CARACTÈRES ET PORTRAITS
Sous les d'Orléans
Béranger fut le poète du roi-citoyen. Ses fils aimaient qui Lamanine, qui Hugo, mais lui n'avait qu'un goOt poétique bien marqué : Béranger. C'était son Horace. Il lui rappelait, ce qui était doux à son cœur, les satires chantées par Béranger contre ceux de la branche aînée. Il y avait en Louis-Philippe un fond de révolutionnaire tempéré par je ne sais quelles vagues espérances d'être roi à son tour, comme tous ceux qui sont sur les marches du trône.
Roi et poète, c'étaient là deux hommes d'esprit qui par
laient la même langue, ni trop haut ni trop bas. Ce fut un chagrin pour le roi-citoyen de ne pouvoir s'approprier Béranger comme poète des Tuileries. Béranger ne voulait rien être, pas même académicien, pas même chevalier de la Légion d'honneur, pas même pensionné de l'État. Il ne voulait être que Béranger. Il vivait de rien et donnait le reste aux pauvres, ou plutôt il prenait le reste des pauvres, tant c'était un cœur d'or.
Louis-Philippe ne s'attaqua ni à Lamartine ni à Hugo, ne comprenant pas les hautes envolées poétiques; il croyait que son règne devait se passer dans le demi-jour après les épopées éclatantes de l'Empire. Tout lui semblait hyperbolique si on dépassait les limites de la simplicité. Il riait avec son ami Vatout de la vaine éloquence des hommes politiques, même de ses ministres. On s'en apercevait bien au dehors par les « discours du trône ». En homme d'esprit, il jugeait que son règne devait être le règne du juste milieu.
Un jour que nous nous promenions, Chenavard et moi, dans les jardins du Vatican, il me dit, avec Tamère mélancolie de ceux qui sont venus au monde trop tard ou trop tôt : « Nous ne sommes pas de notre siècle, voilà pourquoi je me croise les bras. Quelle figure pouvons-nous faire sous le règne de Philippe I*', roi des bourgeois? Lui-même, quoiqu'il ait de la race, fait mauvaise figure aux Tuileries. Aussi, nous serons tous ensevelis dans l'oubli le plus profond. On ne recherche les hommes de marque que dans les décombres des grandes époques. Les poètes et les artistes du siècle d'Auguste et du siècle de Louis XIV vivront éternellement, parce qu'ils font leur partie dans un beau concert. Au siècle prochain, on étudiera les
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poètes et les artistes du règne de Napoléon, parce qu'ils ont été du règne de Napoléon, parce qu'ils ont eu leur part dans cette grande épopée. Mais comment voulezvous qu'on s'inquiète du mouvement de Tesprit humain, sous un règne qui, par la force des choses, ne s'est préoccupé que des intérêts matériels? En tout, il faut du prestige. »
Chenavard avait peut-être raison. On peut comparer l'Histoire à une carte en relief, qui ne frappe les yeux que par ses sommets.
Je voulus combattre l'idée de Chenavard par quelques hautes figures contemporaines de Louis-Philippe. « Qu'est-ce que cela, me dit-il, sous la brume des tems? Et d'ailleurs, soyez sûr que les figures d'aujourd'hui seront reportées à l'actif de la Révolution et de l'Empire ; mais on n'en prendra pas beaucoup, tandis que les moindres célébrités venues à temps seront liées dans la gerbe que recueillera l'Histoire. »
Peut-être, en effet, dira-t-on que le mouvement romantique date de la Révolution et de TEmpire, de cette grande époque où les mères de famille, transportées d'enthousiasme, pouvaient dire en se frappant le sein : « Il y a quelque chose là. »
Chateaubriand est un vaincu rebelle de la Révolution. Victor Hugo et Alexandre Dumas n'ont-ils pas eu pour mères des femmes de généraux? On pourrait suivre ainsi toute la filiation. Quoi de plus heurté que la jeunesse d'Eugène Delacroix, de Géricault, de Prud'hon, hommes d'aujourd'hui, hommes d'hier I
Je ne sais si Chenavard laissera une figure; mais, au moins, il a témoigné, par son Histoire universelle du Panthéon comme par son coup d'œil d'aigle, qu'il
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était digne de marcher dans le cortège des glorieux.
Les prédictions de Chenavard sur les d'Orléans étaient vues de trop haut. Le roi-citoyen s'était bien un peu embourgeoisé, mais il le fallait. Sans Tentêtement de ses ministres, il eût mieux fait la part de 'aristocratie et la démocratie. Qu'avait-on d'ailleurs à lui reprocher? Il a pacifié l'Algérie et il a donné par ses fils l'exemple d'un père de famille dont le patriciat impose aux siens le devoir d'être des hommes.
Jules Janin a dit du roi-citoyen : « Proscrit, fugitif, soldat, maître d'école, il avait épuisé le humani nihil alienumy toujours supérieur à ces fortunes si diverses. » N'en a-t-il pas donné une preuve en ses derniers jours, quand il appela Scribe et Halévy pour faire avec eux un opéra. On peut dire que c'a été son dernier rêve, à moins qu'il ne se soit retourné vers la France pour la saluer d'un suprême adieu.
Le duc d'Orléans était donc bien préparé à devenir un chef de nation. Il avait été un maître sévère pour ses enfans, dans la prescience des hautes destinées. Ils subirent le collège comme tous les Parisiens. Aussi le collège leur donna des camarades, ce qui est quelque chose aujourd'hui. Mais c'est surtout dans l'armée qu'ils se firent des camarades, parce qu'ils furent partout au premier rang : à Anvers comme aux Portes de Fer, devant Lyon révolté comme devant le choléra, ce nouveau venu, cet ennemi invisible, qu'il fallait vaincre par le courage civil, comme on avait vaincu les Hollan dais par le courage militaire.
Le duc d'Orléans fit encore des amis au roi parmi les artistes. Il n'y eut pas de plus généreux dilettante; on ne fumait pas aux Tuileries, mais il allumait lui-même
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le cigare d'Horace Vernet et la pipe de Diaz. Tous ses frères furent bien de la même famille; tous aimèrent le pinceau et la plume comme ils aimaient Tépée. Aussi quel règne sympathique sous ce gouvernement parlementaire qui irritait si violemment les Parisiens! Les colères parties du palais Bourbon atteignaient les Tuileries; les ministres avaient des journaux pour les défendre, le roi n'en n'avait pas.
Aussi combien d'assassins qui voulurent sa mort, convaincus, au milieu des prospérités de la France, que le roi empêchait son peuple d'être heureux!
Le sentiment de l'art n'était pas seulement le privilège des hommes dans la famille royale, les filles du roi ellesmêmes en étaient douées, tnais surtout la princesse Marie, qui laissera un nom dans le livre d'or de la France.
Comme le duc d'Orléans, la jeune princesse voulait un musée intime; elle avait pris en pitié l'ameublement à la mode en ces années de mauvais goût où l'acajou séduisait tous les yeux dans les formes les plus ridicules. Le duc d'Orléans, le duc de Nemours, la princesse Marie et la princesse Clémentine s'entendaient à merveille pour batailler contre la mode et pour rappeler dans leur appartement les meubles de la Renaissance et du XVIII* siècle. Si on les eût écoutés, tout ce qui restait de la Restauration eût disparu des Tuileries. Ils comprenaient bien que le style de l'Empire avait créé de belles choses dans les hautes régions ; mais ce style, dégénéré après l'exil de David et la mort de Prud'hon, n'avait plus enfanté que des caricatures*.
* Il fallait d'ailleurs avoir beaucoup d'argent pour se meubler dans le goût de David et de Prud'hon. Ces jours-ci, je revoyais
Nul n'était plus bourgeois que Louis-Philippe armé de son parapluie. Nul n'était moins bourgeois que ses fils. C'est de par leur mère qu'ils étaient hauts gentilshommes. Nul prince ne fut plus regretté que le jeune duc d'Orléans qui, dans cette famille, semble avoir été la première victime d'une destinée jalouse. Je retrouve ces crayonnages du temps où j'eus le plaisir de lui être présenté à un bal aux Tuileries (1835).
Note de 1835
Le duc d'Orléans, fils du roi, est trop parfait. Les légitimistes ne lui pardonnent pas de jouer au Brûmmel, les républicains ne lui pardonnent pas d'être brave, Il aime les arts, les chevaux et les femmes. Il s'évertue entre hommes à la franchise du bivouac. On l'accuse de s'être trop anglomanisé, quoiqu'il soit bien Français. Rien ne réussit moins que le succès, surtout quand on est un prince royal. Ceux qui lui tiennent de plus près lui font la guerre à tout propos, aussi a-t-il le bon esprit de se réfugier dans le coin des femmes. L'école des femmes, c'est l'écoie des hommes. Selon les chroniqueurs, a Le temps que lui laissent les valses, les galopes, les tarentelles et les cotillons, il Je passe dans l'intimité d'un petit cercle de femmes du grand monde de la cour citoyenne. C'est là qu'il préside seul à de petites réunions dont la musique et la satire font les seuls frais. On y
chez une jeune femme du monde un meuble de salon qui a appartenu au comte Portails; or, il ne faudrait pas moins de cent mille francs aujourd'hui pour refaire ce meuble dans toute sa majesté antique, avec ses bronzes dorés qui sont des merveilles.
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chante des nocturnes, que le prince, comme Tircis ou Mélibée, accompagne des doux sons de son flageolet. Les matinées sont consacrées à des promenades à cheval au bois de Boulogne. Ce jeune Thésée chevauche galamment au milieu d'un groupe d'amazones au nombre desquelles on chercherait en vain une Antiope. » Bien au contraire, il y a une Antiope tout aussi blanche, tout aussi blonde, tout aussi belle que celle du Corrège. Le roi veut arracher son fils à cette Antiope, par un bon mariage royal, mais on a beau être le prince Charmant, on ne trouve pas toujours la Belle au bois dormant. Il y a des mariages qui sont plus difficiles à faire que celui du grand Turc et de la République de Venise. On assure que le roi, émerveillé de la philosophie de Cousin, lui a dit que dans son grand art de fusionner toutes les idées, il arriverait sans doute à la fusion des anciens rois avec les nouveaux. Tout est comédie ici-bas. Dans l'Avare de Molière Frosine n'at-elle pas pour les mariages un talent merveilleux M. Cousin est capable d'accoupler le diable à TÉglise catholique. Vous le voyez d'ici, il commencera par parler de Platon. Il finira par parler d'Épicure, il arrivera aux races latines et prouvera aux races germaniques qu'il faut les marier ensemble, pour la plus grande vertu du sang royal.
Tout cela est invraisemblable, comme la mission de M. Malitourne qui va prouver encore une fois qu'il n'y a plus de Pyrénées. Qu'est-ce que M. Malitourne } un homme d'esprit, quand il tient la plume, mais son grand art, c'est de n'écrire jamais. Il a fait un éloge de Le Sage, c'est lui qui est le sage. Il fabrique des *rots contre ses amis pour les tenir en amitié. N'est-ce pas
lui qui a dit que M. Thiers et le maréchal Soult allaient prendre les eaux, parce qiie les pots-de-vin les avaient altérés? Et autres bêtises spirituelles!
Le duc de Nemours, vrai portrait de Henri IV jeune, représente le passé aux Tuileries. Il ose se retourner vers ses ancêtres; il veut que la cour de France soit la cour de France; voilà pourquoi il nous donne un bal de l'ancien régime, qui sera suivi de plusieurs autres.
Les bals de la cour, ou plutôt les bals des Tuileries, n'étaient qu'un tohu-bohu de gardes nationaux et de bourgeoises; le juste milieu entre la descente de la Courtille et les fêtes du faubourg Saint-Germain. La reine disait : « C'est à en pleurer. » Les princes n'y faisaient qu'une apparition; malgré le roi, ils reprirent l'ancienne étiquette par des bals intimes ou ils imposèrent la culotte courte.
Oui ; la culotte courte et le bas de soie donnaient à ces soirées un aspect régence. Jamais la cour constitutionnelle n'avait déployé un tel luxe; seuls M. Thiers et M. Dupin avaient protesté par le pantalon à souspieds et à petit pont. Janin, Théophile, Beauvoir et moi, nous fîmes une entrée d'une correction toute gavarnienne. Janin" aurait pu concourir pour le prix de la jambe bien faite, lui dont le mollet s'arrondissait déjà. M. le duc de Nemours n'a eu qu'à frapper du pied le parquet pour en faire sortir les noms et les personnages les mieux blasonnés du royaume. Ce n'étaient à chaque instant que vicomtes et marquis, marquises et vicomtesses; chacun pouvait se croire en plein œil-de-bœuf. On ne s'imagine pas combien il y a peu de roturiers
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en France. Quelle est la famille qui n*a pas ses lettres de noblesse dans quelque coin oublié, où, à défaut de parchemins, un ancêtre ou deux tués devant Saint-Jeand'Acre ? Le moment est venu d'écheniller son arbre généalogique, en chaussant le bas de soie et le soulier à boucle d'argent.
Rien de plus amusant que cette petite recrudescence aristocratique au procédé Ruolz. Il faut avoir aujourd'hui un certain courage pour se faire annoncer Duval, entre les Carabas et les Pretintaille de nouvelle mode. Les plus déterminés prennent un biais et s'intitulent équivoquement Duval de Saône-et-Loire. C'est une levée d'armes — ou plutôt d'armoiries — contre le faubourg Saint-Germain.
Il ne faut pas précisément tant de façons pour tenir sa place chez M"*' la princesse Czartoryska. Les rangs y sont assez indistinctement mêlés, et le député peut au moins laisser son département à la porte — Girod de TAin ou Dupont de TEure. — Cela ne veut pas dire que les fêtes de la noble étrangère y perdent en magnificence. C'est un peu, par le bruit et la foule, Tantithèse du salon de lord Normanby. Là, point d'harmonie bruyante; les causeries et les quadrilles s'y font pianissimo; à peine si Ton entend des glissades du soulier blanc, et chaque visage de jeune femme garde jusqu'à la fin un masque gracieux d'impénétrabilité; on dirait que tous les conviés dansent sur un volcan. — Chez la princesse Czartoryska, au contraire, c'est dans un volcan que l'on danse, comme aux soirées de M°*' de Salvandy, de M™® Duchâtel et de M"** de Rambuteau.
U duc d'Aumale et Abd-el-Kader
La guerre n'est pas un métier, c'est un art. Tout homme d'épée doit éire ua artiste, c'est-à-dire avoir le diable au corps. C'était l'opinion du maréchal de Richelieu, qui par un coup d'aventure, osa décider de la victoire de Fonlenoy. C'est l'opinion du jeune duc d'Aumate, qui par un coup d'audace héroïque vient d'enlever la smala d'Abd-et-Kader.
H a pris tout le monde — hormis Abd-el-Kader — le lion imprenable, mais le duc d'Aumale n'en a pas moins fait le pas des dieux vers ta fin de celle guerre qui menaçait d'être la guerre de Trente ans. Ce beau jour de témérité glorieuse sera immortalisé par les historiens et par les peintres. Déjà Horace Vernet est à l'œuvre, — ce Vandermeulen qui voudrait vivre sous un LouisXIV, mais qui se contente de la monnaie d'or bien frappée du grand roi.
Mais nous n'avons pas fini avec Abd-el-Kader parce qu'il n'a peur que de Dieu, sa foi fait sa force. Napoléon n'a jamais mieux electrisé son armée, quand il perd une
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bataille il se croit plus près du triomphe. Le soir, quand il n'y a plus de paysage que dans \t ciel, il regarde son étoile et murmure en pressant son épée sur son cœur : « C'est l'étoile du sultan. » Cest que son père le marabout, qui fut salué par toutes les tribus qui avoisinent Mascara comme chef suprême des Arabes, déclara que le chef suprême serait son fils Abd-el-Kader. Il y a une légende: Étant en pèlerinage à la Mecque, il rencontra un vieux fakir, qui lui donna trois pommes : « La première est pour toi, la seconde est pour ton fils qui t'accompagne, la troisième est pour le sultan. — Quel est ce sultan ? — C'est celui que tu as laissé à la maison. » Or celui qui était resté dans la smala, c'était Abd-el-Kader.
Sultan il le fut. Mais le coup est porté. Le duc d'Aumale lui a pris la moitié de sa vie, de son âme, de sa foi en lui.
Il fallut que la France fît deux fois la conquête de l'Algérie, la seconde fois fut la plus rude, le dey d'Alger n'était qu'un fantôme de souverain si on le compare à Abd-el-Kader, ce petit-fils de Mahomet qui inspirait l'héroïsme par la foi, car par le courage il fut surnommé l'indomptable. Il y avait en lui du prophète : sa belle figure, sa fière majesté, son éloquente parole, ont transformé les derniers Arabes en soldats invincibles. Il nous en a coûté cher en vaillants hommes pour avoir raison d' Abd-el-Kader; mais il nous a forcés, au tems de la paix à tout prix, de maintenir haut la main la gloire de nos armes. C'est grâce à lui que les fils du roi ont appris le métier de héros. Et combien de célèbres généraux comme le duc d'Isly, La:moricière, Chàngarnier, Saint- Arnaud, Canrobert, Mca Mahon, Chanzy, Faidherbe, Fleury, Gallifet, ont conquis là-bas la noblesse dé l'épée!
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C'était mieux qu'une école polytechnique. La plupart des jeunes gens qui sont devenus des hommes ont passé par là, Morny entre autres. Mais quelle que fût la vaillance de tous les nouveaux venus, Abd-el-Kader les bravait. La France est ainsi faite qu'elle prenait autant d'intérêt à cet ennemi invincible qu'à son armée à elle, qui le combattait.
On aime chez nous le courage, d'où qu'il vienne. Abdel-Kader d'ailleurs était un ennemi de haute lignée, tout à la fois courtois, lettré, original. Ses portraits étaient idolâtrés des femmes, qui disaient dans les salons : « C'est l'homme le plus charmant du monde, il ne s'agit que de le prendre. » Il fut pris pourtant, lui et sa smala. Toute cette guerre d'Afrique est comme un roman tout de soleil, de poussière d'or et d'odeur de poudre. Les pages en ont été peintes par Horace Vernet et les autres.
Charles X, qui a protégé tant de poètes et qui a vu se produire tant d'oeuvres immortelles a ouvert aux peintres comme aux poètes les portes de l'Orient par la guerre de Grèce et par la prise d'Alger; ne l'oublions pas et saluons son tombeau. Devenu prisonnier de laFrance, Abd-el-Kader devint l'ami de la France.
Je l'ai vu dans sa royale prison au château d'Amboise. Ce n'était plus qu'un poète et un philosophe. Celui qui allumait son chibouk fut notre interprète. Je passai toute une après-midi en toute curiosité et en toute sympathie devant cette gloire tombée mais toujours fière. C'était une vaste intelligence, un vrai puits de science orientale, où la vérité se montrait à chaque mot. Je veux dire la sagesse. Pour lui la terre n'était que le royaume des incertitudes, il disait que tous les orgueils sont punis chez les nations comme chez les hommes. Naturellement
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il était fataliste et croyait que le poète des poètes écrivait là-haut la destinée voulue des empires et des âmes.
Note de 1845
Nous avons aujourd'hui une vice-reine, la duchesse d'Aumale, qui rêve à Alger une cour noire ei blanche. On va lui bâtir un Alhambra : voilà ce qu'il fallait faire tout de suite en 1830, pour charmer les Arabes ; ce n'était pas un corps d'armée, mais un corps de ballet qui eût désarmé lès farouches du désert. Tous les peintres orientaux, Delacroix et Decamps en tête, vont avoir leur palais d'hiver à Alger. Charles Monselet, cet esprit voyageur, trouve toujours le mot historique : « Alger, qu'un coup d'éventail a perdu, sera sauvé par la grâce d'un éventail. »
Les princesses vont bien! La duchesse de Montpensier a peut-être sauvé la Comédie-Française. Comment? En y allant. Pour la voir, tout le monde y va; depuis longtemps on n'y avait pas admiré tant de bras nus. Il est vrai qu'on y va bien un peu aussi pour voir la Cléopâtre de M°® de Girardin sous la figure de M"® Rachel. A la bonne heure, le monde est aux femmes ! Dieu l'a voulu. Demandez plutôt à M™* Le Hon et à M"*® Roger de Beauvoir, deux blondes merveilleuses qui sont deux coups de soleil par ces jours de pluie.
Note de 1890
Ce que j'aime dans le caractère français, c'est qu'il se passionne — un seul instant il est vrai — pour tous les
cieusement dans la chambre à coucher du prince des diplomates. Perdu dans son lit il semblait dormir, si bien que je m'imaginai voir une momie dans les pâleurs parcheminées d'un mort de trois mille ans; je m'inclinai, un peu plus je faisais le signe de la croix. « Ah ! Monsieur, me dit-il, vous êtes historien ! Faites des romans, car l'histoire n'est qu'un roman ; les plus malins n'y marquent jamais la vérité. Moi-même, si je faisais l'histoire de ma vie, retrou verais-je la lumière pour tous les chapitres ? J'écris souvent des pages de mes Mémoires. J'y mets toute ma bonne foi, mais j'ai beau me placer au point de vue de l'humanité, je m'aperçois que je me place bien plus souvent au point du moi. Mais le moi a sa dignité, puisqu'il tait des hommes. »
Je me rappelle à peine ce que me dit M. de Talleyrand. Je me souviens pourtant bien que cette pensée lui échappa des lèvres : « Voyez-vous, la diplomatie est une « salle d'armes où l'on se blesse en jouant. Tous les « mots sont des épées, il faut savoir toucher juste ; je « savais bien mon métier, mais je n'ai pas toujours « touché juste. Ainsi, en 1815, je me suis trompé, je « pouvais être le meilleur soldat de Napoléon, puisque « j'étais à Vienne pendant les Cent-Jours. A une nation « comme la France, il faut du prestige. Louis XVIII « n'en avait pas. Puisque la France acclamait Napoléon * il fallait empêcher la guerre ; or, j'ai soufflé sur le feu. « J'ai fait la guerre quand je pouvais l'empêcher; mais « après tout, les diplomates eux-mêmes sont les très « humbles serviteurs de la destinée. Nul n'est maître de « ses actions ni même de ses paroles. »
Nous échangeâmes quelques pensées. Après une quinte de toux, lé prince me dit : « Si vous faites mon portrait,
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VOUS jugerez que souvent j'ai eu tort, mais vous jugerez que plus souvent j'ai eu raison. — Monseigneur, lui dis-je, — je lui devais bien ce monseigneur, — je jugerai que vous avez eu toujours trop d'esprit pour faire une bêtise. »
Sur quoi la séance fut levée.
Je revis trois ou quatre fois M. de Talleyraud debout; mais, debout comme couché, c'était toujours la momie égyptienne, ce qui ne l'empêchait pas de parler haut.
Quand le roi-citoyen fut maître aux Tuileries, M. de Talleyrand lui dit qu'il fallait rappeler à l'œuvre quelques hommes de l'Empire pour contenter tout le monde. Il lui parla du comte de Flahaut, qui avait toujours eu l'art de mettre les femmes de son côté. Le roi répondit ce mot spirituel : « C'était bon au temps où M. de Flahaut partait pour la Syrie. — Sire, il y va toujours. — J'ai bien envie de l'envoyer en Prusse, au milieu des Allemandes sentimentales. — Sire, vous ne pourriez mieux faire; M. de Flahaut va mettre toutes les femmes de votre côté dans les cours du Nord. »
Ce qui fut dit fut fait. Voilà pourquoi les journaux de l'opposition légitimiste et républicaine ont comparé le comte de Flahaut à une coquette surannée : « Ce n'est plus que le troubadour de l'Empire et le Faublas du Directoire. » On se demanda s'il irait se réconforter auprès de la reine Hortense et chanter encore une fois avec elle un duo élégiaque. On craignit que le « régime impérial », qui fut pour lui un rude régime, ne l'eût définitivement mis au régime. Tant pis s'il ne chante plus de duos, car il fut dans sa jeunesse un joli ténor. On dit qu'en partant pour Berlin il sera remplacé à Paris par son fils le comte de Morny. D'où lui vient celui-là? On
parle beaucoup de sa grand'mère, M""* de Souza; on ne parle jamais de sa mère. On assure qu'il chante d éjà les airs de la reine Hortense. M. de Morny joue au dandysme. Il défend d'un air dégagé, comme Emile de Girardin, la thèse des enfans trouvés. Il n'est pas en peine de parler de sa mère, puisqu*il peut dire comme ce héros de comédie : « J'en ai plutôt deux qu'une. » Il faut lui rendre cette justice, il fera respecter Tune ou l'autre l'épée à la main. Dans le salon où je revis M. de Talleyrand, j'ai entendu dire à M. de Morny, à propos de naissances illustres : < César se disait fils de Vénus, mais il n'y avait pas de quoi tant se vanter. » M. de Talleyrand s'est écrié : « Mais vous, de Morny, ne descendez vous pas de l'Olympe? » M. de Morny ne donna pas dans le piège. « Oh! mon Dieu, dit-il, si je cherchais bien, je me trouverais des aïeux illustres; par exemple ma grand'mère était la femme de don Miguel de Souza, di Silva-Tovoza Ménésès et d'Alencastro. Je tiens donc à la maison de Bragance et je suis cousin de l'empereur don Pedro. » — Pas trop bête, dit M. de Talleyrand; tout autre à place se fût mis à chanter Partant four la Syrie, »
J'ai revu M. de Talleyrand à la Chambre des pairs. C'était un mort qui marchait tant il avait encore les habitudes de la vie ; sa figure était donc plus impassible que jamais, figure de marbre ou de cire, même quand il parlait, aussi me suis-je rappelé le mot de Murât : « On lui donnerait un coup de pied dans le cul que sa figure n'en dirait rien. »
On demandait quel était le plus grand diplomate, de M. de Metternich ou de M. de Talleyrand. Salvandy répondit avec ironie : c'est celui qui a le plus de cœur.
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UnelettredeM.deMetternichàramantdeMarie-Louise lui méritait le grand prix. C'était à propos de la peur des rois sur le bruit d'une évasion de Napoléon à Sainte- Hélène. Tous les trônes tremblaient déjà sur leurs bases. M. le prince de Metternich s'empressa de faire annoncer à Marie-Louise, comme une bonne nouvelle, les précautions de l'Europe contre Napoléon. 11 écrivit le 22 décembre 1818, au général Neipperg : «Monsieur le comte, j'ai vu dans les dernières dépêches que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'adresser et qui m'ont été remises à mon arrivée à Vienne, que Sa Majesté madame l'archiduchesse avait été alarmée des bruits qui se sont répandus sur un complot tendant à faire évader Napoléon de Sainte-Hélène. Cette nouvelle se rattache à la découverte d'une correspondance qui s'était établie par l'entremise du médecin 0' Méara. Le gouvernement anglais en tient tous les fils. Il a pris sur-le-champ toutes les mesures de sûreté que les circonstances exigeaient, v
Marie-Louise pouvait donc dormir en paix avec son chambellan, celui-ci ou celui-là, jusqu'au jour où Jules Lecomte, tour à tour homme de lettres et ténor, devint le maître de la maison. Hardi comme un page, il était né pour ces rôles à la Ruy Blas.
Jules Sandeau et Madame Dorval
Quittons le théâtre de la cour pour retourner dans les coulisses du théâtre.
Un homme malheureux de n'être plus aimé et malheureux d'être trop aimé, ce fut Jules Sandeau. Celle
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qui n'aimait plus, c*était George Sand, celle qui aimait trop, c'était Marie Dorval. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que ceci se passait au tems où George Sand et Marie Dorval étaient surnommées les inséparables.
La grande dramatiste poursuivait Sandeau partout, elle l'attendait devant sa maison, puis dans son escalier, puis sur son seuil. Elle était jalouse du vent qui passait.
Lui, à bout de passion, prit un parti héroïque : après avoir abandonné la femme, il abandonna la place, que j'avais abandonnée moi-même à cause de leurs comédies perpétuelles. Il vint se réfugier chez moi, au numéro 36 de la rue du Bac.
Je n'avais pour mes amis en rupture de lit qu'un canapé-lit : couche nouvellement inventée, surnommée le lit sépulcral, parce qu'on levait le couvercle la nuit et qu'on s'y couchait comme en un tombeau.
Mon ami s'y trouva beaucoup mieux que dans son lit. Mais voilà qu'un matin l'héroïne des drames romantiques arrive tout échevelée : « Arsène Houssaye, qu'avezvous fait de Jules? — Il y a bien longtemps que je ne l'ai vu. — Vous mentez I »
Sur ce mot, je présente très galamment un fauteuil à \|me [)orval, et, sous prétexte d'aller lui chercher une lettre toute fraîche de Jules, je passe dans le petit salon et je conte la visite à mon ami. « Mettez le couvercle bien vite, » me dit-il tout effaré.
Il me fallut l'ensevelir. A peine était-il caché que la Dorval apparaît: « Je vous dis que Jules est ici ! »
Elle cherche des yeux; je m'assieds sur le canapé en lui disant : « Parlons de lui î Vous êtes donc toujours amoureuse? — Ah! mon ami! »
Elle éclate en sanglots. Elle part de là pour me conter
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toutes ses joies et toutes ses douleurs, c Et pourtant, reprit-elle avec un sourire désolé, ce n'est qu*un hâbleur sentimental. Son esprit tue son cœur. Mais comme jeTaime !* — Comment! vous en êtes encore là, après avoir joué sur la scène tous les désespoirs? — La passion se nourrit de la passion. Et puis, Jules n'est pas un homme, c'est un dieu... — C'est beaucoup dire 1 — Vous ne comprenez pas les larmes... j'en mourrai. » Je m'étais levé pour entraîner M""® Dorval de l'autre côté parce que j'avais peur que mon ami n'étouffât. Mais à peine étionsnous debout que voilà Jules, repris par sa passion, qui soulève le couvercle et qui se précipite aux pieds de sa maîtresse en s'écriant : « Ah ! oui, Marie, tu es la seule femme... Je suis à toi à la vie, à la mort I...
On pourrait s'imaginer que M™* Dorval était désarmée ; mais elle se prit d'une violente colère contre moi. « Vous n'êtes qu'un comédien ! » s'écria-t-elle.
Un peu plus, elle me battait. Je crois qu'elle commença. Jules l'apaisa et lui proposa d'aller déjeuner d'une matelote à Saint-Cloud.
L'orage passa vite. Elle m'embrassa parce que j'étais bien e l'ami de mes amis ». Elle voulait que je fusse du déjeuner; mais je connaissais trop les femmes pour me laisser prendre à ce premier mouvement. Il lui fallait Jules tout seul à cette romanesque, devant les arbres verts et sous le ciel bleu.
Le voyage à Saint-Cloud fut le dernier rayon de cette passion à son déclin. Tout finit. On ne se vit plus que de loin et on ne se parla plus que par un sourire éloquent. Jules dit adieu à ses folies, pour entrer gravement dans un mariage de cœur et de raison, tandis que ^me Dorval continuait sa vie à l'aventure.
Scribe et O-
Ea 1847, j'avais écrit dans un journal : « Scribe a tait La camaraderie; s'il n'y avait pas en lui une bête dans un homme d'esprit, il eût fait une vraie comédie — une comédie vraie. Le comique, c'était le contraire de ce qu'il a fait : il fallait montrer tous les camarades brisant les échelons de la courte échelle avant de la dresser vers la fortune et la renommée. »
Le lendemain, à la première heure, on sonna à ma porte. C'était Scribe ! « Rassurez-vous, me dit-il, ce n'est pas la bête qui vient, c'est l'homme d'esprit. — Je le vois bien. — J'ai lu votre article, il y a en vous un poète comique, voulez-vous faire une comédie avec moi? a Je proposai à M. Scribe de faire une comédie aristophanesque.
j'ébauchai en paroles les cinq actes d'une comédie qui n'avait de raison d'être qu'au moment même. C'était au tems où tous les Français déclassés avaient la folie de se.croire dieux : aujourd'hui qu'on ne croit plus même à soi, on ne comprendrait plus cette comédie-là :
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Par exemple Fourier, Pierre Leroux, Jean Reynaud, un philosophe sous les toits qui s'intitulait Évadam, un autre le Mapah. Puis Enfantin et beaucoup d'autres saint-simoniens, qui croyaient que le monde ne datait que de Saint-Simon, deuxième du nom.
Premier acte, — Le dieu Enfantin, sa femme légitime, sa maîtresse légitime, sa fille légitime, lui demandent de Targent pour acheter des robes. — Querelle de ménage. — Survient le fils du dieu Enfantin, qui propose de supprimer le sacrement du mariage. Le dieu dit : Je supprimerai la famille. Alors le fils ordonne à son père de lui obéir en vertu du droit de la force. Le dieu achète des robes et des rubans.
Deuxième acte . — Le dieu Mapah, ennuyé de vivre dans un grenier, vient dans le cortège d'Évadam et de ses maîtresses, pour détrôner le dieu Enfantin et prendre ses femmes. — Combat à coups de parapluies et d'éventails.
Troisième acte, — Le fils du dieu Enfantin veut épouser la fille du dieu Mapah. — Remontrances paternelles : Épouser la fille d'un fou qui se croit dieu! Survient le Mapah. — Votre fils a séduit ma fille, je viens. Monsieur, vous demander raison. — Monsieur, un dieu ne se bat pas. — Chœurs de théories qui arrivent avec des épées.
Quatrième acte, — La métempsycose . — On reconnaît George Sand dans la Vierge et Pierre Leroux dans Jésus. — Tous les autres dieux passent sur la scène, Fourier en tête. C'est la folie dans la folie I
Cinquième acte, — Les dieux sont descendus des hauteurs de TEmpyrée — je veux dire de Ménilmontant parce que le gouvernement leur a promis des emplois ou
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des prisons. Enfantin est nommé ingénieur, son fils est nommé surnuméraire dans les douanes. Pereire est nommé inspecteur des finances, son frère premier violon de rOpéra. Tel qui proscrivait l'héritage hérite d*un million, tel qui aspirait à devenir Dieu se contente d'aspirer àladéputation. Le dernier se résigne à devenir maire de son village.
Scribe, qui connaissait bien son Aristophane, mais qui connaissait bien aussi son public, me déclara que *ie public français n'était pas assez athénien pour aller à ma comédie ; il avoua pourtant qu'il y avait là une idée : mais « ce que je voudrais faire avec vous, c'est une des vingt comédies qui sont presque toutes faites dans votre Galerie du XV IW siècle, pensez-y. »
Mais bientôt je fus nommé directeur du Théâtre- Français. Je jetai au feu toutes mes ébauches scéniques, moins une Sapho que Rachel m'avait demandée.
Je demeurai bon camarade avec Scribe. Je lui jouai trois ou quatre comédies nouvelles : Adrienne Lecouvreurj les Contes de la reine de Navarre, la Czarine^ Bataille de dames, des succès avec Legouvé, mais surtout des succès de comédiens : Rachel, Madeleine Brohan, M""® Allan. Autant en emporte le vent du théâtre.
Scribe était alors un personnage, de par l'Académie, de par son hôtel et son château, de par ses cent et une pièces et ses cent et une mille livres de rente. Il me donnait l'hospitalité à sa table, les grands jours.
Si la table de Scribe était radieuse, les convives étaient bien embourgeoisés. Roqueplan me disait : « Je n'y vais plus, c'est trop comme il faut. »
Charmant homme d'ailleurs, toujours gai, toujours éveillé, toujours fureteur, il n'avait qu'un tort, c'était de
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ne pas vouloir perdre de tems. S'il avait eu l'esprit de vivre plus souvent de tems perdu, je ne doute pas qu'il n'eût fait un chef-d'œuvre, car les chefs-d'œuvre sont comme la fortune, ils viennent frapper à la porte des paresseux.
M. Scribe ne fut ni mon ami ni mon ennemi, il a été toujours M. Scribe. Quand je devins directeur de la Comédie-Française, il fut un des premiers à me souhaiter la bienvenue. « J'allais justement chez vous, lui dis-je. — ' Je vous attendais, me répondit-il. Je connais vos amis : Hugo, Dumas, Musset. — Oui, mais vous êtes trop de la maison de Molière pour n'être pas aussi de mes amis. »
Scribe, même académicien, était un coureur d'aventures, comme un coureur d'idées dramatiques. Son chez lui c'était bien plutôt le théâtre que sa maison. Et encore au théâtre il ne tenait jamais en place, soit qu'il fît répéter, soit qu'il assistât à une représentation. Quand on donna Les Contes de la Reine de Navarre^ pour les débuts de Madeleine Brohan, il me dit avec son malin sourire : « Mon cher directeur, je vous demande trois loges superposées, une baignoire, une première et une seconde. — Vous voulez, mon cher Scribe, trois points de vue pour vous bien juger et pour bien juger les acteurs. — C'est cela, répliqua-t-il. » Mais je savais bien que ce n'était pas cela. La vérité, c*est que Scribe papillonnait devant trois femmes, y compris la sienne. Voilà ce que c'est que de faire des mariages d'amour.
C'est sur les lèvres d'une de ces trois femmes qu'il rçn.dit son âme à Dieu dans un fiacre. : ^ •
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Esquiros
Saint-Just au dix-neuvième siècle, ce romantique doux et naïf comme un enfant, fier et implacable comme un lion.
Esquiros était né à Paris, mais son pays était Sparte. Il voulut refaire le monde, mais il ne pensa pas à lui, C'était le plus profond oubli de soi-même. Il avait la candeur de La Fontaine avec une pointe d'esprit gaulois. Je n'ai pas connu de meilleur ami ; aussi me sorais-je pour lui jeté dans le feu. Un jour, il vint me dire : « Je me marie. » Je le regardai bien. — Pourquoi ? — Ce n'est pas ma faute : une femme est venue qui m'a offert sa main. Il n'y avait rien dedans, je l'ai prise. — Alors vous quittez votre mère? — Jamais ! Je viens vous prier d'être un de mes témoins. » Quand nous fûmes à la mairie — je reconnus sa femme, — c'était une muse fort opulente qui chantait des chansons dans toutes les petites gazettes. On passa par l'église en grande cérémonie. Esquiros n'avait pas l'air du tout d'être là pour son compte. On me retint à dîner. C'était chez la muse. Esquiros me dit en souriant : « Vous dînerez bien plus avec des sentences qu'avec des ortolans. » Le dîner fut gai, mais, un peu avant minuit, je méditai d'aller souper au Café de Paris, jugeant d'ailleurs qu'un témoin DE devait pas assister au dénouement de la fête ; mais yoijâ qu'Esquiros se lève en même temps que moi et dit adieu à sa femme. — Adieu ? dit-elle, d'un air de surprise et d'eftroi. Elle croyait qu'il allait se jeter à l'eau
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pour l'avoir épousée : « Oui, lui répondit-il en lui tendant la main, je pars avec Houssaye parce que je vais nme coucher. — Comment, vous allez vous coucher ? ^— Oui, dit Esquiros, sans avoir Tair de comprendre Texclamation de sa femme. N'est-ii donc pas tems d'aller se coucher } »
Il parlait le plus ingénument du monde ; il n'avait jamais découché, il ne voulait pas découcher encore.
Pour la première fois depuis qu'on se marie, le témoin fut utile à quelque chose, c'est-à-dire que sans moi Esquiros allait se coucher chez sa mère.
En 1845, Esquiros se détacha de notre groupe pour aborder la politique. C'est alors qu'il écrivit pour la Revue des Deux Mondes ses belles Études sur Paris. Et quand Lamartine publiait les Girondins, Esquiros publia les Montagnards avec toutes les audaces d'un Danton ; aussi, en 1848, se jeta-t-il avec enthousiasme parmi les plus téméraires, ce qui fit qu'un jour il fut condamné à mort par défaut. Il s'était réfugié chez moi. Victor Hugo et Ledru-Rollin lui conseillèrent de ne pas mettre la tête à la fenêtre. Quoique la cage fût dorée, l'oiseau ne pouvait s'empêcher de sortir; je prévoyais qu'il serait un jour pris au trébuchet du conseil de guerre qui, cette fois, ne jugerait pas par défaut. L'accusateur public était le colonel d'Hennezel. J'allai pour le voir. Porte close. Je franchis le seuil malgré ses ordres. « Colonel, je viens pour sauver un ami. — Monsieur, je ne reçois personne. » Et il voulut me congédier de la main, tout en lisant son journal, or il lisait un article de moi. « Colonel, vous refusez une audience à Arsène Houssaye pour lire Arsène Houssaye ? » L'article lui avait plu, il se leva et me tendit la main. « Qui voulez-vous sauver ? — Esquiros. — Je
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sais déjà qu'il se cache chez vous ; voyez ce mot du préfet de police. »
Sans doute je fus éloquent dans mes prières : le colonel ro^ promit d'être très doux dans les accusations comme accusateur public. Quand je l'eus bien convaincu que moa ami était un affolé parmi ceux qui font la révolution dans la révolution, il me promit de désarmer les juges. Il me fedlut conduire Esquiros à la prison militaire. Il en revint de loin, car au lieu de paraître repentant devant le tribunal, il cria bien haut qu'il restait tout à ses idées comme rÉvaogéliste du peuple : « Qu'est-ce qu'un homme ? Rien, Qu'est-ce qu'un principe? Tout. Le président lui répondit: Vous avez raison. Un principe c'est tout, un homme ce n'est rien. »
J'ai cru alors que mon ami était perdu. Mais on l'acquitta au nom des principes immortels. Il reparut au Deux-Décembre sur la barricade où fut tué Baudin. Oa l'a revu en 1870, après sa proscription, proconsul à Marseille ; six mois après il osa proclamer à Versailles les droits de la Commune. 11 mourut sénateur des Bouches-du-Rhône. Marseille lui a donné un tombeau.
En ses derniers jours, Esquiros m'apporta son Évangile du peuple, avec cette décicace :
A Arsène Houssaye, amicus amico, f rater Jratri.
Alphonse Esquiros.
Théo et Flaubert
Théo, qui n'aimait pas les universitaires, regrettait souvent de n'avoir point professé sous le portique, comme Aristote et Platon.
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« Quelle merveilleuse école que la mienne ! disait-il : « en levant la tète, j'aurais forcé les imbéciles à avoir « de l'esprit, j^aurais induit les notaires en l'art du « style. »
Revenu de tout, il disait que la littérature était un métier et non pas un art. Maxime du Camp « peint d'une touche vraie et spirituelle le Théo marchand de copie, à propos de Flaubert venu exprès de Rouen pour consulter le maître sur le sacerdoce littéraire, ce qui nous fit dire : « Tu vas ressembler à Panurge interrogeant les oracles. »
Ce fut un soir après dîner que Théo donna sa consultation à Flaubert. Ni l'un ni l'autre ne se comprirent, car ils parlaient une langue différente.
En écoutant les considérations de Flaubert sur l'art et les devoirs de l'artiste, Gautier ébaucha un sourire et, prenant le contrepied de la piste, ce qui lui arrivait quelquefois, il répondit : « Je connais ça ; c'est la maladie du début, comme la rougeole est la maladie de l'enfant. Lorsque nous habitions, dans la rue du Doyenné avec Arsène Houssaye, Camille Rogier et Gérard de Nerval, qui s'était construit une tente à l'aide d'uœ échelle double, et d'un vieux rideau en brocatelle, nous avions de ces idées-là. Faire des chefs-d'œuvre, je sais ce que c'est. J'ai fait La Comédie de la mort; j'ai donné deux volumes de prose pour que l'on imprimât mes vers, dont on a vendu soixante-quinze exemplaires. Des chefsd'œuvre tout le monde en fait, puisque tout le monde croit en faire.
« En ceci comme en toute chose il n'y a que la foi qui sauve. Tu croîs à la mission de l'écrivain, au sacerdoce du poète, à la divinité de l'art : ô Flaubert I tu es un naïf
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jours-ci dans le Gaulois comment nous n'étions pas au Moulin-Rouge t du banquet de la vie infortunés convives » à la manière de Gilbert et de Chatterton.
Certes on avait beaucoup d'esprit dans les journaux et les petits journaux. Mais je crois bien qu'on en dépensait plus encore dans ces soirées de Paris, qui mériteraient un historien de 1846 à 1870. Il n'y a pas eu dans le XIX* siècle de période plus rieuse ni plus spirituelle. Qui ne se rappelle comme tableaux inoubliables les convives éparpillés dans le jardin du Petit Moulin-Rouge, ripostant aux railleries des convives qui apparaissaient à toutes les fenêtres des quatre étages de ce cabaret célèbre ? C'était le bal de l'Opira sans masques. Quand Carie des Perrières dit que je présidais la grande table du milieu, il oublie parmi les convives beaucoup d'inoubliables, entre autres : Roqueplan, Henri Mûrger, le prince d'Orange, Albéric Second, JoUivet, Saint-Maurice, Masséna, Clésinger, Saint-Victor. Le révérend père Sainte-Beuve y amenait discrètement ses amies du dimanche, plus discrètement encore Mérimée, qui ne riait jamais, y menait ses blanches inconnues. Et qui se risquait au Petit Moulin-Rouge, se risquait au Château des Fleurs. Morny lui-même, ce libre esprit, qui bataillait contre tous les préjugés, donna un soir au Château des Fleurs une leçon de savoir vivre à des bourgeois diapés dans leurs prud'homie, nous nous promenions avec lui et Roqueplan. Il était alors président du Corps législatif. Il faut tout voir et tout étudier quand on est un homme politique ou un poète.
Or, voici ce qui se passa ce soir-là :
Une jolie fille dansait, décrochant les étoiles à la pointe de sa bottine ; elle s'amusa à toucher du pied le
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cigare de Morny en lui disant avec un sourire parisien : « On ne fume pas devant les femmes du monde », Le président du Corps législatif, tout aussi bon comédien que la demoiselle, jeta son cigare. M. Mabille était là — un bourgeois s'il en fut. — Il donna Tordre — ô ironie des mots ! — de conduire au violon cette danseuse échevelée qui avait osé apostropher un homme aussi considérable. « Ah I par exemple, je voudrais bien voir ça », s'écrie le gentilhomme qui présidait à la fabrication des lois. On entraînait la danseuse, mais Morny intervint : « Jamais ! dit-il. Je veux qu'on rende' la liberté à cette femme en vertu des lois de la danse. — Mais, Monsieur le comte, dit M. Mabille, on ne saurait jamais trop punir un pareil outrage. — Mais cette demoiselle était dans son droit : je fumais devant elle ! »
Non seulement les sergens de ville lâchèrent la danseuse, mais le comte de Morny lui fit ses compUniens. Un peu plus, il demandait à être mis au violon avec elle. .
Grandeur d^âme
Le prince franco-romain ou franco-florentin qui fait tourner toutes les têtes des demi-mondaines on pourrait bien dire aussi des femmes du monde lasses de leur vertu, s'est pris et repris à la célèbre Jeanne aux yeux pers, surnommée l'incomparable dans son cercle de beaux-esprits. Il est Tamant en titre, que dis«-jç,
ramantde cœur, car il faut quelques commanditaires pour le luxe de la belle pécheresse, mais ces commanditaires sont inavoués. Elle dit sans façon: «Je vis morgànatiquement avec le prince, qui se marierait officiellement avec moisi le mariage était dans ses habitudes. )»
Un duc qui porte un nom du premier empire, se • présente un matin — après l'aurore du prince — chez la divine créature. « Qui vous amène si matin, mon cher duc.^ — C'est vous. Madame, c'est ma passion pour vos beaux yeux. — Vous savez bien que je suisinespérable, le prince m'ayant mis dans l'île escarpée et sans bords de son radieux amour. — Oui, mais j'ai quelque bonne raison pour vous faire la cour». — Disant ces mots, le duc ouvre son porte-cigare et y prend, du pouce et de l'index, un joli chèque de trois cent mille francs sur la Banque de France.
€ C'est joli ça! dit la déesse. — N'est-ce pas que voilà pour commencer trois cents bonnes raisons qui vont plaider pour moi. — Mon cher duc, votre éloquence me renverse. — Ne vous gênez pas, le canapé est derrière vous. — Oh ! mais je ne suis pas vaincue, je demande vingt-quatre heures de réflexion. — Vingt-quatre heures c'est trop, je vous donne jusqu'à l'heure du dîner; si oui, vous m'appellerez, sinon, j'irai à d'autres aventures. » Sur quoi le duc baisa chastement le front de la dame en remettant son chèque dans son porte-cigare. La dame lui enjoignit de ne pas le fumer en guise de cigarette, comme si ce chèque lui appartenait déjà. Dès qu'il fut parti, elle demanda ses chevaux, non pas pour courir après lui, mais pour prendre conseil de deux de ses amis.
: :Le premier c'était moi. Elle vint me trouver quelque
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peu fiévreuse, tout en jouant à la femme que rien ne trouble.
Elle me conta l'affaire, car c'était une affaire : « Que feriez vous à ma place, monami ? — Mon amie, je ne puis me mettre à votre place, car je n'en ai pas les moyens, mais si j'étais à votre place par le temps qui court, dans le luxe qui vous opprime, je prendrais le chèque de trois cent mille francs. Rappelez-vous le mot de la femme de Louis XV : Vous m'en direi tant! — Le mot ne m'est pas applicable, puisque je n'ai pas les vertus de la reine. Je crois que vous avez raison, je n'ai pas le droit d'être si vertueuse, mais si vous saviez comme j'aime le prince! — Je n'en doute pas, mais le prince vous aime trop lui-même pour ne pas vous revenir au premier appel. »
Je jouais les des Grieux.
La dame s'éclipsa pour aller chez son second ami ; ce , second ami, c'était Emile de Girardin. Il plaida la cause contraire. « Quand on a pour amant un prince comme le vôtre, on ne le quitte jamais. Tout votre monde va s'en aller avec lui. Qu'est-ce que cela, trois cent mille francs ? Je vous les donnerais, moi, rien que pour dénouer vos cheveux après souper. »
La dame rentre chez, elle et écrit au duc qu'il peut rester chez lui. Elle avait pris la grande écriture des grandes vertus de la cour du grand roi. Le prince vint dîner avec elle. « Si tu savais comme je t'aime ! » lui ditelle, en se jetant à son cou. Le prince, toujours taquin, nia l'amour des femmes. Selon lui, ce n'étaient que des feux de paille et des étoiles filantes. On se mit à table armé de Larochefoucauld et de Chamfort. Au dessert, la dame jeta son bouquet au prince, qui la menaça de . la fouetter avec des roses. « Et quand je pense, dit-elJe
tout à coup, que je t'ai sacrifié aujourd'hui trois cent mille francs ! « Elle conta les propositions impertinentes du duc et son refus indigné.
« Foutue bête ! » s'écria le prince — le prince encore plus des Grieux que moi.
La comédie des ricochets
A propos des élections à TAcadémie des beaux-arts, voici une petite comédie qui vaut bien la comédie des Ricochets, En 1858, Eugène Delacroix — qui ne fut pas longtemps académicien, — donnait à dîner à quelques amis dans cette hospitalière salle à manger de la rue Furstenberg, où Ton ne voyait que des peintures de David : on sait que Delacroix aimait David, comme il adorait Racine : je n'explique pas ici les énigmes.
Il y avait à l'Académie des Beaux-Arts une place vacante d'académicien libre. « Houssaye, il faut vous présenter, dit Eugène Delacroix : chez nous il n'y a pas de Quarante et unième fauteuil. Nous ne voulons plus de tous ces grands seigneurs oisifs qui ne viennent pas àiios séances et qui n'ont jamais laissé un souvenir à l'Académie. — Des grands seigneurs, dit Robert- Heury, je n'en connais plus un seul en France; pour moi, je suis de l'opinion d'Eugène Delacroix, je vote pour Arsène Houssaye. — Eh bien ! dis-je, puisque j'ai deux si belles voix, je me présenterai peut-être. »
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Le lendemain, un journal imprima que j'étais candidat. M. Frédéric de Mercey, directeur des Beaux- Arts, vint me trouver et me dit : « Mon cher ami, l'Académie des Beaux-Arts est le but de toutes mes ambitions, ne vous présentez pas cette fois... »
Je ne laissai pas M. de Mercey achever sa phrase. Voilà donc le directeur des Beaux-Arts sûr de devenir immortel. Il s'en va trouver M. Achille Fould, ministre d'État — ce qui ne veut pas dire homme d'État — et lui dit qu'il est candidat. Simple visite de bienséance.
Le lendemain, Fould — ce n'était pas là l'ambition de toute sa vie — avait pensé, lui aussi, à devenir immortel. 11 appelle M. de Mercey en son cabinet et lui tint à peu près le même langage que M. de Mercey m'avait tenu.
Ce soir-là, M. Achille Fould dînait chez le prince Napoléon. On parle des candidatures, M. Fould avoue sa fantaisie; tout le monde l'encourage.
. Mais le lendemain, son huissier de service ouvre sa porte à deux battans, ce qui ne se fait chez les ministres que pour les princes du sang.
, C'était le prince Napoléon, qui venait à son tour dire : « C'est moi qui me présente. » Et celui-là fut élu.
Achille Fould comme ministre d'État fut quelque peu mon ministre à la Comédie-Française et à l'inspection générale des Beaux-Arts. On peut dire que les beauxarts regrettent Achille Fould, non pas seulement parce qu'il était de l'Académie des Beaux-Arts, mais parce qu'il méritait d'en être.
Quand il se promenait devant un palais ou une église avec un architecte, quand il se promenait dans une galerie avec un peintre ou un sculpteur, quand il discutait
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dans son cabinet avec des critiques d'art, Mérimée, Théophile Gautier et moi, on était toujours surpris de voir un homme politique, longtemps préoccupé de la. théorie des finances, si profondément versé dans Testhétique des arts.
C'est qu'on ne savait pas que dans M. Achille Fould il y avait presque un artiste ; c'est qu'on ne savait pas qu'il avait été pour ainsi dire de l'école de Rome.
Je m'explique : dans sa jeunesse, frappé par ce mal de poitrine qui a fini par l'emporter, les médecins lui conseillèrent un séjour en Italie. On lui indiqua Pise; mais il ne s'y arrêta que pour admirer les chefs-d'œuvre du Campo Santo. Rome l'attirait. Et quoique Rome fût moins favorable aux malades que la ville des morts — toujours des antithèses ! — il prit pied à Rome, décidé à y vivre ou à y mourir.
A Rome, il trouva les Vernet, Carie et Horace. Il avait dessiné déjà ; il dessina encore et fut initié par ses amis à toutes les splendeurs de Tart antique et de l'art de la Renaissance. Rome fut donc un peu sa seconde patrie ; il y vécut.
Ce fut cette vive lumière qui, trente ans plus tard, lui donnait l'autorité de parler devant les artistes quand il fut ministre d'État. Malheureusement, les événemens politiques de tous les jours occupaient trop son esprit pour qu'il pût réaliser ses idées. Aussi les vraies réformes ont été inspirées par M. le comte de Nieuwerkerke.
Achille Fould était un fin causeur, avec une pointe de scepticisme railleur. Il aimait la vérité d'où qu'elle lui vînt. 11 aimait la discussion avec les artistes comme avec les politiques.
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Il s'était bâti, d'après ses idées architecturales, un hôtel fort beau un peu au-dessous deSaint-Philippe-du- Roule, du côté opposé. Tout y était d'un style noble et sévère ; tous les détails y prouvaient l'œil du maître, jusqu'à la serrurerie. « Montre-moi ta serrure, je te dirai si tu es un bon architecte », disait le marquis de Marigny, qui fut aussi ministre des beaux-arts. Dans cet hôtel, M. Achille Fould avait des tableaux de maîtres, entre autres deux figures de muses au-dessus de portes peintes par Baudry, son voisin au Père-Lachaise. Quand le duc d'Aumale, qui avait acheté l'hôtel Fould, le vendit pour habiter Chantilly, il y laissa ces deux figures croyant n'avoir là que des fresques inarrachables, tandis que les deux muses étaient peintes sur toile. Voilà pourquoi le démolisseur de l'hôtel me les donna pour quelques louis. Deux chefs-d'œuvre !
L'indépendance du cœur
Marc Fournier avait l'indépendance du cœur. C'était un éveillé dans cette vie où il y a tant d'endormis. Il me vint un matin pour me parler d'une comédie à. faire avec un de mes romans. Quoique pas beau, il avait du charme à force d'esprit. Nous fûmes bientôt bons camarades. Il m'initia à ses espérances d amour et de renommée. Il voulait tout escalader hormis le ciel. Il escalada d'abord le balcon de la gentille Baron, comédienne couci couça à TOdéon. Elle lui résista, il fit pis que de l'assassiner, il l'épousa. Je lui avais prédit la
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suite. Ils se séparèrent bientôt sans qu'un berceau fût entré dans la maison. Premier rêve évanoui pour Marc Fournier. Il se jeta dans le petit journalisme. Comme Jean-Jacques, lui qui était aussi citoyen de Genève, il prêcha quelques thèses philosophiques, tour à tour absolutiste et démocrate. Il jugea qu'un esprit aventureux comme le sien ne doit pas trop s'attarder dans les gazettes. Je devins directeur du Théâtre-Français ; il m'avait quelque peu fait la guerre d'escarmouche, il me revint plus gentil que jamais pour me prier de demander à mes amis Morny et Persigny le privilège de la Porte- Saint-Martin, c'est-à-diie le privilège de se ruiner. Je le présentai à mes amis, il obtint ce privilège, mais il n'avait pas cinq louis dans sa poche. Il n'avait même pas de quoi payer la voiture qui nous conduisit chez Morny et chez Persigny, En ce tems-là, il fallait un cautionnement de cinquante mille francs. Je lui donnai la somme et je lui trouvai un banquier qui mit le génie du directeur en actions, sans pour cela me dégager du cautionnement. Marc Fournier m'offrit galamment dix actions de cinq mille francs que je refusai tout aussi galamment. Alors, prenant ma plume sur la table, il écrivit :
Je m'engage à céder à M. Arsène Houssaye^ le jour où il le voudra, le privilège du Théâtre de la Porte- Saint-Martin,
Je n'eus pas la grandeur d'âme de refuser, puisque j'avais là cinquante mille francs qui couraient beaucoup de risques. Le théâtre s'ouvrit à grand bruit. Je reçus une stalle d'orchestre. Verteuil alla trouver Marc Fournier, en lui disant que je demandais une loge. Il me la refusa, prétextant que le Théâtre-Français ne lui envoyait qu'une stalle d'orchestre. Je me le tins pour dit. Je
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louai une loge d'où partirent les applaudissements de la soirée.
Au bout d'un an, je n'avais pas revu mon confrère le directeur, quand d*Ennery me convia à passer quelques jours à Cabourg. Là, je retrouvai Marc Fournier dans les délices de la villégiature amoureuse. Il était aux pieds de la très jolie Jeanne de Tourbey, croyant lui donner des leçons d'esprit, quoiqu'elle en eût plus que lui. Il faisait le beau devant tout le monde. Mais un jour qu'il le fit trop devant moi, je lui dis que j'étais décidé à reprendre la Porte-Saint-Martin, puisque tel était mon droit.
— Oui, mais je ne suis pas du tout décidé à quitter la Porte-Saint-Martin.
— Vous avez donc oublié, mon cher Marc, votre précieux autographe ?
— Non, mais je n'ai pas oublié que je ne pensais pas un mot de ce que j'écrivais, ni vous non plus.
Il eut pourtant une peur bleue et il redevint pour moi le gentil Marc Fournier d'antan.
Naturellement il finit par se ruiner, comme tous les directeurs de la Porte-Saint-Martin. Je le sauvai du naufrage en lui donnant ma place à la Gazette de PariSy qui disparut dans la ruine du banquier Hureâu, célèbre un instant par sa fortune soudaine (i).
* Je rappellerai ici un mot de madame Hureau, qui s'avisa de donner une fête à la veille de la déconfiture. Elle envoya deux mille francs à madame Ugalde, pour qu'elle vint chanter des airs d'opéra, madame Hureau que son mari avait pécbée « parmi les dames au salon » me demanda d'un air pudique, quand madame Ugalde eut chanté, si une femme du monde comme elle pouvait lui faire des complimens sans se compromettre.
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Poète et soldat
J'ai habité quelquefois vers minuit un quatrième étage de Tavenue des Champs-Elysées au-dessus du roi Murât, qui prenait sans façon le titre de roi comme son père, non loin du duc de MalakoflF. J'avais pour voisine, balcon à balcon, une femme d'esprit et de beauté qui faisait tourner la tête à Emile de Girardin et à beaucoup d'autres devineurs d'énigmes.
Marie de Grandfort et Marie Garcia s'étaient prises d'une vive amitié : la beauté pour la beauté.Voilàpourquoi le prince Alphonse de Polignac, idolâtre de M""® de Grandfort, est devenu mon ami. On s'est connu sur le balcon, on s'est retrouvé à table des deux côtés, mais on n'a .pas voulu se tromper de porte après souper.
Si les deux femmes s'entendaient sur tous les chapitres de l'amitié, les deux hommes sympathisaient sur tous les points. Faut-il rappeler que le prince Alphonse de Polignac était poète comme il était soldat ? Il a traduit Faust en beaux vers quand déjà le ruban de la Légion d'honneur était noué à sa boutonnière pour sa vaillance à la guerre de Crimée.
Napoléon disait de Corneille qu'il aurait voulu le faire prince ; Corneille eût dit du prince de Polignac qu'il n'était pas besoin de le faire poète.
Les princes d'aujourd'hui ne perdent pas leur tems. Celui-ci, à quinze ans, étudiait en Allemagne ; à dix-huit ans, il était capitaine de la garde mobile. destinée étrange des grands noms ! Son père avait été chassé
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des Tuileries, et il y entrait en vainqueur des émeutes ! A vingt ans, il entrait à l'École polytechnique et lisait à l'Académie des sciences un mémoire sur la partie la plus abstruse des mathématiques : la Théorie des nombres premiers, qui eut pour parrains Fermât et Pascal. A vingt-cinq ans, il était capitaine d'artillerie, et la guerre de Crimée nous apprenait que le nom de Polignac était toujours français. Il est beau de descendre des croisés, mais il est plus beau d'être soi-même un croisé, de prendre sa place dans toutes les batailles de son tems, ici avec l'épée, là avec la plume.
Autres amitiés : Charles de la Fayette, député à l'Assemblée de Versailles sous la présidence de Thiers et celle de Mac Mahon, est mon ami depuis un demi-siècle. C'est un poète de haute volée qui a traduit Dante mot à mot en beaux vers sonores et colorés. C'est un croyant qui vient sauver mon âme chaque fois qu'il me sait malade. Il fut bien un peu de la bohème dorée ou de la bohème galante, comme disait Gérard de Nerval. Mais l'amour des champs l'appelle trop souvent dans sa province. De là le Poème des champs que Sainte-Beuve a tant louange. Orateur et poète, il serait célèbre s'il se fût emprisonné à Paris.
Son frère, un soldat qui fut aussi des nôtres, était comme lui rétif à tous les jougs. Je donnerai un seul exemple de sa manière de vivre : Un soir nous passions le pont des Arts avec Théo et quelques autres amis. La lune, vrai croissant de Diane, se mirait dans l'eau. « La lune, nous dit-il en s'appuyant sur la balustrade, regar-
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dez-la bien, c*cst ma folie et je vais la prendre sur mon cœur. »
Et disant ces mots îl se précipite à la Seine ; un peu plus nous nous précipitions tous pour le sauver, mais son frère nous dit : Ne vous inquiétez pas, il arrivera avant nous au café Voltaire. En effet, nous le vîmes surnageant jusqu'à la rive qui baigne l'Institut. Une fois hors de Teau, il secoua ses bras comme un cygne secoue ses ailes et nous accueillit par un éclat de rire*
Un pareil soldat ne pouvait mourir que sur le champ de bataille ; aussi se fit-il tuer en Algérie dans le régiment du duc d'Aumale.
Jules Favre et Louis XIX
Il n'y avait pas dans la vie privée de plus aimable homme que Jules Favre. Il laissait au palais ou à l'hôtel du ministre l'avocat et le politique. Il était alors tout aux arts, aux lettres, aux femmes; mais dès qu'on réveillait en lui l'avocat et le politique, il revêtait tout à coup la casaque de maître Jacques.
J'étais avec lui d'un dîner où se trouvait « la fille du fils de Louis XVII ». Il entendit ces paroles : c Ahl si nous avions un grand avocat pour défendre nos droits au trône de France ! » Tout aussitôt le feu sacré le prend ; il trouve que la dame est le portrait vivant de Marie-Antoinette. Il est . convaincu qu'elle est bien fille de Louis XVII, et il se charge de cette cause célèbre, tout en lui disant ceci : « Madame, Votre Altesse
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Royale me promet-elle de ne jamais abuser de ses droits, car vous savez que je ne suis pas royaliste?.» — Monsieur, je vous jure que Louis XIX sera digne de Henri IV; d'ailleurs, il vous débarrassera de Henri V et de tous les d'Orléans. — C'est toujours ça de gagné, reprend Jules Favre; venez me voir demain à mon cabinet. Je ne vous promets pas de mettre votre fils sur le trône, mais je vous promets de prouver qu'il est le premier des Bourbons ; aussi, quand j'aurai plaidé, il pourra laisser en Hollande le nom de NaundorfF pour reprendre le nom de ses ancêtres. »
Après le dîner, comme nous étions au fumoir, je vis Jules Favre tout feu et tout flammes. « Vous croyez à la légitimité de ces Bourbons-là? — Sans aucun douté; ne voyez-vous pas que la figure de celte femme crie la vérité? C'est toute la figure de Marie-Antoinette. — Mais nous n'avons pas bien vu Marie-Antoinette. — Il n'y a pas de femmes qui aient été si bien peintes; fous ses portraits, qu'ils soient de Mosnier, de Greuze, de Vestier, de M"»« Lebrun, témoignent que les peintres ont bien vu, puisque c'est toujours la môme figure. Or, cette NaundorfF, c'est Marie-Antoinette. Louis XVII était le portrait de sa mère, sa fille est son portrait à lui, elle a donné aussi sa figure à son fils. Que l'héritier du trône, comme elle dit, soit Bourbon ou César, c'est une autre affaire. Mais pour moi la r^ vélation ne me laisse aucun doute. Je vais plaider eo toute conscience pour ces gens-là. »
On sait que Jules Favre mit toute son âme dans sa plaidoirie. On trouva étrange qu'un républicain fût si éloquent pour prouver lé véritable héritier des Bo-urbons. Il est certain qu'il n'a jamais parlé avec plus de
foi. C'est que c'était un homme de foi. Il croyait à Dieu, il croyait à l'amitié, il croyait à la République : Dieu seul ne l'a pas trahi.
Le Perroquet
Mon ami Basiiewski est un gentilhomme russe qu assiste en philosophe à la comédie politique des Français.
Je l'ai connu en 1866, quand j'habitais le Palais pompéïen. « Vous êtes merveilleux en France, me dit-il, pour ne vouloir plus du caractère français; voici un palais romain, grec ou turc; les écuries sont bâties à l'anglaise, les serres ne renferment pas une fleur de votre pays. Vous finirez par respirer un jour à Paris l'air des glaciers de la Suisse ou de l'île de Madère. Vous avez déjà de l'eau de l'Océan dans votre aquarium. — Oui, mon cher voisin, lui dis-je; mais remarquez que nous ne buvons que des vins de France. — C'est une illusion, mon cher amphitryon, voyez plutôt, car vous ne savez pas ce qui se passe chez vous.
En effet, il me présenta le menu, où je vis que nous buvions des vins du Rhin, des vins de Chypre, des vins de Constance.
c Je vous le dis en vérité, Paris est.une ville qui s'en va; c'est à qui lui donnera le coup de grâce. Voyez
Le Théâtre du monde ii3
VOS journaux, non seulement ils ne parlent plus français, mais ils s'évertuent tous les jours à vous vanter les mœurs de la République romaine — de 1793. — Et vos femmes ? des étrangères. Si ce sont des courtisanes, elles s'appellent Cora Pearl ou Julia Barrucci ; si ce sonc des grandes dames, c'est l'impératrice Eugénie, c'est la comtesse Walewska, c'est la duchesse Lita, c'est l'Anglaise Cooper, c'est l'Américaine Moulton. Et vos cantatrices, c'est la Patti ou laNilsson. En vérité, je vous le dis, la France s'en va, parce que Paris s'en va. »
Je tentais de prouver à Basilewski, armé de l'éloquence de Quinsonnas et de Lesseps qui dînaient avec nous, qu'il y avait encore un Paris et une France; mais de paradoxe en paradoxe il arriva à conclure que ce qu'il y avait de plus Français à cette heure c'était lui Basilewski. C'est vrai que la France est la seconde patrie de la Russie. Si la République future chante notre oraison funèbre, les historiens et les archéologues qui voudront retrouver la langue de Louis XIV iront écouter la noblesse de Pétersbourg et de Moscou.
Au premier jour de la Commune, Basilewski emporta toutes ses merveilles à Londres; il n'oublia rien à Paris. — Je me trompe; il oublia son chien et son perroquet.
Les fédérés trouvèrent aussi qu'il avait oublié son vin. Son vin, c'étaient les plus grands vins de France. Aussi, beaucoup de héros de la Commune se contentèrent de prendre d'assaut la cave de Basilewski. Ils firent bon ménage avec le perroquet et avec le chien, non pas toutefois sans avoir subi quelques coups de dents et quelques coups de bec. Ils mirent le chien à la raison en lui cassant la patte à coups de fusil. Pour se venger
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du perroquet, ils lui apprirent à dire: « Vive la Commune! »
Si bien qu'à sa rentrée Basilewski fut salué par ce cri dix fois répété : «r Vive la Commune ! »
Basilewski, qui n'aime pas recevoir le mot d'ordre de son perroquet, le força bientôt à crier : « Vive l'empereur! » Ce ne fut pas tout. Le perroquet, une bête savante s'il en fut, s'abonna à la Gazette de France et cria de lui-même : « Vive le roi ! »
Il y en avait pour tout le monde, hormis pour les républicains. Il est vrai que si on serrait de près les républicains, ils passeraient tous Farme adroite ou s'en iraient jusqu'à la Commune.
Vers minuit, lorsque Basilewski se trouva seul avec son perroquet, il le prit sur son doigt et lui dit en le chatouillant sur Toreille: « Tu ne sais pas ce que tu dis, grosse bête. Et pourtant tu parles aussi bien qu'eux tous. Tu représentes la France qui s'acoquine à toutes les opinions. C'est le gouvernement qu'elle n'a pas qui sera le bon gouvernement. Il n'y a qu'une chose que tu ne saches pas dire : « Vive la République ! » parce que tu n'aimes pas le gouvernement qui te gouverne.
Basilewski jeta le perroquet sur son bâton et s'en alla se coucher sur cette idée, qu'à force de se passionner pour tous les gouvernemens, les Français auraient horreur de tous les gouvernemens ; pareils à ces malades qui ont peur de mourir et qui ne veulent plus de médecins.
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L'hospitalité écossaise
Comme tous les peintres, Meissonier riait gaiement aux comédies qu'il improvisait. Il en a fait plus d'une de fort drôles, qui n'étaient pas à la portée des peintres ordinaires, témoin celle-ci : Un banquier bien connu meurt d'une attaque d'apoplexie foudroyante, ce qui ne foudroie pas du tout ses héritiers ; on court chez Meissonier pour qu'il fasse le portrait de ce banquier célèbre. Il vient à ce pompeux hôtel aux Champs-Elysées habité aujourd'hui par un marquis quelconque. On le conduit devant le lit funéraire. Il trouve le mort fort laid. Il refuse de faire le portrait. On le prie, on le supplie. « Écoutez, dit-il aux héritiers, ce portrait vous coûtera bien cher. — Quel que soit le prix, nous serons heureux de vous devoir un pareil souvenir. — Cent mille francs, dit Meissonier. — C'est convenu. »
Meissonier se met à l'œuvre, mais en ouvrant sa boîte à couleurs il demande s'il ne pourrait pas faire un tour au bois sur un des chevaux de selle du défunt, «c Comment donc! dans cinq minutes le cheval sera au perron. » Et cinq minutes après voilà Meissonier qui enfourche la noble bête du défunt.
Il revient du bois vers midi. « Le déjeuner est-il servi .^ demahde-t-il d'un air de maître. — Mais, monsieur Meissonier, nous n'avions pas prévu que vous nous feriez l'honneur de déjeuner ici. » On improvise un déjeuner. Enfin Meissonier, à qui on a fait boire un château-yquem irretrouvable, se met à esquisser le por-
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trait. Après une heure de travail, il ordonne que le coupé soit attelé à cinq heures, car il retournera au bois. On s'étonne bien un peu, mais ces artistes sont si étranges ! 9 Monsieur Meissonier dînera-t-il ici ? — Oui, si vous me gardez trois places pour des amis. ^ Et toute cette raillerie dans le noir avec beaucoup d'humour. Par télégramme il invite trois de ses amis. On dîne gaiement et on boit à la santé du mort.
Et ce train de vie dure pendant toute une semaine ; comme Dieu lui-même, Meissonier va se reposer le septième jour.
Le portrait est fini. Le peintre peut écrire « Faciebat ». C'est un petit chef-d'œuvre grand comme la main, et ressemblant, comme si Meissonier eût vécu longtemps avec le banquier. Il salue son monde après avoir daigné recevoir un bon sur la Banque de cent mille francs. « Bien joué, lui dit un des héritiers. — N'est-ce pas? répond le peintre. Ils ont voulu un portrait signé Meissonier. Je n'en donnerais pas cent sous, mais je ne pouvais pas recevoir pour le portrait d'un banquier moins de cent mille francs. » Je suis sûr que le mort ne s'était jamais tant amusé pendant sa vie.
Miserere
Avant de disparaître moi-même, si je ne suis déjà un disparu, je vais évoquer quelques-unes des figures qui sont parties avant moi par le train express de la vie à destination inconnue.
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Comme je ne suis pas bien sûr de les retrouver dans Saturne ou dans Vénus, dans l'étoile du matin ou dans Tétoile du soir, je vais encore revivre quelques heures avec eux.
On a beaucoup parlé du mal du pays; mais oii est le pays } Une héroïne des Grandes Dames me disait devant les splendeurs des Champs-Elysées, quand éclatent les fleurs blanches et roses des marronniers, quand les Parisiennes affolées de luxe passent triomphantes comme un paradis voyageur: « Tout cela est beau; mais j*ai la nostalgie de la neige. » La neige n'est pas un pays, puisqu'elle cache le pays, c'est une figure de la nature idéale, c'est un tableau de Tinfini, c'est une symphonie en blanc, en un mot, c'est la poésie, ce n'est pas le pays. Pour moi, j'avoue que j'ai bien plus la nostalgie d'Athènes, de Rome, de Venise, que le mal des paysages de Bruyères qui me sont pourtant doux aux yeux et au cœur; c'est que, Théo l'a dit, « l'âme a sa patrie comme le corps ». Henri Heine, dans ses chansons, dit que le palmier rêve des neiges tandis que le sapin rêve du soleil. C'est que nous avons déjà subi toutes les métamorphoses. « Le vague désir de la patrie primitive agite les âmes qui ont plus de mémoire que les autres. » Elles se souviennent des existences antérieures. Théo renvoyait arbitrairement Lamartine et Musset en Angleterre, en disant que c'était leur patrie; il disait aussi: « Delacroix est Anglo-Indou ; Victor Hugo Espagnol comme Charles-Quint avec le royaume des Flandres; Ingres appartient à l'Italie de Rome ou de Florence; la Grèce réclame Pradier ; Dumas est créole, à part toute allusion de couleur ; Chasseriau est un Pélasge du temps d'Orphée; Marilhat, un Arabe syrien, il devait avoir dans
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les veines quelque reste du sang de ces Sarrasins que Charles Martel n'a pas tous tués. »
Mais deux artistes de la vraie France qui étaient des Orientaux par les origines perdues dans la nuit du passé, n'est-ce pas Decamps et Fromentin } Quand ils sontpertis pour TOrient, pour les zones brûlées, ils sentaient qu'ils allaient retrouver leur pays; quand ils sont revenus, c'est alors qu'ils ont eu le raal du pays; aucun d'eux n'a pu reprendre racine en France : aussi sont-ils tous morts jeunes, comme Mignon aspirant au soleil.
Camille Rogier, lui aussi, fut de la caravane orientale, mais non pas d'Extrême-Orient; il a pu s'épanouir au soleil du Caire et au soleil de Venise sans pour cela y prendre de fortes racines.
Marilhat, affamé dans le désert, s'imaginait qu'on peut vivre du soleil comme font les Arabes. Sa mort fut un des premiers deuils de notre bohème. Hégésippe Moreau, Edouard Ourliac l'ont suivi de près chez les morts. « Le poète est comme la giroflée qui s'attache frêle et odorante au granit et demande pour vivre moins de terre que de soleil. » C'est Aloysius Bertrand, mort tout jeune, qui a dit cela. Combien de fois un coup de vent a emporté la giroflée en pleine fleur!
On pourrait dire cela de tous ces charmans voltigeurs de la poésie. On pourrait aussi leur appliquer cette pensée d'un ancien : « Je "Suis l'arbre et je suis l'oiseau : je pousse où l'on m'a planté, mais je ne chante jamais sur mes branches. »
Quoique dans le cénacle du Doyenné, nous nous considérâmes tous comme de la même famille et que chacun
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de nous fût fraternel aux autres, nous fûmes vaincus par le mauvais destin.
J'ai tenté le sauvetage de plus d'un, voici comment : En 1850, les Parisiens ne voulaient pas habiter les Champs-Elysées : il leur semblait que c'était aussi loin de Paris que Versailles et Saint-Germain. Morny, Girardin, Roger du Nord s'y étaient risqués en y entraînant à peine trois ou quatre amis. Voilà pourquoi on pouvait y acheter des jardins à 50 francs le mètre. C'est ainsi que j'y ai acheté deux arpens de vigne et vergers renfermant un petit château moyen âge à tourelles crénelées, renfermant aussi le petit hôtel qu'avait habile Théophile Gautier, rue Lord-Byron, avant que la Révolution de 1848 ne le mît à pied en le privant de ses jolis chevaux arabes connus de tout Paris.
Ma première idée, je pourrais dire mon premier sentiment après avoir acheté ce joli coin de Beaujon, fut de courir chez Théo, en lui offrant la clef de son ancien petit hôtel : — « Tu me payeras ce que tu voudras ; retourne là-haut. Si tu ne me payes pas, ce sera encore très bien. » Mais Théo, loyal comme l'or, me répondit : * Je gagnais vingt-quatre mille francs par an avant le 24 Février, je ne gagne plus rien du tout, à peine six mille francs. Beaujon est trop loin, puisque je n'ai plus de chevaux. »
Je me serais contenté de douze cents francs de loyer avec Théo, je louai bientôt l'hôtel douze mille francs à lord Seymour. Ce jour-là, Théo regretta de n'être pas revenu à Beaujon. C'eût été sa fortune.
Mes autres amis refusèrent tous d'habiter « si loin de Paris ». Je leur proposais pour un prix dérisoire de leur bâtir la maison de Socrate. Ils furent unanimes à n'en
vouloir point, me disant tous ceci : — « Que veux-tu que nous allions faire par là ? »
Or, aujourd'hui, le terrain dont ils n'ont pas voulu pour presque rien, se vend depuis cinq cents francs jusqu'à mille francs le mètre.
Qui le croirait ? Toute cette jeunesse exubérante qui jetait ses flammes vives aux quatre vents du ciel ; tous ces poètes et tous ces artistes qui avaient foi en eux et qui croyaient au lendemain, devaient finir comme un cinquième acte de tragédie.
C'est lamentable, n'est-ce pas? mais cela est ainsi. Beaucoup d'entre nous sont morts de faim ou du mal de la vie.
Théophile Gautier mourut des misères du siège de Paris. L'anémie le prit au cœur et le renversa le cœur blessé du coup qui frappa la France.
Pétrus Borel mourut de faim plus rapidement, abandonné qu'il était dans une maison solitaire de la province d'Oran.
Auguste de Châtillon mourut de faim, sans dire un mot à ses amis, s'enveloppant d'un linceul d'oubli, dans une baraque de la rue Fontaine.
Emile Wattier, ce savant et fin Emile Wattier — prononcez presque Watteau — né avec le siècle, est mort jeune encore à l'hôpital de la Charité. Contraste à ses jolis tableaux, cette horrible mort! Pour derniers tableaux il exposait les Amours maltraités par les Nymphes et un dessin à la sanguine intitulé : V Aumône, On peut dire qu'il a été bien maltraité par la nymphe Fortune, puisqu'elle lui a fait à sa dernière heure Vaumône d'un lit à l'hospice.
Edouard Ourliac me disait dans ses derniers jours,
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atteint au cœur et à la poitrine par Thorrible anémie, cette maladie occulte qui entre sans frapper à la porte : « Je me sens mourir de faim. Ces Italiens de Pise, où j'ai passé l'hiver dernier, m'ont dégoûté de tout aliment. Revenu à Paris, je ne puis plus ni boire ni manger. Salomon disait de la femme : « Plus amère que la moirt ! » moi je dis cela de la vie, mais je suis consolé, car j'entrevois le rivage. » Oui, ce gamin de Paris, si gai, si railleur, si rivarolien, en était venu là; mais au moins celui-là mourait content, tant il revivait déjà en Dieu !
Lassailly mourut de faim, après avoir acheté un dernier bouquet de cent sous pour une duchesse idéale.
Je ne suis pas au bout de ce funèbre défilé. Mourir de faim, cela ne prouve pas toujours qu'il n'y a pas de pain sur la planche, mais cela prouve que le pain n'est pas bon,
Gérard de Nerval, mort tragiquement, s'était dérobé à toutes les gentillesses de ses amis. Le mal de la vie lui passa une corde au cou, mais il ne mourut pas de faim, comme on Ta dit, puisque selon son budget, établi par Francis Wey, il a dépensé six mille francs pendant sa dernière année ; il avait un pavillon chez moi et son couvert mis partout, car, dans sa folie, nous l'aimions tous comme un enfant. Mais le mauvais destin l'avait marqué comme beaucoup d'entre nous.
De toute la bohème dorée il ne reste aujourd'hui debout que Camille Rogier, Karr et moi.
Pourquoi le destin nous fut-il meilleur qu'aux autres? Car la fortune est venue frapper à notre porte quand nous ne courions pas après elle. Il était d'ailleurs un peu tard : mieux armés plus tôt, nous aurions eu peut-
être raison du mauvais destin qui frappait nos amis.
Henry Mûrger, quand il me vint à V Artiste, était secrétaire du philologue Ouvaroff. Le poète acceptait tous les points de vue du philologue, qui lui dictait des montagnes et des abymes, sous ce titre : La poésie avant Homère, Mùrger avouait qu'il prenait tout cela pour de l'argent comptant. Il voulut prouver à son maître qu'il le comprenait et qu'il était aussi malin que lui ; il demanda quatre colonnes de V Artiste pour faire l'éloge du livre. Il faut voir comme il parla de la philosophie élotérique et exotérique !
Le comte Ouvaroff fut ravi, il lui donna cinq louis et un fauteuil d'orchestre chez Ricord, croyant que, pareil à ses autres secrétaires, il s'était trop souvent fait expliquer la poésie avant Homère par les Hélènes de la rue desQuatre-Vents.
A cela près, c'était le plus charmant homme du monde, car il mettait toujours à juste dose ce qu'il faut de cœur pour faire vivre l'esprit.
Quand on parla de le conduire à cet autre Hôtel- Dieu qui s'appelle par antiphrase maison de santé, en un mot Thospice Dubois, il pâlit et s^écria : « Non, non, c'est la première station des funérailles. » Certes, il n'habitait pas un palais, mais il était chez lui. Être chez soi ! vivre chez soi ! mourir chez soi ! C'est le rêve de tous.
O destinée ! Scribe qui était à l'autre pôle, puisqu'il était aussi riche que Mûrger était pauvre, n'est pas mort non plus chez lui. Le jour où mourut Mûrger, Scribe est mort dans un fiacre, lui qui avait un carrosse ! Il est vrai qu'il n'est pas mort tout seul comme Mûrger, puisqu'il avait une femme dans sa voiture, une de ses deux
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maîtresses, car jusqu'à la fin il faisait répéter leurs rôles à deux comédiennes de ses trois théâtres.
A peu de temps de là, un ami de Mùrger, un ami de tous les gens de lettres, un frère de Banville, Philoxène Boyer, de si douce mémoire, expirait au milieu des siens, é'.ouffé par Shakespeare. 11 avait voulu écrire l'histoire du plus grand des dramatistes, mais il acheva de se ruiner en achetant des montagnes de livres sur la vie de Shakespeare. J'allai le voir la veille de sa mort ; il me dit en me serrant la main: « Et je ne finirai pas mon histoire de Shakespeare ! — Mon ami, murmurai-je, on n'écrit ni l'histoire de Shakespeare ni l'histoire d'Homère. Un mot suffit : Homère 1 Shakespeare ! Ne regrettez donc pas tant d'heures perdues ; d'ailleurs n'avez-vous pas déjà la couronne du poète, sinon celle de l'historien } »
Dans le même groupe Baudelaire cultivait les Fleurs du mal. Esprit supérieur, s'inspirant un peu de laiComédie de la mortf de Théo, des désespoirs extraordinaires, de Poé, il accentua le caractère romantique par d'admirables vers, où la pensée jaillit sur le fumier de l'humanité. Sa prose avait aussi je ne sais quelle physionomie dantesque. Il gravait à l'eau-forte comme Rembrandt. C'était le soheil nocturne, l'éclair dans l'orage, mais cet orage avait des arcs-en-ciel superbes. Je fus bien touché de son amitié le jour où il me dédia ses Poèmes en prose, reconnaissant que j'avais, dans les miens, indiqué cet art de beaucoup dire poétiquement en une page.
On a dit qu'il était mort fou. 11 est mort d'une hétérophasie terrible qui lui laissait la raison, mais qui lui faisait dire un mot pour un autre. Maladie cruelle pour
un homme qui avait trouvé la vie de son âme dans le travail des mots, ces esclaves de Tidée !
Une première attaque d'aphasie Tavait troublé au moment où il se présenta à TAcadémie; aussi ai-je dit dans la Presse: t Allons-nous perdre en même temps Mûrger et Baudelaire? Mûrger est enterré, Baudelaire se présente à TAcadémie pour le fauteuil de Lacordaire, lequel fauteuil n'a encore endormi aucun homme de génie; voyez plutôt : Beaudoin, Charpentier, Chamillard, Villars, Brienne, Cessac et Tocqueville. C'est pour remplacer le romanesque Lacordaire que le romantique Baudelaire fait ses visites, t Je ne vous connais pas, lui a dit M. Villemain. — Eh bien, monsieur, a rispoté gravement Baudelaire, je ne vous connais pas davantage. Vous voilà forcé de lire les Fleurs du Ma/, car vous êtes trop juste pour me refuser votre voix sans m'entendre. »
M. Villemain disait toujours aux appelés qu'il, ne les connaissait pas ; mais quand ils étaient élus, il leur prouvait par un mot cruel qu'il les connaissait bien. C'est lui qui disait à M. Scribe : « Vos amis, monsieur, impriment que vous êtes Molière ; mais vous ne le croyez pas, et c*est parce que vous ne le croyez pas que l'Académie vous reçoit aujourd'hui. »
Est-il utile de direqueBaudelaire n'obtint qu'une voix? On avait bien fermé les fenêtres, ce jour-là, comme si la foudre dût entrer sous le nom du poète.
Combien d'autres sont morts en pleine jeunesse I Jacques Chaudes-Aiguës, foudroyé la plume à la main. Se rappelle-t-on en<:ore son joli livre Au bord de la Coupe) On lui avait dit comme à Gustave Planche : «Vous vous empoisonnerez avec votre encre.» S'il s'est fourvoyé dans la critique, c'est qu'on avait été injuste pour ses
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vers. Et Escousse, qui s'empoisonnait dans sa douleur de n'être pas de la pléiade ! Et Hégésippe Moreau, ce grand poète empoisonné aussi par Tencre d'imprimerie! Et Adolphe Destroyes, dont on ne sait plus le nom parce qu'il ne l'a pas crié assez haut! Et Lafayette, le frère du poète, mort sur le champ de bataille après toutes ses folies chevaleresques de la plume et de l'épée!
Gozlan est mort de faim ; je m'explique : depuis qu'il avait marié sa fille, une fille adorée, il n'aimait plus la vie d'intérieur. Il avait toutes les peines du monde à se mettre à table quand l'appelait sa femme, une ménagère terrible qui ne donnait rien à la fantaisie. L'hiver Gozlan dînait chez ses amis; mais au temps de la villégiature il lui fallait vivre chez lui. Il aima mieux mourir que de ne plus manger ni primeurs, ni truffes, ni gibier ; il avait horreur du vin du coin, lui qui avait soif des grands crus. La pâle anémie le saisit au flanc et le coucha dans le tombeau. Il ne fut pas malade, il mourut de ne plus exister. C'a été un vif chagrin pour moi, car j'avais découvert un cœur d'or là où tant d'autres n'avaient vu qu'un sac d'écus. Pauvre cher Léon Gozlan ! on l'accusait d'être riche; on disait qu'il cachait son argent ; on affirmait qu'il coupait un cigare en deux ! La vérité c'est qu'il mourut pauvre, ce romancier tout endiamanté d'esprit. Trois fois en la même saison je portai un des cordons du char mortuaire qui emportait trois amis bienaimés : Léon Gozlan, Roger de Beauvoir, Méry. Trois coups de soleil de moins.
Un esprit de la même famille, Gavarni, neleursurvécut
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guère : la mort jalouse aime à faucher les plus belles gerbes.
Je ne parle pas ici des camarades qui tombent de jour en jour sur le chemin de la vie. Quand on a monté comme moi au sommet des hivers, c'est à peine si sur cent amis on en retrouve un. Regret amer, puisque ce sontdes parcelles de notre cœur et de notre esprit qui sont tombées dans l'abyme. Mais même dans le flux de la jeunesse, on voit disparaître du banquet de la vie beaucoup de figures qui nous riaient en chantant la symphonie des vingt ans.
€ Ne touchez pas à la hache. » Il faut dire : « Ne touchez pas à la politique. » Esquiros est mort des angoisses du patriote, voyant le pied de l'Allemagne sur le sol français, après avoir vu, pendant la Commune, les Français se battant contre les Français. Non, nç touchez pas à la politique, ô poètes, car la politique tue la poésie.
Ce charmant rêveur qui avait chanté Les Hirondelles a eu deux femmes plus ou moins légitimes. La première ne fut pas l'hirondelle de la maison. Elle est morte après avoir mis au monde quelques médiocres volumes au lieu de donner des enfans à son mari ; ce que voyant, Esquiros qui aimait les enfans, prit une seconde femme, qui en avait une douzaine, oubliant ses noces avec la première. Esquiros était pourtant un sage, quoiqu'il fût homme politique et poëte. Cette seconde femme n'a hérité que la misère d'Esquiros quand il mourut. Il adorait cette seconde femme ; se sentant à son dernier quart d'heure, il lui saisit le bras et lui dit :
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« Ma chère Anna, tu vas venir avec moi. » Quoique cette femme l'aimât beaucoup, elle ne voulut pas être du voyage, mais il fallut bel et bien l'arracher des mains crispées du mort. Elle est venue me voir et m'a confié que toutes les nuits elle sent sur son bras les empreintes des doigts d'Esquiros. C'est une obsession, c'est un supplice. Pourquoi } puisqu'elle fut si bonne à ce galant homme !
Voyez combien la fortune littéraire est une illusion : Esquiros fut un poète, un romancier, un historien: on ne trouva pas un éditeur pour recueillir son œuvre, quoiqu'il fut salué à son aurore par Victor Hugo, quoiqu'on parle de lui élever une statue à Marseille, sans compter que ses livres sont l'œuvre d'un esprit large et élevé. C'est ce qui est arrivé pour l'œuvre d'Edgar Quinet, laquelle n'a été réimprimée que grâce au dévouement héroïque de sa femme, qui courait partout les souscriptions. C'était douloureux de la voir frapper à tant de portes pour une œuvre si haute et si belle. Non, ne touchez pas à la politique, ô poètes !
Alphonse Esquiros, qui n'avait rien que le prix de ses journées de sénateur et qui les donnait presque sans réserve à tous les Marseillais pauvres qui frappaient à sa porte, mourut donc de faim, parce qu'il n'avait que les miettes de sa table.
Roger de Beauvoir, à ses, derniers jours, nous a donné un festin légendaire, mais quoique tout y fût exquis, il ne mangea rien. J'étais placé à sa gauche : ft Je meurs de faim, me dit-il, mais si je mangeais, j'étoufferais cette nuit. » Il était dans la dernière période d'une maladie de cœur; son médecin l'avait mis au régime de boire sans manger.
D* Aurevilly l'appelait le Musset brun. Depuis longtems le monde n*était plus pour lui que le spectacle dans un fauteuil. Ce poète tout enivré des joies de Paris, ce viveur si familier aux bals de l'Opéra, aux soirées de la Comédie-Française, aux féeries du Château des Fleurs, il lui a fallu pendant des années passer par la sombre préface de la mort.
Qui le croirait ? lui qui imposait la mode comme le comte d'Orsay, lui qui était un des derniers gentilshommes de lettres, lui qui avait donné des soupers à l'hôtel Pimodan, lui qui avait abusé de tous les luxes, même du luxe de l'esprit, il est mort à BatignoUes comme un simple mortel.
C'était un prime-sautier celui-là ; il ne fut d'aucune académie, quoiqu'il méritât d'être de toutes, et il ne porta aucune décoration, quoiqu'il fût un homme de la Légion d'honneur.
Si on parlait encore du « chant du cygne », on pourrait citer comme le chant du cygne de Roger de Beauvoir ses derniers vers à son ami Charles Coligny. Roger y parle de son Chevalier de Saint-Georges, un de ses ancêtres :
Lorsque f écrivis son histoire, fêtais jeune, fêtais heureux ; je ne songeais guère à la gloire.
Mais au chemin des amoureux.
L aï faisait jaser mon verre Quand je buvais ses perles d^or ; Aujourd'hui que f ai mon calvaire U Esprit veille, la Gaîtê dort.
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Et je ne livre plus .bataille Aux festins y châtiment moqueur !
Mais est-il de liqueur qui vaille Le Souvenir, ce vin du cœur !
Les morts vont vite dans la république des lettres. Janin était à peine enterré que nous avons vu avec de vifs regrets partir pour l'autre monde M"® Jules Janin et Fervacques : M"® Jules Janin qui fut une des aurores de la jeunesse romantique; Fervacques, un poète en prose des mondanités.
Voilà donc la maison de Jules Janin déserte. N'était-ce donc pas hier qu'il y avait encore là tout un monde joyeux : Jules Janin, qui jouait de THorace, M""® Jules Janin qui prenait un air de fête pour faire la ménagère normande, M. Moore, l'ami, j'ai failli dire le chien de la maison, esprit charmant et brave cœur. Eh bien, la mort a tout pris. Janin, parti le premier, a entraîné sa femme et Moore a eu à peine le temps de suivre le convoi de M™® Jules Janin : la mort l'attendait au retour. Je suis allé revoir cette maison de Janin avec son jeune ami Léon Tyssandier. Et j'y ai retrouvé toutes les Gaietés champêtres, son dernier roman. Oh ! nature indifférente !
Le buste de Janin est là qui remplace le maître, mais cet esprit charmant, où est-il } On ne rencontre même plus François, le valet de chambre.de Janin, qui fut quasi homme de lettres, comme la Sophie de Véron fut quasi bas-bleu. Ce pauvre François, on ne lui arien laissé; un vieux serviteur du vieux temps comme on n'en voit plus, VI 9
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veillant le jour et veillant la nuit, vrai médecin de la maison ! Janin lui doit d'avoir vécu quelques années de plus et M™' Janin ne lui a pas laissé de quoi vivre.
Ce brave Janin, qui est resté presque pauvre toute sa vie et qui est mort deux fois millionnaire ! Qu*a donc fait M°*® Janin de ses millions ? Oh mon Dieu, elle a beaucoup donné à la ville d'Évreux, qu'elle ne connaissait pas, où son père est mort par hasard, où elle a fait enterrer Janin que réclamait Paris. Elle aurait pu faire tailler du marbre pour Jules Janin ; elle a préféré faire bâtir une fontaine qui a coûté un demi-million, e!le a donné le reste à Thôpital d'Evreux. Mais elle qui connaissait si bien toutes les misères littéraires, elle n'eut garde de penser aux amis pauvres de son mari; et pourtant elle ne pouvait oublier tout ce qui a été donné à Janin, livres, tableaux et objets d'art. Décidément, les femmes ne sauront jamais faire de testament.
Un homme qui n'a pas eu besoin de faire de testament pour laisser un charmant souvenir, c'est Fervacques. Certes celui-là ne semblait pas marqué pour la mort. Il portait allègrement ses trente-sept ans croyant n'en avoir que vingt-sept. Il marchait dans le gai cortège des passions de la vie, amoureux de tout ce qui sourit et de tout ce qui chante. Peintre ému de la vie moderne, nul ne vivait mieux au jour le jour. Celui-là fut bien de son temps et il en a donné des contre-épreuves très lumineuses. Il se disait élève de Balzac, de Concourt et de moi ; mais il voyait de plus près encore tout le va-et-vient de la société parisienne. La mort l'a pris longtemps avant l'heure pour lui comme pour nous ; la vie lui était douce et nous comptions sur des œuvres. Mais ce qui est écrit est écrit. Il nous reste de quoi faire
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dçux volumes de Fervacques, sous ce titre : la Gazette parisienne,
Aubryet a trop abusi de la vie, mais la vie a trop frappé de toutes ses misères cet homme charmant même dans ses impatiences de nervosisme. C'était un esprit aigu, un esprit amer, un esprit ruisselant dHnouïsmej comme il disait souvent. Ce coureur d'aventures fut de longues années crucifié dans son lit, comme le fut Henri Heine, qui avait été sage. Alors que faire si les sages sont punis comme les affolés > Il n'y a pas eu en critique d'écrivains plus avisés que ce pauvre Aubryet, qui n'aurait pu se juger lui-même, car il ne se voyait point passer dans la vie.
C'était avec Aubryet et Albéric Second que nous avions improvisé une comédie funambulesque intitulée les Départements de la France, Le nom de chaque département et de chaque chef-lieu devait commencer et finir les vers. S'en souvient-on } La gloire inférieure est toujours fort tannante. L'aube les as vus deux, le crépuscule trois. Et autres vers de cette force.
On sait que le plus grand peintre des merveilles de l'Inde est le poète Méry. On sait aussi que ce peintre merveilleux n'a jamais été dans les Indes. Il s'est décidé, après avoir écrit tant de petits chefs-d'œuvre sur l'Orient, à y faire un tour. Il devait partir vendredi. Ce qui Ta empêché : i** c'est la première représentation d'une de ses comédies ; 2** c'est qu'il était invité à dîner avec nous, pour sa fête, chez M"*® de Païva ; 3° c'est qu'il est mort mardi matin. 11 disait à chaque instant: « Je pars », — et il est parti!
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^me ^Q Païva voulait lever la séance en signe de deuil. « Pauvre Méry ! disait-elle, va-t-il avoir assez froid dans son tombeau, lui qui avait froid jusque sous les rayons du soleil ! Nous allons dîner sans lui, mais nous ne parlerons que de lui. »
Elle avait à la main un magnifique bouquet, elle le déposa pieusement à la place où le nom de Méry était inscrit.
Il est impossible de diriger la causerie quand on est à table. Tout le monde voulait parler de Méry, mais après le premier service on parlait de tout, hormis de lui, quoique chacun de nous fût attristé par sa mort.
Encore De profundis. La mort du docteur Véron a fermé la dernière porte sur tout un monde disparu, qui a jeté un vif éclat, depuis le Café de Paris jusqu'à l'Opéra.
Le docteur Véron, que nous appelions Capitaine^ parce qu'en toutes choses il a eu son bataillon, bataillon de journalistes, bataillon de danseuses, bataillon de viveurs, sans compter le bataillon des nonnes de Robert le Diable, part un des derniers de son groupe : Malitourne, Ado'phe Adam, Latour-Mézeray, Halévy, Romieu, Eugène Sue, tant d'autres Tont précédé dans le royaume des morts, en comptant M"® Rachel, qui fut un instant l'âme de ces réunions sous le Portique doré.
Il faut lire les Mémoires d'un bourgeois de Paris pour bien étudier l'influence de toute cette société sur le monde parisien. C'était une opinion publique dans l'opi-
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nion publique. Il ne faut pas s'imaginer que parce qu'on dînait bien de ce côté-là, on n'y débitait que des quolibets de haut style. La raison s'asseyait à table à côté de l'esprit. Le docteur Véron, qu'était-ce après tout, si ce n'est Horace en prose ? Le bourgeois de Rome eût été un peu le bourgeois de Paris.
Ce qui recommandait ce groupe célèbre de la société parisienne, c'est que l'esprit y était toujours fêté et que jamais la sottise en personne ne s'y hasarda deux fois. Au premier dîner, on y jugeait un homme. S'il était condamné, il avait beau aspirer toute sa vie aux fins salmis de Sophie et aux grands vins du docteur : l'ostracisme était absolu.
Le Capitaine était d'ailleurs très difficile pour les nouveaux venus; cependant jusqu'à la fin sa maison était pleine. Y avait-il donc alors plus de gens d'esprit qu'aujourd'hui ! On y voyait, parmi les femmes, M^^« Rachel, M"® Brohan, M"° Doze, quelques étoiles de rOpéra, quelques comètes de l'Opéra-Comique ; on y voyait Morny, Auber, Roqueplan, Saint-Beuve, H. de Pêne, Musset, Delacroix, Girardin, Dumas, Albéric et les autres. Le vin était si bon, que vers la fin du dîner le docteur croyait gouverner la France.
Il est mort avec la foi en Dieu, sans avoir commis une méchanceté, sans laisser an ennemi.
Il a tout fait avec esprit ; il a eu l'esprit de mourir à l'heure. Quand on lui disait ces jours-ci qu'il était sauvé : « Sauvé de quoi? sauvé de la vie! » disait-il avec un sourire résigné.
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Glatignyj Coligny, Eggis
Albert Glatigny, Charles Coligny, Etienne Eggis, ont été quelque peu mes secrétaires. Dicter tout en se promenant et en fumant une cigarette, c'est là Tidéal des gens de plume, car la plume est un outil très lourd à porter, tandis que la parole a des ailes.
L'inspiration ne m'est jamais venue quand j'étais assis devant une table chargée de tout ce qu'il faut pour écrire. Je n'aime ni la plume, ni l'encre, ni le papier. La plume m'agace avec ses grincements, l'encre a une odeur de sépulcre, le papier blanc m'effraye, le papier noirci m'épouvante. Le papier ! c'est la bêtise avant la lettre, ou la bêtise après la lettre. Un écrivain a toujours plus ou moins l'air d'un écrivain public. Est-ce pour cela que je ne me suis presque jamais assis à la table des travaux forcés de l'esprit } Je ne me sens vaillant que debout ; aussi dès mes premières années de littérature je pris l'habitude de dicter. La pensée et la forme me sont plus accessibles quand je me promène, je vois alors devant mes yeux tout ce monde des mots qui s'agitent vers la lumière de l'esprit. J'appelle les uns, je rejette les autres. Je joue aux idées comme le jongleur indien avec des poignards, tandis que si je suis à table, la plume à la main, les nuages s'amoncellent. On trouvera donc très peu de pages écrites de ma main. Parmi mes secrétaires plus ou moins improvisés , je remercie sourtout les femmes. Il n'y a que la femme pour bien tenir la plume du poète et du romancier. Les idées et les sentimens tombent sur son esprit comme les doigts d'un musicien sur les touches d'un piano. Elle résonne. On peut juger
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à son attitude si ce qu'on a dicté est un mot de vérité ou de sentiment. Si la touche est fausse, elle s*irrite malgré elle. Si la phrase est obscure, elle regarde par la fenêtre ; si la période n'en finit pas, elle guigne de rœil comme si elle voyait traîner une robe à queue. L'homme, au contraire, continue son sillon, vrai bœuf au travail. Il pense à tout autre chose : à sa maîtresse, à sa partie de dominos ou à sa partie de campagne, il lit le journal tout en écrivant, ou il rumine ses aventures de la veille. En un mot, la femme est là, l'homme est loin. Pour dernier trait, la femme ne s'inquiète pas de Theure qu'il est, tandis que l'homme jette toutes les cinq minutes un regard sournois sur la pendule. Donc le vrai secrétaire c'est la femme. Voltaire ne se consolait d'écrire lui-même, avant son armée de secrétaires, qu'en prenant pour pupitre le sein de M°** du Châtelet. La marquise avait le sein robuste s'il faut en croire son portrait. Ou se rappelle le vers de Voltaire qui disait, après avoir conseillé à un ami de faire comme
lui. Mais
f Ne baisez pas votre pupitre. »
Il serait très dangereux pour un écrivain de s'accoutumer à un tel pupitre.
J'ai eu huit jours pour secrétaire Albert Glatigny, mais c'est à peine si je lui dictai quelques pages de la Femme fusilléey car nous passâmes ces huit jours en causeries philosophiques. Un matin il ne reparut pas, il m'envoya pour r Artiste des vers qu'il me dédiait avec ce petit mot :
t Le sort en est jeté, je serai jusqu'à la fin un comét dien du roman comique : je pars pour faire un tour de
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€ France dans une troupe dorée où je jouerai le Salte- « badil de Victor Hugo. La Femme fusillée ne s'en por- « tera pas plus mal. »
Saltebadil ne s'en porta pas mieux. Ce poêle éminent n'était qu'un mauvais comédien, mais quel brave cœur et quel esprit original! Il mourut tout à coup, comme si une de ses Flèches d'or se fût retournée contre lui.
Coligny et Glatigny ont été deux bohèmes persistans qui laisseront un souvenir parmi les jeunes poètes, car ils étaient doués tous les deux du rayon apollonien. Glatigny était plus inspiré par les dieux et les déesses, mais Coligny, véritable orfèvre florentin, ciselait la coupe poétique avec plus d'art dans les arabesques. Il lui arrivait de ne rien mettre dans la coupe, tandis que chez Glatigny, la coupe débordait de vin sacré ou de larmes humaines. Quand je les réunissais à déjeuner, c'était charmant de les voir se griser de leurs paroles et un peu de vin de Champagne. Glatigny échappait à Tivresse pour s'envoler vers les cabotins, tandis que Coligny la continuait de café en café jusqu'à minuit, éblouissant ses auditeurs par tous les flamboiemens de l'esthétique. Il m'arrivait le lendemain quelque peu pâli mais radieux encore, débutant invariablement par ces mots : « J'ai effacé hier cinquante bocks, mais j'ai descendu cinquante muffles. » Cela voulait dire qu'il avait bu de la bière comme Hoffmann et qu'il avait désarçonné à coups de raillerie cinquante plumitifs qui n'étaient pas de sa religion en poésie ni en art.
Un de mes amis disait d'Albert Glatigny ce qu'il aurait dit aussi de Charles Coligny : « Quand ce charmant
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poète courait les champs il demandait aux arbres de la route des rimes, qui tombaient aussitôt des branches comme une pluie de fleurs. »
« C'était le don Quichotte de la Poésie : c'est à peine si Sancho Pança Tobligeait à se reposer à Tauberge devant le souper d'occasion. Il poussa l'amour de la bohème politique jusqu'à l'abandon de soi-même et au sacrifice de sa jeunesse. » Qu'importe, puisque sa Dulcinée lui a donné le baiser immortel de la muse.^
Charles Coligny fat un de mes meilleurs amis; il m'était arrivé un matin à Beaujon, dans toutes les illusions de la poésie, tout juste au moment où disparaissait Etienne Eggis. C'était un cœur d'or, un esprit fidèle et dévoué. Il s'était baptisé lui-même le chien de la maison. Il y avait en lui du terre-neuve et de Tépagneul. Il y avait aussi de l'homme et de l'enfant. Plus insouciant que La Fonfaine, il était plus distrait que moi. Combien de fois il est parti de chez sa mère, ou de chez lui, pour venir me voir, sans y arriver à la fin de la journée. Je lui avais abandonné à première vue le gouvernement de V Artiste. Ce journal qu'il aimait comme Quasimodo aimait Notre-Dame, il s'y était incarné avec passion. A peu près tout ce qu'il a écrit en prose et en vers est imprimé là, au hasard des inspirations. Par malheur pour lui, pour moi, et pour VArtiste^ il avait ses jours de nuées et ses jours d'éclipsés. Le journal ne paraissait presque jamais à heure fixe, il avouait lui-même que sa montre retardaitquelquefois de huit jours; pendantces huit jourslà il était introuvable. Sa mère, la meilleure femme du monde, venait tout en pleurs demander son Coligny. J'avais fait une chanson sur ce refrain et sur l'air d'Orphée : fai perdu mon Coligny. Quand le soleil reparais-
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sait, il parlait de la veille comme s*il n'eût pas cessé de venir. Il avoaait pourtant qu'il avait t effacé » depuis neuf jours trois à quatre cents bocks avec des hommes bien pensans. Il aurait pu dire bien pansus.
Il m'avait promis qu'il ferait un livre; il commença des études sur Salvator Rosa, il en commença un autre sur la Philosophie contemporaine. Il passa de là à THistoire de la chanson. Un bock « effaçait » l'inspiration d'un autre bock. Il ne pouvait travailler que l'idée au jour le jour, ébauchant tout et ne finissant rien, presque toujours c absent de chez lui ». Par exemple quand je lui dictais un roman et que je lui demandais si telle ou telle page était dans le sentiment de tel ou tel personnage, il me répondait : « Je ne sais pas. » Il avait à peine lu quelques romans dans sa première jeunesse et il ne s'amusait qu'au roman de sa vie. Je lui aurais dicté VOdyssée qu'il n'eût pas su ce qu'il écrivait. Par exemple, quand je lui dictais des pages d'histoire ou de critique d'art, il écoutait bien, mais il n'était pas content, si mon idée ne portait pas une robe à queue; à l'inverse de M. de Voltaire, il aimait les phrases, encore les phrases, toujours les phrases. Il avait le plus souverain mépris pour le terre à terre. Il disait que la plume est une aile et qu'elle doit s'élever. Il n'aimait que la peinture héroïque, il dédaignait la photographie, son axiome était d'ailleurs celui du prince des poètes : « plus beau que nature ». C'était le plus charmant et le meilleur compagnon, aussi fut-ce une grande tristesse pour moi et chez moi quand il est mort, non seulement pour les gens de la maison mais pour les bêtes, car il avait la bonté de l'esprit et la douceur de la force. Le plus souvent, il ne venait que pour déjeuner. Il avait pris à Roger de Beauvoir le tic de toujours répéter le
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même mot, par exemple il disait : Ponsard est mort, ce qui selon lui a fini par faire mourir Ponsard, ou encore Buloz a parlé, ce qui n'a pas fait dire un mot de plus à Buloz. Il se mettait à table en donnant un coup de tête afin de rejeter en arrière ses longs cheveux lioirs.
Pour le peindre d'un seul mot à la surface, je dirai que c'était la figure de Molière, mais il n'avait pas le génie de la comédie; c'était même pour lui un supplice que d'aller au théâtre. Il ne voulait que la comédie de la rue, mais surtout la comédie du café. Il fut comme incrusté au Rat mort, cet enfumoir de la place Pigalle qu'il appelait l'académie des hérissés. Il avait fort égayé la brasserie des Martyrs et quelques autres cénacles truculens. Il vivait un peu plus la nuit que le jour. Un de ses mots de noctambule est resté historique : Bourgeois de Paris, serrez vos femmes, voilà Coligny qui passe. Il ne s'attaquait pas aux grandes dames quoiqu'il parlât correctement le beau style de l'hôtel Rambouillet; il attendait pour cela qu'il eût un cabinet de toilette. Je lui ai connu entre autres femmes une blanchisseuse fort agréable qui le fit encore plus beau. Comme il le disait, c'était l'orgie du linge blanc. Il y eut bientôt séparation de corps parce que la blanchisseuse ne voulut pas lui pardonner ses éclipses. Cette dame était jalouse, elle s'en alla en blanchir un autre. Coligny la pleura d'une larme d'absinthe. « Ah I s'écriàit-il, c'était la blanchisseuse de Dufresny, j'aurais dû lui donner ma main, pour ne pas mourir seul. 3>
Le pauvre Coligny mourut seul. Il eut pourtant une femme à son lit de mort mais ce fut une sœur de charité de l'hôpital Lariboisière.
Ce n'était plus un homme, c'était un tonneau. A force de boire, il s'était empli; notre ami le savant Pa-
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quelin, qu'il appelait Poquelin, lui avait prédit cette finlà, sur quoi Coligny avait bu à sa santé.
Il vit mes larmes à travers mon sourire. « Ne vous attristez pas, mon ami, je suis ici comme chez moi. » Alors, Coligny me présenta à la sœur de charité qui lui apportait de la tisane. La tisane, c'était du vin ; mais elle avait Tart de tromper le malade en mettant beaucoup d'eau dans le calice. « Puisque c'est là votre tisane, dis-je à Coligny, je vous enverrai demain de la tisane de Champagne. — J'allais vous en prier. » ■ La sœur de charité était une de ces douces créatures qui se dévouent aux malades avec un sourire perpétuel, c'est qu'elles ont Dieu dans le cœur et qu'elles veulent le faire aimer par ceux qui vont mourir. « Vous n'imaginez pas, me dit Coligny avec admiration, quelle brave créature cette sœur de charité, non seulement elle prend pitié de moi du matin au soir, mais aussi du soir au matin. Elle m'a rouvert le ciel que je ne voyais plus depuis longtemps. J'espère bien ne pas mourir pour cette fois, mais si je n'en reviens pas je mourrai en état de grâce. Je ne croyais plus au lendemain de la vie et voilà que je me sens des aspirations pour l'autre monde. On n'est pas parfait. » Coligny avait la mauvaise habitude de finir ainsi beaucoup de ses phrases. Espérons qu'il a trouvé là-haut toiites les perfections.
Il me parla de la mort avec l'éloquence socratique, mais il ne désespérait pas encore. Plus d'une fois, il m'avait dit qu'il retenait une place dans le tombeau de Gérard de Nerval que j'avais mis au Père-Lachaise en face de Balzac. « Voilà un beau lit, s'écriait-il, on voit tout Paris et tout Paris se promène devant vous. »Il y a aujourd'hui deux noms sur la même pierre : « Ci-gît deux
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cœurs d*or, deux excentriques, deux esprits arrêtés en chemin, le premier par la folie, le second par l'absinthe. Coiigny fut coupable envers lui-même, Gérard fut sacrifié par la fatalité. »
Avant la bière, l'absinthe avait tué toute volonté chez Coiigny; son imagination n'était plus que les tronçons d'un serpent coupé en quatre, mais le cœur était resté brave. Je crois pourtant qu'on pouvait sauver ce charmant esprit. Pour Gérard j'avais demandé la croix, pour lui j'avais demandé un titre de quasi bibliothécaire. Lacroix eût sauvé Gérard ; le titre de sous-bibliothécaire eût sauvé Coiigny. Les hommes sont comme les torrens, il leur faut des digues, le sentiment du devoir les contient.
Mais après tout, il était peut-être dans leur destinée à Gérard de Nerval, comme à Charles Coiigny, de jouer le jeu qu'ils ont joué. Tous les hommes ne sont pas nés pour le travail, pour l'ambition, pour la fortune, pour l'orgueil. Il faut que quelques-uns fassent l'école buissonnière dans la vie, pour varier le tableau. Il n*est pas permis à tout le monde d'aller à Corinthe, mais ceux qui ont joué avec leur fantaisie, sur les marges du chemin, sont-ils bien moins avancés que ceux qui ont fait leur chemin? Faire son chemin, qu'est-ce que cela quand l'heure de la mort a sonné. J'aimerais mieux avoir été Gérard de Nerval, qu'un potentat qui a fait tuer cinquante mille hommes pour une idée qui n'était pas la sienne, ou qu'un premier ministre qui a fait mitrailler ving-cinq mille hommes dans une guerre civile, sans bien savoir si les révoltés n'avaient pas raison.
Et maintenant, quand vous irez saluer un beau soir d'automne Balzac sur son tombeau, n'oubliez pas de vous retourner pour saluer Gérard de Nerval et Charles
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Coligny. Gérard de Nerval fut l'ami de Balzac, Charles Coligny fut Tami de Gérard de Nerval. Les deux poètes sont dignes du voisinage, si vous voulez les juger par leurs œuvres.
Coligny n*avait jamais eu de chez lui hormis au temps où vivait sa mère. En ce temps-là, il rentrait le samedi soir avec une magnifique poule sous son bras, pour passer tout son dimanche avec la brave femme, lui contant ses folies de la semaine, mais la réconfortant par ses aspirations glorieuses.
Quand il revenait le lundi à VArtisky il nie disait : « Tout va bien, la soupe d'hier a été divine, aussi c'est moi qui ai fait bouillir à petit feu la poule au pot. »
Tout à sa mère le dimanche, sans la quitter un instant, Tembrassant avec l'effusion d'un brave cœur, la servant à table, lui réservant pour le lendemain, quand elle serait seule, les ailes et les cuisses de la poule, qu'il payait invariablement cent sous sans demander le prix. «Ah! si vous saviez, me disait-il, quel régal avec ma mère !»
Je lui dis un jour : « Coligny, invitez-moi à manger votre poule. — Vous! Ma mère en mourrait de joie. La pauvre femme vient souvent s'asseoir sur le banc qui est en face de votre porte. Elle voudrait bien me voir et vous voir en même tems, parce qu'elle sait combien je vous aime et parce que mon cœur c'est le sien, mais elle n'ose jamais sonner. — Eh bien, Coligny, nous irons dimanche dîner chez votre mère. — Ça va, nous allons faire un rude festin ! — Vous me permettrez d'envoyer à votre mère un panier de vins et de lui
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porter, moi aussi, sous mes deux bras, quelques victuailles de saison. »
Coligny s'offensa. « Jamais! Vous ne connaissez pas les Coligny, offrez-moi tout ce que vous voudrez, ici ou ailleurs, mais jamais chez moi. — Tout beau Coligny, je ne veux pas vous offenser, d'autant moins que le fumet de votre poule me monte au nez et que je ne mangerai pas autre chose. »
Le dimanche venu je m'acheminais dans une des petites rues qui aboutissent à la Halle. J'avais acheté un magnifique bouquet pour effacer l'idée du panier de vins et des victuailles.
La pauvre femme ne savait comment me remercier. Je l'embrassai en pensant à ma mère. Je lui fis un éloge éloquent de son fils, elle éclata dans sa joie par des sanglots. Je n'ai jamais été dîner chez une princesse avec un cœur plus content. C'est que toutes les femmes sont princesses par le cœur, surtout celles qui n'ont que cela pour toute fortune. Après les larmes vint la plus franche gaieté. Coligny improvisa une chanson. La mère raconta gentiment la jeunesse de Coligny, se moquant de toutes les misères : « Hélas ! une blanchisseuse me l'enleva! dix-huit ans. »
Ce ne fut pas la seule fois, je l'ai dit, que Coligny fut enlevé par une blanchisseuse, car sa dernière maîtresse était encore une de ces dames du battoir.
Les gens de lettres ont à peine entrevu Etienne Eggis qui nous était venu des bords du Rhin, avec un volume de
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poésies intitulé : En causant avec la Lune, Naturellement la Lune lui avait dit des choses extravagantes qu'il avait alignées en beaux vers. Dans l'art de faire parler les mots et de les conduire à quatre chevaux par les cassecou, il etî eût démontré aux décadens.
Nous pensions, Théo et moi, que nous pourrions avoir raison de la folie de Gérard de Nerval. Il avait quitté la maison du docteur Blanche, un autre ami fraternel qui n'avait pu réussir à le remettre dans son cherhin. J'avais acheté dans le parc du château de Beau j on un autre petit château, qui avait dans ses dépendances deux pavillons: celui qui fut habité par Théophile Gautier, celui qui fut habité par Gérard de Nerval, mais ce dernier habitant n'habitait pas. Quoique M™« Arsène Houssaye se fût évertuée à faire bien douillet le nid du poète, Gérard passa à peine une quinzaine de nuits dans ce nid improvisé. Et encore, il rentrait bien tard et s'envolait en réveil-matin. Pourtant il avait apporté là le portrait et le buste de ses deux amoureuses, la célèbre Jenny Colon au nez magistral, et la plus célèbre reine de Saba, qu'il croyait avoir retrouvée dans son voyage en Orient.
Le troisième mois il ne reparut pas. Je le rencontrai à la première représentation des Filles de marbre; son premier mot fut celui-ci :
« Je suis en train de tout préparer pour me cloîtrer à Beaujon ! » Il semblait qu'il lui fallût soulever le monde pour accomplir ce rêve si simple. Il demeurait tout à la fois rue Notre-Dame-des-Victoires et dans je ne sais quelle rue de Montmartre, où il était d'ailleurs invisible. Il semblait déjà qu'il ne fût plus de ce monde : c'était une vision plutôt qu'un homme.
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Gérard n'avait de racine nulle part et ne revenait jamais sur la même branche.
Théophile Gautier avait, lui aussi, tenté de faire un nid soyeux à cet oiseau vagabond.
Donc le pavillon de Gérard était un vain luxe, quand je rencontrai Etienne Eggis, qui était bien l'excentrique le plus excentrique de tous les excentriques. Depuis le cousin Jacques qui, je Tai dit déjà, était un peu mon cousin, la littérature n'avait pas révélé un pareil lunatique : il fallait retourner jusqu'à Cyrano de Bergerac pour lui trouver une filiation.
Il m'apprit en quelques mots Thistoire fabuleuse de sa vie.
Une vie d'aventures et de mésaventures qui Tavait conduit à coucher depuis huit jours dans un bateau du pont Saint-Michel, comme naguère Hégésippe Moreau. Je fus séduit et touché par ce poète fantasque. Puisque, aussi bien, Gérard aimait mieux ses nuits mystérieuses dans rimprévu que le repos sérieux dans la solitude de Beaujon, je pouvais bien donner à Eggis la clé du petit pavillon de Gérard de Nerval. Il y prit pied avec joie, mais il me demanda un piano et des cigares. 11 ne pouvait rimer ses vers qu'en chantant et en fumant. 11 me demanda encore une pension de 1,200 francs, comme s'il eût demandé cela à un ministre. Quand on veut bien faire, il ne faut pas s'arrêter en chemin: va pour la pension. Le lendemain je le vis errer sur les toits de mon hôtel, comme une âme en peine ou comme Un somnambule. Il me cria bonjour et me demanda à dîner avec moi. M""« Arsène Houssaye, qui déjà l'avait ouï au piano, lui répondit qu'il serait d'autant mieux accueilli que
Gounod dînait à la maison : c'était au temps des chœurs VI 10
d'Ulysse, Eggis en raffolait. Il émerveilla Gounod par sa science musicale.
Le lendemain, je conseillai à Eggis de descendre du haut des nues et du haut des toits pour écrire tout bêtement en prose, — et pour ne pas détruire mes toits.
Il força sa nature jusqu'à écrire tout un petit volume qui parut bientôt sous ce titre : Voyage aux Champs- ElyséeSj']olie fantaisie in-32 devenue fort rare aujourd'hui. Mais il retourna trop vite à ses extravagances poétiques. Comme il faisait de fort beaux vers, je pris patience. Il payait largement son loyer en nous donnant le soir une demi-heure de piano. C'était Liszt, c'était Chopin. Nous Técoutions en nous promenant dans le jardin ; mais un soir on ne Tentendit plus, ni le lendemain, ni jamais. On força la porte du petit pavillon avec beaucoup d'inquiétude, mais on n'y trouva ni Eggis, ni le piano, ni les meubles.
Eggis, tout envolé qu'il fût dans les hauteurs éthérées, avait des passions. Il s'était pris à l'amour d'une fillette qu voulait être dans ses meubles. Il avait opéré la nuit le déménagement de tout ce qui était chez lui pour la joie de la demoiselle. Comme il ne reparut pas je ne savais que penser de cette fugue étrange, quand je reçus une lettre de lui, qui commençait par ces mots : Mon cher volé. Il partait de là pour expliquer son amour bien légitime et son départ non moins légitime, puisqu'il promettait de payer tout cela avec sa plume d'or. En effet, le lendemain il m'apporta une douzaine de pages folles pour VArtistef tout en m'offrant d^être mon secrétaire .Je ne voulus pas lui être désagréable : Je lui dictai la moitié d'un roman. Il disparut encore, devenu soudainement amoureux de Mademoiselle Augustine Brohan, qui daigna lui prouver
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par ses lettres ironiques qu'elle avait encore plus d'esprit que lui. Deux fois amoureux coup sur coup, il jura de ne plus écrire jamais de prose. Il rima très éloquemment des strophes et des poèmes, tout en voulant renouveler la langue française, se faisant ainsi le précurseur de Peladan et des décadens les plus décadens. 11 croyait qu'il était déjà allé dans les Indes ; il me fit un soir ses adieux, tout en me disant qu'il m'enverrait des lettres pour peindre à vives couleurs ce merveilleux pays. Mais il noya bientôt ses rêves dans le lac de Genève, après m'avoir écrit des lettres datées du Mont Blanc.
Ci-gît un oiseau bleu, à qui il aurait fallu couper une aile.
Et après avoir vu passer comme une procession fantastique toutes ces figures qui ont eu leur auréole d'une heure ou d'un siècle, comment ne pas s'offenser contre une civilisation qui envoie ses poètes à l'hôpital, qui permet à la mort de faucher les gerbes en fleur, qui ne reconnaît pas les plus glorieux, qui ne secourt pas les plus humbles, quoiqu'elle n'ignore pas leurs misères ?
Autrefois on disait : Aide-toi, le ciel t'aidera. Mais puisque messieurs du gouvernement ont supprimé Dieu, pourquoi ne remplacent-ils pas les faveurs du ciel ? Il ne faut pas oublier que les poètes ne sont des poètes que parce qu'ils ont tout sacrifié à la poésie. Lamartine a sauvé la France de la guerre civile en 1848, mais il n'a pas sauvé sa fortune, puisqu'il est mort insolvable. Il faudra donc toujours finir par ce mot desesperanza !
xvin
De la force de résistance
Pendant deux années — 1879-1880 — je me suis obstiné à une histoire de Molière comme je m'étais obstiné, vingt ans auparavant, à l'histoire de Léonard de Vinci, deux figures qui m'ont passionné.
Un poète disait :
Mon jeu, mj danse, mon festin, Se font avec Sainl^Augustin.
En ces deux années, toute ma vie fut à Molière. J'ai dit tout ce qu'on savait et tout ce qu'on ne savait pas. Voici encore une page de l'histoire de ses œuvres, page qui démontre une fois de plus que si la temme a toujours raison de l'homme, l'homme n'a pas toujours raison de la femme.
Une ancienne gravure que je reproduis ici prouve qu'Armande Béjart était en scène au lever du rideau quand on jouait le Misanthrope. Ce beau rôle de Célimène, Molière l'avait créé pour elle dans !e vague
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espoir de la ramener à lui; mais, aux premières paroles, il retrouva les plus altières rébellions; il voulait qu'elle apparût au lever du rideau, sortant d'un air dédaigneux et saluant par son premier coup d'éventail. Ainsi, l'action était mieux engagée. Quoique Alceste ne parlât pas d'elle dans son amère tirade, on sentait bien que la femme avait passé par là. Il n'y a point de misanthropes parmi les amoureux qui sont aimés. C'est la femme qui verse l'amertume sur les lèvres en révolte. Représentezvous la scène : elle est bien plus vivante si on voit partir Célimène avec son sourire cruel. Alceste s'efforce de ne point parler d'elle, mais on sent tout de suite qu'elle est dans son cœur. Il arriva ceci : c'est que Molière, après les premières représentations, ne put jamais décider Armande à reparaître au commencement de la comédie sans avoir rien à dire. Quoiqu'elle fût grande comédienne, elle ne comprit pas ce jeu de scène; Molière dut se résigner. Depuis, oncques ne vit Célimène au premier acte du Misanthrope, Un soir, comme j'étais chez M^^® Mars avec M"® Doze, déjà M""' Roger de Beauvoir, on vint à causer de Célimène, qui était le triomphe de M^^** Mars. Je lui rappelai l'histoire d'Armandc. C'était la même femme: elle donna raison à Armande, mais elle avoua que s'il était plus digne à l'actrice de ne pas paraître pour ne rien dire, il serait mieux pour la pièce que Célimène marquât ainsi sa figure dès le lever du rideau.
Plus tard je parlai de ceci à Menjaud et à Geffroy : Menjaud, un misanthrope pris parmi les marquis de Louis XIV ; Geffroy, un misanthrope du xix® siècle, tout traditionnel qu'il fût. C'étaient là deux comédiens de haute lignée. Ils regrettèrent, comme moi, que Célimène
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ne fût pas du premier acte, même pour ne rien dire, puisque sa sortie était éloquente ; mais comment décider une sociétaire, même avec le pouvoir le plus absolu, de paraître à la première scène comme une figurante? M"® Denain, « chef d'emploi », s'y refusa obstinément en disant que cela n'était pas à faire, puisque cela ne s'était jamais fait au Conservatoire ni au théâtre.
^me Brohan, plus comédienne que M"' Denain, me promit d'être la Célimène de Molière; mais, au dernier moment, elle s'éclipsa, me disant qu'elle ne voulait pas jouer ce jeu de figurante qui lui ferait manquer son entrée en scène au second acte. Il en fut ainsi des autres Célimènes ; pas une ne voulut figurer. Armande Béjart avait fait école — et mauvaise école.
Vous me demanderez pourquoi je n'ai pas pris une figurante ; c'est qu'une figurante ne saura jamais donner le coup d'éventail qu'il faut là — tout à la fois un soufflet et une caresse.
Caro
Caro vivait selon son cœur. Mais il se croyait toujours sous le regard de la critique. Il eut le tort de ne pas vivre selon son opinion . Aussi le jour où, trop ennuyé du monde universitaire, il se risqua dans le monde où Ton s'amuse, la critique le frappa à coups redoublés. C'était pourtant bien innocent de courir le salon des princesses pour fuirTair malsain delà Sorbonneetde rinstitut; mais le monde est ainsi fait: il veut des hommes
Li Ttiâz'^t j** «e,'xj:V ;.^;
tool d*a3£ pièce, qu'ils s^i^n: sérieux ou quMî$ $v^:e:n plaisans.
La dernière fois que ;e Tai vu, cViait chej une ln>^ grande dame. Je l'avais présente à colle jeune femme diarmante qui aspire au sceptre littéraire ce la i^ranJc i\v therine surnommée Catherine le Grand. H était dci;\ bien malade ce jour-là : sa figure toute blanche contrastait avec les figures réjouies qui illustraient la table do la princesse tout en s'y illustrant elles-mêmes. Il y avait h\ I^esseps, Reoao, le prince Napoléon, les doux Uoussayo» Qaretie, Dumas, Jules Simon, Saint->Amand, quelques ambassadeurs et quelques généraux. Caro s'eiTors'ail do bien tenir sa place^ mais ses mots étaient aussi pi\les que sa figure: Tanémie avait frappé Tesprit comme le corps. Quand on quitta la table, il me dit: « J*ai été très malade ces jours-ci, mais je vais mieux. V\\ pou plus j'allais voir dans l'autre monde si votre livre sur ks /)i»x- Hnées de V Ame est une vérité ou une illusion. Adieu, car maintenant je n'irai plus dans le monde qu*(\ lu condition d*être rentré chez moi à dix heures. * yuclqucs jours après Caro n'avait plus la permission de dix heures !
Je lui serrai la main tout en cueillant le dernier hourire de Tamitié. Quand je me retournai vers les nulrcH convives qui prenaient le cafc dans le petit salon, mon premier mot fut celui-ci : « Caro est un homme mort. » Ainsi j'avais vu la pâleur de Théophile (iaulicr, de Saint- Victor, de beaucoup d'autres chers camarade». Un de nous qui savait lire dans les mystères du cœur dit ti intement : t II a reçu un coup de poignard mortel h la première représentation du Monie où Von s\nnuk, *
Quand Caro eut aperçu à travers les malice» de la h-i*
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tire le néant de sa philosophie, il douta de lui-même et se demanda : « A quoi bon ?» Et Tanémie Tétreignit dans ses bras de glace.
Que va-t-il rester de Tœuvre de Caro? De belles pages de Vidée de Dieu^ quelques chapitres de critique savante et surfine. Malheur aux délicats, a dit un autre philosophe de la famille Caro. Mais quand même il eût créé de toutes pièces une philosophie au lieu d'effeuiller les fleurs variées du jardin de son maître Victor Cousin, on eût dit de son œuvre comme on dit de Tœuvre de tous les philosophes qui n'ont pas bâti leur château dans le pays chimérique de la Philosophie : « Ci-gît le bruit du vent. »
Caro croyait à l'immortalité de l'âme. Et c'est son âme orgueilleuse qui l'a tué. Nous avons bien souvent ensemble étudié la dualité — le duel de l'âme et du corps. Caro me disait, avec Bonald, que l'homme est une intelligence servie par des organes. Et je lui répondais que, comme aux jours des saturnales, les esclaves prennent souvent la place du maître. Et j'ajoutais : Pourquoi ne la prendraient-ils pas encore plus souvent ? Ainsi, voici le mois des roses. La nature frémit de jeunesse et de volupté ; les femmes sont dans la renaissance de leur beauté et de leur grâce plus belle encore ; elles jettent le magnétisme à pleines mains et le fluide ravivant à pleins regards. Cependant que faisons-nous? Vous allez de ce pas à l'Institut, sous la coupole où vous ne cueillerez que les lys fanés de la philosophie et les roses de Bengale de la rhétorique. Moi je. vais au Louvre étudier, comme en des catacombes, les statues et les bas-reliefs du passé. Ne ferions-nous pas mieux de vivre de la vie, de courir Paris comme le chamois court la montagne,
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d'attaquer Timprévu, de nous risquera l'aventure, d'étudier les figures et les passions contemporaines? Croyezvous que, le soir venu, nous n'aurions pas mieux cueilli rheure ?
On a voulu écarter de la mort de Caro toute idée de crime littéraire. On l'a représenté plus fort qu*il n'était contre la critique ; Socrate mourut de la ciguë, mais il ne mourut pas des Guêpes d'Aristophane. Par malheur pour lui, Caro ne put détourner de ses lèvres la ciguë qu'on lui versa gaiement dans une comédie. Qui donc ne Ta pas vu aussitôt dans la pâleur d'une lente agonie?
Certes, il ne faut pas pourtant accuser d*honiicide volontaire un homme d'esprit qui sacrifierait un philosophe à un mot, mais aussi qui sacrifierait un mot à un ami. Il ne faut pas non plus accuser cette jeune femme, tant spirituelle et tant cruelle, qui le cloua sous l'éclat de rire d'une lettre à son mari, comme on cloue un papillon sous une épingle d'or.
Car Dieu lui-même lui fut cruel. N'avait-il pas connu l'Irréparable, il y a quelque dix ans, quand la mort entra chez lui pour lui prendre une fille adorée, pour condamner l'épouse si jeune encore aux larmes éternelles, pour couvrir d'un voile de deuil toutes les heures du philosophe. Certes on l'a vu rire encore, de son beau rire cordial, mais ceux qui le connaissaient savent que la Muse, que le Dante n'a pas peinte et qui s'appelle l'Inconsolable, était bien plus près de son cœur que les duchesses rieuses et les femmes savantes.
On pourrait comparer le Moi invisible à la sève toute divine de l'arbre, la sève qui donne les verts panaches, les fleurs épanouies et les fruits dorés. Le Moi visible,
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c'est Técorce souvent rugueuse qui protège Tesprit et le cache. Caro n'avait pas l*écorce rugueuse du chêne, de Forme, des arbres durs. Aussi, les femmes s'amusèrent à dessiner sur ce platane au contour argenté, des chiffres enlacés, des couronnes de duchesses, des cœurs enflammés. Les entailles furent si profondes que la sève s'altéra. Ce fut alors qu'un bûcheron jaloux de ces fines empreintes, tracées par des mains héraldiques, donna un coup de hache qui pénétra au cœur même de l'arbre. Si bien qu'au premier vent mauvais, le platane tomba.
Henry de Pêne
Les journalistes russes qui s'y entendent avaient proclamé Henry de Pêne un grand journaliste français. C'est mon opinion depuis longtemps, aussi est-ce une perte irréparable pour la France conservatrice, c'està-dire celle qui veut conserver la France, — la France républicaine n'étant que sa sœur cadette. — Les funérailles de de Pêne ont prouvé qu'on peut n'être ni prince, ni ministre, ni bureaucrate, pour avoir toute une élite de mille personnes à son enterrement. M. Henry Houssaye, ce jour-là, a fait son oraison funèbre qui exprimait éloquemment ce que tout le monde pensait. L'a mort de Henry de Pêne â donc été un événement politique et c'est un devoir pour moi d'écrire une page à la mémoire de celui qui a écrit : « Arsène Houssaye, mon premier ami dans" les lettres. »
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Depuis longtemps déjà, il était condamné à mourir jeune ; mais, comme si la mort avait des sourires, il se sentait revivre en ses derniers jours. Il aspirait déjà à une renaissance par les sèves et les rayons du printemps.
Si Henry de Pêne avait vu venir à ses derniers adieux tant d'esprits supérieurs ou charmants, tant de cœurs émus,.tant d'intelligences désolées, il eût compris que son royaume était un peu de ce monde. En effet, la haute opinion publique, celle qui prend sa source dans les généreux esprits, celle qui est armée des plumes les plus vaillantes, u'était-elle pas ici aux funérailles de Henry de Pêne, pour témoigner de son admiration et de sa sympathie à ce galant homme de plume qui a pu toujours marcher le front haut, parce qu'il ne portait dans son cœur que sa religion à la France et son culte au génie français. Aussi fut-il un homme de sacrifice et de caractère.
Dans son atmosphère, ses amis intimes n'ont jamais respiré que les nobles fiertés et les beauç sentiments. Devant lui, aucune lâcheté ni aucune trahison n'auraient pu se manifester. Quoi qu'il écrivît, on sentait le gentilhomme de lettres, non pas qu'il prît dans son style un air hautain et dédaigneux, mais parce que, tout en aimant le naturel, il croyait que l'art d'écrire a ses parchemins et que là aussi noblesse oblige. Il représentait tout à la fois l'ancienne et la nouvelle France. Il y avait du chevalier dans ce chevaleresque ; il y avait de l'humour et de l'ironie dans ce Parisien. C'était un croyant, mais c'était un railleur. Voilà les hommes comme il faut et comme il les faut, surtout aujourd'hui.
Si Henry de Pêne a tenu haut le drapeau delà France,
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il a tenu vaillamment le drapeau du journalisme, parce que c'est encore la France. Tout ce qui tient une plume a salué le cercueil de Henry de Pêne, le jour du dernier adieu, parce que ce cercueil renfermait un des trois grands journalistes de son temps, par la dignité, par le courage et par l'éloquence. Toujours sur la brèche, il était encore de ceux qui disent aux adversaires : « Messieurs les Anglais y tirez les premiers. » Hélas I ce mot lui a coûté cher à la place Vendôme, en 1871.
Tout le monde a été charmé de son esprit; mais ne faut-il pas regretter quêtant de beaux écus d'or sesoient éparpillés en petite monnaie mais monnaie d'or. Toutes ^es pages de chronique sont des pages de romancier et d'historien au jour le jour. Quand on les relira, on sentira toujours battre le cœur du siècle et rayonner l'âme de son temps. Le premier, dans l'Histoire politique, littéraire, mondaine, il est parvenu, sans jamais descendre dans la rue, à peindre le Paris passionnel, humoriste, boulevardier. Tout lui était familier mais jamais sa familiarité n'a inquiété la langue ni l'esprit et pourtant il avait l'art de tout dire, parce qu'il avait l'art de bien dire.
En toutes choses, c'était un maître avec l'épée comme avec la plume. Sa belle figure d'ailleurs l'obligeait à son grand air comme son cœur l'obligeait à toutes les courtoisies. Henry de Pêne a eu des amitiés dans toutes les opinions parce que, s'il plaçait Dieu au-dessus de la France, il plaçait la Ffance au-dessus du roi, quel que fût le roi. Comme l'a si bien dit Henry Houssaye : « Les hommes de parti les plus opposés ne sont pas des ennemis s'ils sont de bonne foi, puisque tous, quelle que soit leur politique, sont emportés par le patriotisme. » Et cette main loyale, si ferme par la plume comme par l'é-
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pée, était conduite par un cœur d'or. Dans l'intimité, il il avait les cordiales gaietés d'un enfant. Nul ne perdait sa soirée qui avait la bonne fortune de dîner ou souper en sa compagnie. Son esprit jaillissait sur la table comme un vin généreux, or et pourpre, qui frémit dans les coupes. C'était déjà un vif plaisir de le voir de loin quand il apparaissait au balcon des théâtres, ce juge souverain, avec cette noble femme qui semblait une sœur de beauté. Comprend-on les déchiremens de celui qui s'en est allé et de celle restée pour le pleurer. Pouvait-on s'imaginer qu'ils ne partiraient pas ensemble ! Mais c'est là le désespoir voulu par Dieu pour quiconque a entrevu le bonheur. Le bonheur ! Henry de Pêne en a montré le sourire, mais a-t-il eu le temps de l'étreindre ? Voyez le tableau de cette existence toute de travail. Elle commence par un horrible duel qui le lient six mois plus près de la mort que de la vie. Viennent toutes les anxiétés du début en ses premières années littéraires qui sont des années de combat. La fortune apparaît mais une catastrophe frappe son père, dont il lui faut payer les dettes, car le père n'avait pas survécu à sa ruine imméritée. Des amis voulurent intervenir. « Non, disait de Pêne, il m'est doux de payer pour mon père. » Et il paya toujours. Il était dit que sa vie serait une vie de sacrifice à la P'rance, à la famille et aux lettres : il en a vécu, il en est mort !
Voilà les heureux de ce monde et de la littérature. On s'imagine trop volontiers que tout cela se passe gaiement ; mais quel est le cœur humain qui n'a pas son enfer ? Ce sont surtout ceux qui sont le plus près de la joie, qui sont le plus près des larmes. Il faut que tout se paye à cette cruelle fatalité qui s'appelle la Providence.
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Belles lettres
Alexandre Dumas fils a toutes les fortunes. Pour tout autre ce serait un fardeau, mais il porte allègrement ses fortunes comme il portait naguère ses bonnes fortunes ; c'est que, si le père a été le père prodigue, le fils a été Tenfant gâté, il semble que toutes les fées aient souri à son berceau, moins la mauvaise fée qui ne manque jamais de Venir grimacer aux autres berceaux puisque c'est la loi humaine.
On dîne fort bien chez Alexandre Dumas, mais quel régal si, au dessert, au lieu de jouer la fameuse partie de billard où il gagne toujours on faisait chez lui une promenade aux flambeaux pour voir les tableaux et s'il vous donnait la clé de son autographile pour y feuilleter les plus belles lettres du monde.
En voici trois qu'il serait dommage de ne pas imprimer. Elles sont adressées à Alexandre Dumas I•^
I. « Je ne veux pas, mon cher père, que tu m'en veuilles « de ce tu appelles ma paresse. Il me serait aussi im- « possible en ce moment de faire un bon article qu'il me « serait désagréable de Tavoir fait mauvais. Je n'ai pas, « comme César et toi, le don de l'ubiquité morale, et ma « pauvre tête, qui n'était pas, je crois, destinée à autre « chose, dans les vues providentielles, qu'à te lire et te c comprendre, se casse menu sous des répétitions de « cinq heures par jour. Quand je sors du théâtre, je suis « ahuri, comme un chien de campagne au milieu de « Longchamps. Ce que je t'enverrais serait bien pauvre « à côté de ce que tu m'as lu, et je ne voudrais pas, pour « loi, qu'on vît dans le premier numéro de ton journal « qu'avant de -faire de si bons articles tu as fait un enfant « si bête. On serait capable de dire encore que tu as pris « un collaborateur.
tf Je t'embrasse, cher père, ente prouvant mon respect « par ma désobéissance. « Alexandre Dumas fils. *
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IL « Vous avez appris, mon cher Dumas, que j'étais « devenu votre abonné, et vous me demandez mon avis « sur votre journal.
« J'en ai un sur les choses humaines ;
« Je n'en ai point sur les miracles,
€ Vous êtes surhumain: mon avis sur vous, c'est un « point d'exclamation !
« On avait cherché le mouvement perpétuel, vous « avez fait mieux, vous avez créé Vétonnement perpétuel,
t Adieu, vivez, c'est-à-dire écrivez; je suis là pour « vous lire quand je ne lis pas votre fils. « Lamartine. »
Lamartine ne rappelait-il ce mot de Socrate à un poète : « chantez pour les Muses et pour moi. »
Il y en a une de Victor Hugo qui dépasse celle de Lamartine. On sait que les lettres de Victor Hugo sont toujours des litres de génie ou des certificats de vertu.
HauteviUe-House, ii décembre 1859.
IIL« Cher Dumas, je veux vous féliciter du succès et de tous les succès de votre fils. Quelle admirable et douce chose ! Le père mêlé au rayonnement du fils, le fils mêlé à l'auréole du père I
Oui, vous êtes un « père prodigue » : vous lui avez tout donné, drame saisissant, passion chaude, dialogue vrai, style étincelant; et en même temps, miracle tout simple dans l'art, vous arvez tout gardé; vous l'avez fait riche en restant opulent.
« Et lui, de son côté, il sait être original, tout en étant votre fils; il est vous et il est lui. Embrassez-le pour moi. Te réfèrent fluctus ! « Victor Hugo. »
Je donne ici ces lettres, pour montrer la cordialité qui était la caractéristique des grandes personnalités du siècle. Dumas eut çà et là un ennemi qui s'appelait Dumas, je ne parle pas des ^ folliculaires », mais tout le siècle fut son ami. Cela montre aussi que le fils de Dumas a eu à son début toutes les amitiés admiratives. Il faudrait ajouter ici celles d'Alfred de Vigny et d'Alfred de Musset qui ont dit tous les deux : Ecce Homo !