus de sel encore à sa verve !

Il n'y avait pas de cœur plus familial. Sur un signe de sa mère il courait à Angoulême et il s'en revenait en disant qu'il avait retrempé son esprit dans la maison natale.

Un matin, il quitte sa mère, rappelé à Paris par un directeur de théâtre qui l'attendait pour mettre une de ses pièces en répétition ; sur le seuil de la porte il voit sa mère pleurer, il l'embrasse encore et va sauter dans l'express. Arrivé à Poitiers, il se promène sur le quai en fumant un cigare; tout à coup le train de Paris à Bordeaux annonce le départ ; Albéric était tout soucieux, il ouvre une portière et se jette dans un compartiment :

A travers ma vie 33y

I - ■ I ■ -^ — » - i ■ ■ I - I ■■ — III I ■ ■ I ^^^^^ I ^m m, I

« Monsieur! Monsieur! lui dit le sous-chef de gare qui l'avait vu descendre du train de Bordeaux à Paris, vous vous trompez. — Je ne me trompe pas, dit Alberic gravement. — Mais, Monsieur, vous allez à Paris, et vous prenez le train de Bordeaux ? — Je le sais bien. »

Et il termine la conversation par un mot de soldat, — car il était toujours un peu « maréchal de France. »

Un coup de sifûet a couru sur la voie ; le train est parti, emportant Albéric, qui s'était reproché d'avoir quitté trop tôt sa mère pour sa comédie.

Il se la rappelait tout en larmes, lui disant : « Je ne te reverrai peut-être pas. » Il voulait lui donner un jour de plus. « Pourquoi es-tu revenu } lui demanda sa mère. — Parce que j'avais oublié mon parapluie. »

Et voilà pourquoi ce fils qui aimait tant sa mère s'en retourna à Angoulême, dans le tombeau de sa famille, lui que ses amis voudraient saluer au Père-Lachaise tout à côté de son ami Balzac.

Venise

Figaro, avril 1889

Un deuil qui prend mon cœur et mon esprit, toute mon âme, m'a ramené à Venise, la seule ville au monde qui semble pleurer nos larmes.

Venise inspire le recueillement, Toubliance et l'effacement*.

• Je ne sais pas si don Carlos est dans ces idées. Je ne le crois pas. La jeunesse, cette altière coureuse d'aventures, garde jusqu'à son couchant les aspirations de l'orgueil humain. Pour-

Il y a deux Venise : la morte et la vivante. La morte est une de ces belles figures de Carpaccio, pâle sous ses habits éclatans de rouge et d'or. Elle nous montre toutes les choses du passé : les fiers doges, les hautes signoras, les illustres artistes. Elle nous arrête à tous les monuniens qui témoignent du génie de Palladio et qui rouvrent les livres de l'histoire vénitienne.

L'autre Venise, la vivante, est une de ces belles filles de Véronèse que l'Adriatique et le soleil italien ont perpétuées jusqu'aujourd'hui, qui n'ont pas la foi profonde, ni le sentiment évangélique des martyrs de Carpaccio, et qui vivent pour vivre, sans aucun souci du sacrifice. C'est la Venise en gondole, chantant la chanson amoureuse. C'est la Venise au soleil, tout à la fête et tout au rire. Elle a eu ses jours de mélancolie, quand l'aigle à deux têtes vint battre des ailes sur le lion de Saint- Marc; mais ce nuage passé, le ciel a retrouvé ses belles aurores blondes et ses gaietés rouges du couchant.

Qui n'aimerait Venise ! Venise aux deux ciels, un en haut, un en bas. L'Adriatique n'est-elle pas un beau miroir qui a son soleil et sa lune? Et puis, quelle admirable ville monumentale, toujours prodigue de marbre et d'art radieux! Quand le voyageur vient à Venise,

tant, je me suis promené ce soir avec le duc de Madrid sur la Piazzetta. Nous avons parlé de Venise et de Paris, sans que le moindre mot de politique vînt troubler nos admirations pour ces deux villes sans pareilles.

Il est vrai que ce sceptique charmant, le prince Gerdroye, qui causait avec nous, ne permet pas qu'on ait d'autres illusions que celles de la femme. La destinée a pourtant placé don Carlos devant deux fières tentatrices : la France et l'Espagne, dont il croit pouvoir revendiquer les royautés, tout en se disant le dernier Bourbon d'Espagne et de France.

A travers ma vie 33g

c'est surtout pour parler à la ville morte; mais, peu à peu, il se prend à vivre de la vie vénitienne. Tout fatigue, même les chefs-d'œuvre les plus éloquens. On se réveille à la musique des concerts en gondole ou à Topera de la Fenice et du théâtre Malibran. Tout justement, le directeur de la Fenice, sans songer à donner une leçon aux directeurs de TAcadémie nationale de musique, a tenté la résurrection du chef-d'œuvre de Gluck. Belle et noble tentative. Il me sait à Venise : gracieusement il m'envoie une loge. Je vais donc réentendre, en Italie ce beau cri de douleurqui, depuis plus d'un siècle, a retenti dans les âmes françaises.

A la Fenice — le phénix des théâtres — comme à rOpéra de Paris, il y a un public, même quand il n'y a qu'un fantôme de spectacle. Les Vénitiens et les Vénitiennes ont fait leurs humanités en musique plus que la plupart des artistes eux-mêmes. S'il n'y a pas toujours sur la scène des talens hors ligne et des voix d'or, ce n'est pas faute d'argent. Le directeur possède des millions ; mais, n'eût-il pas un sou, qu'il pourrait puiser à deux mains dans la fortune des dilettanti vénitiens. C'est une furia pour le grand art des Mozart, des Gluck et des Wagner. A Venise, la passion de la musique a remplacé depuis longtemps la passion pour la peinture. Aussi il fallait entendre les conversations dans les couloirs et dans le foyer! On se croirait quelque peu à l'Académie des beaux-arts. On a surtout discuté sur deux noms, le musicien allemand et la cantatrice américaine :

Gluck et M"' Hastreiter. On admirait Gluck, mais on aurait voulu qu'il sautât par-dessus la vieille grammaire musicale et qu'il brisât les règles qui enchaînaient sa superbe hardiesse. Les Vénitiens n'aiment pas la musique silencieuse, ou plutôt ils n'admettent pas les somnolences rêveuses dans la musique.

Je ne sais rien de plus joli ni de plus pittoresque que la sortie en gondole du théâtre de la Fenice. Conversazione à la fois brusque et caressante. Toutes les opinions traversent le péristyle comme des stylets vénitiens. On réfléchit peut-être en parlant, mais les répliques ne se font pas attendre. Tudieu ! quel cliquetis de phrases sonores! Et des œillades, et des sourires, et des saints! Je serre la main à deux jolies contessine que j'ai connues à Paris; mais les gondoles attendent; chaque gondolier jette un appel. On se précipite à son tour en toute désinvolture, car la gondole n'attend pas plus que les voitures à l'Opéra; moins encore, tant les gondoliers veulent monter les uns sur les autres — et ils montent les uns sur les autres. Et il y a beaucoup de gondoles à deux rameurs, comme il y a des coupés à deux chevaux. La signora descend du pied le plus leste et le plus hardi, tout en tournant encore la tête pour saluer. Un pas de travers, elle tomberait dans le grand canal ; mais elle a des ailes aux talons.

Voilà quatre signoras qui mettent le pied prestement dans la même- gondole ; elles se nichent avec une grâce savante ou plutôt naturelle sous Itfelze, Ce mouvement

A travers ma vie 3^i

de dos n'est pas si facile qu'on le croit'; car, sur la gondole qui vacille, il faut se baisser à mi-corprs pour passer la tète la croupe en avant : une femme lente et maladroite y laisserait son chignon. Mais, avec une admirable précision, les Vénitiennes entrent chez elles, car, là, elles sont bien chez elles. Bonsoir la compagnie ! les voilà toutes qui fuient à droite, à gauche, par-ci, par-là, vers leur palais, où les attend la collazione. On y mangera bien un peu son prochain ; heureusement je n'ai vu que de belles dents en cette fête, où on avait mis dehors tous ses diamans et toutes ses perles.

Mais ce que je n'ai pas vu, ce sont les chevelures blondes. Toutes ces jolies contesse et contessine sont brunes comme des Napolitaines ou comme des Transtévérines.

11 y a longtemps que j*ai salué les Vénitiennes pour la première fois. Nous étions venus ici avec Roger de Beauvoir, qui avait la passion des blondes. Nous en vîmes beaucoup, des patriciennes comme des porteuses d*eau. Or, à cette heure, il n'y eh a plus du tout. Les brunes tiennent le haut des gondoles, mais les belles dorées de Giorgione et de Titien ont disparu peu à peu. Venise s'est mésalliée avec l'Orient et avec le Sud, à moins qu'elle n'ait perdu l'art de dorer sa chevelure — cet art que les Parisiennes ont retrouvé plus ou moins, car on y reconnaît trop les brunes d'occasion. Les héroïnes de TArioste et du Tasse étaient blondes naturellement, si

j'en crois les cheveux de Lucrèce Borgia, que je voyais encore ces jours-ci à la bibliothèque Ambroisîenne, sur un autographe de la célèbre héroïne de Victor Hugo. Il est vrai qu'il faut avoir la foi pour reconnaître en cette torsade les cheveux de la dame. On dirait des cheveux coupés hier, tant ils sont encore vivans; tandis que, si j'ai bonne mémoire, les cheveux que j'ai vus là autrefois n'étaient ni si longs ni si brillans ; le temps les avait séchés et, si je puis dire, émiettés. Je crois bien me rappeler aussi qu'ils me paraissaient alors dorés — je ne dirai pas au procédé ruolz, mais au procédé vénitien — car, pendant toute la Renaissance, la mode voulait que les patriciennes fussent dorées comme les amoureuses de Véronèse et comme la Violante de Titien. Aujourd'hui beaucoup de patriciennes se contentent d'être jolies et brunes, sans s'inquiéter de la dorure ; mais c'est surtout parmi les plébéiennes qu'on cherche en vain des blondes. Je me rappelle une saison où Meissonier, Théophile et moi nous admirions à tous les puits et à toutes, les fontaines les porteuses d'eau qui avaient les cheveux couleur de leurs seaux de cuivre.

Je doute qu'on puisse dire encore longtemps des Vénitiennes ce que disait Gozzi : « Biondo e bianco », à moins que les Vénitiennes ne se hasardent plus qu'à courir l'aventure avec les Vénitiens de race, sans changer d'atmosphère ni de mirage. Qu'elles retournent aussi à l'école des vierges primitives qui leur réapprendront le charme idéal du sourire.

On a dit que le type autrichien a dû modifier le type

vénitien, quoique les mariages fussent rares, à cause de

aversion naturelle des deux races. Mais, depuis que

A travers ma vie 3^3

TAutriche n'a plus le pied sur Venise, elle y a la main. On n'a jamais vu plus d'Autrichiens à Venise qu'à partir du jour où l'Autriche ne régna plus en Lombardie. Selon Théophile Gautier, on retrouvait encore il y a quarante ans « les modèles de Bellini, de Giorgone et de Véronèse ». Déjà le croisement des races lui donne tort Venise ! Venise ! vas-tu t'ensevelir dans les bras des Visigoths? Vénitiens et Vénitiennes, faites donc des Vénitiens et des Vénitiennes!

A Venise, l'histoire parle à chaque porte des palais. Là ville est tout un Panthéon. On ne peut pas aller à pied ou en gondole sans qu'un nom célèbre sonne à l'oreille. Ainsi je descends dans une albergo, sur le Grand-Canal, à deux pas de la place de Saint-Marc. L'hôtelier, qui a la figure d'un patricien, me conte bien vite l'histoire de son palais, devenu l'hôtel de l'Europe. C'est l'ancien palais Giustiani, ce Giustiani, dont un des descendans fut le beau-père de Tiepolo que la postérité a salué comme un des derniers grands peintres. Ce palais Giustiani fut choisi pour la fête qu'on donna, le i3 septembre 1515, en commémoration de la victoire de l'armée franco-véni' tienne à Marignan.

Quelques années après, Jean de Médicis vint habiter ce palais pour y « boire le soleil de Venise». Il y avait encore des Giustiani, mais ils en étaient déjà à louer leur palais. Le dernier de la famille se traîna jusqu'en 1792, jetant un regard de regret sur le palais de ses ancêtres, qui était devenu l'ambassade d'Espagne. Mais le palais n'avait pas dit son dernier mot ni chanté sa dernière chanson. Au premier étage, en 1798, on y signa la ces-

sion de la Vénétie à la France, et en 1866 les Français y signèrent la cession de Venise à l'Italie. Ce fut alors le tour des musiciens. Au second et au troisième étages, on y vit tour à tour Meyerbeer, Verdi et Wagner. Meyerbeer y a travaillé à VÈtoile du Nord ; Verdi y a composé toute la Traviata et Rigoletto. Wagner, tantôt au second, tantôt au troisième étage, y a composé les Niebelungen et le premier acte de Parsifal.

Voici ce que nous a conté Thôtelier, et ceci n'est pas un conte : ces trois grands compositeurs lui ont laissé des souvenirs. Il a ajouté ; « Ma maison est Thôtel de toutes les têtes couronnées qui viennent à Venise. » Nous n'avions pour toute couronne qu'un chapeau mou, mais l'hôtelier nous fit la grâce de nous recevoir et nous donna un des trois salons-galerie sur le Grand-Canal.

J'écris donc ces quelques lignes au hasard de la plume, à l'hôtel de l'Europe dans une atmosphère musicale. J'ai, comme les maîtres vénitiens, l'enchantement d'un panorama inouï, avec le Lido pour horizon. Quelle merveilleuse perspective que toutes ces églises et tous ces palais qui sont le poème du marbre, et qui semblent voir passer avec un sourire de fête les siècles, les mouettes blanches, les gondoles noires !

L'hôtelier me raconte cette histoire : Pendant que Wagner composait la première journée de Parsifal. On lui apprit que c'était là même et sur le même piano que Verdi avait composé Aida. Wagner bondit, rejeta son crayon, donna un coup de poing sur le piano et s'écria: « Qu'on se dépêche de me donner un autre salon. »

Dans cet autre salon il eut un meilleur mouvement: tout près de lui, une voyageuse française jouait la Sérénade de Métra. Il écouta et sonna. « Quel est le coquin quiafait cette valse? » On lui répondit : « Olivier Métra. — C'est charmant; où a-t-il trouvé cela? »

A travers ma vie 3^5

Venise a sa poésie jusque dans le Ghetto : Verdi, Meissonier et Ziem se rencontrent la cherchant encore dans la ville du moyen âge.

Autrefois on enfermait, au coucher du soleil, les juifs au Ghetto, sans se douter qu'un jour les juifs seraient quelque peu maîtres de Venise, puisque Targent est aujourd'hui le vrai souverain. Qu'en dit Law dans son tombeau à San Moséî^ car c'est à Venise qu'il est venu jouer avec la mort sa dernière partie de lansquenet.

Quoique les Vénitiens prêchent d'exemple la sainte économie, comme disait Turgot, ils vivent bon jeu, bon argent, sans trop se préoccuper de thésauriser. L'or, pour eux, c'est le soleil, c'est l'amour, c'est la chanson. Tous les soirs, nous étions émerveillés par la gaieté chantante de toute une gondole pavoisée de Vénitiens et de Vénitiennes du peuple, qui donnaient leur concert sur le Grand-Canal, sous la lumière de la lune et de quelques lanternes « vénitiennes ».

Il y avait là de vrais maîtres chanteurs et de vraies cantatrices. On ne redisait pas les chansons du Tasse, parce que Byron n'est plus à Venise ; mais on chantait la canzone italienne, avec accompagnement de harpes, de violes et — le croiria-l-on > — de pianos. Tout le monde y joue sa partie dans la plus cordiale harmonie : hommes, femmes, enfans, sur la vague bleue, quia aussi son éloquence en se brisant aux murs des vieux palais.

C'est l'éternel Miserere de la Venise morte.

J'ai donc, dans mon deuil, passé quelque temps à Venise sous son poétique voile de tristesse qui a doucement enseveli ma disperaiione. C'est là qu'il faut aller quand souffre le cœur ou l'esprit.

Le violon d'Orphée

Métra m'avait promis de me violoner sa Sérénade le jour de ma mort, mais il est parti avant moi.

Ce n'est pas sans raison que les anciens ont armé la Mort d'une faux, puisqu'elle ne coupe jamais un seul épi à la fois. C'est par gerbes qu'elle procède, même dans les plus hautes régions. Augier, Ricord, Métra, fauchés du même coup !

J'ai rêvé cette nuit que je les voyais prendre le train express à destination inconnue. Ils m'ont fait un signe d'adieu et m'ont laissé sur le quai du départ en me disant « Tu as manqué le train ! »

Nous passons tous notre vie à manquer le train pour toutes choses, hormis pour l'amour. Et encore il y en a beaucoup qui restent dans la salle d'attente.

Olivier Métra fut mon ami dès sa dix-huitième année. Je le surpris un soir encore imberbe, conduisant un^orcheàtre invraisemblable dans un arrière-cabaret. Dès U lendemain je le présentai au poëte Victor Mabille, l'auteur des CigaretteSy lequel il ne faut pas confondre avec son frère, qui lui a longtems survécu. Victor Mabille gouvernait le Château des fleurs ^ le Château des jeunes. filles qui ont brûlé la politesse aux vertus domestiques.

En ce jardin féerique, on rencontrait les demoiselles comme Cora Pçarl, la marquise de Chabrillan, Anna Delion et autres petites dames de qualité. Pour toute

A travers ma vie S^j

recommandation, je priai Métra de se mettre au piano de Victor Mabille. Il lui joua la Valse des Roses que j'avais entendue la veille au cabaret-chantant. Victor Mabille décida, séance tenante, qu'il renverrait son chef d'orchestre le jour même, pour donner le bâton à Olivier Métra.

Ce fut dans ces tems-là que le musicien composa toutes les adorables valses qui lui font un cortège pour Tautre monde. Et ce mot-là ne sonne pas trop haut pour ceux qui mettent la mélodie au-dessus de la science.

Alors, tout le monde allait au Château des Fleurs : Augier, Madrazzo, Kalil pacha, le prince d'Orange, Roqueplan, le duc de Morny, Paul de Saint-Victor, Albéric Second, Sainte-Beuve, La Guéronnière, Meissonier, Baudry, vingt autres pris dans tous les mondes où Ton s'amusait.

Je revis donc souvent Métra, qui était le plus charmant causeur du monde avec beaucoup de verve et d'humour, mais d'une fantaisie trop abracadabrante. Par exemple, un jour je le rencontrai à Bougival, faisant la planche sur la Seine, vêtu d'une chemise de femme presque toute en dentelle. Un autre jour il vint me demander de lui servir de témoin. Je croyais que c'était un duel — un duel en effet : une très jolie cantatrice, retour d'Amérique, lui avait demandé sa main.

Je n'aime pas beaucoup être témoin de ces duels-là, parce que, si on n'apporte pas le bonheur aux mariés, on croit leur avoir porté malheur ; mais je ne pouvais rien refuser à Olivier Métra, ami de cœur et ami d'esprit, poète comme pas un dans sa musique tour à tour joyeuse, profonde, imprévue, où le cœur éclate dans ses

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battemens et ses tempêtes, où le sourire se mouille d'une larme, où la gaieté couvre des cris déchirans.

Me voilà donc son premier témoin ; la fête est très gaie, malgré Técharpe de M. le maire, malgré le sermon de M. le curé. Après un dîner somptueux, les convives laissent les mariés à leur bonheur et vont se perdre par la grande ville, qui pour l'argent, qui pour l'amour.

A huit jours de là M™° Olivier Métra m'avait invité à prendre le thé ; naturellement j'y allai. J'étais curieux de voir de très près ces gens heureux; mais voilà qu'en entrant dans leur joli appartement de l'avenue de Wagram, un vrai nid d'amoureux, je vois la jeune femme tout éplorée. « Que s'est-il donc passé, grand Dieu? »

Elle me tend la main : « Ce qui s'est passé .^ Asseyezvous et écoutez : les premiers jours, il a été charmant et charmeur ; hier encore, le déjeuner a été fort gai ; l'aprèsmidi, toute de musique et de passion; pendant le dîner il devint soucieux, il ne tenait pas en place; deux fois il ouvrit la croisée, deux fois j'allai la fermer, lui demandant s'il voulait s'envoler par la fenêtre. « Oui, me dit-il, rien que pour aller chercher le journal du soir ...»

M*"^ Olivier Métra se tut: « Eh bien? — Eh bien,

il est descendu quatre à quatre, sans prendre son chapeau, et. . . »

Un silence. La mariée fondit en larmes. « Et il n'est

pas revenu !... il n'est pas revenu! »

Et il ne revint pas.

Il avait trouvé la vraie femme de ses rêves, mais ce grand fantaisiste avait en ce tems-là trop de femmes

A travers ma vie 3^ç

dans son jeu. Je le rencontrai quelques jours après. « J'espère que tu es retourné chez ta femme .> — Non; j'ai oublié son numéro. — Tu ne sais donc pas qu'elle pleure } — Oui, mais les autres aussi. Après tout, ajouta-t-il, avec un sourire mélancolique, ç*a été un mariage heureux. Nous nous sommes adorés et nous nous sommes quittés sur la bonne bouche. Je ne voulais pas que cette belle aventure se terminât par la romance Monsieur et madame Denis, »

Je ne crois pas trahir Thistoire en disant que madame Olivier Métra a fini par se consoler.

Elle porta le deuil du bonheur rêvé, mais elle tenta un autre bonheur en épousant le marquis de Saint- Pierre, qui mourut en pleine lune de miel. Je suppose que la marquise se consola encore dans le château somptueux dont elle a hérité du marquis; mais c'est Métra qui hante son souvenir; aussi a-t-elle à Paris pour pied-à-terre Tappartement où elle fut pendant quelques jours si heureuse avec le compositeur de la Valse des Roses et du Tour du Monde. Le tour du monde ! elle Tavait fait en cantatrice toute rayonnante de beauté, au temps ou le très aimable Gustave Claudin lui lisait Bossuet du soir au matin.

Métra trouvait avec son archet Tensorcellement des harmonies amoureuses. Les femmes qui ont aimé buvaient l'ivresse dans le tournoiement extatique de la valse des Roses ou des Faunes. Celles que les passions n'ont fait qu'effleurer y ont trouvé encore la volupté, car elles y respiraient des parfums troublans, comme dans une promenade sur un fleuve on respire les senteurs lointaines des rivages où l'on abordera jamais.

C'était beau de voir Métra gouverner l'orchestre, quel

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que fût l'orchestre, avec sa baguette de fée; mais c'était mieux encore de le voir faire vibrer le piano à toutes les passions comme Listz et comme Chopin.

Un jour qu'il jouait chez moi après dîner, Persigny, qui certes ne passait pas pour un mélomane, fut transporté à ce point qu'il alla lui serrer les deux mains avec une effusion toute fraternelle. « Monsieur, lui dit-il, c'est le seul jour où je regrette de n'être plus ministre, car je serais bien heureux de vous donner la croix; mais demain je parlerai de vous à l'empereur. »

On était en 1870. Le lendemain il était trop tard.

Et quand on pense que les ministres, depuis 1870 ont refusé de décorer Métra sous prétexte qu'il ne composait pas de la musique sérieuse! L'empereur de Russie et le roi d'Espagne n'étaient pas si bêtes. Ils recevaient Métra à leur table, et ils lui donnaient la croix de Saint- Stanislas et la croix de Charles IIL

A la dernière distribution de croix par le ministre des beaux-arts, il y en eut une pour un compositeur c sérieux », dont la musique ferait aboyer tous les chiens de Paris — si on la chantait ; — mais grâce à Dieu, on ne la chante pas. Métra disait gaiement à ce propos : « On avait déjà décoré les trois locataires de la maison. Pour ne pas faire de jaloux, le ministre vient de décorer le concierge. »

Après avoir valsé sur un air de Métra, une grande dame disait : « Voyez- vous, je commettrais un crime en valsant La Sérénade ou La Vague, »

A travers ma vie 35i

Evocation

6 septembre 1890

Le soir, un dimanche. Je ne sais où aller. J'écrirais bien un sonnet, mais j'en ai tant rimé! Il fait un tems, en cet été diluvien, à ne pas mettre un poète à la porte. Il a grêlé ce matin, il pleut ce soir. Je sors pourtant pour respirer et pour rencontrer un ami. Hélas ! j'oublie que tous mes amis sont partis pour le pays des morts. ,

Ma pauvre montagne de Beaujon est bien dépoétisée. Un ancien a dit que chaque coin de terre avait son heure. Cette heure, pour Beaujon, carillonne gaiement de 1840 à 1870, vingt années où le cœur de Paris battait à triple sonnnerie. Lord Byron et Chateaubriand avaient passé par Beaujon comme pour y répandre le parfum de jeunesse éternelle. Quand je bâtis là mon nid, il n'y avait que sept ou huit habitations, mais quels habitans I Rue Lord-Byron, Théophile Gautier et Rosà Bonheur. Au pied de la montagne, sur les Champs-Elysées, M. et M"® de Girardin; rue de Balzac, Balzac luimême; rue Chateaubriand, Béranger et Lisette. Tout à côté Lamennais. Quelle moisson de souvenirs !

Je demeurais moi-même rue Chateaubriand. Plus d'une fois, le matin, j'allai déjeuner chez Béranger avec Lamennais. Ce pauvre Béranger, qui n'avait que deux mille livres de rente, accueillait chaque jour je ne sais combien de solliciteurs, qui pour être sénateur, qui pour

être bibliothécaire, qui pour avoir cent sous, car Béranger était infatigable pour les autres. Et comme on abusait de cette bonté d*âme !

Rue de Beaujon, il y avait aussi le peintre Gudin, surnommé TAmiral pour ses marines. Il était fastueux et recevait tout Paris au château de Beaujon, aujourd'hui à M"* Salomon de Rothschild. Ce fut dans les jardins du château que Nieuwerkerke tua à moitié d'un coup de poing un coquin qui avait frappé une femme. Lui-même avait son atelier à Beaujon contre la maison de Morny, lequel n'en conservait pas moins au bas des Champs- Elysées, sa Niche à Fidèky cet infidèle ! Un* peu plus loin, la comtesse d'Agout allumait la lampe de Daniel Sterne pour écrire ses pages plus ou qjoins philosophieques, plus ou moins romanesques, au clair de lune de la baronne de Staél. On s'ennuyait chez elle. Là aussi vivait la comtesse de L..k, surnommée Tas de pique, dont Emile de Girardin était Tamant de cœur. Grâce à sa taille, on pouvait le cacher dans les armoires à robes. Une nuit qu'il s'attardait, le mari sonna contre son habitude, car il avait ailleurs un as de cœur : « O mon Dieu, s'écria Girardin tout désespéré, je suis sûr qu'on vient me chercher parce que les machines ont sauté! » Ce qui peint bien le fameux publiciste, toujours plus préoccupé de son journal que de sa femme et de sa maîtresse.

Rue de Beaujon, il y avait aussi le prince de Brunswick, célèbre à plus d'un titre par son hôtel rose, ses maîtresses brunes ou rousses et son voyage en ballon. 11 avait été si malade à son premier voyage à Londres que, ne voulant pas reprendre la mer, il était revenu d'Angleterre dans le ballon de Nadar. Je pourrais parler

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des jolies vendangeuses qui, en 1852, vendangèrent mon arpent de vignes qui allait de la rue Chateaubriand à la rue Lord-Byron. Rachel dominait ce groupe de belles comédiennes qui ne s'étaient jamais trouvées à de pareilles vendanges.

Nous avions encore à Beaujon : Dickens, qui y passa deux hivers; la belle Norwégienne qui institua Thôteldu Plaisir, Mesdames^ Anna Delion, la Barruchi, Juliette Beau, Esther Guimond. Ces quatre dames du jeu de cartes de la haute fashion recevaient la meilleure société — côté des hommes, — des princes du sang, comme Jérôme Bonaparte, des ambassadeurs, comme le prince de Metternich ou le commandeur Nigra.

M. de Balzac n'a pas vécu longtemps dans sa jolie maisonnette de jardinier, mais M"' de Balzac y a vécu plus d'un quart de siècle. Pourquoi M"*® Salomon de Rothschild a-t-elle abattu ce joli nid dans les arbres pour planter deux peupliers déplus dans son jardin? C'a été un crime devant l'histoire. C'était d'ailleurs tout ce qui restait du temps de M. Beaujon, dont elle a rebât le château. La maisonnette de Balzac fût demeurée dans le parc une des plus rares curiosités de Paris. O marteau sacrilège! Lehmann, qui demeurait en face, en avait gardé un joli croquis. Les trois peintres Giraud, qui étaient du voisinage, en avaient eux-mêmes dessiné le profil ; mais cela se retrou vera-t-il ?

Où sont toutes ces figures? c'est vainement que je les évoque. Je ne vois plus même leurs ombres. Mais un passant me serre la main, un obstiné habitant de Beaujon ; c'est Jean Gigoux, qui porte gaiement ses quatrevingt-huit ans. « Eh bien, me dit-il, c'est aujourd'hui dimanche, on se croise les bras. » Il ajoute gaiement :

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« Quand il fait nuit, car j'ai-peint jusqu'au soir, tu viendras voir ça un jour ou l'autre, un portrait de femme, haut en couleur, une pénétration de sentiment, des yeux qui sont des éclairs, quoique la dame soit belle ; j'ouvre le matin la porte à quelques jolis modèles pour me mettre en train. C'est bien naturel, n'est-ce pas? Voilà soixante-dix ans que je fais de la peinture; mon maître Titien est mort de la peste à cent ans, moi j'ai bravé l'an passé Tinfluenza, j'espère bien peindre encore une douzaine d'années ; viens donc déjeuner dimanche, tu retrouveras chez moi un autre bon diable qui ne s'embête pas dans l'existence. » Gigoux voulait parler d'Etienne Arago, né comme lui au commencement du siècle ; « Je mourrai avant eux, parce que j'ai plus vécu. »

Je suis rentré chez moi sans autre rencontre, regrettant le tems où j'entendais le violon de Métra au château des Fleurs. Métra ! si gai et si vivant, encore un fantôme I

Combien d'autres personnalités, à Beaujon, qui continuaient la haute vie et la vie de bohème! De tous ces habitans célèbres, que reste-t-il en mon voisinage } Augustine Brohan qui, le jeudi, donne à dîner à d'anciens amis, témoin Camille Rogier qui n'a que quatre fois vingt ans, à des auteurs dramatiques comme celui qui a écrit : Je dîne chez ma mère,

La princesse MatHilde est demeurée fidèle à sa première oasis dans un parc enchanté. De la rue de Courcelle à la rue cte Berry, il n y eut qu'un pas et une révolution.

Et tant d'autres figures glorieuses qui ont passé là, mais qui n'y passent plus! Lord Byron y a laissé son buste, une tête superbe. Le prince de Capoue et le comte

A travers ma vie 355

d'Orsay y ont peint et sculpté. Combien d'artistes, combien de poètes sont venus planter là leurs laurijers! combien de femmes s'y sont épanouies au rayonnement de leur beauté, dans ce paradis des Champs-Elysées!

On ne refait pas le passé, quelle que soit la magie du souvenir. Je vais me consoler de tant de tableaux effacés sous mon marronnier rose qui date des anciens tems et qui murmure tout autour de moi je ne sais quelle symphonie des jours évanouis.

Mea cuipa

En ces Confessions, je pourrais dire beaucoup de mal de moi; mais, outre que ceci me serait désagréable, vous pourriez ne pas me croire, comme ce confesseur qui disait à une de ses pénitentes : «Tout ce que vous voudrez, mon enfant, mais je ne croirai jamais ce que vous me dites aujourd'hui. » Le cœur humain ou plutôt Tesprit humain est ainsi fait que s'ilest coupable sept fois par jour, c'est que les législateurs chrétiens ont institué sept péchés capitaux. J'aime mieux tout de suite me confesser de ces péchés mortels, moins toutefois de celui de la noire Envie, n'ayant jamais trouvé que ce fût la peine d'envier quelqu'un.

Sommes-nous réellement coupables de ne pas étouffer en nous toutes les semences du mal? C'est à peu près comme si on accusait la nature de produire la ciguë et l'ortie. Pas un d'entre nous qui ne s'efforce d'arracher les mauvaises herbes pour que la moisson soit meilleure. Mais celui qui ne récolte dans sa gerbe que

bluets et coquelicots ne sera-t-il pas pardonné de n'avoir mQissonné que l'ivraie?

Tout en accusant la Fatalité, je reconnais que souvent j'ai suivi lâchement les passions. Non seulement je ne me contentais pas de me faire entraîner par elles, mais je fouettais allègrement les quatre chevaux du char des folies humaines. Ce dont je dois m'accuser le plus, c'a été d'avoir quelquefois profané la religion du souvenir, en m'asseyant trop tôt, après un deuil profond, au gai festin de la vie au jour le jour, oubliant hier pour ne penser qu'à demain. C'est ainsi qu'ayant perdu des femmes bienaimées, on m'a revu trop vite en la compagnie d'autres femmes, mais ce n'était pas pour oublier. Dieu m'est témoin que nul n'a mieux gardé dans son cœur l'image des chères disparues. Le prince de Metternich, qui s'était marié trois fois, disait en mourant cette parole toute diplomatiqee : « Je vais revoir ma femme. — Laquelle? lui demanda-t-on. — Celle qui m'attend. » A cette question, moi qui ne suis pas diplomate, je répondrais dans l'esprit de Jésus-Christ : « Celles qui m'attendent. » Aussi, dans ma foi vers la vie future, j'entrevois sans trouble le moment où je retrouverai les âmes qui ont été la joie de la mienne et qui seront jusqu'au dernier jour les lumières de mon cœur.

Les roses rient sur les tombeaux. La vie rit dans les bras de la mort. Combien de tombeaux dans le cœur et combien de sourires sur les lèvres! C'est que le cœur, cette parcelle divinisée de la nature, refleurit toujours après la mauvaise saison, comme refleurit la vallée après les neiges de l'hyver. Le rayon brûle le linceul. ....

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