‹ Les confessions: souvenirs d'un demi-siècle, 1830-1880 (volume 2)Chapitre 7 sur 14 · PRIEZ POUR ELLE · texte numérisé non relu

PRIEZ POUR ELLE

Cette lettre de deuil est le dernier coup porté au demimonde. Depuis longtemps déjà ses héros et ses héroïnes étaient dans le département de la Dèche, chef-lieu Priva ; la consécration du divorce lui a porté le coup de grâce. La femme séparée de corps — quand les biens étaient mangés — tombait fatalement dans le demi-monde. xMais aujourd'hui que la femme ne se sépare que pour se relever par le mariage, c'en est fait de toutes les baronnes d'Ange qui illustraient les salons de mauvaise compagnie.

Dans une de ses cruelles et charmantes préfaces, Dumas conte avec sa gaieté amertumée les- trappes ou

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les fausses trappes de ce troisième dessous, de ces « belles vagabondes bien nées, toujours en quête d'aventures, d'émotions et d'oubli. Tous ces gens-là se tiennent aussi bien dans le salon que les domestiques dans l'antichambre. Pour un étranger, pour un naïf, pour un homme de génie occupé d'astronomie ou de mathématiques, rien dans les émanations extérieures qui sente la mauvaise compagnie. Mais tout à coup, quand ceux qu'on veut esbroufîer sont partis, changement à vue comme dans une féerie : les princesses se métamorphosent en chouettes, chauves-souris et autres animaux nocturnes. Baccarat, souper, désinvolture incroyable : le monde a disparu, il n'y a plus que le demi-monde. » Voilà la terre nouvelle que découvrit Dumas, mais cette terre est aujourd'hui submergée par les grandes vagues du divorce.

Il faudrait retourner bien loin dans le passé pour faire l'histoire du demi-monde; comme je ne me destine pas à l'Académie des sciences morales et politiques, je me contenterai de parler de mes contemporaines.

Toutefois, je veux rappeler qu'il y avait un peu de demi-monde à la cour de Salomon, car la société des sept cents femmes et des sept cents concubines devait créer de singulières méprises; pareillement à la cour de Charlemagne, quand il fonda son académie, où il y avait des évêques et des courtisanes ; pareillement à la cour de quelques-uns de nos rois, par exemple le Diable-à- Quatre, le Roi-Soleil, Louis le Bien-Aimé. Le Directoire eut ausi son demi-monde, présidé par Notre-Dame de Thermidor ; mais il a fallu venir jusqu'à Dumas deuxième du nom pour que le mot fût consacré par un baptême académique.

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Ce fut surtout en 1844, à la fête de charité donnée en l'hôtel de la princesse Czartoriska, que tous les mondes se rencontrèrent. Il n'en coûtait qu'un louis pour entrer et on ne demandait pas d'état civil; aussi, sur le coup de minuit, on vit affluer toute une douzaine de jolies créatures, satin blanc, gaze, dentelles, épaules nues, sein provoquant, toute une vague qui nous submergea, jetant de blanches Océanides, filles de VénusAphrodite. Ce fut la comédie imprévue. Le faubourg Saint-Germain se cacha sous son éventail, mais les filles galantes ne cachèrent rien de leurs beautés.

Les hommes héraldiques, amis de ces demoiselles, qui avaient accompagné leurs femmes, jouèrent la surprise pour ne pas indigner leur monde ; mais peu à peu ils servirent de traits d'union, parce que parmi les femmes comme il faut beaucoup étaient curieuses. Elles s'ennuyaient chez elles; elles n'étaient pas fâchées d'apprendre comment on s'amusait chez ces demoiselles. La célèbre M"** de Troisix et la plus célèbre M^'Ygrec risquèrent un brin de causerie au passage, à propos de rien. Que dis-je I A propos de tout : à propos de chiffons ! « Qui donc vous habille si bien > — 6h ! comme ce corsage est merveilleusement découpé 1 — Et quel goût dans cette coiffure ! »

Et les demoiselles répondaient : « Vous êtes bien plus belles que nous, mais vous portez des robes trop montantes, ce qui éteint vos diamants. »

Une autre disait : « Ah! madame la marquise, comme vous avez tort de nous en vouloir : si nous vous débarrassons de vos maris, c'est qu'ils vous ennuient. »

l/air de bonheur que répandaient ces capiteuses coquines donna du courage à quelques-unes des femmes

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du monde qui gémissaient sous le verrou conjugal. On parla un peu plus de séparation de corps ou de biens ; peu à peu, dans les dîners donnés par ces demoiselles, on vit apparaître quelques figures de femmes tombées, qui n'étaient pas trop surprises de retrouver là les hommes de leur monde. Ainsi beaucoup de femmes furent entraînées, le demi-monde leur paraissant bien plus gai que le beau monde emprisonné dans ses devoirs. C'était à qui ferait la plus belle chute : savoir bien tomber est un art comme un autre. Ce fut bientôt la confusion des. confusions.

Aujourd'hui, où est le monde, où est le demi-monde > Alexandre Dumas, qui a refait la géographie des passions en profçnd philosophe, vous répondrait mieux que mgi.

Alexandre Dumas II

Cest le nouveau théâtre, humain, réel, étrange; Marguerite Gautier coudoie Ophélia, Le cœur saigne en raillant, V amour est un échange De deux corruptions et d^un camélia.

Le demi-monde s'ouvre à la baronne d'Ange, Diane avec un lys fume un régalia, Le masque du démon est le masque de Vange :

Voyez à V avant-scène Angèle et Lélia,

Ce n^est plus Dumas I; ce n'est plus l'ancien drame^ Le romantisme avec son vertige qui brame, Ses rois, ses chevaliers, son idéalité.

Dumas H, autre vie, autre amour, autre source, La comédie au bois, au salon, à la Bourse , Mais plus tragique encore en sa réalité, .

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Un roi sans peur et sans reproches

Quand le prince royal fut appelé, en 1875, P^ur. prendre la couronne, il était à Londres; il passa par Paris, non parce que c'était le chemin, mais parce qu'il voulait embrasser sa mère, la reine Isabelle, en son palais de l'avenue du Roi-de-Rome. La reine, si fière de son fils, un peu parce qu'il était roi, beaucoup parce qu'il était beau, le conduisit à l'Opéra. C'était tout à propos l'ouverture du monument de Garnier. La reine d'Espagne daignait m'appeler son ami ; j'allai dans la loge saluer la Majesté passée et la Majesté future. Les deux Majestés me retinrent pendant le dernier acte. Après le spectacle, je fus du souper ou plutôt du lunch de minuit. Je crayonnai sur la table ce sonnet qui me valut une rude poignée de main de celui qui était déjà Alphonse XII :

Les révolutions f ces chercheuses moroses Qui traversent la nuit sans trouver le matin, Avaient voilé V Espagne et son changeant destin. Mais l'aurore revient les mains pleines de roses.

Comme Apollon lançait ses trois quadriges roses

Sur le pays hellène et le pays latin.

Vous ramenez le jour dans l'éclat argentin

A cette belle Espagne, espoir des grandes choses !

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Ce fier peuple espagnol a des jeux de lions : Vous ne le verrez pas en ses rébellions ^ Car vous avez^ ô Roi ! la douceur et Vépée î

Par le Styx de V exil votre âme est retrempée, Vous allez jeune el beau, la clémence à la main, Mettre F Espagne en fête avec un lendemain.

Hélas ! Après dix années, le lendemain fut un jour de deuil.

Depuis je n'ai pas revu le roi quelles que fussent mes sympathies et les invitations de l:i Reine mère. Mais le roi daigna m'écrire deux lignes, quand je lui demandai pour Métra la croix de Charles III, qu'il lui eût donnée d'ailleurs sans ma prière:

« Mon cher Arsène Houssaye, votre ami est nommé « chevalier de Charles III. Croyez à mes souvenirs.»

Qui ne se rappelle vers la fin du second Empire ces deux jolies figures que tout le monde saluait à la cour avec une si cordiale sympathie ? La plus accusée était celle de ce jeune enfant chassé de Madrid, pour y être rappelé en triomphe sous le nom d'Alphonse XII. L'autre figure beaucoup plus douce, mais qui devait bientôt s'accentuer, c'était celle du fils de l'empereur, déjà posant son pied sur la première marche du trône. Nul n'eût dit alors que lui ne régnerait pas, tandis que l'Espagnol régnerait glorieusement dix années sur le trône de Charles-Quint. Et qui eût dit que ces deux jeunesses si vaillantes et si royalement douées seraient fauchées avant la moisson !

Tout s'est effacé en Europe pour huit jours devant la mort d'Alphonse XII. C'estquece coup porté à l'Espagne

retentit funèbrement dans toutes les nations. C'est une colonne de moins pour soutenir le vieil édifice des royautés. Alphonse XII futTidéaldes rois. Il était brave, chevaleresque et sage, quoique dans tout le feu de la jeunesse. L'Espagne lui doit peut-être ses meilleures années du xix® siècle. Non seulement il a aimé sa patrie, mais il Ta élevée plus haut : n'était-il pas beau de le voir, déjà frappé à mort, disputer et reconquérir et les reprendre les îles Carolines à la nation la plus forte de l'Europe.

Il y a un beau livre à faire sous ce nom d'Alphonse XII. Il ne faudra pas oublier cette admirable scène de tragédie déjà -écrite d'ailleurs par Victor Hugo dans Hernani, La veille de son couronnement, Alphonse XII n'eut qu'une idée, ce fut d'aller saluer dans la niort Charles- Quint et Philippe II. Il partit donc pour le palais de l'Escurial, ce panthéon des rois d'Espagne. Après avoir prié dans l'église, il voulut descendre dans la crypte. Quand il vit le tombeau de Charles-Quint, il pleura, parce qu'il comprit toute la grandeur de cette figure, parce qu'il songea que tout n'est que poussière.

Il voulut voir lapoussière de plus près; il donna Tordre d'ouvrir le sarcophage de marbre noir, ce qui prit toute une demi-heure.

Et quand le jeune roi fut plus près encore de ce géant des Espagnes, comme on a dit, il voulut être seul. Il prit toute une heure, l'une des heures noires de la vie, où on entrevoit les lumières de la mort. Il passa de la rêverie à la méditation. Des courtisans qui s'étaient éloignés ont entendu ces nobles paroles qui retentirent jusque dans l'escalier de la crypte : « Charles-Quint, t avant de monter sur le trône de mes ancêtres, j'ai

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« voulu méditer devant le tombeau du plus glorieux de a mes prédécesseurs. J'ai voulu voir le peu de place que « tient un roi trois cents ans après sa mort. Mais j'ai « touché les cendres d'un grand roi. Inspire-moi, ô « Charles-Quint! »

Et s*avançant de quelques pas , tout en saluant les autres tombeaux, il regarda la place où à son tour il ne serait plus que poussière. Certes, il ne croyait pas alors qu'il reviendrait sitôt se coucher dans ce campo santo des rois d'Espagne.

Dès qu'il fut sur le trône, il n'oublia pas son ami le prince Impérial de France, il lui écrivit une lettre intime pour lui dire que la destinée qui le sacrait roi songeait déjà à Napoléon IV.

A peine roi, Alphonse XII reçut le baptême du feu. Il partit pour les provinces du Nord : Il fallait battre les Carlistes. Dès qu'il fut sur le théâtre de la guerre, il prouva que sous le roi il y avait un soldat. Nul ne fut si familier ni si vaillant camarade. Il fallait le voir dans sa jeunesse altière, escorté de ses hussards, crâne comme le plus crâne; un de ses aides de camp fut atteint sans le faire pâlir. Au plus fort de la bataille, les généraux le supplièrent de s'abriter ou de se retirer sur Tafalla. « Jamais ! s'écrie Alphonse. On n'abandonne pas ses compagnons, on meurt avec eux. »

La mêlée fut héroïque, car on était brave des deux côtés. C'en était fait des Carlistes, mais il avait fallu que le roi .entrât dans la bataille pour qu'on criât «victoire».

Aussi quand Alphonse visita dans sa retraite Espartero, le marquis de Molins déclara que le jeune roi était deux fois digne de serrer la main du duc de la Victoire,

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comme roi et comme soldat : « Sire, vous avez droit aux insignes de Tordre militaire de Saint-Ferdinand. »

« Non, dit Alphonse, je n'aurai droit à ces insignes que le jour où je m'appellerai comme vous le duc delà Victoire. »

Mais le duc de la Victoire qui, pour recevoir le roi, portait le grand cordon rouge et la plaque en diamant de Saint-Ferdinand, dit à son jeune souverain : c C'est beau de refuser au ministre, mais vous ne pouvez pas me refuser à moi-même. »

Et Espartero, embrassant le roi, lui passa le grand cordon de Saint-Ferdinand :

€ Sire, vous ne pouvez pas me refuser cette cuirasse que j'ai portée durant toutes mes campagnes. »

Malherbe a dit : « La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles. »

Pourquoi frapper une si belle jeunesse, pourquoi faire jaillir tout autour du roi la source des larmes ! Une mère! une femme! des enfants! tout un peuple? Car son règne a été un bienfait. On n'oubliera pas cette virile, brillante, héroïque royauté qui n'a duré que dix ans. L'histoire la marquera dans son livre d'or.

Et puisque j'ai parlé de la Fatalité, il me faut rappeler l'histoire de la bague du dernier roi d'Espagne.

Cette bague, ornée d'une opale, lui avait été donnée par la reine Isabelle la veille du jour où elle tomba du trône. Ce fut donc la bague de l'exil : Peu à peu l'opale perdit sa belle couleur du ciel d'Espagne comme si le ciel d'Angleterre et de France eût frappé sur la pierre. Le jour de son mariage, il la donna à sa femme, la fille du duc de Montpensier.

Elle mourut! il reprit la bague pour, la porter en sou-

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venir, mais bientôt il la donn^ à l'infante sa sœur. Elle mourut. La reine Christine prit la bague de sa fille quand on mit Tinfante dans le cercueil.

La reine Christine mourut.

La reine Isabelle prit la bague au lit de mort de sa mère, mais Alphonse XII eut peur pour sa mère et la remit lui-même à son doigt. Le roi, comme tous les rois, avait une maîtresse, dit la légende. La reine lui redemanda l'opale, il l'avait donnée à sa maîtresse.

La maîtresse mourut. On rapporta la bague au roi, il. se promit de la jeter dans la mer ou tout au moins dans le Guadalquivir, mais la mort ne lui en laissa pas le temps, puisque le tombeau s'ouvrit presque aussitôt pour lui.

Et maintenant, qui portera la bague, si le roi ne l'a pas gardée à son doigt de marbre >

Ceux qui ne croient pas à la fatalité de l'opale croiront-ils à la fatalité du nombre treize?

•Quand le roi Alphonse Xll se présenta à Aranjuez pour réconforter les cholériques, il déjeuna au palais; à peine était-il à table qu'un aide de camp lui dit : Sire, je prends la liberté de quitter votre majesté, car je viens de compter : nous sommes treize à table.

Alphonse se mit à rire; il demanda au duc de Castillejos les noms de ses convives afin de voir si, au bout de l'année, l'un d'eux serait mort.

C'est lui qui mourut le premier I

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