‹ Les confessions: souvenirs d'un demi-siècle, 1830-1880 (volume 2)Chapitre 4 sur 14 · JULES JANIN · texte numérisé non relu

JULES JANIN

Journaux et Revues

Les Journaux et les Revues sont la menue monnaie de la vie inteliectuelle. Ils finiront par tuer le livre, mais ils ne tueront pas le beau livre.

C'est vainement qu'ils auront beaucoup d'esprit et de savoir; les œuvres des poètes, des historiens, des philosophes et des romanciers forceront toujours la porte des bibliothèques. Les journaux, d'ailleurs, ont cela de bon qu'ils créent des lecteurs.

Il y a cent ans, il n'y avait qu'un journal qui fût bien lu, c'était l'Almanach, une gazette qui ne paraissait qu'une fois l'an. Aujourd'hui, les journaux par milliers paraissent et disparaissent à toute heure. On y débite le vrai et le faux, tant pis pour ceux qui ne savent pas bien lire.

Si j'étais assez naïf pour donner des conseils, je dirais aux gens de lettres : < Ne prenez jamais le souci de diriger un journal. Lamartine est mort à l'œuvre, Balzac y a échoué, Dumas 1" a failli y perdre sa plume de mousquetaire. Le rédacteur en chef, ô mes amis, est le plus sacrifié des rédacteurs. Si le journal va bien, cba-

Le Théâtre du monde i6i

cun des collaborateurs s'attribue le succès ; s'il va mal, c'est la faute du rédacteur en chef. Et quel souci de toutes les heures ! Il n'est pas un aspirant littéraire qui ne s'arme contre lui, s'il a refusé de sa prose ou de ses vers. Il n'est pas un gros bonnet de la rédaction qui ne se plaigne d'être mal payé. Et je ne parle pas de sa responsabilité, pour les bêtises qu'il contresigne sans les avoir lues et les épigrammes qui blessent ses amis.

C'est en 1844 que je tombai pour la première fois dans cette bévue. Quatre de mes amis achetèrent Y Artiste et me nommèrent rédacteur en chef. J'eus beau leur représenter que le rédacteur en chef était le public, qui donnait tort ou raison, il me fallut en passer par là. J'ai du moins la conscience nette. J'étais pour les aurores littéraires plutôt que pour les soleils couchans, j'ai donc appelé à L'Artiste toute la jeunesse efflorescenie des arts et des lettres. Ce journal, d'ailleurs, a ses parchemins. Il a commencé avec Jules Janin, il a continué avec moi, après quoi Théophile Gautier en a été le rédacteur en chef pendant quelques années. Je l'ai repris comme un vieil ami qui menace ruine jusqu'au jour où j'ai passé la main, car en ce tout petit gouvernement combien d'orages et de tracas ! Nul n'arrivait à l'heure parmi les écrivains et les graveurs, si bien que Banville, un des plus assidus, écrivait dans ses odes funambulesques que « U Artiste était un journal paraissant quelquefois ». Eh bien, quels que fussent les torts de Y Artiste^ il y a soixante ans qu'il paraît et on lui doit quelque reconnaissance pour l'hospitalité qu'il a donnée à tous les jeunes lettrés. De mon temps j'ai ouvert la porte à deux battans à des inconnus devenus célèbres : Beaudelaire, Gramont, Champfleury, Esquiros, Lafayette,

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