LES COMÉDIENNES D'A COTÉ
'.ilieu du siècle
C'est encore Gavarni qui nous donne la physionomie des femmes de ce tems-là. La grande dame, la bourgeoise, la modiste et la marchande des quatre saisons.
Voltaire n'a-t-il pas dit qu'on jugeait une époque par les femmes? Ces quatre Parisiennes que vous voyez là, ne donnent-elles pas l'air du tems? Ne rappellent-elles pas la crinoline des duchesses, les dentelles et les volants de la bourgeoise, la désinvolture de la modiste qui retourne la tête pour voir qui la suit, enfin la marchande des quatre saisons, dans son débraillé pittoresque et dans sa pose artistement canaille, dont aucune autre nation européenne ne nous offre le type? La courtisane manque à ce quatuor.
C'était le tems oij les grandes « hétaïres » allaient descendre du trottoir pour prendre le haut du pavé avec leurs équipages tapageurs.
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Quelques-unes s'élevèrent jusqu'aux sommets de rOlympe phrynéen. Et il y avait d'ailleurs tant de grandes dames qui descendaient de l'Olympe des hautes vertus, qu'on ne s'offensait pas de voir ces demoiselles trôner dans toutes les avant-scènes du monde parisien.
L'académie des inscriptions et des belles-lettres ne manquera pas de mettre dans cent ans cette question au concours pour un de ses prix élevés : La Dame aux caméliaSy a-t-elle existé ou n'est-elle qu'un roman et une comédie d'Alexandre Dumas, second du nom } Il lui faudra aussi mettre au concours l'énigme de M"® Cora Pearl, qui déjà se perd dans la nuit des tems. D'autres courtisanes célèbres éveilleront la curiosité des chercheurs^ par exemple, Anna Deslions, la beauté majestueuse surnommée la princesse parce qu'elle trônait dans un château impérial quand elle ne tenait pas sa cour aux Champs-Elysées, chez elle, chez la Barrucchi, chez Juliette Beau, chez la Guimont. On recherchera aussi les origines et les auréoles et les déchéances de la nouvelle Marguerite des Marguerites qui apprenait l'histoire à Napoléon III, après avoir été marchande de plaisirs. Voilà l'plaisirl Messieurs, voilà l'plaisir! Mesdames.
Oui, le plaisir. Mesdames, car elle avait été à l'école de Sapho.
J'ai donné, au tome II de mes Confessions^ la silhouette de la Dame aux camélias. J'ai improvisé un sonnet à Anna Deslions, n'ayant d'autre pupitre que son sein. J'ai voyagé de Paris à Versailles avec cette altière Cora Pearl, qui se croyait une Montespan; enfin j'ai soupe avec W^^ Bellanger, et j'ai fait répéter son rôle à Juliette Beau, qui jouait Daphnis le soir aux Bouffes-Parisiens pour mieux jouer Chloé la nuit avec ses amoureux.
La Madone
Une de ces grandes étoiles était surnommée la Madone, parce que c'était la beauté non pas des vierges de Raphaél, qui ne sont pas belles, mais des vierges de Técole primitive.
Cette Madone eut tous les triomphes auprès des hauts chercheurs d'aventures. Ce fut ainsi qu'elle apparut dans le monde du docteur Véron. Elle trônait déjà d'ailleurs parmi les princes, cette princesse de la beauté. Le jour où elle dîna pour la première foi chez Véron, elle y rencontra une tragédienne dont elle devint éperdument l'amie, au point que dans tous les dîners qui suivirent quoiqu'on les plaçât à dessein aux deux bouts de la table, l'une courait à l'autre et ne voulait pas de séparation.
Jamais deux femmes ne furent mieux faites pour se comprendre. La tragédienne aimait la beauté, la Madone aimait l'esprit.
Cette amitié des deux femmes m'inquiétait toujours pour le lendemain si la tragédienne devait jouer : on passait toute la nuit à un lansquenet affolé, ruisselant d'or et de gais propos. Il est superflu de dire que nous étions tous amoureux de ces deux incomparables.
Il n'y avait plus de fête quand elles n'étaient pas là. Hélas ! il y a des fêtes sans lendemain, car le lendemain de ces fêtes la tragédienne mourut et la Madone se maria au prince Soltikoff. Pouvait-elle moins faire que d'épouser un prince vraiment prince, un idolâtre des belles femmes et des beaux-arts? On sait que son cabinet de curiosités était tout plein de merveilles irretrouvables.
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Un jour chez moi il voulut à tout prix m'acheter une chaise à porteurs d'un joli tarabiscotage, d'un rococo qui avait souvent promené M"'® de Pompadour. Je consentis, à la condition que cette chaise à porteurs irait de chez moi chez le prince avec la Madone dedans. Elle se prêta de bonne grâce à cette fantaisie; elle invita quelques amis à lui servir d'escorte : vrai pèlerinage à la Watteau.
Je n'entendis plus guère parler de la Madone, mais, quand parurent les Confessions, elle revint me voir précédée d'un ambassadeur. J'avais plusieurs fois dans mes Mémoires rappelé non pas son nom de princesse, mais son nom de Madone. Or, Charles Daugny, un des nôtres du tems passé, se fit annoncer pour une affaire grave. J'allai au devant de lui joyeux de retrouver un camarade d'antan. « Mon ami, me dit-il, vous avez désespéré la princesse Soltikoff. — Vous me renversez! Qu'ai-je donc fait? — Vous avez réveillé le souvenir de la Madone dans vos Confessions, — C'est un souvenir impérissable. Est-ce donc un crime d'avoir été belle? — Belle elle l'est toujours, mais vous lui avez arraché des larmes de désespoir. Elle avait oublié la Madone; elle a peur que tous les journaux ne reparlent d'elle. — Mais, mon ami, hormis nous deux qui donc se la rappelle ? — Elle veut elle-même vous conter ses chagrins, voulez-vous la recevoir ? — De tout mon cœur. »
Et nous voilà allant tous les deux au devant de la princesse Soltikoff, qui était restée dans son coupé. Elle me. tendit la main. Je lui donnai le bras et nous montâmes l'escalier.
Pendant tout un quart d'heure cette femme charmante, qui devait m'arracher les yeux, me parla du tems passé,
comme si elle répandait les roses de son cœur. « Ah ! Rachel, s'écriait-elle sans cesse, quelle femme i c'a été ma seule dévotion.
Nous réveillâmes ainsi tout le passé. Il nous semblait boire encore à la coupe capiteuse de la jeunesse. « Croyez-vous, dit-elle tout à coup, que Charles Daugny, ce fou qui est là devant vous, est encore amoureux de moi depuis 1850? — Oui, oui, dit l'amoureux; c'est que je n'ai rien trouvé de mieux que vous. »
Je demandai indiscrètement à la princesse si le prince permettait qu'on aimât ainsi sa femme. « Oh ! le prince est toujours jaloux, mais il juge que Charles Daugny n'est pas bien dangereux; aussi ces messieurs sont-ils très bons amis. »
La Madone me demanda comme une grâce de supprimer son pseudonyme dans le III® volume des Confessions. « Cela va faire des frais, dit-elle, mais je donnerai bien volontiers dix mille francs à votre éditeur pour que cela soit fait à l'instant même, car je ne veux pas désoler le prince. Or il m'a dit ces jours-ci qu'il allait lire votre livre. Dès que vous aurez un exemplaire, Daugny le prendra chez vous. — C'est dit, n'est-ce pas? murmura Daugny en me serrant la main, mais c'est moi qui payerai les frais de la réimpression. — Vous êtes des enfans, et vous m'offensez, dis-je, en embrassant la Madone. Puisque j'ai causé un chagrin à de si beaux yeux, je suis trop heureux d'y ramener un sourire. »
La Madone mourut Tan passé; le prince, désespéré, ne lui survécut pas ; Daugny les pleura tous les deux et mourut lui-même de ne plus voir cette charmeresse, qui avait été l'âme de sa vie, après les cartes et les soupers.
Cora Pearl
Cora Pearl, qui a passé comme une comète éperdue sous le ciel tout étoile de jolies filles des Bouffes-Parisiens, sans parler de tous les ciels de lit qu'elle a illustrés, n'avait pas la grâce nonchalante et rêveuse des Anglaises. Elle rappelait plutôt au premier abord lesking's Charles mâtinés de boules-dogues. Elle avait inspiré à Lassouche, ce comédien irretrouvablc, le besoin de tutoyer une blonde, et il la tutoya pour rien, quoique cela coûtât fort cher aux seigneurs de l'orchestre. J'ai rencontré la demoiselle à Ems marchant « à pas de biche » avec un air boudeur. Corail et perles « pattes de corail sur les lèvres et lait de perles sur les joues ». Elle était bientôt déshabillée mais, Dieu de Dieu! quel travail le matin pour son maquillage! C'était l'art cachant la nature. Elle imposait la mode chez ces dames — la mode par le chic — elle qui avait le chic de la beauté !
Elle a eu son jour comme les plus adorées, ne s'étonnant pas de lire les plus jolies lettres de princes et les plus amoureux billets de tous ces messieurs. Il ne fallait pas lui marcher sur les pieds, sinon avec les lèvres. En un mot une idole ! Et pourquoi } Elle avait de beaux chevaux qu'elle conduisait avec plus de douceur que ses amants.
En ce tems-là, on parlait de mines californiennes; on les retrouvait après souper chez Cora Pearl. Elle ne comptait pas, jusqu'au jour où elle tomba au rang de demoiselle de cinq louis. C'était écrit. Elle vint me confesser sa rage et son désespoir « il n'y a plus que des imbéciles, il n'y a plus que des grues ». Et elle me montrait ses bras et elle me montrait ses jambes et elle me me montrait son sein : qui donc parmi ces grues pourrait faire la roue avec ce « great attraction » l Je lui conseillai de retourner en Angleterre, mais elle avait rêvé une pyramide en France pour tombeau, tout comme Sémiramis.
J'avais connu miss Cora Pearl en son ascension. J'ai voulu la revoir dans ses déchéances. Je la rencontrais bien çà et là, au bois, aux courses, au théâtre, mais j'étais curieux d'étudier de plus près cette princesse ayant eu toutes les impertinences des ladys, trônant dans leur château et ne s'humiliant jamais même dans l'amour. Mais la chute était venue.
Elle demeurait alors au voisinage de l'hôtel Païva, deux portes plus loin dans un entre-sol bric-à-brac, audessus d'un magasin de voitures. Une après-midi j'allai frapper à sa porle : « Bonjour, Cora 1 » Elle me sauta au cou, tant elle était contente de revoir un ami des beaux jours. « Oui, Cora, me dit-elle, mais Cora sans perles. — Toujours jolie ! lui dis-je sans conviction. — Pas du
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tout ; voyez, mes joues sont sillonnées de larmes ; ne dites pas ça dans les journaux, car à Paris, on n'aime pas les femmes qui pleurent. »
Puis me montrant ce pauvre intérieur qui grimaçait au souvenir de son luxe passé : « De chute en chute, je suis tombée jusqu'à cet entre-sol de malheur, mais je n'ai pas dit mon dernier mot. » Elle releva la tête avec fierté. « Quoi, ma chère Cora, de tous vos amis pas un n*est resté pour les jours d'abandon? — Voyez-vous, ils ne reviennent pas parce que la République les a frappés comme moi, et parce que je n'ai pas changé mes allures fanfaronnes. Je suis comme ces marchandes de curiosités, qui ne veulent pas baisser leur prix tout en faisant faillite, jo
Et ici elle me peignit bien ces jolis gommeux aimant moins la femme que le luxe qui l'encadre. Naguère ils possédaient plus ou moins une Cora Pearl, qui les recevait dans un hôtel, qu'ils saluaient au bois, dans un huit-ressorts emporté par des chevaux anglais, qui leur accordait une place dans une avant-scène de petit théâtre.
Elle ne voulait pas avouer à elle, pas plus qu'à moi, que les agrémens de sa figure avaient beaucoup perdu de leur maléfice. Où était le coup d'œil endiablant, les seins insolents, les promesses des bras fermes et blancs, tout ce rayonnement de jeunesse qui est l'auréole de la femme ?
En bonne bête que je suis, j'essayai de la réconforter, sans pourtant vouloir lui prouver que mes consolations étaient sérieuses. « Vous avez beau dire, reprit-elle, je suis au bout de mes cartes, je ne croyais pas que le jeu finirait si tôt, j'en suis à regretter de m'être risquée
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dans cette existence à tout casser, ou plutôt de ne pas avoir tiré mon épingle du jeu. » Elle me prit les mains. « Figurez-vous, mon cher ami, que j'aurais pu, dans un tems meilleur, me sortir de là comme par une bénédiction du Seigneur. Je ne parle pas seulement des idiots qui m'offraient leur cœur pour la vie, je veux parler de quelques braves garçons, qui m'aimaient jusqu'à me sacrifier leur nom. Bouillon Duval à part. »
Cora Pearl soupira : « Tiens, plus d'une fois j'ai voulu aller te conter tout un roman que tu aurais écrit. — Sous ta dictée, » dis-je avec une pointe de raillerie. Elle me conta une idylle, qui n'eût pas offensé la plume de Bernardin de Saint-Pierre. « Tu écriras cela, me ditelle. » Le timbre retentit, ce qui me dispensa de répondre. Je pris mon chapeau pour éviter la présentation d'un amoureux attardé.
Anna Deslion
Anna Deslion, avec ou sans S, n'était pas moins idolâtre d'elle-même que Cora Pearl, qu'elle avait précédée dans la carrière. Et quelle carrière ! Les mêmes princes, les mêmes gentilshommes, y compris les gentilshomme* de lettres. Barrière, qui ne la connaissait pas, lui dit à première rencontre : « Tu m'as pris mon collaborateur, je te condamme à venir collaborer avec moi. » Elle y alla une fois, mais elle retourna bien vite chez Lambert Thiboust. Barrière avait des brutalités dans
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l'esprit, ses hymnes amoureuses étaient toujours amères, tandis que Thiboust, tout gamin de Paris et des coulisses qu'il fût, avait des bordées de sentimens. Quelle déesse, cette Anna Deslion sculptée par Praxitèle ! Aussi, jamais de corset, des seins impertinens par leur fierté, des épaules tombantes avec la grâce olympienne, une chair de rose et de lait, des hanches savoureuses, tout cela habillé de dentelles légendaires comme Marie- Antoinette. Mais Anna était plus belle que Marie-Antoinette. Chatoyant sourire d'une bouche adorable, regard radieux lancé par les plus beaux yeux du monde ; aussi n'a-t-on jamais songé à discuter cette éclatante beauté.
Une pareille déesse ne pouvait pas aller à pied : elle eut des équipages de haut style, qui surprirent non seulement l'empereur, mais Morny. Elle disait avec raison: « Je suis de la cour par les hommes. » Aussi Montjoyeux, qui l'a bien peinte, a écrit : « Elle avait la religion d'elle-même. Quand elle recevait tout le monde c'étaient des fêtes grandioses, plus que des fêtes royales. Quand elle recevait son amant c'était encore une reine. »
Elle eut une amie, une amie bête, la Barrucci, cette transtévérine fastueuse qui croyait avoir inventé la poudre à la Maréchale. On faisait le tour de sa bêtise comme le tour de sa beauté. Ce n'était qu'une demidéesse qui, en amour, ne vivait que des miettes de la table d'Anna Deslion. Quand on ne pouvait arriver à la déesse, il fallait bien se contenter de la demi-déesse. Elle avait le même culte pour elle-même que son amie. Tudieu I quel beau noir de cheveux inondant son buste, que dis-je, tout son torse opulent ! Et comme elle posait à la Phryné devant l'aréopage et devant sa psyché !
La beauté sous le masque
Qui n'a ses mauvaises habitudes? Nous étions allés au bal de TOpéra» Sandeau, Théo, Albéric, Beauvoir et quelques noctambules malintentionnés. Un domino constellé de diamants se jette au milieu de nous, au foyer sous Thorloge, pour passer en notre compagnie la revue de tous ceux et de toutes celles qui courent Taventure. On dépensa beaucoup d'esprit par à peu près. Tout à coup le domino qui n'était pas le moins ironique de la compagnie, nous invite à souper. Nous trouvons cela original, et nous ne faisons pas de façons pour aller au café Anglais; mais à peine devant la table, nous trouvons que c'est trop de dix contre une,' nous dépêchons deux amis, deux chasseurs de femmes pour nous ramener neuf dominos. Ce qui fut dit fut fait.
A la première vue, on augura bien de tous ces dominos; on commença par regarder leurs pieds, on jugea qu'on pourrait aller plus loin en tems et lieu. En attendant les préparatifs du banquet, les masques tenaient bon comme la ceinture de Diane chasseresse. C'est en vain qu'on voulait les dénouer. Les dix beautés y mettaient une pudeur héroïque. L'Aspasie qui n'avait pas voulu souper seule monta sur une chaise et offrit de parier vingt-cinq louis qu'elle était la plus belle; son compagnon prit témérairement le pari : Audaces !,.,
Il n'avait qu'une chance sur dix : les autres tinrent gaiement le pari; il fallut bien laisser tomber son
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masque devant l'effronterie des candélabres et des yeux doublement intéressés. La première s'avança comme une victime qui marche au sacrifice; elle souleva doucement son masque, et l'on vit apparaître un monstre. — « Au moins, dit son compagnon, j'ai un privilège, celui d'avoir la plus laide. » Il se flattait. La seconde vint bravement, en femme déterminée à tout; le masque tombe; les assistants, épouvantés, crurent un instant qu'ils avaient emmené un grenadier de la garde, car celle-ci avait une paire de moustaches. La troisième s'avança modestement ; le masque tomba comme à regret : elle n'avait qu'un œil, mais il était charmant. Voici venir la quatrième : c'est la démarche d'une amazone; elle dévoila les opulences d'un nez extravagant. « Oh! mon Dieu, s'écria son compagnon, je donne ma démission, parce que j'ai peur qu'elle ne me renifle. » Le nez d'Hyacinthe est un modèle de délicatesse sculpturale en regard de ce nez abracadabrant. La cinquième et la sixième se démasquèrent du même coup : l'une avait des dents et n'avait pas de cheveux ; l'autre avait des cheveux et n'avait pas de dents. La huitième eût été fort belle, si la grêle n'avait transformé sa figure en écumoire, selon l'expression pittoresque de l'un de ces messieurs. La neuvième, quand elle eut ôté son masque, inspira un hourra général. « Madame, lui dit son compagnon, démasquez-vous donc ? — La pauvre fille montra son masque, qu'elle avait à la main. — Je ne parle pas de celui-là, je parle de l'autre. » Et il montra, du doigt, le plus affreux visage qui ait servi de refuge aux péchés capitaux ou aux vertus cardinales.
Restait la dixième. Jusque-là elle triomphait; elle feignit un accès de modestie. Nous retirons notre pari,
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dit-elle en se débattant contre un des jeunes gens qui voulait lui soulever son masque. — Non, non, dirent-ils tous à la fois, vous avez gagné votre pari ; nous voulons avoir le plaisir de le perdre. » Le masque tomba, aux applaudissements de la galerie.
On reconnut Lola Montés, cette Aspasie qui nous est venue de l'Espagne avec sa chevelure luxuriante et son teint doré. Quand elle se démasqua, elle ressemblait à un portrait de Vclasquez qui descendrait de son cadre.
Un comédien et une comédienne
Le comédien, c'est un prince, la comédienne c'est une princesse de la rampe. J'avais dîné avec Lola Montés dans cet hôtel de Beaujon qu'elle appelait son palais; j'ai dîné dans ce même hôtel avec le duc de Brunswick, qui l'appelle sa principauté. Deux festins étranges que je n'ai pas oubliés.
Les révolutions étrangères nous ont amené à Paris beaucoup de princes qui ont perdu leurs principautés, mais qui n'en sont pas moins restés bons princes ; quelques-uns même sont devenus de plus grands princes.
Il en est un dont on parla beaucoup et qui ne dit rien : on l'appelle le prince du Silence. Tout enchâssé dans ses diamants, il a quelque chose de mystérieux et de terrible. Et pourtant ce n'est pas faute « d'embellir la nature, » car il se peint avec beaucoup d'art, mais
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peut-être avec un certain abus des tons roses,- ce qui lui donne un air de parenté avec les rois cafres. C'est, d'ailleurs, un homme du meilleur monde — s'il y a un monde meilleur — qui a l'esprit de vivre à Paris comme un rajah. Il porte sur la tête non pas sa couronne ducale, mais un magnifique écheveau de soie du plus beau noir de corbeau. Perruque pour perruque, j'aime mieux la perruque en soie ; on ne risque pas d'attraper l'esprit d'un autre, comme cela était arrivé à ce personnage de la cour de Louis XIV, qui avait acheté la perruque de Descartes et qui était devenu un philosophe cartésien.
Ce portrait n'est pas un portrait de fantaisie, je pourrais signer Nadar finxit.
Le prince du Silence habite donc un château rose, car il est voué au rose, sur une des sept montagnes de Paris, à Beaujon, là où Lola Montés a vécu ses mille et une nuits. Ce château, c'est une forteresse toute hérissée de grilles et' de chardons. Le vulgaire n'en a jamais franchi le seuil; le prince a-t-il donc une cour de princes } Ne reçoit-il que des princesses de théâtre } Je ne sais. Mais ce que je sais bien, c'est la légende que je vais vous conter.
Quand le prince du Silence était prince sur ses terres, il était fort amoureux, de qui } — De toutes les femmes de sa principauté. On assure même que, pour varier encore, il braconnait sur les principautés voisines. La chronique ne lui donnait pas précisément sept cents femmes comme au grand roi Salomon, mais on disait tout bas que sept femmes, les plus belles du pays, avaient disparu pour avoir été trop aimées par le prince.
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— Ah ! oui, dit le prince, je sais : on dit que mon amour donne le vertige. — On ne m*a pas dit cela ; on m'a dit que votre amour donnait des diamans. »
Le prince était devenu rêveur.
Comme on ne voulait pas s'éterniser à table, on passa dans une pièce du plus haut style moyen âge. « Quelle porte ! dit la comédienne de plus en plus effrayée ; eh quoi ! un salon avec une porte toute capitonnée en fer ! »
Le prince répondit comme le loup du Petit Chaperon-Rouge : « C'est pour mieux vous garder, mon enfant. »
La porte massive s'était retermée sur l'amoureuse ; il n'y avait plus à s'en aller. La comédienne tomba comme foudroyée sur un canapé. « Prince, je reviendrai demain, si vous voulez? — Mais pourquoi êtes-vous si pâle ? Est-ce que vous vous figurez que nous sommes à la tour de Nesle? » Ce mot tour de Nesle ne rassura pas la comédienne. « Prince, je vous en prie, appelez vos gens. — Jamais ! Quand je suis ici, le tonnerre luimême n'entrerait pas, d'autant qu'il y a un paratonnerre sur mon hôtel. — Mais songez donc, prince, que je me trouve mal ! *
Le prince ouvrit une porte ; la comédienne poussa le plus beau cri tragique qui fut jamais entendu au théâtre. « Au meurtre ! on m'assassine I
Que venait-elle de voir par la porte entr'ouverte ? — Spectacle effrayant, elle avait vu sept têtes ! Elle courut tout éperdue vers le prince et lui dit avec la fureur de l'effroi : « Les voilà, ces sept femmes disparues ! »
Le prince, effrayé à son tour, car il croyait que la comédienne était folle, lui prit ses blanches mains et lui dit que tout cela était un conte bleu. « — Un conte ? »
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dit la comédienne en montrant les sept têtes dans l'ombre.
Cette fois, le prince partit d'un éclat de rire à tout briser. Il entraîna violemment la belle dans son cabinet de toilette : « Vous ne voyez donc pas que ce sont mes sept perruques sur sept têtes de femmes en cire ? — Sept ! dit la comédienne rassurée, pourquoi sept perruques ? »
Le prince dit d'un ton grave : « Une pour chaque jour delà semaine, est-ce donc trop? — Et les sept femmes disparues, s'il vous plaît, qu'en avez vous fait?
— Mais, ma chère, les femmes qui viennent chez les princes sont des oiseaux voyageurs. Vous dites sept, don Juan dirait sept mille. Elles sont parties comme elle sont venues. — J'aime à croire, dit la comédienne, qu'elles sont parties avec la rosée de diamans du matin.
— Ma belle amie, je n'ai jamais compté mes diamans et je n'ai jamais vu lever l'aurore. »
Or ce fut cette jolie comédienne que le prince conduisit à l'hôtel de ville un soir où il n'y avait que dix mille personnes.
Aussi la reconnut-on tout de suite dans la lumière de ses diamans.
On daigna la mettre à la porte, ce qui était un coup d'État. D'ailleurs, en toute justice, s'il avait fallu mettre à la porte toutes les femmes qui illustraient, cette nuit-là, le bal de l'hôtel de ville avec un accroc à leur robe, il ne fût pas resté de quoi faire le cotillon.
La dame de compagnie du prince avait naguère cotillonné au Château-des-Fleurs, tout en jouant la comédie dans les théâtres pour rire, mais elle n'en était pas moins une Parisienne de race d'une haute désinvolture, jolie et spirituelle, avec une attitude de duchesse.
Les femmes sont capables de tout dans leurs rapides métamorphoses.
On remarqua que le prince allait beaucoup dans le monde, mais que le monde n'allait jamais chez lui. Aussi je ne fus pas peu surpris d*y être invité à dîner, sans doute comme voisin.
Ce fut la curiosité qui me décida à franchir le seuil de ce prince du Silence. J'y rencontrai le peintre Théodore Gudin, et une jeune personne du meilleur monde, celle-là même qui avait été mise à la porte de l'hôtel de ville; mais c'est à peine si je la reconnus tant elle s'était bien façonnée au rôle de princesse, princesse de la main gauche, bien entendu, car un prince ne se fût pas ainsi mésallié, même après sa déchéance. Gudin, qui était aussi un voisin, ouvrit le feu de la conversation ; il était bien reçu plutôt pour ses discours que pour ses tableaux. Il disait devant ses marines : « N'entendez-vous pas le roulis du flux, n'entendez-vous pas le murmure de la vague ?» La jeune personne jouait aussi du papotage, si bien que le prince du Silence ne nous endormit pas trop. Le dîner était servi par Chevet en personne avec quatre valets en culotte courte et poudrés à frimas.
Quand Théodore Gudin se leva pour rejoindre sa femme à la cour : « Je vais avec vous, » lui dis-je, en allumant une cigarette.
Mais la dame me saisit le bras : « De grâce, ne vous en allez pas si tôt, car j'ai peur de me retrouver seule avec le duc. Ah ! si vous saviez comme mes diamans me coûtent cher ! » Puis, se tournant vers le maître de la
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maison : « Mon ami, je vais au théâtre avec M. Arsène Houssaye. — Moi aussi, dit le prince. — Non, mon ami, il est tems de vous coucher; au point du jour, je viendrai vous réveiller comme l'Aurore aux doigts de rose ouvrant les portes du soleil. » Le prince, tout fier de se voir comparer au soleil, permit à sa sultane de faire un tour de théâtre.
L'histoire ne dit pas si ce fut chez le prince qu'elle ouvrit les portes du soleil?
Début d*une ingénue
Le théâtre d'Offenbach a été un soir le théâtre des mœurs primitives : on y a joué Daphnis et Chîoé, une bergerie qu'on croyait enfouie aux Gobelins.
Jamais Daphnis n'a été représenté avec plus d'innocence que par cette ingénue qui ne sait rien de la vie. Elle s'appelle Juliette Beau. Ce n'est pas la Juliette de Shakspeare, c'était la Juliette des soupirs. Jamais Daphnis n'a si amoureusement soupiré. Combien de Roméos pour cette Juliette coiffée en broussailles I
Cette belle fille, c'était l'amour même. Comme on voyait bien transpercer sa malice à travers son masque d'ingénue! Les bacchantes lui ont voulu donner une leçon d'amour : bacchantes, mes amies, vous veniez trop lard; elle vous en remontrerait.
A la première représentation, toutes les bacchantes n'étaient pas sur la scène; on en voyait plus d'une épanouies aux loges de ce joli théâtre. Désormais, pour
s'enrôler sous les bannières d'Aspasie, de Marion, de Duthé et des autres, il ne suffira plus de cultiver les fleurs, il faudra jouer la comédie ou chanter Topera. Anna Deslion ne s'est pas dispensée par sa beauté de sacrifier au dieu Théâtre : elle va jouer Célimène. C'en est fait des beautés de marbre qui n'auront pas le piédestal du théâtre.
Ce qui est certain, c'est que M"« Juliette la Phocéenne a chanté avec un art exquis, comme si ce fût son seul art. Elle n'a pas été au Conservatoire, elle a chanté après souper et elle a su chanter.
Ah! si le Régent qui gravait les faits et gestes de Daphnis et Chloé, avait connu un Daphnis si antique et si nouveau — d'un style si parfait, — je ne doute pas qu'il ne l'eût appelé à son conseil des ministres. Et comme M"* Juliette Beau eût fait chanter Law!
Les buveuses d'éther
/^ uand j'étais jeune, les châtelaines plus rustiques V ^ e t plus sentimentales que ne le sont aujourd'hui les mondaines égarées dans leur château, se contentaient déboire poétiquement la rosée des fleurs; c'était leur opium, leur haschich et leur éther. La nature seule, par ses parfums pénétrans, par ses ruissellemens de lumière, par ses fraîcheurs aurorales, peut-être aussi les rêveries amoureuses, leur donnaient cette intoxication que les belles nonchalantes recherchent aujourd'hui.
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Naguère elles partaient d'un pied léger à la conquête de leur idéal. L'idéal, c'était moins que rien : un mari ou un amant — pour quelques-unes un mari et un amant. — Moins encore, c'était le rêve; tandis que maintenant, il faut aux Parisiennes endiablées les visions surnaturelles, les hallucinations éperdues, du sommeil rouge.
S'il y a une maladie qui perd les Français, c'est la politique; s'il y a une maladie qui perd les Françaises, c'est la névrose. Ce matin, j'étais à l'enterrement d'une jeune dame que toutes les fées avaient douée à son berceau, la fée de la beauté, celle de la grâce et celle de l'esprit. Un mauvais mariage a tué ce pauvre cœur en pleine jeunesse, ou plutôt la dame n'a plus vécu que par les griseries de l'éther. Les couturières allument le charbon, les désespérées se noient dans la Seine, les affolées se jettent du haut des tours dç Notre-Dame, les romanesques choisissent la morphine ou l'éther, quelques-unes la cigarette turque de Kalil-pacha.
L'éther, poison subtil et trompeur, puisqu'il commence par donner toutes les rêveries voluptueuses, tous les songes d'or des Hindous, toutes les hallucinations des buveurs d'opium pour vous jeter au néant.
La jeune morte dont je vous parle, a cru se consoler par l'éther; mais après les premiers jours d'ivresse, elle est retombée jusqu'au dernier souffle dans toutes les misères des abattemens et dans toutes les affres du noir, après avoir entrevu le soleil des joies surhumaines.
L'automne passé, une très belle femme, j'ai failli dire une amazone, tant elle a la haute désinvolture des olympiennes, vint me demander sans préambule si je voulais
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lui servir de témoin dans une affaire d'honneur. Brantôme dirait qu'on ne peut douter de l'honneur d'une si honneste dame. « Puis-je savoir, ma belle amie, la raison de ce duel> — C'est bien simple : quand je bois de l'éther, je suis folle, d'une douce folie. Un jour que j'en avais trop bu, je m'étais habillée en homme; vous savez que ça m'arrive plus souvent qu'à mon tour; je voulus enlever la maîtresse d'un monsieur qui me déplaît. 11 a pris la chose au tragique, il m'a jeté sa carte à la figure : je vais lui donner une leçon d'armes. » Ce n'était pas la première fois que cette buveuse d'éther se battait en duel. Une actrice bien connue en sait quelque chose, puisqu'il lui a fallu soigner son amant pendant six semaines. Le duel fut très sérieux. Ce fut la buveuse d'éther qui blessa son adversaire, en l'atteignant à la main, ce qui le désarma. Et il fut deux fois désarmé quand la dame dévoila son sein — un beau sein ! — pour le confondre en lui prouvant qu'il avait été blessé par une femme.
Une vrai buveuse d'éther, la première entre toutes, ce fut Rosalie Léon, princesse morganatique de Wittscht- . stein. Il n'y a point de roman aussi romanesque, aussi invraisemblable que son histoire. Née à Guipavas, près de Brest, elle débuta à seize ans, fille de cabaret dans son village nàlal. C'était la treizième fille d'un petit laboureur qui mourait à la peine. Elle avait le sentiment de sa destinée. Aussi disait-elle à son père : « Tu mourras dans un beau lit de cérémonie au lieu de mourir dans une armoire comme les Bretons. » Le père, la voyant si jolie, l'accepta comme augure. Il disait : « Notre treizième et dernière fille fera notre fortune. »
Les Comédiennes d'à côté 6i
Un comédien de Paris vient à Brest ; il va se promener à Guipavas, paysage adorable, puisqu'on a sous les yeux la terre et la mer. Il s'arrête au cabaret, il flirte avec la servante. 11 s'étonne de voir une si jolie créature enfouie dans ce désert. Il lui parle de Paris. Il lui donne des billets de spectacle pour le théâtre de Brest. Elle y va. Elle est ensorcelée par le jeu du comédien. Il a reconnu Rosalie dans la salle. Il va la voir à la fin de la pièce. Elle est aux anges. 11 lui dit qu'à Paris c'est bien autre chose. — Je veux être comédienne : enlevezmoi !» — Et les voilà partis le soir même, pas une minute de plus, car la diligence attendait Tacteur en représentations pour qu'il pût reprendre son jeu à Paris.
Cet acteur n'était ni Brindeau, ni Delaunay, ni Bressant. C'était un amoureux de Montmartre. Il fit une petite place sur le théâtre à Rosalie Léon. Elle apparut si gentille qu'on trouva qu'elle jouait bien. Viennent d'autres amoureux. On lui promet de la faire débuter à la Gaîté dans une revue où elle jouerait le rôle d'une tille de cabaret. Elle ne joua pas longtemps ce rôle, car à la première représentation, le prince Pierre Wittschtenstein, général de division et aide de camp de l'empereur de Russie, frère de la princesse de Hohenlohe, se passionnait pour cette comédienne en miniature. On sait que, toute petite qu'elle fût, elle faisait tourner les têtes par les plus beaux yeux du monde, par le sourire le plus éloquent, par la désinvolture la plus voluptueuse.
Du comédien, Rosalie Léon fit des façons pour passer au prince, qui se prit pour elle d'une passion dont il mourut.
Jamais femme ne fut tant aimée. Non seulement le
prince Taima avec toute la fortune de son cœur, mais il Taima de ses 45 millions, mais il l'aima jusqu'à Tépouser — car il Tépousa devant ses soixante-six domestiques — sacrifiant tout pour lui bâtir des châteaux en Russie, en Italie et en France, partout où il plaisait à cette fantasque créature de poser le pied.
La vie de Rosalie Léoa a été un perpétuel miracle.
Or, comment est-elle morte ? Elle est morte de trop de bonheur. On ne saurait assez recommander aux hommes de ne pas faire trop le bonheur des femmes.
Le bonheur ennuya mortellement Rosalie Léon, elle le défia, elle le maltraita, elle le chassa. « Va-t'en, bonheur, disait-elle. Ton sourire perpétuel m'embête. » Et pour se distraire de tant de jours filés de soie, cUe se mit à boire de Téther. Le pays des rêves l'attira si vio*^ lemment pendant des années que le flacon d'éther était nuit et jour sur ses lèvres, à ce point qu'elle en perdit sa beauté, puisque sa bouche si charmante fut d'un côté toute brûlée par l'éther. Un peintre qui a fait son portrait m'assure qu'en ses derniers jours, la pauvre affolée portait sur les lèvres l'empreinte bien marquée du flacon. « Voilà donc à quoi servent les millions », dit sa dernière sœur qui vit à cette heure à Nice dans son château. Autre Bretonne dépaysée, qui elle aussi mourra de bonheur.
Rosalie Léon mourut l'an passé en courant le monde. Le prince, fou de douleur, la ramena, couchée toute blanche au cercueil, à son château de Merléon, un château splendide qu'il a bâti au pays de Rosalie Léon. Il y a dépensé plusieurs millions, et le château n'est encore qu'à moitié bâti. On y monte par un escalier en marbre tout aussi beau que l'escalier de Versailles.
Les Comédiennes d'à côté 63
En arrivant à Merléon, il enterra sa chère morte dans le petit cimetière de Guipavas, sous Tépitaphe d'une servante qu'elle aimait beaucoup. Après quoi il mit tous les ouvriers du château à la construction d'une chapelle qui n'est pas encore terminée.
C'est là qu'il devait se coucher pour l'éternité auprès de sa chère Rosalie.
Il ne quitta plus le château, ou plutôt la chaumière russe, une autre merveille, où il avait vécu avec Rosalie.
Quand il se mettait à table, c'était en face du couvert de sa femme. A déjeuner et à dîner, on apportait un bouquet â chaque service.
A ce train de vie, il n'alla pas longtemps. Un jour, il se mit à table et il mourut en regardant les bouquets.
Ainsi tout finit par des tombeaux.
vous tous, qui vous rappelez les fêtes éblouissantes de la demi-mondaine dans son hôtel de la rue de la Pérouse, tout près de l'hôtel de Girardin, effeuillez un souvenir à la profane mémoire de cette paysanne bretonne, de cette servante de cabaret, de cette Parisienne endiablée qui, en même temps que le baron Double et l'impératrice Eugénie, a remis à la mode le mobilier Louis XVI.
Le comte de Contades s'était amusé à faire la lumière sur la Dame aux Camélias. Il avait planté son arbre généalogique : elle s'appelait Alphonôine Plessis et non Marie Duplessis. Selon lui, elle avait pour ancêtres une coureuse des champs, un colporteur, une fille noble mésalliée et un abbé défroqué, ce qui explique par l'atavisme que la Dame aux Camélias a commencé à vagabonder à
travers les champs, tour à tour blanchisseuse, servante à tout faire, ouvrière en parapluies, marchande de modes, enfîa courtisane du bel air tenant ses assises, 8, boulevard de la Madeleine, où nous l'avons tous plus ou moins connue. Mats à quoi bon une page d'histoire? un mot suffit : la Dame aux Camélias, si elle a survécu, c'est par la grâce d'Alexandre Dumas.
En ce tems-Ià, la photographie ne prenait pas comme aujourd'hui toutes les figures rayonnantes. Les dessinateurs avaient encore le pas pour marquer la vérité des physionomies. C'est ainsi que je puis donner, d'après un dessin de Watier, la figure de Marie Duplessis.
Les Comédiennes d'à côté 65
Le Pays des Roses
Quand le soir je suis las des études moroses,
Je vais avec Saadi dans le pays des Roses,
Le Jardin de Mabille et le Château des Fleurs
Sont aussi des pays de têtes couronnées ;
Reines du Bacchanal, princesses Dulcinées,
Y portent leurs bandeaux, leurs sceptres, leurs couleurs,
Mogador, Pomaré, les illustres fanées.
Ont disparu du bal sans être détrônées;
On se rappelle encor ces célèbres houris,
Rigolette, Pompon, Clara, les deux Souris,
Hélas! que j'en ai vu passer de souveraines.
De ces Zéphirs en l'air, de ces folles Hébés,
Et combien de talons superbes sont tombés.
Ainsi que des lutteurs vaincus dans les arènes!
Ces nymphes, ces Willis, ces Manons, ces Ninons,
Le sable garde encor la trace de leurs noms !
Je sais plus d'une altesse et plus d'une boursière
Dont le marbre pompeux ne vaut pas leur poussière !
Tous les ans il en meurt; il en naît tous les ans. Elles brillent Vété comme des vers luisans, Papillons au jardin, colibris dans la salle.
— Alice, où donc es-tu, ma brune Provençale?
— Oii donc es-tu. Finette, avec tes brodequins Qui secouaient V amour sous le nez des faquins ?
— Reviens,' à Rigolboche, à tes anciennes gloires, blonde Chabrillan, n'écris plus tes Mémoires.
— Quelle est donc celle-ci, qui depuis deux étés Tourbillonne et succède à tant de Majestés ?
Avec ses cheveux d'or, ses regards romantiques, Ses pas aériens et ses tours fantastiques, On croirait, à minuit, voir en Filles de l'Air Valser une comète et danser un éclair.
Mais en ces beaux jardins de pure fantaisie,
Oii lui-même Platon erre autour d'Aspasie,
Où Simonide ému compare en ses échos
La Vénus de Mabille et la Vénus de Cos,
Pourquoi ne voit-on pas parmi ces immortelles,
Reines de la polka, reine des tarentelles,
Pourquoi ne voit-on pas de ces divins danseurs
Comme aux bals de l'Olympe en formaient les neuf Sœurs ;
Qui, sans porter des noms puisés dans /'Iliade,
Et sans être Endymion, Euphranor, Alcibiade,
Pourraient bien n'être pas des héros de lundi,
Copistes de Chicard, bâtards de Brididi ?
Je voudrais des sylv'ains de galante famille.
Marquis dans le salon, bergers sous la charmille.
Qui ne c dévideraient ni le jars ni V argot »,
Qui chanteraient Glycère et fleuriraient Margot,
Avec Vair élégant sans le tic ridicule.
Et poètes parfois sans le parnassicule.
Comme Vêtaient Musset et Roger de Beauvoir,
Mais ne nous occupons que de l'art qu'il faut voir;
Faites comme Finette et comme Rigolboche
Qui touche à Rocambole et qui rime à Mardoche.
Ne prenez du tableau que les belles couleurs.
Ne cherchez que la fleur dans le château des Fleurs,
Ne voyez que la femme et l'aimée et la reine.
Le sylphe, le lutin, la Circé, la Sirène,
Entendez la musique, écoute^ l'opéra
Que dans la contredanse a fait tenir Métra,
Et les vives polkas et les charmantes choses
Qui font le Tour du monde en respirant les Roses.
BËRANQER