VI II
Murger, Banville, Desplaces, Vacquerie, Mantz, Barbara, Aubryet, Molènes, Pelletan, Ourliac et autres charmans esprits du côté des lettres. Du côté des arts la pléiade était tout aussi sympathique. Eugène Delacroix me fut toujours fidèle ; je garde religieusement des cuivres de lui, cuivres que je pourrais vendre au poids de l'or.
Quand j'ai quitté L'Artiste la première fois, j'ai imprimé un adieu à mes poètes, à mes critiques, à mes aqua fortistes. En voici quelques alinéas :
« Il y a les libres esprits, qui vont cherchant partout Tart et la pensée, dans les poèmes d'Homère, dans les bas-reliefs antiques, dans les pages mystérieuses et solennelles de la Bible, dans les pâles rêveries des Byzantins, dans les épanouissemens de la Renaissance, dans le livre radieux qui s'appelle la Nature : ceux-là ce sont les rédacteurs de U Artiste. Ils n'ont subi aucune école, ils n'ont eu de culte que pour Tidée, ils n'ont eu de passion que pour la forme ; ils ont salué les soleils couchans, mais c'est vers l'aube matinale qu'ils se sont tournés, plus inquiets de ceux qui feront l'avenir que de ceux qui sont déjà passés. Il leur sera beaucoup pardonné, parce qu'ils ont beaucoup aimé les jeunes.
« Oui, les jeunes en art et en poésie, nous les avons aimés, nous leur avons donné notre cœur et notre plume. En est-il qui soient venus à nous amoureux du marbre ou de la palette, de la prose ou du vers, sans avoir été accueillis comme des frères?
« Nul d'entre nous n'oubliera en quelle insouciante fraternité nous vivions à ce journal; ceux qui étaient nos amis le sont encore et le seront toujours, sans oublier cette bonne académie de Reims, qui nous envoyait
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chaque année un si royal panier de vin de Champagne. Comme nous buvions gaiement la verve de ses vignes ! Dira-t-elle que nous ne lui avons pas rendu Tesprit qu'elle nous a envoyé ?
« Je remercie mes amis, ceux-là qui ont donné ici la fleur de leur jeunesse, leur verve et leur humour. Quand on m*a confié le droit de rédiger ce journal, je suis allé à eux, ils sont venus à moi : nous nous sommes rencontrés en chemin. »
En 185 1, nous nous rencontrâmes quatre pour faire la Revue de Paris de nos rêves, Théophile Gautier, Louis de Cormenin, Maxime du Camp et moi. Nous retrouvâmes toute la jeunesse littéraire : Gustave Flaubert y débuta par Madame Bovary, Il faudrait citer cent œuvres qui ont survécu, mais Maxime du Camp se croyant impeccable voulut gouverner tout seul.
Je me suis laissé reprendre en 1860 par Girardin qui voulait enfin vivre sans se faire des « ennemis* ». Pendant trois ou quatre ans j'ai dirigé la philosophie et la littérature dans la Presse. C'était plus facile qu'à VArliste parce qu'il y avait là beaucoup d'argent pour la rédaction.
J'appelai toutes les plumes d'or par une introduction dont je détache ces quelques lignes :
« La Presse qui n'a pas d'école, mais qui fait école puisqu'elle est une des phalanges avancées de l'esprit humain, veut ouvrir ses rangs à toutes les plumes vaillantes. Désormais, ici même, sous ce large titre Variétés^ ceux que le génie a consacrés et ceux qui sont déjà pro-
* On me demandait pourquoi Emile de Girardin se levait à quatre heures du matin; j'ai répondu par un mot de vérité éclatante : c( C'est pour se faire des ennemiis. »
mis à la renommée, les penseurs, les critiques, les philosophes donneront le mot d'ordre de Tesprit français.
« La littérature, dans son expression la plus élevée, a droit à une grande place dans un journal comme la Presse f qui, par son passé glorieux et par les forces vives dont elle dispose toujours, marche librement au premier rang des vainqueurs de Topinion publique.
« Le journal politique, quand il n'est pas la théorie, est le trait d'union de la théorie à l'action. Or, dans les heures de repos, ou plutôt dans les heures de travail, la littérature est toujours la bonne fée qui indique le mirage à ceux qui souffrent et les horizons à ceux qui espèrent. Elle est sœur çie la politique, sa plume est du même acier. Et combien de fois n'a-t-elle pas eu sa part dans les conquêtes ! »
C'était un beau journal que la Presse de Girardin, surtout quand il cessa d'avoir « une idée par jour »,mais par malheur, cet enfant terrible se remit à écrire tout exprès pour faire supprimer la Presse pendant six mois, ce qui fut un coup presque mortel pour un journal qui était estimé à deux millions et qui tirait à cinquante mille exemplaires — du temps des trois sous.
Après la Commune, Théophile Gautier, dépossédé de son feuilleton du Moniteur, Saint- Victor, que la politique avait grisé de par Gambetla, Armand Gouzien, qui s'intitulait modestement l'esprit des autres, Arnold Mortier, déjà le Monsieur de l'Orchestre, prouvèrent au banquier Hureau que le besoin d'un nouveau journal était impérieux.
La Gazette de Paris parut sous ma direction. Ce fut d'abord un vif succès. Voici d'ailleurs le sommaire de chaque jour : h^ feuilleton des théâtres et les expositions
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de tahleauxy par Théophile Gautier ; Philosophie politique^ par Paul de Saint-Victor, Armand Silvestre, Emmanuel des Essarts, Henry Houssaye, Leconte de Lisle. Sur la Brèche, par Catulle Mendès et Xavier Aubryet. A la volée, par Théodore Barrière. Les premières représentations, par Un Monsieur de VOrchestre. Les Camées parisiens, par Théodore de Banville. Lettres de Vextrémedroite et de l' extrême-gauche, par Charles de Lafayette, Gaston Jollivet, Edouard Lockroy et Camille Pelletan. Uesprit des autres, par Armand Gouzien. Le foyer de rOpéra, par Albéric Second, Les Ateliers, par Marc de Montifaud. Un roman d'Alexandre Dumas. Un roman de l'auteur des Grandes Dames. Une Nouvelle, de Théophile Gautier. Et toutes les bonnes fortunes qui viennent toujours à un journal quand la rédaction est de premier ordre.
Tout allait bien, quand le financier, qui avait créé en même temps la Banque de Tlndustrie, mit le journal à un sou afin d'avoir plus de cliens pour mieux appeler les actionnaires. Le journal passa d'un tirage de dix mille à cinquante mille, mais, je l'ai dit déjà, la déconfiture de cet homme de chiffres fut la mort pour la Gazette de Paris, un regret très vif parmi le public comme parmi les rédacteurs.
J'ai conservé le volume des six premirs mois, il n'y a pas de plus beau journaL De longtemps, il passera beaucoup d'eau sous le pont des Arts avant qu'on ne puisse réunir de tels rédacteurs.
J'avais bien juré de ne plus rien diriger du tout, q^uand un esprit hardi me prouva qu'à côté de la Revue des anciens temps il fallait la Revue des temps nouveaux. Voilà pourquoi la Revue de Paris, déjà morte deux fois,
Confes
reparut sous mon nom à côté du nom d'Armand Siivestre. J'avais eu beau m'en défendre pour mille et une raisons, mais surtout par la raison de la paresse, il me fallut grouper les maîtres du journalisme pour le grand jeu de l'esprit et des idées : Jules Simon, Wolff, Fouqiiier, Sarcey, Cornély, Andfieux, Bauér, Maret, Barrés, Ganderax, Lepelletier, Lorrain, et beaucoup d'autres plumes d'or.
■ Tout en appelant les jeunes d'aujourd'hui, je, n'avais pas oublié le& jeunes d'autrefois, — je pourrais dire les jeunes de quatre-vingts ans. — Ainsi, nos trois premiers appels, Armand Silvestre vous le dira, furent Alphonse Kérr, Félix Pyat et Barbey d'Aurevilly. Mais, hélas I la mort va vite parmi ces jeunes-là 1 A peine si Barbey d'Aurevilly et Félix Pyat ont pu nous donner quelquesunes de leurs pages vivantes sous les vives couleurs de leur imagination.
Karr est toujours vaillant, voyez-le plutôt entre Silvestre et moi, d'après un beau dessin de Desmoulins.